Chapter 15
Était-ce le bien-être que j'éprouvais de cette vigueur, ou la satisfaction qu'elle me donnait? Mais j'étais plein de gaieté, moi qui ne la connaissais plus; on aurait dit qu'au lieu de faire une besogne pénible, je me livrais au plaisir; et je ne me souciais pas mal du succès de l'entreprise.
Je me rappelle que je sifflais en travaillant, et que je me mis à chanter comme un pinson. Plus d'idées noires; celle de la mort était à cent lieues; tout ce que j'avais souffert me paraissait un rêve; je ne savais plus que j'avais besoin de manger; la faim était partie avec le souvenir de mes douleurs.
Tout à coup je fus pris d'une soif violente; je me souviens d'avoir fait un effort pour aller boire. Je parvins à sortir de la futaille, j'en ai la certitude; mais je ne sais pas si j'ai bu; à compter du moment où j'ai quitté mon travail, je ne me rappelle plus rien, si ce n'est que je tombai dans un état d'insensibilité voisin de la mort.
CHAPITRE XLIX
Nouveau danger.
Pas un rêve ne troubla cette profonde léthargie qui dura quelques heures. Mais quand je revins à moi, je me trouvai sous l'influence d'une crainte indéfinissable; j'éprouvais une sensation étrange; comme si, lancé dans l'espace, j'avais flotté dans l'atmosphère, ou que je fusse tombé d'une étoile, et que, ne pouvant trouver un point d'appui, ma chute se continuât toujours. Cette hallucination, des plus désagréables, me causait le vertige et me saisissait d'épouvante.
Elle devint moins pénible à mesure que je repris mes sens, et finit par se dissiper tout à fait dès que je fus complétement réveillé. Mais il me resta une affreuse douleur de tête, et des nausées qui menaçaient de me faire vomir. Ce n'était pas la mer qui me faisait mal; j'y étais maintenant habitué; je supportais, sans m'en apercevoir, le roulis ordinaire du vaisseau.
Était-ce la fièvre qui m'avait saisi brusquement, ou m'étais-je évanoui par défaillance? Mais j'avais éprouvé l'un et l'autre, et cela ne ressemblait en rien à la sensation qui me dominait.
Je me demandais, sans pouvoir me répondre, ce qui avait pu me mettre dans un pareil état, lorsque la vérité se révéla tout à coup.
N'allez pas croire que j'avais bu de l'eau-de-vie; je n'y avais même pas goûté. Il était possible qu'il m'en fût entré dans la bouche au moment où elle avait jailli de la futaille; mais cette quantité n'aurait pas suffi pour m'enivrer, quand même il se fut agi d'une liqueur beaucoup plus pure que celle dont il est question. Ce n'était pas cela qui m'avait grisé; qu'est-ce que cela pouvait être? Je n'avais jamais ressenti de pareils symptômes; mais je les avais remarqués chez les autres, et j'étais bien certain d'avoir éprouvé tous les phénomènes de l'ivresse.
J'y réfléchis quelque temps, et le mystère se dévoila: ce n'était pas l'eau-de-vie elle-même qui m'avait enivré, c'en était l'émanation.
Avant de me mettre à la besogne, je me rappelais avoir non-seulement beaucoup éternué, mais senti quelque chose d'inexprimable, un revirement subit dans toutes mes pensées, une transformation de tout mon être, qui fut bien autrement sensible quand j'entrai dans la futaille.
Je crus d'abord que j'allais suffoquer; puis je m'y accoutumai graduellement, et cette sensation nouvelle me parut agréable. Je ne m'étonnais plus d'avoir été si fort et si joyeux.
En me rappelant tous les détails de ce singulier épisode, je compris le service que la soif m'avait rendu, et je me félicitai de lui avoir obéi. Ainsi que je l'ai dit plus haut, je ne savais pas si je m'étais désaltéré; je n'avais aucun souvenir de m'être approché de ma fontaine, surtout d'y avoir puisé. Je ne crois pas avoir été jusque-là; si j'avais ôté le fausset, il est probable que je n'aurais pas su le remettre, et la futaille se serait vidée, tout au moins jusqu'au niveau de l'ouverture, ce qui, grâces à Dieu, n'était pas arrivé. Je n'avais donc point à regretter d'avoir eu soif; bien au contraire, sans cela je serais resté dans la pipe d'eau-de-vie; mon ivresse eût été d'autant plus grande; et selon toute probabilité, la mort en aurait été la conséquence.
