A fond de cale

Chapter 13

Chapter 133,899 wordsPublic domain

Sans plus tarder, j'enfonçai ma veste dans l'ouverture que laissaient entre elles les deux futailles; je bouchai les fentes du plancher, en y fourrant mon étoffe de laine; et tout surpris de n'avoir pas eu plus tôt cette bonne idée, je m'étendis sur ma couche, cette fois avec l'assurance de pouvoir dormir sans crainte.

CHAPITRE XLI.

Rêve et réalité.

À peine avais-je posé la joue sur mon traversin, que je me trouvai dans la terre des songes; quand je dis la terre, c'était de la mer que je rêvais. Ainsi qu'à mon premier cauchemar, j'étais au fond de l'Océan, et d'horribles monstres crabiformes se disposaient à me dévorer.

De temps en temps ces crabes fantastiques étaient changés en rats, et je me croyais en pleine réalité; il me semblait qu'une multitude de ces ignobles créatures se pressait autour de moi dans une attitude belliqueuse; je n'avais que ma jaquette pour me défendre, et j'en usais pour éloigner l'ennemi, en frappant de tous côtés; mes coups tombaient comme grêle, et cependant sans atteindre les rats. Ceux-ci, voyant que tous mes efforts ne leur faisaient aucun mal, en devenaient plus hardis; et l'un d'eux, beaucoup plus gros que les autres, encourageait ses compagnons et commandait l'attaque. Ce n'était pas même un rat, c'était le spectre de celui que j'avais tué, qui excitait ses camarades en leur criant vengeance.

Pendant quelque temps, je réussis à éloigner mes adversaires (je parle toujours de mon rêve); mais je sentais mes forces défaillir, et si l'on ne venait pas m'assister, j'allais être vaincu. Je regardai autour de moi, en appelant au secours de toutes mes forces; mais j'étais seul, personne ne pouvait m'entendre.

Mes assaillants s'aperçurent que mes coups se ralentissaient, qu'ils étaient moins nombreux et moins forts; et, à un signal donné par le spectre de ma victime, la légion sauta sur ma couverture: j'avais des rats en face de moi, à gauche, à droite, par derrière; ils me serraient de tous côtés. Je fis un nouvel effort pour me servir de ma jaquette, mais sans aucun avantage; la place des rats que j'avais repoussés était reprise immédiatement, et par un plus grand nombre, qui surgissaient des ténèbres.

Je laissai retomber mon bras; toute résistance était vaine. Je sentis les odieuses créatures me ramper sur les jambes et sur le corps; elles se groupèrent sur moi comme un essaim d'abeilles qui s'attache à une branche; et leur pesanteur, après m'avoir fait chanceler, m'entraîna lourdement. Toutefois cette chute parut devoir me sauver. Aussitôt que je fus par terre, les rats s'enfuirent, tout effrayés de l'effet qu'ils avaient produit.

Enchanté de ce dénoûment, je fus quelques minutes sans pouvoir me l'expliquer; mais bientôt mes idées s'éclaircirent, et je vis avec bonheur que toute la scène précédente n'avait été qu'un rêve. Il s'était dissipé sous l'impression de la chute qu'il me semblait avoir faite, et qui m'avait réveillé si à propos.

Cependant ma joie fut de très-courte durée: tout dans mon rêve n'était pas illusion; des rats s'étaient promenés sur moi; il y en avait encore dans ma cellule; je les entendais courir, et avant que je pusse me lever, l'un d'eux me passa sur la figure.

Comment avaient-ils fait pour entrer? Le mystère de leur apparition était une nouvelle cause de terreur. Avaient-ils repoussé la veste pour s'ouvrir un passage? Non; celle-ci était à sa place, telle que je l'y avais mise. Je la retirai pour en frapper autour de moi et chasser l'horrible engeance. À force de cris et de coups, j'y parvins comme la première fois; mais je restai plus abattu que jamais, car je ne m'expliquais pas comment ils avaient pu entrer dans ma cellule, malgré mes précautions.

Je fus d'abord très-intrigué; puis je finis par trouver le mot de l'énigme. Ce n'était pas par l'ouverture que fermait l'habit qu'ils avaient pénétré, c'était par une autre dont ils avaient rongé le tampon, sans doute insuffisant.

