A fond de cale

Chapter 14

Chapter 143,984 wordsPublic domain

Lorsque j'eus vidé la caisse, je me décidai à prendre un peu de repos et à faire un léger repas. J'avais tellement soif, que je me sentais de force à boire un demi-gallon; et comme j'étais sûr que l'eau ne me manquerait pas, je me désaltérai complétement; le précieux liquide me semblait avoir une douceur inaccoutumée, il surpassait l'ambroisie, jamais nectar ne fut préférable, et quand j'eus avalé mon dernier verre, je me sentis allègre et fort depuis la racine des cheveux jusqu'à la plante des pieds.

«Je vais maintenant, pensais-je, m'affermir dans cet état de bien-être en mangeant un morceau.» Mes mains s'avancèrent dans la direction du chiffon de drap qui me servait de garde-manger, trésor d'une valeur.... Mais un cri d'effroi sortit de ma bouche: «Encore les rats!» Ces bandits infatigables étaient revenus, avaient percé l'étoffe et dévoré une nouvelle part de ma réserve; il avait disparu de mon reliquat au moins une livre de biscuit, et cela en quelques minutes. J'étais venu dans ce coin-là un instant auparavant; j'avais touché le précieux ballot, et ne m'étais aperçu de rien.

Cette découverte fut accablante; je ne pouvais pas m'éloigner de mes provisions sans m'attendre à ne plus rien trouver ensuite.

Depuis que je les avais retirés de la caisse, mes reliefs de biscuits étaient diminués de moitié; j'en avais alors pour dix jours, douze au plus, en comptant la chapelure que j'avais soigneusement recueillie; il n'y en avait pas assez maintenant pour aller au bout de la semaine.

Ma position devenait de plus en plus critique; néanmoins, je ne cédai pas au désespoir; plus le terme fatal se rapprochait, plus il fallait se hâter de découvrir d'autres vivres; et je me remis à travailler avec un redoublement d'ardeur.

Quant au moyen de conserver le peu de débris que j'avais encore, il n'y en avait pas d'autre que de les prendre avec moi, et de ne pas les quitter d'un instant. J'aurais pu augmenter l'épaisseur de l'enveloppe, en multipliant les tours d'étoffe; à quoi bon? les rats seraient toujours parvenus à la ronger, ils y auraient mis plus de temps; mais en fin de compte le résultat aurait été le même.

Je fermai le trou qu'ils venaient de faire, et je déposai mon ballot de miettes dans la caisse ou je travaillais, avec la détermination de le défendre envers et contre tous. Je le plaçai entre mes genoux, et bien certain que les rats n'y toucheraient plus, je me disposai à défoncer la boîte aux étoffes, à ouvrir celle qui se trouvait derrière, et à en examiner le contenu.

CHAPITRE XLV.

Nouvelle mesure.

Je voulus d'abord détacher les planches, en les repoussant avec la main, je n'y parvins pas. Je me couchai sur le dos, et me servant de mes talons en guise de maillet, je frappai à coups redoublés, mais sans être plus heureux. J'avais mis mes bottines pour avoir plus de force; et cependant après avoir cogné longtemps il fallut y renoncer. J'attribuai cette résistance à la solidité des clous; mais je vis plus tard qu'on ne s'en était pas rapporté à la longueur des pointes, et que le fond de la caisse était protégé par des bandes de fer dont tous mes efforts ne pouvaient triompher. Coups de poing et coups de pied devaient donc être inutiles. Lorsque j'en eus la certitude, je me décidai à reprendre mon couteau.

J'avais l'intention de couper l'une des planches à l'un de ses bouts, de manière à la détacher en cognant dessus, et à n'avoir pas besoin de la trancher en deux endroits.

Le bois n'était pas dur, c'était simplement du sapin; et je l'aurais facilement coupé, même en travers, si j'avais été dans une meilleure position. Mais j'étais pressé de toutes parts, gêné dans tous mes mouvements; outre la fatigue et le peu de force que j'avais dans une pareille attitude, le pouce de ma main droite, que le rat avait mordu, me faisait toujours beaucoup de mal. L'inquiétude la frayeur et l'insomnie m'avaient donné la fièvre, et ma blessure, au lieu de guérir, s'était vivement enflammée: d'autant plus que j'avais été condamné à un travail perpétuel pour me défendre, et que ne sachant pas me servir de la main gauche, il avait fallu employer la main malade, en dépit de la douleur.