Était-ce à un effet du hasard que je devais mon salut? J'y voulus voir un fait providentiel; et si la prière peut exprimer la gratitude, la mienne porta au Seigneur l'élan de ma reconnaissance.
J'ignorais donc si j'avais été boire. Dans tous les cas ma soif était ardente, et l'eau que j'avais prise m'avait peu profité; je cherchai bien vite ma tasse, et ne la remis sur la tablette qu'après avoir bu au moins deux quartes.
Le mal de coeur disparut, et les fumées, qui obscurcissaient mon esprit, s'évanouirent sous l'influence de cette libation copieuse. Mais avec la possession de moi-même revint le sentiment des périls dont j'étais environné.
Mon premier mouvement fut de reprendre ma besogne au point où je l'avais interrompue; mais aurais-je la force de la poursuivre? Qu'arriverait-il si je retombais dans le même état, si la torpeur me gagnait avant que je pusse sortir de la futaille, si je manquais de présence d'esprit, ou de courage pour le faire?
Peut-être pourrais-je travailler quelque temps sans éprouver d'ivresse, et m'éloigner aussitôt que j'en ressentirais l'effet. Peut-être; mais s'il en était autrement? si j'étais foudroyé par ces effluves alcooliques? Savais-je combien de temps je leur avais résisté? je le cherchai dans ma mémoire, et ne pus pas m'en souvenir.
Je me rappelais comment l'étrange influence s'était emparée de moi, la douceur que je lui avais trouvée, la force qu'elle m'avait prêtée un instant, l'agréable vertige où elle m'avait plongé, la gaieté qu'elle m'avait rendue, en face de la plus horrible des situations; mais je ne savais pas la durée de ce moment d'oubli, qui me paraissait un songe.
Que tout cela vint à se renouveler, moins la circonstance favorable à laquelle je devais mon salut; qu'au lieu de sortir pour aller boire, je m'évanouisse dans la futaille, et le dénoûment était facile à prédire. Je pouvais cette fois ne pas avoir soif, ou ne pas l'éprouver d'une manière assez violente pour triompher de l'engourdissement qui m'aurait saisi. Bref, l'entreprise était si chanceuse que je n'osai pas m'aventurer.
Cependant il le fallait, sous peine de m'éteindre à la place où j'étais alors. Mourir pour mourir, il valait cent fois mieux ne pas se réveiller de son ivresse, que d'avoir à supporter les horreurs de la faim.
Cette réflexion me rendit toute mon audace. Il n'y avait pas à hésiter; je fis une nouvelle prière, et me glissai dans la pipe où avait été l'eau-de-vie.
CHAPITRE L.
Où est mon couteau?
En entrant dans le futaille, j'y cherchai mon couteau; je ne savais plus quand je l'avais quitté, ni à quel endroit je l'avais mis. Avant de m'introduire dans la barrique, je l'avais cherché dans ma cabine; et ne l'ayant pas trouvé, je pensai qu'il était resté dans le tonneau; mais j'avais beau tâter partout, mes doigts ne rencontraient rien.
Cela commençait à m'alarmer; si j'avais perdu mon outil, il ne me restait aucun espoir. Où mon couteau pouvait-il être? Est-ce que les rats l'avaient emporté?
Je sortis de la futaille, et fis de nouvelles recherches; elles ne furent pas plus fructueuses. Je rentrai dans la barrique, et en explorai de nouveau toutes les parties, du moins celle où mon couteau pouvait se trouver, c'est-à-dire le fond de la pipe.
J'allais sortir une seconde fois, quand l'idée me vint d'examiner la bonde; c'était là que je travaillais, lorsque j'avais eu soif, et il était possible que j'y eusse laissé mon couteau; il s'y trouvait effectivement, la lame enfoncée dans la douelle que j'étais en train de couper.
