Chapter 2
Quelqu'un s'était noyé par l'effet de ce courant; toutefois, il y avait si longtemps, que le fait était passé à l'état de légende; et si, plus récemment, deux ou trois baigneurs avaient été entraînés vers la haute mer, ils avaient été sauvés par les bateaux qu'on avait envoyés à leur secours.
Les anciens du village, c'est-à-dire ceux dont l'opinion avait le plus d'importance, n'aimaient pas qu'on racontât ces accidents, et haussaient les épaules quand on en parlait devant eux. Je me rappelle avoir été frappé de leur réserve à cet égard; quelques-uns allaient même jusqu'à nier l'existence du courant, tandis que les autres se contentaient d'affirmer qu'il était inoffensif. J'avais remarqué néanmoins qu'ils ne permettaient pas à leurs enfants de se baigner à cet endroit.
Ce ne fut que plus tard, lorsqu'après quarante années d'aventures, je revins au lieu de ma naissance, que je devinai le motif de la réserve de mes concitoyens. Notre village est, comme vous savez, l'un des points de la côte où l'on prend des bains de mer, et il doit une partie de sa prospérité aux baigneurs qui viennent successivement y passer quelques semaines. On conçoit dès lors que si la baie avait une mauvaise réputation, on n'aurait plus personne, et il faudrait renoncer au bénéfice que nous procurent les bains. C'est pourquoi les sages de la commune vous estiment d'autant plus que vous parlez moins de leur courant.
Toujours est-il qu'en dépit des négations de nos prudents villageois, il m'arriva de me noyer dans la baie.
«Pas tout à fait, direz-vous, puisque vous n'êtes pas mort.» Je n'en sais rien; la chose est fort douteuse. Je n'avais plus ni le sentiment de la vie, ni celui de la douleur: on m'eût coupé en mille morceaux que je ne l'aurais pas senti; et je ne serais plus de ce monde, à dater de cette époque, si quelqu'un ne s'en était pas mêlé, un beau jeune homme du village, un batelier qui s'appelait Henry Blou, et qui m'a rendu à l'existence.
L'accident par lui-même n'a rien d'extraordinaire, et, si je le raconte, c'est pour vous montrer comment je fis connaissance avec ce brave Henry, dont les habitudes et l'exemple devaient tant influer sur mon avenir.
Je m'étais rendu sur la plage avec l'intention de me baigner, comme je le faisais tous les jours, et, soit méprise, soit envie d'explorer un nouveau coin de la baie, je me dirigeai précisément vers l'un des endroits les plus mauvais du courant. À peine étais-je dans l'eau qu'il me saisit et m'emporta vers la pleine mer, à une distance qu'il m'aurait été impossible de franchir pour regagner la côte. Soit, en outre, que la frayeur paralysât mes forces, car j'avais conscience du péril où je me trouvais, soit que je fusse vraiment incapable de lutter plus longtemps, je cessai mes efforts, et je coulai à fond comme une pierre.
Je me souviens confusément d'avoir aperçu un bateau près de l'endroit où j'avais cessé de nager: un homme était dans ce bateau, puis tout a disparu; un bruit semblable aux roulements du tonnerre emplissait mes oreilles, et ma connaissance s'éteignit tout à coup, ainsi que la flamme d'une bougie qu'on a soufflée.
Je ne sais plus ce qui arriva jusqu'au moment où je me sentis revivre. Lorsque j'ouvris les yeux, un jeune nomme était penché au-dessus de moi; il me frictionna tout le corps, me pétrit le ventre, me souffla dans la bouche, exécuta diverses manoeuvres plus singulières les unes que les autres, et me chatouilla les narines avec les barbes d'une plume.
C'était Henry Blou qui me rappelait à la vie. Dès qu'il m'eut sauvé, il me prit dans ses bras et me porta chez ma mère, qui devint presque folle en me recevant ainsi. On me versa un peu de vin dans la gorge, on m'enveloppa de couvertures, on m'entoura de briques chaudes, de bouteilles d'eau bouillante; on me fit respirer du vinaigre et des sels; bref, on m'entoura des soins les plus minutieux et les plus tendres.