Il en résulta que je mis un temps énorme à couper une planche de vingt-cinq centimètres de largeur sur deux et demi d'épaisseur. Je finis cependant par réussir, et j'eus la satisfaction, en m'appuyant contre cette planche, de sentir qu'elle cédait sous mes efforts.

Il ne faut pas croire cependant que mon succès fut décisif. Comme cela m'était arrivé en défonçant la caisse de biscuit, je me heurtai cette fois contre un obstacle qui ne me permettait de donner à mon ouverture qu'un écartement de deux ou trois pouces. Était-ce une barrique, ou une autre caisse? je ne pouvais pas le savoir; toujours est-il que je m'attendais à cette déconvenue, et que je poursuivis mon oeuvre sans m'y arrêter. On s'imagine combien il fallut pousser, tirer, secouer dans tous les sens pour détacher cette planche des liens de fer qui la retenaient à ses voisines.

Avant de venir à bout, je savais quel était l'objet contre lequel mes efforts allaient se briser. J'avais passé la main dans l'ouverture que j'obtenais en appuyant sur ma planche, et mes doigts, hélas! avaient rencontré une nouvelle caisse, pareille à celle où je m'escrimais; c'était le même bois, la même taille, sans doute la même épaisseur, les mêmes liens de fer et le même contenu.

Cette découverte me désolait: Qu'avais-je besoin d'ouvrir cette caisse d'étoffe? Mais était-ce bien du drap? il fallait s'en assurer. Je recommençai le même travail, qui me donna bien plus de peine que la fois précédente: les difficultés se compliquaient, la position était plus mauvaise; et je travaillais avec moins d'ardeur, n'ayant plus guère d'espoir. Dès que mon couteau fut entré dans le sapin, et l'eut traversé, dans toute son épaisseur, je sentis quelque chose de moelleux qui fuyait devant l'acier, et dont la souplesse indiquait la nature. C'était perdre son temps que d'aller plus loin; mais j'obéissais malgré moi au besoin d'acquérir une preuve matérielle de ce que mon esprit ne révoquait pas en doute, et je poursuivis ma tâche sous l'influence d'une curiosité pour ainsi dire physique.

Le résultat fut celui que j'attendais: c'était bien du lainage qui se trouvait dans la caisse.

Mon couteau m'échappa; et vaincu par la fatigue, accablé par le chagrin, je tombai à la renverse, dans un état d'insensibilité presque absolue.

Cette léthargie se prolongea quelque temps; je ne sais pas au juste quelle en fut la durée; mais j'en fus tiré tout à coup par une douleur subite, pareille à celle que m'aurait causée une aiguille rougie, ou le tranchant d'un canif qui se serait enfoncé dans l'un de mes doigts.

Je me levai en secouant brusquement la main, persuadé que j'avais saisi mon couteau par la lame, car je me rappelai qu'il était resté ouvert en tombant.

Mais quand je fus réveillé tout à fait, je compris que ce n'était pas le tranchant de l'acier qui m'avait causé cette douleur; à la sensation toute particulière qui accompagnait ma blessure, je reconnaissais qu'un rat m'avait mordu.

Mon engourdissement léthargique fut bientôt dissipé, et je retrouvai toutes mes terreurs; cette fois l'attaque m'était bien personnelle, et avait eu lieu _sans provocation aucune_. Au brusque mouvement que j'avais fait, l'agresseur s'était sauvé; mais il reviendrait, cela ne faisait pas le moindre doute.

Plus de sommeil; il fallait se mettre sur ses gardes, et recommencer la lutte. Bien que l'espoir de sortir de mon cachot fût bien faible à présent, je me révoltais à la seule pensée d'être dévoré tout vif; je devais mourir de faim, c'était affreux; mais cela m'effrayait moins que d'être mangé par les rats.

La caisse où je me trouvais alors était assez grande pour que je pusse y dormir, et j'avais un tel besoin de repos que je fus obligé de faire un grand effort pour la quitter. Mais l'intérieur de ma cabine était plus sûr, je pouvais m'y barricader plus aisément, et j'y avais moins à craindre mes odieux adversaires. Je ramassai mon couteau, le paquet où était mon biscuit, et je retournai dans ma cellule.