Il vous est plus facile de vous figurer ma joie qu'à moi de vous la dépeindre; mes forces et mon courage s'augmentèrent de cet incident; et sans perdre une minute je me remis à la besogne. Mais, à force de servir, mon couteau s'était émoussé; il avait plus d'une brèche, et mes progrès étaient bien lents à travers cette planche de chêne, qui me semblait dure comme la pierre. Il y avait un quart d'heure que je travaillais de toutes mes forces; à peine avais-je prolongé mon entaille de trois millimètres, et je commençais à me dire que je ne couperais pas toute la douelle.
L'étrange influence se faisait de nouveau sentir; je m'en aperçus alors. J'en connaissais le péril, et cependant je m'y serais abandonné sans peur, car l'insouciance est l'un des effets de l'ivresse. Néanmoins, je m'étais promis de sortir du tonneau dès les premiers symptômes de vertige, quelque pénible que cela pût être, et j'en eus heureusement la force. Quelques minutes de plus, je perdais connaissance dans la futaille, ce qui aurait été le prélude de mon dernier sommeil.
Toutefois, lorsque les premières atteintes de l'ivresse se dissipèrent, j'en vins presque à regretter de leur survivre: à quoi bon prolonger la lutte? Je ne pouvais séjourner dans la futaille qu'un instant, n'y rentrer qu'après un long intervalle; le bois était dur, mon outil ne coupait plus; combien de jours me faudrait-il pour pratiquer une ouverture suffisante? et les heures m'étaient comptées?
Si j'avais pu m'ouvrir cette futaille, espérer de la franchir, le courage ne m'aurait pas abandonné; mais c'était impossible; et quand j'y serais parvenu, j'avais dix chances contre une d'arriver à autre chose qu'à un aliment quelconque.
Le seul bénéfice que m'eût donné la peine que j'avais prise à l'égard de cette futaille, c'est qu'en la défonçant j'avais gagné de l'espace. Quel dommage de ne pas pouvoir la traverser! En supposant qu'il y eût au-dessus d'elle une caisse d'étoffe, j'aurais pu vider celle ci comme j'avais fait la première, et m'avancer d'un degré.
Cette réflexion, qui me paraissait oiseuse, et que je faisais en désespoir de cause, me fit envisager la situation sous un nouvel aspect: m'avancer d'un degré; c'est à cela que tous mes efforts devaient tendre. Au lieu de m'escrimer inutilement contre ces douelles de chêne, pourquoi ne pas traverser les caisses de sapin, dont le bois ne m'opposait qu'un faible obstacle, les déblayer successivement, gravir de l'une à l'autre, et arriver sur le pont?
L'idée était neuve. Si étrange que cela paraisse, elle ne m'avait point encore frappé; je ne puis expliquer le fait que par le trouble où j'étais depuis longtemps.
Il devait y avoir au-dessus de ma tête bien des colis entassés les uns sur les autres; la cale en était pleine, et je me trouvais presque au fond. L'arrimage avait continué pendant deux jours, à dater du moment où je m'étais glissé dans le vaisseau; toute la cargaison était donc au-dessus du vide qui m'avait permis de descendre. Peut-être y avait-il dix ou douze caisses à franchir avant d'arriver à la dernière? «Eh bien! me dis-je, il suffirait d'en traverser une par vingt-quatre heures pour gagner le faîte en dix jours.
«Quelle bonne idée, si elle m'était venue plus tôt! j'aurais eu le temps de la mettre à exécution; mais il est trop tard. Si je l'avais eue tout d'abord, quand la caisse était pleine de biscuit, je serais sauvé actuellement.» Et des regrets amers se joignaient à mon désespoir.
Impossible néanmoins de renoncer à cette idée: c'était la vie, la liberté, la lumière. J'y songeais malgré moi; et n'écoutant pas mes regrets, j'envisageai le nouveau plan qui s'offrait à mon esprit.
Des vivres pour quelques jours, et le succès était certain! mais ils me manquaient d'une manière absolue; je n'aurais pas escaladé le premier échelon qu'il faudrait mourir sur la brèche, faute d'un peu de nourriture.
Les idées s'enchaînent, et cette dernière pensée en fit naître une excellente, bien qu'elle puisse paraître odieuse à ceux qui ne meurent pas d'inanition. Mais la faim simplifie énormément le menu d'un repas, et triomphe de toutes les répugnances. Quand il a bien jeûné, l'estomac n'a plus de délicatesse; et le mien avait perdu tous ses scrupules. Je le sentais capable de tout; pourvu qu'il mangeât, peu lui importait l'aliment; et je vous assure qu'il trouva parfaite l'idée que je vais vous dire.
