Chapter 3
CHAPITRE VI.
Les mouettes.
L'entreprise, par elle-même, n'avait rien d'extraordinaire; mais elle était audacieuse pour un enfant de mon âge. Il s'agissait de franchir un espace de trois milles, et de le faire en eau profonde, à une distance où le rivage était presque perdu de vue. Je n'avais jamais été si loin; c'était à peine si j'avais fait un mille en dehors de la baie, à un endroit où les eaux étaient basses. J'étais bien allé avec Henry dans tous les environs, mais je ne dirigeais pas le bateau; et confiant dans l'habileté du maître, je n'avais pas eu le moindre sujet d'inquiétude. À présent que je me trouvais seul, la chose était différente; tout dépendait de moi-même, et en cas de péril je n'avais personne pour me donner des conseils et me prêter assistance.
À vrai dire, je n'étais pas à un mille de la grève que mon expédition m'apparut sous un jour moins favorable, et il aurait fallu bien peu de chose pour me faire virer de bord; mais il me vint à l'esprit qu'on avait pu me voir du rivage, que certains de mes camarades, jaloux de mes prouesses nautiques, avaient dû remarquer que je me dirigeais vers l'îlot, qu'ils devineraient aisément pour quel motif j'étais revenu sans avoir atteint mon but, et qu'ils m'accuseraient de poltronnerie. Bref, sous l'influence de cette pensée, jointe au désir que j'avais de réaliser mon rêve, je repris courage et poursuivis ma route.
Lorsque je ne fus plus qu'à environ huit cents mètres de l'écueil, je me reposai sur mes rames et je jetai les yeux derrière moi, car c'était dans cette direction que se trouvait mon récif. La marée était basse et les rochers entièrement hors de l'eau; toutefois la pierre avait complétement disparu sous la quantité de mouettes dont elle était couverte. On aurait dit qu'une troupe de cygnes ou d'oies s'était abattue sur l'écueil; mais je ne pouvais pas m'y tromper: un grand nombre de ces oiseaux tournaient dans l'air au-dessus du récif, allaient se reposer pour reprendre bientôt leur vol, et malgré la distance, j'entendais distinctement leurs cris désagréables.
Je repris ma course, plus désireux que jamais d'atteindre l'île rocailleuse, et d'examiner ces oiseaux. La plupart était en mouvement, et je ne devinais pas le motif de leur agitation. Afin qu'ils me permissent de les approcher de plus près, j'eus soin de faire le moins de bruit possible et de plonger mes rames dans l'eau avec autant de précaution qu'un chat, guettant une souris, pose les pattes sur le plancher.
Après avoir fait de la sorte environ six cents mètres, je m'arrêtai une seconde fois et retournai de nouveau la tête. Les oiseaux ne paraissaient point alarmés. Je savais que les mouettes sont pourtant assez farouches; mais elles connaissent parfaitement la portée d'une arme de chasse, et ne quittent l'endroit où elles sont posées qu'au moment où le plomb du chasseur peut arriver jusqu'à elles. Ensuite les miennes voyaient fort bien que je n'avais pas de fusil et qu'elles n'avaient rien à craindre. Ainsi que les pies et les corbeaux, elles distinguent à merveille un bâton d'une arme à feu, dont l'emploi meurtrier leur est parfaitement connu.
Je les regardai pendant longtemps, sans me lasser du spectacle qu'elles m'offraient; et s'il m'avait fallu repartir immédiatement pour la côte, je me serais cru suffisamment récompensé de la peine que j'avais prise.
Comme je l'ai dit dans une des pages précédentes, il y avait parmi cette bande ailée des oiseaux de plusieurs genres. Tous ceux qui étaient groupés sur les pierres étaient bien des mouettes, mais de deux espèces différentes: les unes avaient la tête noire et les ailes grises, tandis que les autres étaient presque entièrement d'un blanc pur; leur taille différait ainsi que leur couleur, mais rien ne surpassait la propreté de leur plumage, et leurs pattes, d'un beau rouge, avaient l'éclat du corail. Elles étaient occupées, bien que de diverses façons; quelques-unes cherchaient évidemment leur nourriture composée du fretin des crabes, des crevettes, des homards et d'autres animaux curieux que la mer avait laissés à nu en se retirant. Beaucoup d'autres se contentaient de lisser leurs plumes blanches qui semblaient faire leur orgueil.