Elle était devenue bien étroite, j'avais été contraint d'y placer l'étoffe qui se trouvait dans la caisse, et j'eus de la peine à m'y loger avec mes miettes. Ce n'était plus une cabine, c'était un nid.

Les pièces de drap, empilées contre les tonnes d'eau et de liqueur, me défendaient parfaitement de ce côté; il ne restait plus qu'à fortifier l'autre bout comme il l'était auparavant. La chose faite, je mangeai l'une de mes parcelles de biscuit, je l'arrosai de libations copieuses, et je cherchai le repos d'esprit et de corps qui m'était si nécessaire.

CHAPITRE XLVI.

Une balle de linge.

Mon sommeil ne fut ni profond ni agréable; aux terreurs de l'avenir se joignaient les souffrances du présent; j'étouffais dans ma cabine, et l'oppression, causée par le manque d'air, augmentait les atrocités de mon cauchemar. Il fallut néanmoins se contenter de cet assoupissement, à la fois court et pénible.

À mon réveil, je fis l'ombre d'un repas, qui ne méritait guère de s'appeler déjeuner, car le jeûne n'en persista pas moins. Mais si la chère était rare, j'avais l'eau à discrétion, et j'en profitai largement; le feu était dans mes veines, et ma tête me semblait embrasée.

Tout cela ne m'empêcha pas de retourner à l'ouvrage. Si deux caisses ne renfermaient que du drap, il ne s'ensuivait pas que toute la cargaison fût de même nature, et je résolus de persévérer dans mes recherches. Toutefois, il me parut prudent de suivre une autre direction: les deux caisses d'étoffe se trouvaient exactement l'une devant l'autre, il était possible qu'une troisième fût placée derrière la seconde. Mais il n'était pas nécessaire de continuer en ligne droite; je pouvais traverser l'une des parois latérales, et me frayer un passage de côté, au lieu de sortir par le fond même de la caisse.

Emportant donc mon pain, comme j'avais fait la veille, je me remis à la besogne avec un nouvel espoir; et après un rude labeur, que le peu d'emplacement, la fatigue précédente, les blessures de ma pauvre main rendaient excessivement pénible, je parvins à détacher le bout du colis.

Quelque chose se trouvait derrière; c'était tout naturel, mais cela ne résonnait pas sous le choc. Ce fait me rendit un peu de courage: ce n'était pas une caisse de drap. Lorsque la planche fut assez écartée pour y passer la main, je fourrai mes doigts par l'ouverture; ils rencontrèrent de la grosse toile d'emballage; que pouvait-elle recouvrir?

Je n'en sus rien, tant que je n'eus pas ouvert un coin de ce ballot, et mis à nu ce qu'il renfermait. Je le fis avec ardeur, et ce fut une nouvelle déception. Le ballot contenait de la toile fine, roulée comme le drap, mais tellement serrée, que, malgré tous mes efforts, il me fut impossible d'en arracher une seule pièce.

Je regrettais maintenant que ce ne fût pas une caisse de drap; avec de la patience, j'aurais pu la vider et la franchir; mais je ne pouvais rien contre ce bloc de toile, aussi dur que le marbre, qui ne se laissait ni entamer ni mouvoir; la trancher avec mon couteau, c'était le travail de plus de huit jours, et mes provisions ne dureraient pas jusque-là.

Je restai quelque temps inactif, me demandant ce que j'allais faire. Mais les minutes étaient trop précieuses pour les employer à réfléchir; l'action seule pouvait me sauver, et je fus bientôt remis à l'oeuvre.

J'avais résolu de vider la seconde caisse de draperie, de la défoncer, et de voir ce qu'il y avait derrière elle.

La boîte était ouverte, il ne fallait qu'en retirer l'étoffe. Par malheur c'était le bout des pièces qui était tourné vers moi, et je crus un instant que j'échouerais dans mon entreprise. Néanmoins, à force de tirer, d'ébranler, de secouer ces rouleaux qui se présentaient de profil, je parvins à en arracher deux, et les autres suivirent plus facilement.