CHAPITRE LI.
Souricière.
Il y a longtemps que je ne vous ai parlé de mes rats; mais il ne faut pas croire qu'ils m'eussent abandonné. Ils rôdaient toujours dans mon voisinage, et ne se montraient ni moins actifs ni moins bruyants; j'ai la certitude qu'ils seraient tombés sur moi s'ils en avaient eu le moyen.
Je ne bougeais pas, sans d'abord me fortifier contre leurs attaques, en fermant avec soin les moindres issues de l'endroit où je me trouvais. Malgré cela je les entendais continuellement; et deux ou trois fois, en réparant mes murailles, j'avais été de nouveau mordu par cette maudite engeance.
Cette parenthèse vous fait deviner quel était mon projet. N'était-il pas bien simple? je m'étais dit qu'au lieu de me laisser dévorer par les rats, je ferais bien mieux de les manger.
«Quelle horreur!» vous écrierez-vous.
Quant à moi, je n'éprouvais aucune répugnance pour ce genre de nourriture, et à ma place vous n'en auriez pas eu davantage. De la répugnance? Au contraire, j'accueillis cette idée avec empressement, et la saluai avec bonheur. Elle me permettait d'exécuter mon dessein, d'arriver sur le pont; en d'autres termes, elle me sauvait la vie. Depuis qu'elle m'était venue, je me sentais hors de danger; il ne restait plus qu'à le mettre à exécution.
Jadis les rats m'avaient paru trop nombreux; peu m'importait maintenant qu'il y en eût des centaines. Je ne m'occupais que d'une chose, c'était de savoir comment les prendre.
Vous vous rappelez celui que j'avais tué en gantant mes bottines, et en l'assommant à coups de semelle; je pouvais employer le même procédé, mais à l'étude il me parut mauvais. En supposant qu'il me réussît la première et la seconde fois, quand j'aurais tué deux rats, les autres s'éloigneraient de ma cabine; je n'avais plus de biscuit pour les y attirer; les fines bêtes s'en seraient bientôt aperçues, et n'auraient pas remis la patte dans un endroit où il n'y avait que des coups à recevoir. Il valait mieux tout de suite s'approvisionner pour dix jours, et n'avoir plus qu'à m'occuper de mon travail. Peut-être la chair en deviendrait-elle meilleure; le gibier gagne à être attendu. C'était du reste le parti le plus sage, puisque c'était le plus sûr; je m'y arrêtai et cherchai le moyen de prendre mes rats en masse.
Nécessité est mère de l'industrie; c'est à elle, bien plus qu'à ma propre imagination, que je dus le plan de ma ratière. Celle-ci n'avait rien de très-ingénieux, mais elle me permettrait d'arriver à mon but, et c'était l'important. Il s'agissait de faire un grand sac; la chose était facile, puisque j'avais de l'étoffe: un morceau de drap plié en deux, cousu avec de la ficelle, ferait parfaitement l'affaire. La corde ne me manquait pas; j'avais tous les liens qui avaient attaché les pièces de drap; mon couteau me servirait d'aiguille, je terminerais le sac par une coulisse, et mes rats seraient pris au piége.
Ce ne fut pas seulement un projet; en moins d'une heure mon sac était cousu, la ficelle passée dans les trous qui en formaient la coulisse, et le piége tout prêt à fonctionner.
CHAPITRE LII.
À l'affût.
Tout en passant ma ficelle j'avais mûri mon plan. Avant que le piége fût terminé, la manière de m'en servir était arrêtée dans mon esprit.
Je débarrassai d'abord ma cabine de toute l'étoffe qui l'encombrait; la chose était praticable, depuis qu'en vidant la pipe d'eau-de-vie je m'en étais fait une armoire. J'examinai ensuite avec soin toutes les issues de ma case; je remis des tampons neufs où les anciens me parurent mauvais, j'augmentai l'épaisseur de ceux qui étaient insuffisants, et ne laissai d'autre ouverture que celle du passage qui se trouvait entre les deux futailles, passage que les rats avaient l'habitude de suivre pour arriver chez moi.