Ma curiosité pouvait être satisfaite; mais mes alarmes n'en étaient pas moins grandes; au contraire, elles n'en devenaient que plus vives. Quelle obstination chez ces rats! Qu'est-ce qui pouvait les attirer dans ma cabine, où ils ne recevaient que des coups, et où l'un d'eux avait trouvé la mort? Cela ne pouvait être que l'envie de me dévorer.

J'avais beau me creuser l'esprit, je ne voyais pas d'autre motif à leur entêtement.

Cette conviction réveilla tout mon courage; je n'avais dormi qu'une heure; mais il fallait avant tout réparer ma forteresse et augmenter mes moyens de défense. J'enlevai l'un après l'autre tous les morceaux d'étoffe qui bouchaient les fentes, les ouvertures de ma cabine, et je les remis avec plus de solidité; j'allai même jusqu'à tirer de la caisse, où elles étaient renfermées, deux pièces de drap, pour augmenter l'épaisseur de mes tampons. Il y avait précisément à côté de cette caisse une multitude de crevasses qui me donnèrent beaucoup de peine, et qu'après avoir remplies du mieux possible, je fortifiai d'un rouleau d'étoffe, posé debout et violemment enfoncé dans une encoignure qui se trouvait là: celle qui résultait du vide par où je m'étais introduit dans ma triste cachette. Une fois ma nouvelle redoute érigée, il n'y avait plus moyen, même pour un rat, de pénétrer dans ma cellule; je pouvais dormir tranquille. Le seul désavantage de ce bastion, était de me masquer la boîte où j'avais mon biscuit, et de m'empêcher d'y arriver facilement. Toutefois je m'en étais aperçu avant la complète érection du fort, et j'avais sorti de la caisse une quantité de biscuits suffisante pour vivre pendant quinze jours. Lorsqu'elle serait épuisée, je dérangerais ma pièce d'étoffe, et avant que les rats aient pu venir, je serais approvisionné pour la quinzaine suivante.

Il s'écoula deux heures avant que j'eusse terminé ces nouvelles dispositions; car je mettais le plus grand soin à réparer mes murailles; c'était une affaire sérieuse, non pas un jeu, que de se défendre contre un pareil ennemi.

Lorsque ma clôture fut aussi rassurante que possible, je me disposai à dormir, bien certain cette fois que ce serait pour un long somme.

CHAPITRE XLII.

Profond sommeil.

Mon espoir ne fut pas trompé; je dormis pendant douze heures, non pas toutefois sans faire d'horribles rêves; je me battis avec les rats, avec les crabes, et mon sommeil fut bien loin de me donner le repos que j'en attendais. J'aurais à cet égard aussi bien fait de ne pas dormir, je ne crois pas que ma fatigue en eût été plus grande; mais j'eus à mon réveil une satisfaction bien vive, en ne trouvant dans ma cellule aucun des intrus qui avaient rempli mes rêves, et en m'assurant que mes fortifications n'avaient souffert aucune atteinte.

Les jours suivants se passèrent dans la même quiétude; sous le rapport de mes dangereux voisins, et j'en éprouvai une sorte de bien-être qui ne fut pas sans douceur.

Quand la mer était calme, j'entendais mes rats courir au dehors en créatures affairées, trottiner sur les caisses, grignoter les marchandises et pousser de temps en temps des cris de rage, comme s'ils s'étaient dévorés entre eux. Mais leur voix et leurs pas ne me causaient plus de terreur, depuis que j'avais le certitude qu'ils ne viendraient plus dans ma cabine.

Lorsque par hasard j'étais forcé de déranger mes tampons, j'avais bien soin de les replacer au plus vite, pour que les fines créatures ne pussent pas même se douter qu'une issue avait été libre. Mais s'il me rassurait contre l'invasion étrangère, ce calfeutrage était, d'autre part, une cause de grande souffrance. La chaleur était excessive, et comme pas un souffle d'air ne pénétrait dans ma cellule, j'étais comme dans un four. Nous étions probablement sous l'équateur, tout au moins dans la région des tropiques, et c'est à cela que nous devions notre atmosphère paisible; car sous cette latitude le vent est bien plus calme que dans la zone tempérée. Une fois cependant nous y éprouvâmes une tempête qui dura vingt-quatre heures; elle fut suivie comme à l'ordinaire du soulèvement des flots, et je crus encore que nous allions faire naufrage.