Au bout de vingt-quatre heures, j'étais sur pied, tout aussi vif, tout aussi bien portant que jamais; et cette leçon, qui aurait dû servir à me mettre en garde contre mon élément favori, fut entièrement perdue, comme vous le montrera la suite de cette histoire.
CHAPITRE IV.
En mer.
Bien loin de me guérir de mes goûts nautiques, le péril auquel je venais d'échapper ne fit qu'augmenter la passion que j'avais toujours eue pour la mer.
Ma reconnaissance pour le jeune homme qui m'avait sauvé devint bientôt une affection profonde. Henry n'était pas seulement courageux, mais aussi bon qu'il était brave; et je n'ai pas besoin de vous dire que je l'aimais de tout mon coeur. Du reste, il semblait bien me le rendre; car il agissait à mon égard comme si les rôles avaient été changés, et que ce fût moi qui l'eusse arraché à la mort. Que de peines il se donna pour me rendre bon nageur, et pour m'enseigner à faire usage d'une rame! si bien qu'en très-peu de temps j'appris à m'en servir, et que je ramais beaucoup mieux que pas un enfant de mon âge. Mes progrès furent si rapides que bientôt je pus manier les deux rames, et faire avancer ma barque sans le secours de personne. J'étais fier de ce haut fait; et jugez de mon orgueil lorsque, honoré de la confiance du maître, j'allais prendre son bateau dans une petite anse où il était amarré, afin de le conduire à quelque point de la côte, où Henry m'attendait. Il arriva bien qu'en passant près du rivage ou d'un sloop immobile, j'entendais certaines voix ironiques se récrier sur ma présomption apparente: «Un beau gaillard pour manier une paire de rames! Ohé! vous autres, regardez-moi ce bambin qui tette encore sa mère, et qui se mêle de conduire un bateau!» Et les rires se joignaient aux railleries. Que me faisaient ces insultes? Au lieu de me mortifier, elles doublaient mon ardeur, et je montrais qu'en dépit de ma petitesse, je pouvais conduire ma barque, non-seulement dans la direction voulue, mais encore aussi vite que la plupart de ceux qui avaient deux fois ma taille.
Au bout de quelque temps, personne, excepté les étrangers, ne pensa plus à se moquer de mon audace; chacun dans le village connaissait mon adresse, et, malgré mon peu d'années, on me parlait avec respect. Quelquefois ils m'appelaient en riant le petit marin ou le jeune matelot; mais c'était avec bienveillance, et ils finirent par me baptiser du nom de petit Loup de mer, qui prévalut sur tous les autres.
Ma famille avait d'ailleurs l'intention de me faire entrer dans la marine: je devais accompagner mon père dans son prochain voyage, et, toujours habillé en matelot, mon costume était irréprochable; vareuse de drap bleu, large pantalon du même, cravate de soie noire et collet rabattu. C'était sans doute à la manière dont je portais cet uniforme que j'avais dû mon dernier sobriquet. J'aimais ce nom de petit Loup de mer, qui flattait mon amour-propre; il me plaisait d'autant plus que c'était Henry Blou qui me l'avait donné le premier.
À cette époque, Henry Blou commençait à prospérer: il avait deux embarcations dont il était propriétaire. La plus grande, qu'il appelait sa yole[4], lui servait lorsqu'il avait trois ou quatre personnes à conduire. Il venait d'acheter l'autre, qui était beaucoup plus petite, et ne la prenait que lorsqu'il n'avait qu'un passager. Dans la saison des bains, où il y a chaque jour des parties de plaisir, la yole était continuellement en réquisition, et le petit canot restait dans la crique où il était amarré. J'avais alors la permission d'en user librement, et de le manoeuvrer tout seul, ou d'emmener un camarade si la chose me plaisait. Je ne manquais pas d'en profiter, ainsi que vous le pensez bien. Dès que je sortais de l'école, je me rendais à l'endroit où se trouvait le petit canot, et je me promenais dans le port, que je parcourais dans tous les sens. Il était rare que je n'eusse pas un compagnon; la plupart de mes camarades partageaient mes goûts maritimes, et plus d'un parmi eux m'enviait le privilége d'être le maître d'un bateau.