Cependant, malgré le bonheur dont ces oiseaux paraissaient jouir, ils n'étaient pas plus que les autres créatures exempts de mauvaises passions et de soucis. Plus d'une querelle terrible s'éleva parmi eux pendant que je les contemplais; était-ce par jalousie ou pour se disputer un poisson? c'est ce que je ne saurais dire.
Mais qu'il était amusant de regarder ceux qui péchaient, de les voir se lancer d'une hauteur de plus de cent mètres, disparaître presque sans bruit au milieu des flots et surgir un instant après, ayant dans le bec une proie brillante.
De tous les mouvements que font les oiseaux, je ne crois pas qu'il y eu ait de plus intéressants à voir que ceux de la mouette pêcheuse en train de chercher pâture. Le milan lui-même n'est pas plus gracieux dans son vol. Les brusques détours de l'oiseau marin, la pause momentanée qu'il fait dans l'air pour s'assurer de sa proie, l'écume des flots qui l'environne, cet éclair qui disparaît au sein des vagues, et le retour subit de l'oiseau blanc à la surface de l'eau transparente et bleue, sont d'une beauté incomparable. Jamais l'homme, dans ses heures d'invention les plus heureuses, ne produira de spectacle plus agréable à contempler.
Après avoir regardé les mouettes, et déjà très-satisfait du résultat de mon excursion, je repris mes rames afin d'atteindre mon but et de réaliser mon rêve en abordant au récif.
Lorsque je fus près de la rive, les oiseaux s'envolèrent; mais sans paraître me redouter, car ils restèrent au-dessus de ma tête, où ils décrivirent leurs évolutions aériennes à une si faible distance que j'aurais presque pu les frapper avec mes rames.
L'un d'eux, qui me semblait être le plus gros de la bande, avait été, pendant tout le temps, au sommet de la perche qui surmontait le récif et qui servait de signal. Peut-être m'avait-il paru plus grand parce qu'il était plus en vue; mais j'observai qu'avant le départ de ses camarades, il s'était envolé en jetant un cri perçant comme pour ordonner aux autres de suivre son exemple. Il servait apparemment de vigie ou de chef à toute la bande. J'avais déjà vu pratiquer cette tactique par les corneilles, lorsqu'elles sont en train de piller un champ de fèves ou de pommes de terre.
Le départ des oiseaux m'attrista et je me sentis découragé. Cet effet, du reste, n'avait rien que de naturel; tout s'était assombri autour de moi: à la la place du troupeau blanc dont mes yeux étaient remplis je ne trouvais plus qu'un récif désolé, couvert de galets énormes, ou plutôt de quartiers de roche, aussi bruns que si on les avait enduits de goudron. Un nuage avait obscurci le soleil, la brise s'était levée tout à coup, et la mer, jusqu'alors si transparente et si calme, était devenue grisâtre par l'action pressée des flots.
Mais j'étais là pour explorer l'écueil; et malgré son aspect effrayant, je ramai jusqu'à ce que la quille de mon batelet grinçât sur le rocher.
Une anse en miniature s'était offerte à mes yeux, j'y conduisis mon canot; puis sautant sur le récif, je me dirigeai vers la perche qui attirait mes regards depuis tant d'années, et que j'avais un si vif désir de connaître plus intimement.
CHAPITRE VII.
À la recherche d'un oursin.
Je touchai bientôt de mes mains cette perche intéressante, et j'éprouvai en ce moment autant d'orgueil que si elle eût été le pôle nord, et que j'en eusse fait la découverte. Quelle surprise en voyant les dimensions de cette pièce de bois? Combien la distance m'avait trompé à son égard! Vue du rivage, elle ne paraissait pas plus grosse que le manche d'une houe, et la protubérance dont elle était couronnée semblait à peine égaler une betterave, ou un navet de belle taille. Jugez de mon étonnement quand je trouvai mon bâton un peu plus gros que ma cuisse, et le navet ayant deux fois la grosseur de mon corps. Ce n'était ni plus ni moins qu'un baril de la contenance de quarante à cinquante litres. Posé à l'extrémité de la pièce de bois, qui le traversait dans sa longueur, ce petit tonneau était peint en blanc; ce que je savais du reste, car je l'avais vu souvent briller au soleil, tandis que la perche restait brune. Celle-ci avait été sans doute peinte autrefois, mais lavée souvent par l'eau de mer, qui dans les tempêtes s'élançait jusqu'en haut du baril, la couleur en avait disparu peu à peu.