Comme dans la caisse précédente, je trouvai au fond de celle-ci des pièces plus volumineuses que les premières, et qui ne pouvaient plus sortir par le trou du couvercle. Pour m'éviter la peine d'agrandir l'ouverture, j'adoptai le moyen qui m'avait déjà servi: je déroulai mon étoffe comme j'avais fait la première fois.

Cela me parut d'abord facile. Je me félicitai de mon expédient; mais il fut bientôt la cause d'un embarras que j'aurais dû prévoir, et qui vint singulièrement compliquer mes ennuis.

Mon travail se ralentissait peu à peu; il devenait pénible, et cependant l'étoffe se déroulait avec d'autant plus de facilité que la caisse était moins pleine. Il fallut enfin m'arrêter; je fus quelque temps sans deviner à quel obstacle j'avais affaire; un instant de réflexion me fit tout comprendre.

Il était évident que je ne pouvais plus rien retirer de la caisse avant d'avoir ôté l'étoffe que j'avais accumulée derrière moi.

Comment faire pour me désencombrer? Je ne pouvais pas détruire cette masse de drap, y mettre le feu, ni la diminuer; je l'avais déjà foulée de toutes mes forces, et il n'y avait pas moyen de la presser davantage.

Je m'apercevais maintenant de l'imprudence que j'avais commise en déployant l'étoffe, j'en avais augmenté le volume, et il n'était pas moins impossible de la replacer dans la caisse que de la retirer de l'endroit qu'elle occupait. Elle gisait en flots serrés jusque dans ma cabine, qu'elle remplissait tout entière; je n'aurais pas même pu la replier, car l'espace me manquait pour me mouvoir; et je me sentis gagner par l'abattement.

«Oh! non, pensai-je, il ne sera pas dit que je me serai découragé, tant qu'il me restera à faire un dernier effort. En gagnant seulement assez de place pour sortir une dernière pièce, je pourrai traverser la caisse.» L'espérance était encore au fond de la botte. Si après cela je ne rencontrais que de la toile ou du lainage, il serait temps de m'abandonner à mon sort.

Tant qu'il y a de la vie, on ne doit pas désespérer; et soutenu par cette idée consolante, je me remis à la tache avec une nouvelle ardeur.

Je trouvai le moyen déplacer deux autres pièces de drap; la caisse était à peu près vide; je finis par m'y introduire, et, prenant mon couteau, je me disposai à m'ouvrir un passage.

Il me fallait, cette fois, couper la planche au milieu, car l'étoffe m'en cachait les deux extrémités. Cela faisait peu de différence; l'ouverture que je pratiquai ne m'en suffit pas moins pour atteindre mon but: c'est-à-dire qu'elle me permit d'y fourrer la main, et de reconnaître ce dont la planche me séparait. Triste résultat de mes efforts: c'était un second ballot de toile.

Je serais tombé si le fait avait été possible; mais j'étais pressé de toute part, et ne pus que m'affaisser sur moi-même, n'ayant plus ni force ni courage.

CHAPITRE XLVII.

Excelsior!

Ce fut encore la faim qui me tira de ma torpeur; l'estomac réclamait sa nourriture quotidienne, il fallait lui obéir. J'aurais pu manger sans bouger de place, ayant mon biscuit avec moi; mais la soif m'obligeait à retourner dans ma cabine. C'était là que se trouvait ma cave, s'il importait peu que je fusse ailleurs, soit pour manger, soit pour dormir, j'étais contraint pour boire d'aller retrouver mon tonneau.

Ce n'était pas une chose facile que de rentrer dans ma case; il fallait déranger cette masse d'étoffe qui s'élevait comme un mur entre elle et moi. Je devais le faire avec soin pour ménager la place; autrement je refoulais cette masse de laine dans la cabine, et je ne pouvais pas pénétrer jusqu'au fond.

Il me fallut beaucoup de temps pour gagner la futaille. Enfin j'y arrivai; et lorsque ma soif fut apaisée, ma tête s'inclina, puis je m'endormis, soutenu par le monceau d'étoffe qui se trouvait derrière moi.

J'avais eu soin de fermer la porte aux rats; et cette fois rien ne troubla mon sommeil.