[4] Embarcation légère, allant à la voile et avec des avirons, et qui dans la marine de l'État sert généralement aux officiers supérieurs.
Nous étions néanmoins assez sages pour ne sortir que lorsque la mer était calme; Henry me l'avait bien recommandé; nos excursions d'ailleurs ne s'étendaient pas au dehors de la baie, et je poussais même la prudence jusqu'à ne pas m'éloigner de la côte, de peur que notre esquif ne fût saisi par un coup de vent qui l'aurait mis en danger.
Cependant, à mesure que j'acquérais plus d'habitude, je devenais moins timide. Je me sentais chaque jour plus à l'aise; et, voguant en pleine eau, j'allai sans y penser à plus d'un mille du rivage. Henry m'aperçut, et me répéta sur tous les tons qu'il fallait être prudent. J'écoutai ses paroles avec la ferme intention de lui obéir; mais j'eus le malheur de l'entendre, quelques instants après, dire à quelqu'un:
«Un brave enfant! n'est-ce pas, Bob? Il est sorti de la bonne souche, et sera un fameux marin, s'il vit assez pour cela.»
Cette remarque me fit penser que mon audace n'avait pas déplu à mon patron, et sa recommandation de ne pas quitter le rivage n'eut plus d'effet sur moi.
Je ne tardai pas à lui désobéir, et vous allez voir que cela faillit me coûter la vie.
Mais laissez-moi vous parler du malheur qui, à cette époque, vint changer mon existence.
Je vous ai dit que mon père était patron d'un vaisseau marchand qui faisait le commerce avec les îles d'Amérique. Il était si peu à la maison que c'est tout au plus si je me le rappelle; je ne me souviens que de l'ensemble de son visage: une belle et et bonne figure, au teint bronzé par la tempête, mais pleine de franchise et d'enjouement.
Ma mère avait sans doute pour lui une affection bien vive, puisqu'à dater du jour où elle apprit sa mort, elle ne cessa de décliner, et mourut quelques semaines après, tout heureuse d'aller rejoindre son mari dans l'autre monde.
J'étais donc orphelin, sans fortune, sans asile. Mon père, en se donnant beaucoup de peine, gagnait bien juste de quoi subvenir aux dépenses de la famille, et, malgré son rude travail, ne laissait pas la moindre épargne. Que serait devenue ma mère? Combien de fois, au milieu des regrets que je donnais à sa mémoire, n'ai-je pas remercié la Providence de l'avoir rappelée de cette terre, où elle n'avait plus qu'à souffrir! Il fallait tant d'années avant que je pusse lui être utile et pourvoir à ses besoins!
Mais pour moi, qui restais seul et pauvre, la mort de mon père devait avoir les plus sérieuses conséquences. Je trouvai bien un gîte; hélas! qu'il était différent de l'intérieur auquel on m'avait habitué! Il fallut aller chez mon oncle. C'était le frère de ma mère, et cependant il n'avait rien des sentiments de sa soeur. D'un caractère morose, il était brutal, grossier dans ses habitudes, et me traita comme le dernier de ses domestiques, dont je partageai le travail.
Malgré mon âge et le besoin que j'avais de m'instruire, on ne m'envoya plus à l'école. Mon oncle était cultivateur, et me trouva bientôt de la besogne; tant et si bien qu'à soigner les moutons, à conduire les chevaux, à courir après les cochons et les vaches, à faire mille autres choses de cette espèce, j'étais occupé depuis le lever du soleil jusqu'à la fin du jour. Par bonheur, on se reposait le dimanche: non pas que mon oncle fût religieux le moins du monde, mais personne dans la paroisse ne travaillait le jour du sabbat; c'était la coutume, et il fallait bien se soumettre à la loi générale; sans cela, on aurait travaillé le dimanche à la ferme, tout comme à l'ordinaire.
Mon oncle, ayant fort peu de religion, ne m'envoyait pas à l'église, et j'étais libre d'employer le jour du Seigneur suivant mon bon plaisir. Vous pensez bien que je ne m'amusais pas à rester dans les champs; la mer, qui s'étendait à l'horizon, avait bien plus d'attrait pour moi que les nids d'oiseaux, les haies et les fossés; et dès que je pouvais m'échapper, j'allais rejoindre Henry Blou. Il m'emmenait dans sa yole, ou je m'emparais du petit canot, dont les rames étaient disposées pour moi.