Je ne m'étais pas moins trompé quant à son élévation: du rivage elle me paraissait être de la taille d'un homme ordinaire, tandis qu'en réalité elle se dressait au-dessus de ma tête comme le mat d'un sloop, et devait bien avoir sept ou huit mètres de hauteur.
L'étendue de mon îlot me surprenait également, je le croyais à peine de quelques pieds carrés, là il avait au moins un demi-hectare. Presque toute et surface en était couverte de galets, depuis la grosseur d'un caillou jusqu'à celle d'une futaille; et çà et là on y voyait des quartiers de roche engagés dans les interstices du rocher fondamental. Toutes ces pierres, quel que fût leur volume, étaient revêtues d'une substance noirâtre et gluante, et supportaient, en divers endroits, un lit d'herbes marines de différentes espèces. Quelques-unes de ces algues m'étaient familières pour les avoir vues sur la côte, où elles sont déposées par le flux; et depuis quelque temps j'avais fait avec elles plus intime connaissance, en aidant à les répandre dans les champs de mon oncle, où elles fumaient les pommes de terre.
Après avoir satisfait ma curiosité à l'égard de la pièce de bois qui servait de signal, et fait mes conjectures relativement au volume du baril, je commençai l'exploration de mon île. Je voulais non seulement reconnaître les lieux, mais encore trouver un coquillage, une curiosité quelconque, afin d'avoir un souvenir de cette excursion, aussi agréable qu'aventureuse.
Il était moins facile de parcourir cet écueil bouleversé que je ne l'avais cru d'abord: les pierres, recouvertes, ainsi que je l'ai dit plus haut, d'une espèce de glu marine, étaient aussi glissantes que si elles avaient été savonnées; et dès les premiers pas je fis une chute assez cruelle, sans parler des efforts qu'il fallait faire pour gravir les fragments de rochers qui se trouvaient sur mon passage.
Je tournais le dos à l'endroit où j'avais laissé mon batelet, et je me demandai si je ne ferais pas mieux de revenir sur mes pas; mais en face de moi une sorte de presqu'île s'avançait dans la mer, et il me semblait voir à son extrémité un amas de coquillages précieux qui redoublèrent mon envie d'en posséder plusieurs.
J'avais déjà remarqué différentes coquilles dans le sable qui se trouvait entre les quartiers de roche; les unes étaient vides, les autres habitées; mais elles me semblaient trop communes; je les avais toujours vues depuis que j'allais sur la grève, et je les retrouvais dans les pommes de terre de mon oncle, où elles étaient apportées avec le varech. Du reste, elles n'avaient rien de curieux, ce n'étaient que des moules, des manches de couteau et des pétoncles. Il n'y avait pas d'huîtres, sans cela j'en aurais avalé une ou deux douzaines, car l'appétit commençait à se faire sentir. Les crabes et les homards étaient abondants, mais je ne voulais pas les manger crus, et il m'était impossible de les faire cuire. D'ailleurs ma faim était encore très supportable.
Ce qui me faisait aller au bout de cette pointe rocailleuse, où j'apercevais des coquillages, c'était le désir de me procurer un oursin. J'avais toujours eu envie de posséder un bel échantillon de cette singulière coquille; je n'avais jamais pu m'en procurer une seule. Quelques-uns de ces _échinodermes_ s'apercevaient bien de temps en temps près du village, mais ils n'y restaient pas; c'était dans le pays un objet assez rare, par conséquent d'une valeur relative, et qu'on posait sur la cheminée, dont il faisait l'ornement. Comme on visitait fort peu le récif, qui était assez loin de la côte, j'avais l'espoir d'y trouver cette coquille, et je regardais avec attention dans toutes les crevasses, dans toutes les cavités où mon oeil pouvait atteindre.