Le matin, c'est-à-dire quand je m'éveillai; cela pouvait être le soir aussi bien que le milieu du jour, car je n'avais pas remonté ma montre; mes habitudes étaient détruites, et je ne savais plus rien des heures. Enfin, à mon réveil, je mangeai quelques miettes et bus énormément; j'étais désaltéré, mais l'estomac criait famine; j'aurais avalé sans peine ce qui me restait de biscuit, et j'eus besoin d'un courage extrême pour m'arrêter au début; il fallut me dire que ce serait mon dernier repas; sans la crainte de la mort je n'aurais pas eu la force de supporter cette abstinence.

Après avoir fait ce très-maigre déjeuner, l'estomac rempli d'eau, et le découragement au coeur, je retournai dans ma caisse avec l'intention de faire de nouvelles recherches. Ma faiblesse était grande, les côtes me perçaient la peau, et c'est tout ce que je pus faire que de remuer les pièces de drap pour me frayer un passage.

L'un des bouts de la caisse s'appuyait aux flancs du navire, je n'avais donc pas à m'en occuper; mais celui qui était en face regardait l'intérieur de la cale, et ce fut de ce côté-là que je poussai mes travaux.

Il est inutile de vous les raconter; l'opération fut la même que les trois précédentes; elle dura plus longtemps et me conduisit au même résultat. Je ne pouvais plus avancer, ni dans un sens, ni dans l'autre; le drap et la toile me bloquaient de toute part, nul moyen de me soustraire à mon sort, et cette conclusion me replongea dans la stupeur.

Mais ce nouvel accès de désespoir fut bientôt dissipé. J'avais lu un récit palpitant où était racontée la lutte héroïque d'un petit garçon qui, enseveli sous des ruines, avait fini par triompher de tous les obstacles, et littéralement vaincu la mort. Je me rappelais qu'il avait pris pour devise un mot latin qui voulait dire: «Plus haut, toujours plus haut!»

Ce fut un trait de lumière: «Plus haut! pensai-je; mais c'est là que je dois aller.» En suivant cette direction, je pouvais trouver un aliment quelconque; d'ailleurs je n'avais pas à choisir: c'était la seule voie qui me fût ouverte.

Une minute après j'étais couché sur un échafaudage de drap, et cherchant l'un des interstices que les planches laissaient entre elles, j'y fourrais mon couteau. Dès que l'entaille me parut assez grande, je saisis la planche à deux mains et l'attirai vers moi; elle céda.... Juste ciel! ne devais-je rencontrer que déception sur déception?

Hélas! j'en acquérais la preuve; ces balles de toile, ces monceaux d'étoffe qui m'opposaient leur masse impénétrable, ou leurs plis moelleux, me répondaient affirmativement.

Il me restait la première caisse, où j'avais trouvé du drap, et celle où avaient été les biscuits. La partie supérieure en était encore intacte; je ne savais pas ce qu'il y avait au dessus d'elles; et cette ignorance me permettait d'espérer.

Je m'ouvris ces deux issues avec courage, mais sans être plus heureux: la première me fit trouver une caisse de drap, la seconde un ballot de toile.

«Seigneur! m'avez-vous abandonné?» m'écriai-je avec désespoir.

CHAPITRE XLVIII.

Un torrent d'eau-de-vie.

L'excès de fatigue avait amené le sommeil, je dormis longtemps, et me réveillai beaucoup plus fort que je ne l'avais été depuis quelques jours. Singulière chose! maintenant qu'il n'y avait plus d'espoir, le courage m'était revenu. Il semblait qu'une influence surnaturelle eût rendu à mon esprit toute sa vigueur. Était-ce une inspiration divine qui m'engageait à persévérer? Malgré l'amertume de mes déceptions, j'avais supporté le malheur sans murmurer, et ne m'étais pas révolté contre Dieu.

Je priai de nouveau le Seigneur de bénir mes efforts, et me confiai en sa miséricorde. Je suis persuadé que c'est à ce sentiment que je dois ma délivrance; car c'est lui qui m'empêcha de me livrer au désespoir, et qui me donna la force de poursuivre ma tâche. J'avais donc l'esprit plus léger, sans pouvoir l'attribuer à autre chose qu'à une influence céleste. Rien n'était changé autour de moi, si ce n'est que ma faim était plus vive, et mon espérance moins fondée.