Ma mère avait eu soin de m'apprendre qu'il était mal de passer le jour du Seigneur dans la dissipation; mais l'exemple que j'avais chez mon oncle changea bientôt mes idées sur cette matière, et j'en vins à trouver que la dimanche ne différait des autres jours que par le plaisir dont il était rempli.
Toutefois, l'un de ces dimanches fut loin d'être agréable; je ne crois pas même avoir passé dans toute ma vie une journée aussi pénible, et où la mort m'ait approché de plus près.
CHAPITRE V.
Le récif.
Nous étions au mois de mai, c'était un dimanche; l'un des plus beaux dont j'aie gardé le souvenir. Le soleil brillait partout, et les oiseaux remplissaient l'air de leurs chansons joyeuses. Le doux tirelire de l'alouette se mêlait à la voix plus sonore de la grive et du merle, et le coucou, volant sans cesse d'un buisson à l'autre, faisait retentir les champs de son cri d'appel, fréquemment répété. Un doux parfum d'amande s'échappait de l'aubépine, et la brise était juste assez forte pour l'entraîner dans l'air. Avec ses haies fleuries, ses champs de blé verdoyants, ses prés émaillés d'orchis et de boutons d'or, ses nids d'oiseaux, ses bruits joyeux, la campagne aurait été bien attrayante pour la plupart des petits garçons de mon âge; mais la plaine liquide, où le ciel bleu se réfléchissait comme dans un vaste miroir, et dont le soleil faisait étinceler la surface était pour moi bien autrement séduisante; ses vagues me paraissaient plus belles que les sillons où la brise courbait la pointe des blés, son murmure charmait plus mon oreille que les chants de la grive ou de l'alouette, et je préférais son odeur particulière au parfum des violettes et des roses.
C'est pourquoi lorsque, ayant quitté ma chambre, je jetai les yeux sur cette mer étincelante, je n'aspirai plus qu'à me poser sur ses ondes et à voguer sur ses flots. Pour satisfaire ce désir, dont je ne saurais vous exprimer la force, je n'attendis pas même que l'on eût déjeuné; je pris en cachette un morceau de pain, et je sortis en toute hâte pour me diriger vers la grève.
J'eus cependant assez d'empire sur moi-même pour ne quitter la ferme qu'à la dérobée; j'avais pour qu'on ne m'empêchât de réaliser mes voeux: mon oncle pouvait me rappeler, m'ordonner quelque chose, ne pas vouloir que je m'éloignasse de la maison; car s'il me permettait le dimanche de courir dans les champs, il ne voulait pas que je me promenasse en bateau, et me l'avait défendu de la manière la plus positive.
Il en résulta qu'au lieu de suivre l'avenue et d'aller par la grande route, je pris un sentier qui me conduisit au rivage en faisant un détour.
Je ne rencontrai personne de connaissance, et j'arrivai sur la grève sans avoir été vu par aucun de ceux que mes démarches pouvaient intéresser.
En arrivant à l'endroit où les bateaux d'Henry étaient toujours amarrés, je vis tout de suite que la yole était prise; mais il restait le petit canot qui était à mon service. C'était ce que je désirais; car précisément, ce jour-là, j'avais formé le dessein de faire une grande excursion.
J'entrai dans l'esquif; probablement on ne l'avait pas employé depuis quelques jours, car il y avait au fond une assez grande quantité d'eau; mais je trouvai par bonheur un vieux poêlon qui servait d'écope à Henry, et après avoir travaillé pendant huit ou dix minutes, mon batelet me parut suffisamment asséché pour ce que j'en voulais faire. Les rames étaient sous un hangar attenant à la maison d'Henry Blou, située à peu de distance; j'allai les prendre, comme je faisais toujours, sans avoir besoin d'en demander la permission, que j'avais une fois pour toutes.