À mesure que j'avançais, les formes brillantes qui m'avaient attiré devenaient de plus en plus distinctes, et j'étais sûr de trouver parmi elles quelque chose de précieux. Je n'en marchais pas plus vite, sachant bien qu'elles ne s'éloigneraient pas, car c'étaient d'anciennes demeures abandonnées depuis longtemps; j'avais donc la certitude qu'elles resteraient à la même place, et je ne voulais pas négliger ce qui pouvait être sur ma route. Précaution inutile; je ne vis rien qui fût à ma convenance tant que je n'arrivai pas à l'endroit en question; mais alors quelle découverte! C'était le plus bel oursin qu'on eût jamais rencontré; il était rond comme une orange, et sa couleur était d'un rouge foncé; mais je n'ai pas besoin de vous le décrire; quel est celui d'entre vous qui ne connaît pas l'oursin[8]?
[8] L'oursin est un animal rayonné, c'est-à-dire qu'au lieu de présenter deux parties symétriques (côté droit, côté gauche), il offre un axe d'où rayonnent toutes les parties qui le composent. Sa forme est plus ou moins globuleuse, et il est de grosseur moyenne. Sa coquille présente des espèces de plaques, ou de mamelons, disposés régulièrement, ainsi qu'une infinité de petits trous. Au lieu d'être nue, comme chez les huîtres et les colimaçons, cette coquille est recouverte d'une membrane vivante, pourvue de cils vibratiles. Il en résulte que l'oursin est complétement ébouriffé; aussi l'a-t-on nommé vulgairement châtaigne ou hérisson de mer, et scientifiquement _échinide_, faisant partie du groupe des _échinodermes_, c'est-à-dire ayant la peau hérissée d'épines. Pourvu d'un certain nombre de pieds tubuleux, rétractiles, pouvant se fixer comme des ventouses à l'endroit où il veut s'attacher, l'oursin a la faculté de se mouvoir, mais assez difficilement; et nous croyons que s'il existait des échinides sur la côte où demeurait notre petit marin, ils devaient y rester, car ils sont d'une nature peu ambulante. On les trouve sous les pierres, entre les rochers, parmi les plantes marines dont ils paraissent se nourrir, et sur le sable, où quelquefois ils s'enfoncent. Très communs dans les régions chaudes, ils sont assez rares dans les mers tempérées. (_Note du traducteur._)
J'eus bientôt ramassé ma coquille, dont j'admirai avec joie les courbes charmantes et les écussons qui la rendaient si jolie. C'était la plus curieuse de toutes celles que j'avais vues, et je me félicitais d'avoir à conserver de ma promenade un souvenir aussi précieux.
Quand, après l'avoir bien examinée à l'extérieur, j'eus lorgné la cavité qu'elle présentait, et qui avait servi de logette à l'oursin même, logette blanche et propre qui m'amusa par ses mille petits trous rangés en lignes, je me rappelai que j'avais vu d'autres coquilles, et je me mis en devoir d'en ramasser. Il y en avait de quatre espèces, toutes les quatre fort jolies et complétement nouvelles pour moi. J'en mis dans mes poches tant qu'elles purent en contenir, et les mains pleines je revins sur mes pas avec l'intention de me rembarquer.
Mais, ô stupeur! les coquilles m'échappèrent des mains, et peu s'en fallut que je ne les suivisse dans leur chute. Ô mon bateau, mon bateau!
CHAPITRE VIII.
Perte du petit canot.
Vous jugez de ma surprise, ou plutôt de mon alarme.
«Qu'est-ce que c'était? demandez-vous; est-ce que l'esquif avait disparu? Non; mais pour moi cela n'en valait guère mieux, il s'était éloigné.
La crique où je l'avais mis était vide; en jetant les yeux sur la mer, je vis mon canot voguant à l'aventure et déjà loin du rocher. Ce n'était pas étonnant, j'avais oublié de l'amarrer; dans ma précipitation, je n'avais pas pris le cordage qui devait me servir à le fixer au bord de l'écueil; la brise, en fraîchissant, l'avait poussé hors de la crique, et bientôt en pleine mer.