Ce fut à l'entrée de ce défilé que je posai la bouche de mon sac, dont l'écartement fut maintenu au moyen de petits bâtons, coupés de la longueur nécessaire.
M'agenouillant alors à côté de mon piége, et tenant à la main les cordons qui devaient le fermer aussitôt qu'il serait rempli, j'attendis mes rats avec confiance.
J'étais bien sûr qu'ils allaient accourir, j'avais placé dans mon sac de quoi les attirer; mon appât consistait en quelques miettes de biscuit, la dernière bouchée qui me restât; j'avais tout risqué sur cette chance suprême. Que les rats vinssent à m'échapper, il ne me restait plus rien, absolument rien pour vivre.
Les rats viendraient, j'en avais la certitude; mais seraient-ils assez nombreux pour que la chasse fût bonne? S'ils allaient venir l'un après l'autre, si le premier se sauvait en emportant l'appât! Dans cette crainte j'avais écrasé mon biscuit, afin que les mangeurs fussent obligés de rester dans le sac, et ne pussent pas s'enfuir avec le morceau qu'ils auraient pris.
Le sort me favorisa; je n'étais pas à genoux depuis cinq minutes, que j'entendis le piétinement des rats et le _quic-quic_ de leur voix aiguë.
L'instant d'après, je sentis le piége s'ébranler entre mes doigts, ce qui annonçait l'arrivée des victimes; les secousses devinrent plus violentes; la foule se pressait dans mon sac pour partager le festin; les convives se heurtaient, se bousculaient pour passer l'un devant l'autre, et se querellaient bruyamment.
C'était le moment d'agir; le sac était plein; j'en serrai la coulisse et rebouchai bien le passage.
Aucun des rats qui étaient dans le piége n'avait pu s'échapper. Sans perdre de temps, j'écartai l'étoffe qui tapissait ma cabine, je posai mon sac par terre, à un endroit où le chêne était parfaitement uni, puis, appliquant sur le sac un morceau de l'une des caisses défoncées, je me mis à genou sur cette planche, et y pesai de tout mon poids et de toute ma force.
Pendant quelques minutes le sac m'opposa une vive résistance; les rats, mordant, criant et se débattant, se démenaient avec furie et vigueur. Je ne m'arrêtai pas à ces démonstrations, et continuai de frapper et de presser jusqu'à ce que toute cette masse grouillante fût immobile et silencieuse.
Je me hasardai alors à prendre le sac et à en examiner le contenu. J'avais lieu d'être satisfait; la prise était bonne; le nombre des rats paraissait considérable, et chacun d'eux était mort; je le pensai du moins, car le piége ne tressaillait même pas.
Malgré cela je n'y fourrai la main qu'avec une extrême précaution, et ne retirai mes rats que l'un après l'autre, ayant soin de refermer le sac à chaque fois. J'en avais dix.
«Ah! ah! m'écriai-je en apostrophant les morts, Je vous tiens donc, odieuses bêtes! Vous expiez les tourments que vous m'avez fait souffrir; c'est de bonne guerre; si tous n'aviez pas engagé la lutte, vous seriez encore sains et saufs dans vos galeries; je n'aurais pas songé à vous détruire; mais en me réduisant à la famine, vous m'avez contraint d'en venir à cette extrémité.»
Tout en faisant ce discours, je dépouillais l'un de mes rats, avec l'intention de le manger immédiatement.
Bien loin de ressentir du dégoût pour le repas que j'allais faire, j'éprouvais la satisfaction que vous avez eue cent fois en face d'un bon dîner, qui chatouillait votre appétit.
J'avais tellement faim, que je pris à peine le temps d'écorcher la bête; et cinq minutes après j'avais avalé mon rat: la chair et les os, tout y avait passé.
Si vous êtes curieux d'en savoir le goût, je vous dirai qu'il n'a rien de désagréable; et que ce mets primitif me parut aussi bon qu'une aile de volaille ou qu'une tranche de gigot. C'était mon premier plat de viande depuis que je me trouvais à bord, c'est-à-dire depuis un mois; et cette circonstance, jointe au jeûne prolongé qu'il m'avait fallu subir, ajoutait certainement à la qualité du gibier. Toujours est-il qu'au moment en question, il me sembla qu'il n'existait rien d'aussi parfait; et je n'étais plus étonné d'avoir lu quelque part que les Lapons et d'autres peuples mangeaient des rats.