Cette fois je n'eus pas le mal de mer; j'étais habitué au mouvement des vagues, mais je fus horriblement bousculé par le roulis, poussé contre la futaille, rejeté contre le flanc du navire, et meurtri comme si j'avais reçu la bastonnade. Les secousses du bâtiment faisaient jouer les caisses et les barriques; mes tampons se dérangeaient et finissaient par tomber; la peur de l'invasion me reprenait aussitôt, et je passais tout mon temps à me relever de mes chutes, pour boucher les crevasses qui se renouvelaient sans cesse.

Mieux valait, après tout, s'occuper à cela que de n'avoir rien à faire; la nécessité d'entretenir mes remparts m'aida à passer le temps; et les deux jours que dura la tempête, y compris le soulèvement des flots qui en est la suite, me parurent beaucoup moins longs que les autres. Je souffrais bien davantage quand il me fallait rester oisif, en proie aux tortures que l'isolement et les ténèbres me causaient alors, et qui devenaient si vives que je craignais d'en perdre la raison.

Vingt jours s'étaient écoulés depuis que j'avais établi mon bilan; je le voyais à la taille qui me servait d'almanach. Sans cette indication, j'aurais pensé qu'ils y avait bien trois mois, pour ne pas dire trois ans, tant les journées m'avaient paru longues.

Pendant ce temps-là, j'avais strictement observé la loi que je m'étais faite à l'égard de ma nourriture. Malgré la faim que j'avais eue, et qui souvent m'aurait permis d'absorber en une fois la part de toute la semaine, je n'avais jamais excédé ma ration. Que d'efforts cette observance rigoureuse m'avait coûtés! Combien chaque jour il me fallait de courage pour diviser mon biscuit, et pour mettre à part la moitié qui s'attachait à mes doigts, et que réclamait mon estomac! Mais j'avais triomphé de moi-même, à l'exception du lendemain de la première tempête, où, il vous en souvient, j'avais mangé quatre biscuits en un seul repas; et je me félicitais d'avoir bravé les exigences d'un appétit dévorant.

Quant à la soif, je n'en avais pas souffert; ma ration d'eau était suffisante, et plus d'une fois je ne l'avais pas même absorbée complétement.

J'en étais là, quand la provision de biscuits que j'avais faite, se trouva enfin épuisée. «Tant mieux, pensais-je, c'est une preuve que le vaisseau marche, puisqu'il y en avait pour quinze jours, autant de moins à passer dans mon cachot.» Il fallait retourner au magasin, reprendre des biscuits pour une nouvelle quinzaine, et tout d'abord retirer la pièce de drap qui me fortifiait de ce côté.

Chose bizarre! tandis que je procédais à cette opération, une anxiété singulière s'empara de mon esprit, ma poitrine se serra: c'était le pressentiment d'un grand malheur, ou plutôt l'effroi causé par un bruit que je ne pouvais attribuer qu'à mes odieux voisins. Bien souvent, et même près qui toujours, des bruits semblables avaient résonné autour de ma cabine; mais aucun ne m'avait fait cette impression, et vous allez le comprendre: les grignotements que j'entendais alors m'arrivaient de la caisse où étaient mes biscuits.

C'est en tremblant que je retirai l'étoffe qui masquait mon garde-manger; en tremblant de plus en plus que j'étendis les mains pour les plonger dans la boîte.

Miséricorde!... elle était vide!

Pas tout à fait cependant, mes doigts en y fouillant s'étaient posés sur un objet lisse et moelleux qui avait fui tout à coup: c'était un rat; je retirai ma main prestement. À côté de lui, j'en avais senti un autre, puis un troisième, une tablée tout entière.

Ils s'échappèrent dans toutes les directions; quelques-uns rebondirent contre ma poitrine, tandis que les autres, se heurtant aux parois de la caisse, poussaient des cris aigus.