Vous comprenez ma position: comment ravoir mon canot, et sans lui comment revenir à la côte? Je ne pouvais pas franchir à la nage les trois milles qui me séparaient de la grève. Personne ne viendrait à mon secours. Il était impossible que l'on pût me voir du rivage, ou que l'on connût ma position. Le petit canot, lui-même, ne serait pas aperçu; je savais maintenant combien le volume des objets est diminué par la distance: le récif que je croyais s'élever à peine à trente centimètres au-dessus de l'eau, y était à plus d'un mètre; et mon batelet devait être invisible à tous les flâneurs qui se promenaient sur la grève, à moins qu'on ne fût armé d'un télescope; mais quelle improbabilité!
Plus j'y réfléchissais, plus j'étais malheureux; plus je comprenais le péril où m'avait placé ma négligence. Que faire, quel parti prendre? je n'avais pas d'autre alternative que de rester où j'étais. Si je pouvais néanmoins regagner mon canot à la nage? Il n'était pas encore assez loin pour que je ne pusse pas l'atteindre; mais il s'éloignait toujours, et je n'avais pas une minute à perdre, si je voulais mettre ce projet à exécution.
Je me dépouillai de mes habits en toute hâte, et les jetai derrière moi, ainsi que mes souliers, mes bas et ma chemise, afin d'avoir toute la liberté de mes mouvements.
Une fois à la mer je me dirigeai vers mon bateau, sans me détourner de la ligne droite; hélas! j'eus beau redoubler de vigueur, je ne voyais pas diminuer la distance qui me séparait de l'embarcation. Je finis par comprendre qu'il me serait impossible de la gagner de vitesse, et que mes efforts étaient complétement inutiles. J'eus un instant de désespoir; si je ne pouvais ressaisir mon canot, il me faudrait revenir à l'écueil ou tomber au fond de la mer, puisqu'il m'aurait été aussi difficile d'atteindre le rivage que de traverser l'Atlantique. J'étais assez bon nageur pour ne pas m'inquiéter d'avoir un mille à franchir; mais le triple était au-dessus de mes forces; et puis le vent ne poussait pas le canot droit à la côte, et dans la direction que j'avais prise pour le suivre, il y avait au moins dix milles entre la terre et moi.
Découragé dans mon entreprise, il ne me restait plus qu'à me retourner vers l'écueil, et j'allais m'y décider, lorsqu'il me sembla que le batelet virait de bord, décrivait une ligne oblique, et revenait un peu de mon côté, par suite d'une bouffée de vent qui soufflait d'un autre point.
Je continuai ma route, et quelques minutes après j'eus la satisfaction de poser les mains sur le bordage du bateau, ce qui me permit de reprendre haleine et de me reposer un instant.
Dès que j'eus recouvré un peu de force j'essayai d'entrer dans le canot; malheureusement j'étais trop lourd, en dépit de ma petite taille, et le frêle esquif chavira en me faisant faire un plongeon. Bientôt revenu à la surface de l'eau, je ressaisis mon batelet et je fis un effort pour me hisser sur la quille, où je voulais me mettre à cheval. Cette tentative ne fut pas plus heureuse; en me cramponnant au canot pour faire mon escalade, je perdis l'équilibre, et tirai tellement à moi, que l'esquif chavira de nouveau et se retrouva la face en l'air. J'en fus d'abord satisfait; pourtant ma joie ne devait pas être de longue durée; la barque en se retournant avait puisé beaucoup d'eau: il est vrai que ce lest imprévu me donna le moyen d'entrer sain et sauf dans l'esquif, devenu assez lourd pour rester sur sa quille; mais à peine y étais-je entré que je sentis le canot s'enfoncer peu à peu sous le poids que j'ajoutais à celui du liquide; j'aurais dû me replonger dans la mer, afin d'empêcher le bateau de couler à fond; mais j'avais presque perdu la tête; je restai dans la barque, l'eau me montait jusqu'aux genoux, je pensai à vider le bateau; mais le poêlon qui me servait d'écope, avait disparu en même temps que les rames, qui flottaient à une assez grande distance.