Revenu à mon batelet, je plaçai mes rames, je m'installai sur mon banc, et je fis en sorte de m'éloigner du rivage. L'esquif répondit à mon premier effort et glissa vivement à la surface de l'eau, dont il fendit les ondes avec autant d'aisance que l'aurait fait un poisson. Jamais mon coeur n'avait battu plus légèrement dans ma poitrine; la mer n'était pas seulement brillante et bleue, mais aussi paisible qu'un lac; à peine si elle offrait une ride, et sa transparence était si merveilleuse que je voyais les poissons batifoler à plusieurs brasses[5] de profondeur.
[5] La brasse est une ancienne mesure calculée d'après la longueur des bras d'un homme; elle n'est plus en usage que dans la marine, où l'on s'en sert pour indiquer la profondeur des eaux, les divisions de la ligne de sonde, la longueur des câbles, etc. Elle vaut, en France, un mètre soixante-deux centimètres; dans les autres pays elle est un peu plus longue. (_Note du traduct._)
Le fond de la mer est, dans notre baie, d'un blanc pur, avec des reflets argentés, sur lequel se détachent les objets les plus minces, et je distinguais parfaitement de petits crabes, à peine aussi larges qu'une pièce d'or, qui se poursuivaient les uns les autres, ou qui couraient sur le sable, afin d'y trouver les menues créatures dont ils voulaient déjeuner. Puis c'étaient de larges plies, de grands turbots, des masses de petits harengs, des maquereaux à la robe bleue et changeante, et d'énormes congres de la taille du boa, qui tous étaient en quête de leurs proies respectives.
Il est rare que sur nos côtes la mer soit aussi calme; et cette belle journée paraissait faite pour moi; car, ayant l'intention, comme je l'ai dit plus haut, de faire une assez grande course, je ne pouvais espérer un temps plus favorable.
«À quel endroit vouliez-vous donc aller?» me demandez-vous. C'est justement ce que je vais vous dire.
À peu près à trois milles[6] de la côte, où, s'apercevant du rivage, se trouvait une île excessivement curieuse. Quand je dis une île, ce n'était pas même un îlot; mais un amas de rochers d'une étendue fort restreinte, et qui dépassaient à peine la surface de la mer; encore fallait-il que la marée fût basse; car autrement les vagues en couvraient le point le plus élevé. On n'apercevait alors qu'une perche se dressant au-dessus de l'eau à une faible hauteur, et que surmontait une espèce de boule, ou plutôt de masse oblongue dont je ne m'expliquais pas la forme. Cette perche avait été plantée là pour désigner l'écueil aux petits navires qui fréquentaient nos parages, et qui sans cela auraient pu se briser sur le récif.
[6] Le mille anglais a seize cent neuf mètres.
Lorsque la mer était basse, l'îlot était découvert; il paraissait en général d'un beau noir; mais parfois il était blanc comme s'il eût été revêtu d'un épais manteau de neige. Cette singulière métamorphose n'avait pour moi rien d'incompréhensible; je n'ignorais pas que ce manteau blanc, dont la roche se parait à divers intervalles, n'était ni plus ni moins qu'une bande nombreuse d'oiseaux de mer qui s'abattaient sur l'écueil, soit pour y prendre le repos dont ils avaient besoin, soit pour y chercher les petits poissons et les crustacés que le reflux déposait sur le roc.
Depuis longtemps ces rochers étaient pour moi l'objet d'un extrême intérêt; leur éloignement du rivage, leur situation isolée préoccupaient mon esprit; mais ce qui surtout à mes yeux leur donnait tant de prestige, c'étaient ces oiseaux blancs qui s'y pressaient en si grand nombre. Nulle part, aux environs, leur foule n'était si grande. Il fallait que cet écueil fût leur endroit favori, puisqu'à la marée descendante je les voyais accourir de tous les points de l'horizon, planer autour de la perche, et descendre, et se poser les uns auprès des autres jusqu'à ce que le rocher noir disparût sous la masse qu'ils offraient à mes regards.
Je savais que ces oiseaux étaient des mouettes; mais elles paraissaient être de différentes espèces; il y en avait de beaucoup plus grandes les unes que les autres; et quelquefois il se mêlait à ces mouettes des oiseaux d'un autre genre, tels que des grèbes et des sternes, ou grandes hirondelles de mer. Du moins je le supposais, car du rivage, il était difficile de déterminer à quelle espèce ils pouvaient appartenir. À cette distance, les plus grands d'entre eux paraissaient à peine excéder la taille d'un moineau, et s'ils avaient été seuls, ou s'ils ne s'étaient pas envolés, personne, en se promenant sur la côte, n'aurait remarqué leur présence.