Ils furent bientôt dispersés; mais, hélas! de toute ma réserve de biscuits, je ne trouvai plus qu'un tas de miettes que les rats étaient en train de faire disparaître lors de mon arrivée.

Cette découverte me foudroya, et je restai quelque temps sans avoir conscience de moi-même.

Les conséquences d'un pareil événement étaient faciles à prévoir: la faim, avec toutes ses horreurs, était en face de moi. Les débris qu'avaient laissés les hideux convives, et qui auraient été dévorés comme le reste, si j'étais venu seulement une heure plus tard, ne suffiraient pas pour me soutenir pendant huit jours; qu'arriverait-il ensuite?

Plus d'espoir! la mort était certaine, et quelle mort!

Terrifié par cette horrible perspective, je ne pris pas même les précautions nécessaires pour empêcher les rats de remonter dans la caisse. J'étais condamné à mourir de faim, j'en avais la certitude, à quoi bon différer l'exécution de l'arrêt? Autant mourir tout de suite que d'attendre la fin de la semaine. Vivre quelques jours en pensant à un supplice inévitable, était plus affreux que la mort; et la pensée du suicide me vint de nouveau à l'esprit.

Néanmoins elle ne me troubla qu'un instant; je me rappelais qu'à l'époque où je l'avais eue pour la première fois, ma position était encore plus affreuse, la mort plus imminente; que j'y avais cependant échappé comme par miracle; et je me disais que le salut était encore possible. Je n'en voyais pas le moyen, mais la Providence me l'indiquerait, et en appelant toutes mes forces à mon aide je pourrais peut-être sortir de cette épreuve. Toujours est-il que le souvenir du passé, et les réflexions qui en découlaient, me rendirent un peu d'espoir; c'était une lueur bien vague, bien faible assurément, mais qui suffit à réveiller mon courage et à me tirer de mon état de prostration. Les rats commençaient à se rapprocher de la caisse pour y continuer leur repas, et la nécessité de leur en défendre l'accès me rendit mon énergie.

Ils n'avaient pas touché à mes fortifications; c'était par derrière qu'ils avaient pénétré dans le magasin, en passant sur la caisse d'étoffe que je leur avais ouverte. Il était fort heureux qu'ils eussent rencontré la planche que j'avais mise au fond de la boîte pour empêcher mes vivres de tomber, car sans cela je n'aurais pas retrouvé une miette de biscuits; mais ce n'était qu'une question de temps: dès que les rats savaient que derrière cette planche il y avait à faire bombance, ils n'avaient pas hésité à la ronger pour en venir aux biscuits, et nul doute que ce ne fût avec la connaissance du contenu de la caisse et l'intention d'en profiter, qu'ils avaient mis tant d'ardeur à pénétrer dans ma cellule, d'où ils pouvaient d'un bond s'installer dans la boîte.

Combien je regrettais de n'avoir pas mieux protégé mon magasin! J'en avais eu la pensée; mais je ne me figurais pas que ces maudits rongeurs s'y introduiraient par derrière; et tant qu'ils n'entraient pas dans ma cabine, je croyais n'avoir rien à craindre de leur voracité.

Il était trop tard pour y songer; comme tous les regrets, les miens étaient inutiles; et poussé par l'instinct qui vous porte à prolonger votre existence, en dépit des idées de suicide que vous avez pu concevoir, je rangeai sur la tablette qui était dans ma cabine les débris que les rats avaient laissés dans la caisse. Je me calfeutrai de nouveau, et me couchai pour réfléchir à ma situation, que ce nouveau malheur rendait plus sombre que jamais.

CHAPITRE XLIII.

À la recherche d'une autre caisse de biscuit.

Je réfléchis pendant quelques heures au déplorable état de mes affaires, sans qu'il se présentât une idée consolante. Je tombai dans le désespoir où m'avait plongé au début la perspective d'une mort certaine; je calculai, sans pouvoir en détourner ma pensée, qu'il me restait tout au plus de quoi vivre pendant dix ou douze jours, et cela, en usant de mes débris avec une extrême avarice. J'avais déjà souffert de la faim; j'en connaissais les tortures; et l'avenir m'effrayait d'autant plus que je ne voyais pas comment y échapper.