Dans mon désespoir je mis à rejeter l'eau avec mes mains, c'était bien inutile: à peine avais-je puisé cinq ou six fois que le bateau coula tout à fait; je n'eus que le temps de sauter à la mer, et de m'éloigner pour échapper au tourbillon que le canot produisit en sombrant.
Je jetai un regard sur l'endroit où il avait disparu, et je me dirigeai vers le récif qui était mon seul refuge.
CHAPITRE IX.
Sur l'écueil.
J'atteignis enfin les rochers, non sans peine, car j'avais le courant contre moi; ce n'était pas seulement la brise, mais encore la marée montante qui avait entraîné mon bateau. Cependant j'arrivai au but; l'effort qui me porta sur l'écueil était le dernier que j'aurais pu faire, et je demeurai complétement épuisé sur le roc, où j'avais rampé en sortant des flots.
Toutefois je ne restai pas dans l'inaction plus qu'il n'était nécessaire; la marée ne badine pas; et dès que j'eus repris haleine, je fus bientôt sur pied.
Chose étrange! mes regards se tournèrent du côté ou mon canot s'était perdu; je ne saurais dire pourquoi; peut-être avais-je une vague espérance de voir mon pauvre batelet surgir de l'eau, et se diriger vers l'écueil; mais je n'aperçus que les rames, qui flottaient dans le lointain, et qui dans tous les cas n'auraient pu me rendre aucun service.
Je jetai les yeux vers la côte; mais c'est à peine si je distinguais les maisons du village. Comme pour ajouter à l'horreur de ma situation, le temps s'était couvert, et le ciel m'était caché par des nuées grises que le vent chassait avec violence.
Je ne pouvais pas même crier pour demander du secours; à quoi bon? ma voix que le bruit des vagues aurait étouffée, ne se serait pas entendue, quand même il aurait fait beau; je le comprenais si bien que je restai silencieux.
Et pas un navire, pas un bateau sur la baie! C'était le dimanche, personne n'allait à la pêche; les seules embarcations qui fussent dehors conduisaient leurs passagers à un phare célèbre, situé à quelques milles du village, et qui servait de but de promenade à ceux qui voulaient faire une partie de plaisir. Il était probable qu'Henry Blou s'y trouvait avec les autres.
Pas une voile aux quatre points de l'horizon; la mer était déserte, et je me sentais aussi abandonné que si j'avais été au fond d'un cercueil.
Je me rappelle encore l'effroi que j'éprouvai de cette solitude; et je me souviens de m'être affaissé sur moi-même, en pleurant avec désespoir.
Les goëlands et les mouettes, probablement irrités de ma présence qui avait troublé leur repas, arrivaient en foule et planaient au-dessus de ma tête, en m'assourdissant de leurs cris odieux.
L'un ou l'autre s'abattait sur moi jusqu'à m'effleurer les mains, et ne s'éloignait que pour revenir l'instant d'après en criant d'une façon qui redoublait mon agonie. Je commençais à craindre que ces oiseaux sauvages n'en vinssent à m'attaquer; mais je suppose que j'éveillais plutôt leur curiosité que leur appétit vorace.
J'avais beau réfléchir; je ne voyais pas autre chose à faire que de m'asseoir ou de rester debout, si je l'aimais mieux, en attendant qu'on vînt à mon secours.
Mais quand y viendrait-on? Ce serait le plus grand des hasards si quelqu'un tournait les yeux dans la direction du récif. À l'oeil nu personne ne pouvait m'y découvrir. Deux bateliers, Henry Blou et un autre, avaient bien un télescope, mais ce n'était que rarement qu'ils en faisaient usage; et en supposant qu'ils s'en servissent, il était fort douteux qu'ils prissent l'écueil pour point de mire. Aucun bateau ne venait jamais de ce côté, et les navires qui se dirigeaient vers le port ou qui en sortaient, passaient au large pour éviter le récif. J'avais bien peu de chances d'être aperçu du rivage; peut-être moins encore de voir passer un bateau assez près de moi pour que je pusse m'y faire entendre.