Ces oiseaux prêtaient donc pour moi un intérêt puissant aux rochers qui leur servaient de rendez-vous. J'ai toujours eu, dès ma plus tendre jeunesse, un penchant très-marqué pour l'histoire naturelle; c'est un goût qui est partagé par la plupart des enfants. Il peut exister des sciences plus importantes, plus utiles au genre humain[7] que l'étude de la nature, il n'y en a pas de plus séduisante pour la jeunesse et qui réponde mieux à son activité physique et morale.
[7] Beaucoup d'utilitaires ont l'habitude de considérer l'histoire naturelle comme une science d'agrément, propre à satisfaire une curiosité qui n'a rien de répréhensible, mais qui ne peut conduire à aucun résultat. Pourtant, si l'on y réfléchit, on voit que cette prétendue science de luxe embrasse tout ce qui nous alimente, nous désaltère et nous abrite; tout ce qui forme nos vêtements et nos parures, la matière de nos armes, de nos ustensiles, de nos instruments, de nos meubles, tout enfin jusqu'aux mystères de la vie, et l'on ne dit plus: «à quoi bon?» lorsqu'il s'agit d'étudier un métal, une plante ou un insecte. (_Note du traducteur._)
L'amour des oiseaux d'une part, la curiosité de l'autre, m'inspiraient le plus vif désir d'aller visiter l'îlot. Mes regards ne se tournaient jamais dans cette direction (et mes yeux n'y manquaient pas dès que j'arrivais sur la grève) sans en avoir un désir plus vif. Je savais par coeur la forme des rochers que la mer découvrait en se retirant, et j'aurais pu en dessiner le profil sans avoir le modèle sous les yeux. Leur sommet découvrait une ligne courbe, s'affaissant de chaque côté d'une façon particulière; on aurait dit que c'était une énorme baleine, gisant à la surface de l'eau, et conservant au milieu de son échine le harpon qui l'avait fait échouer.
Cette perche ne m'attirait pas moins que le reste; j'avais besoin de la toucher, de savoir de quoi elle était faite, et quelle pouvait être sa dimension, car du rivage elle ne paraissait pas beaucoup plus haute qu'une vergue. Je voulais voir cette espèce de boisseau qui en couronnait la pointe, et apprendre comment cette perche était fixée dans le roc. Il fallait que sa base y fût solidement attachée pour résister aux vagues; plus d'une fois pendant la tempête, j'avais vu l'écume des flots atteindre une si grande élévation qu'on n'apercevait rien du récif, pas même l'espèce de boule qui surmontait la perche; et pourtant celle-ci restait debout et se revoyait après l'orage.
Avec quelle impatience j'appelais l'instant où je pourrais visiter mon flot; mais l'occasion ne s'en présentait jamais. C'était trop loin; je n'osais pas y aller seul, et personne ne m'avait offert de m'y accompagner. Henry Blou ne demandait pas mieux que de m'y conduire, mais il n'y pensait pas; il était si loin de comprendre l'intérêt que ce récif avait pour moi! Cependant il lui était facile de combler mon désir: il lui arrivait souvent de passer auprès de ce récif; il y avait abordé plus d'une fois sans aucun doute; peut-être avait-il amarré son bateau à la perche, afin de tirer des mouettes, ou de pêcher aux abords de recueil; mais c'était sans moi qu'il avait fait ces excursions, et je ne comptais plus sur lui pour satisfaire mon ardente curiosité. D'ailleurs à présent je ne pouvais sortir que le dimanche, et ce jour-là mon ami avait trop de monde à promener pour qu'il pût s'occuper de moi.
J'étais las d'espérer vainement une occasion; je résolus de ne plus attendre. Je m'y étais décidé le matin même, et j'étais parti avec la ferme intention d'aller tout seul visiter le récif. Tel était mon but lorsque, détachant le petit canot, je pris mes rames et le fis nager rapidement sur l'eau brillante et bleue.