L'ébranlement que produisaient chez moi ces tristes réflexions paralysait mon esprit; je me sentais pusillanime; toutes mes idées me fuyaient, et quand je parvenais à les réunir, c'était pour les concentrer sur l'horrible sort, qui m'attendait, et qu'elles étaient impuissantes à conjurer.

À la fin cependant, la réaction s'opéra; et je fis ce raisonnement bien simple: «J'ai déjà trouvé une caisse de biscuit, on peut en découvrir une seconde. S'il n'y en a pas à côté de la première, il est possible qu'il y en ait dans le voisinage.» Comme je l'ai dit plus haut, c'est d'après leur dimension, et non suivant les articles qu'ils renferment, que les colis sont rangés dans un navire. J'en avais la preuve dans la diversité des objets qui entouraient ma cellule; n'y avais-je pas rencontré côte à côte, du drap, de l'eau, de biscuit et de la liqueur? Pourquoi n'y aurait-il pas une autre caisse de biscuit derrière celle où j'avais pris l'étoffe? Ce n'était pas impossible; et dans ma position, la moindre chance de succès devait être accueillie avec empressement.

Aussitôt que j'eus cette pensée je retrouvai mon énergie, et ne songeai plus qu'au moyen de découvrir ce que je cherchais.

Mon plan de campagne fut bientôt établi. Quant à la manière d'y procéder, je n'avais pas à choisir; pour instrument je ne possédais que mon couteau, et je n'avais d'autre parti à prendre que de m'ouvrir un passage à travers les caisses et les balles qui me séparaient du biscuit. Plus j'y réfléchissais, plus cette entreprise me semblait praticable; il est bien différent d'envisager un fait au milieu des circonstances ordinaires, ou sous l'empire d'un danger qui vous menace de mort, quand surtout le fait en question est le seul moyen de vous sauver. Les essais les plus téméraires paraissent alors tout naturels.

C'est de ce point de vue que j'examinais l'opération que j'allais tenter et les efforts qu'elle exigerait. La peine, la fatigue disparaissent d'un côté devant la perspective de mourir de faim, et de l'autre en face de l'espoir de trouver des vivres.

«Si j'allais réussir!» me disais-je; et mon coeur bondissait. Dans tous les cas, mieux valait employer mon temps à cette recherche libératrice, que de me livrer au désespoir. Si mes efforts n'étaient pas récompensés, la lutte m'épargnerait toujours les terreurs de l'agonie; du moins elle en raccourcirait la durée, en me distrayant d'une part, et en me laissant espérer jusqu'au dernier moment.

J'étais à genoux, mon couteau à la main, bien résolu à m'en servir avec courage. Lame précieuse! combien j'en estimais la valeur? Je ne l'aurais pas échangée pour tous les lingots du Pérou.

J'étais donc agenouillé; j'aurais voulu être debout que les proportions de ma case ne me l'auraient pas permis; vous vous rappelez que le plafond en était trop bas.

Est-ce l'attitude que j'avais alors qui m'en suggéra l'idée, je ne saurais pas vous le dire, mais je me rappelle qu'avant de me mettre à la besogne, j'élevai mon coeur vers Dieu, et que je lui adressai une prière fervente; je le suppliai d'être mon guide, de soutenir mes forces, et de me permettre le succès.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que ma supplique fut exaucée. Comment vous raconterais-je cette épreuve si je n'y avais pas survécu?

Mon intention était de voir d'abord ce qu'il y avait derrière la caisse où était l'étoffe de laine. Celle qui avait contenu les biscuits étant vide, il m'était facile de pénétrer jusque-là; on se rappelle que c'est en passant par celle-ci que j'étais arrivé aux pièces de drap qui me rendaient tant de services. Pour franchir la seconde caisse, il fallait tout bonnement en enlever quelques rouleaux d'étoffe, puisqu'elle était ouverte. Je n'avais pas besoin de mon couteau pour cette opération, je le mis de côté, afin d'avoir les mains libres; je fourrai ma tête dans l'ancienne caisse à biscuit, et ne tardai pas à m'y trouver tout entier.

L'instant d'après je tirais à moi les rouleaux de drap, et je m'efforçais de les arracher de la boîte.