Je ne pouvais pas pénétrer au delà de cette nouvelle caisse d'étoffe, puisque je n'avais pas de place pour en loger le contenu. Il y avait bien encore deux directions que je n'avais pas tenté de prendre: l'une était fermée par la futaille d'eau douce, l'autre conduisait aux flancs du navire. Pouvais-je traverser ma barrique sans perdre l'eau qu'elle renfermait? J'eus un instant la pensée d'y faire un trou dans la partie supérieure, de me hisser par ce trou, et d'en faire un second de l'autre côté; mais j'abandonnai ce projet avant de l'avoir terminé: une ouverture assez grande pour que je pusse m'y introduire causerait la perte du liquide; un coup de mer, une brise un peu plus forte, qui augmenterait le roulis, répandrait toute ma boisson.

Je renonçai d'autant plus vite à cette folle idée, qu'elle m'en suggéra une autre beaucoup plus avantageuse: c'était de traverser la pipe d'eau-de-vie; elle était placée de manière à rendre l'opération moins difficile, et je me souciais fort peu de la perte de sa liqueur. Peut-être y avait-il derrière elle une provision de biscuit; rien ne le prouvait; mais ce n'était pas impossible, et le doute c'est encore de l'espoir.

Couper en travers les douelles de chêne qui formaient le fond de la barrique, c'était bien autre chose que de trancher le sapin d'un emballage; et mon couteau n'avançait guère. Toutefois, j'y avais déjà fait une incision, lorsque j'étais à la recherche d'une seconde pipe d'eau douce, et passant ma lame dans cette première entaille, je continuai celle-ci jusqu'à ce que la planche fût entièrement coupée; je me mis alors sur le dos, je m'arc-boutai contre l'étoffe qui remplissait ma cellule, en appliquant le talon de ma bottine à la douelle, je m'en servis comme d'un bélier pour enfoncer le tonneau. La besogne était rude, et la planche de chêne fit une longue résistance; à force de cogner, je parvins cependant à briser l'un de ses joints; elle céda, et, redoublant de vigueur, je finis par la repousser dans la futaille.

Le résultat immédiat de cette prouesse fut un jet d'eau-de-vie qui m'inonda. La nappe était si volumineuse qu'avant que je fusse debout, la liqueur ruisselait autour de moi, et je craignis d'être noyé. Il m'était sauté de l'eau-de-vie dans la gorge et dans les yeux; j'en étais aveuglé, je fus pris d'une toux convulsive, et d'éternuments qui menaçaient de ne pas finir.

Je ne me sentais pas d'humeur à plaisanter; et cependant je pensai malgré moi au duc de Clarence, et au singulier genre de mort qu'il avait été choisir, en demandant qu'on le noyât dans un tonneau de Malvoisie.

Quant à moi, le flot qui me menaçait disparut presque aussi vite qu'il avait monté; il y avait plus d'espace qu'il ne lui en fallait sous la cale, et au bout de quinze à vingt secondes il avait été rejoindre l'eau de mer qui gargouillait sous mes pieds. Sans l'état de mes habits, qui étaient trempés, et l'odeur qui remplissait ma case, on ne se serait pas douté de l'inondation; mais cette odeur était si forte qu'elle m'empêchait de respirer.

Le mouvement du navire, en secouant la futaille, eut bientôt vidé cette dernière, et dix minutes après l'irruption du spiritueux, il n'en restait pas une pinte dans la barrique.

Mais je n'avais pas attendu jusque-là; l'ouverture que j'avais pratiquée suffisait pour que je pusse m'y introduire,--il n'y avait pas besoin qu'elle fût bien grande pour cela,--et aussitôt que mon accès de toux avait été calmé, je m'étais glissé dans la barrique.

Je cherchai la bonde, afin d'y passer mon couteau; quelle que fût sa dimension, c'était autant de besogne faite, et il est plus facile de continuer à couper une planche que d'y faire la première entaille. Je trouvai l'ouverture que je cherchais, non pas à l'endroit que je supposais qu'elle devait être, mais sur le côté de la barrique, et juste à un point convenable.

J'avais fait sauter le bondon, et je travaillais avec ardeur. Mes forces me paraissaient décuplées, c'était merveilleux; quelques minutes avant j'étais fatigué, et maintenant je me sentais capable de défoncer le tonneau, sans en couper les douelles.