CHAPITRE LIII.
Changement de direction.
Mes affaires avaient totalement changé d'aspect; j'avais des vivres pour une dizaine de jours; et que ne peut-on pas faire en dix jours bien employés? Il ne m'en faudrait pas davantage pour arriver sur le pont. Cette entreprise, que je regardais comme impraticable, lorsque j'en étais à ma dernière bouchée, devenait possible depuis que mon garde-manger était plein.
Un rat par jour, me disais-je, aura non-seulement pour effet de me nourrir, mais de me rendre des forces; et en y mettant du zèle, mes dix journées de travail suffiront bien pour me faire traverser la cargaison; il faudrait même qu'il y eût dix rangées de caisses à franchir pour que ces dix journées fussent nécessaires, et je suis persuadé qu'il n'y en a pas plus de sept ou huit.
J'avais retrouvé l'espérance et le courage; il n'est rien de tel qu'un estomac satisfait pour mettre l'esprit dans une heureuse disposition; vous envisagez les choses tout autrement que vous ne les considériez à jour.
Un seul point m'inquiétait: pourrais-je triompher des effluves qui deux fois m'avaient fait perdre connaissance? finirais-je par m'y habituer de manière à m'ouvrir la futaille? L'avenir me l'apprendrait. Bien que je n'en fusse pas à compter les minutes, comme une heure auparavant, je n'avais pas de temps à perdre; et, précipitant mon dîner par une libation d'eau claire, je me dirigeai vers l'ancienne pipe d'eau-de-vie, avec l'intention d'en élargir la bonde.
Mais elle était pleine comme un oeuf, j'y avais serré l'étoffe qui encombrait ma cabine: circonstance que j'avais complétement oubliée.
Après tout, rien n'était plus facile que de vider la barrique; et posant mon couteau, je me mis à la débarrasser.
Tandis que je tirais mon étoffe, une idée me vint tout à coup, et je me fis les questions suivantes:
«Pourquoi sortir ces pièces de drap? À quoi bon me donner tant de peine? Pourquoi m'obstiner à passer par cette futaille?»
En effet, il n'y avait aucun motif pour que je prisse cette direction plutôt qu'une autre; c'était bien quand je cherchais seulement à me procurer des vivres; mais, depuis que mon intention était de sortir de la cale, je n'avais pas d'intérêt à franchir ce tonneau; c'était même un tort que d'y penser, puisqu'il n'était pas dans la direction de l'écoutille, et que je devais suivre la voie qui me conduirait à celle-ci. Je me rappelais qu'en entrant dans la cale, c'était près de la futaille d'eau douce qu'il m'avait fallu passer; j'avais ensuite pris à droite, puis tourné la barrique, et je m'étais trouvé dans le vide qui formait ma cellule. Tous ces détails, que j'avais présents à la mémoire, prouvaient que j'étais presque au-dessous de la grande écoutille, dont s'éloignait la pipe d'eau-de-vie; sans compter que le chêne, dont celle-ci était faite, ne se tranchait pas comme le sapin d'une caisse ordinaire; et que cette difficulté se compliquait singulièrement de l'émanation enivrante que renfermait la barrique.
Pourquoi ne pas me retourner vers les caisses? Le drap ne me gênait plus, et une partie de la route m'était déjà ouverte du côté qu'il fallait prendre.
La question fut bien vite résolue; je replaçai dans la barrique le drap que j'en avais ôté, j'en fourrai de nouveau, que je pliai avec soin pour en faire tenir davantage; et, ramassant les neuf rats qui me restaient, je les remis dans mon sac, dont je serrai les cordons. Je n'avais pas pris tous les rats du navire, il s'en fallait de beaucoup; et je craignais que les camarades de mes défunts ne vinssent m'aider à les manger. D'après ce que j'avais entendu dire, la _ratophagie_ est dans les habitudes de cette hideuse engeance, ce qui au fond est très-heureux pour nous, et je me mis en garde contre la voracité de mes voisins.
Après avoir terminé tous ces arrangements, j'avalai une nouvelle ration d'eau claire, et me glissai de nouveau dans l'ancienne caisse au drap.
CHAPITRE LIV.
Conjectures.