CHAPITRE XLIV.

Conservation des miettes.

Cette besogne me donna beaucoup plus de peine et me prit beaucoup plus de temps que vous ne pourriez l'imaginer. Le drap avait été emballé de manière à tenir le moins de place possible, et les rouleaux qu'il formait se trouvaient pressés dans la boîte comme si on les y eût serrés à la mécanique. Ceux que j'avais tirés d'abord, et qui se trouvaient en face de l'ouverture de la caisse, étaient venus sans me donner trop de fatigue; mais il n'en fut pas de même pour les autres, il fallut toute ma force, et en user longtemps pour en arracher quelques-uns. Tout à coup j'eus affaire à des pièces trop volumineuses pour passer par l'ouverture que j'avais faite. J'en fus vivement contrarié; je ne pouvais agrandir cette ouverture qu'avec beaucoup de travail: la situation des deux caisses m'empêchait de faire sauter une nouvelle planche; il fallait, pour élargir le trou, faire usage de mon couteau, et le même motif rendait la coupe du bois extrêmement difficile.

J'eus alors une idée qui me parut excellente, mais dont les conséquences devaient être désastreuses; ce fut de couper les liens qui attachaient la pièce, de prendre l'étoffe par un bout, et de la faire sortir en la déroulant. Je réussis, comme je m'y attendais, à déblayer le passage; mais il avait fallu consacrer plus de deux heures à cette opération, encore n'avais-je pas terminé, lorsqu'un événement des plus sérieux me força d'interrompre mon travail. Comme je rentrais dans ma cabine, les deux bras chargés d'étoffe, j'y trouvai quinze ou vingt rats qui avaient profité de mon absence pour en prendre possession.

Je laissai tomber le drap que je portais, et me mis à chasser les intrus, que je parvins à renvoyer; mais, ainsi que je l'avais auguré de leur présence, mes quelques miettes de biscuit avaient encore diminué. Si je n'avais pas été contraint d'apporter l'étoffe dans ma cellule, et que j'eusse continué ma besogne jusqu'à la dernière pièce de drap, je n'aurais plus rien trouvé.

La nouvelle part que les rats avaient prise, était peu considérable; toutefois, dans ma position, la chose était fort grave, et je déplorai ma négligence à l'égard de ces reliefs qui m'étaient si précieux; il fallait au moins sauver les derniers débris qui me restaient; et les mettant dans un morceau d'étoffe, je roulai celui-ci comme un porte-manteau que j'attachai avec un fragment de lisière; je le plaçai dans un coin; puis le croyant en sûreté, j'allai me remettre à l'ouvrage.

Me traînant sur les genoux, tantôt les mains vides, tantôt chargé d'étoffe, je ne ressemblais pas mal à une fourmi qui fait ses provisions; et pendant quelques heures je ne fus ni moins actif ni moins courageux que cette laborieuse créature. La chaleur était toujours excessive, l'air ne circulait pas plus qu'autrefois dans ma cabine; la sueur me jaillissait de tous les pores. Je m'essuyais le visage avec un morceau de drap, et il y avait des instants où j'étais presque suffoqué. Mais le puissant mobile qui me poussait au travail m'éperonnait vigoureusement, et je continuai ma besogne, sans même songer à me reposer.

Mes voisins, pendant ce temps-là, me rappelaient sans cesse leur présence; il y avait des rats partout; dans les interstices que les futailles laissent entre les caisses, dans les encoignures formées par la charpente de la cale, dans toutes les crevasses, dans tous les vides. Je les rencontrais sur ma route, et plus d'une fois je les sentis courir sur mes jambes. Chose singulière, ils m'effrayèrent beaucoup moins depuis que je savais que c'était pour mon biscuit, non pour moi, qu'ils venaient dans ma cabine; cependant je ne me serais pas endormi sans m'être d'abord protégé contre leurs attaques.

Il y avait encore un autre motif à l'indifférence relative qu'ils m'inspiraient: la nécessité d'agir était si impérieuse, que je n'avais pas le temps de m'abandonner à des plaintes plus ou moins chimériques; et le danger qui me menaçait d'une mort presque certaine faisait pâlir tous les autres.