Chapter 12
Je lançai l'horrible bête à l'autre bout de ma cellule, je me blottis dans le coin opposé, afin de m'éloigner le plus possible de cet odieux visiteur, et j'écoutai, tout palpitant, s'il avait pris la fuite. Je l'entendis rien, d'où je conclus qu'il s'était caché dans son trou; il était sans doute aussi effrayé que moi, bien que ce fut difficile, et je crois même que de nous deux, c'était lui qui avait éprouvé le moins de terreur; la preuve, c'est qu'il avait pensé à me mordre, tandis que j'avais perdu toute ma présence d'esprit.
Dans ce combat rapide, c'était mon adversaire qui avait eu la victoire. À l'effroi qu'il m'avait causé, se joignait une blessure qui devenait de plus en plus douloureuse, et par où coulait mon sang.
J'aurais encore supporté ma défaite avec calme, en dépit de la douleur; mais ce qui me préoccupait, c'était de savoir si l'affreuse bête avait fui pour toujours, ou si, restant dans le voisinage, elle reviendrait à l'assaut.
L'idée qu'elle allait reparaître, furieuse qu'on l'eût arrêtée dans sa course, et enhardie par le succès, me causait un malaise indicible.
Cela vous étonne mais rien n'était plus vrai. Les rats m'ont toujours inspiré une profonde antipathie, je pourrais dire une peur instinctive. Ce sentiment était alors dans toute sa force; et bien que, depuis cette époque, je me sois trouvé en face d'animaux beaucoup plus redoutables, je ne me souviens pas d'avoir éprouvé une terreur pareille à celle que j'ai ressentie au contact du rat. Dans cette occasion, la crainte est mêlée de dégoût; cette crainte elle-même n'est pas dépourvue de sens: je connais bon nombre de cas authentiques où les rats ont attaqué des enfants, voire des hommes; et il est avéré que des blessés, des infirmes ou des vieillards ont été dévorés par ces hideux _omnivores_.
J'avais entendu raconter beaucoup de ces histoires dans mon enfance, et il était naturel qu'elles me revinssent à l'esprit au moment dont nous nous occupons. Je me souvenais de tous leurs détails, et ce n'était pas de la crainte, mais de la terreur que j'éprouvais. Il faut dire que celui dont je parle était l'un des rats les plus énormes qu'on pût trouver; je suis certain qu'il était aussi gros qu'un chat parvenu à moitié de sa croissance.
Dès que je fus un peu revenu de ma première émotion, je déchirai une petite bande de ma chemise pour en envelopper mon pouce. Il avait suffi de quelques minutes pour que la blessure me fît énormément souffrir; car la dent du rat n'est guère moins venimeuse que la queue du scorpion.
Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'après cet épisode, il ne fut plus question de sommeil. Vers le matin je m'assoupis un instant, mais pour retomber dans le plus affreux cauchemar, où j'étais saisi à la gorge tantôt par un rat, tantôt par un crabe, dont les dents ou les pinces me réveillaient en sursaut.
Pendant tout le temps que je ne dormais pas, j'écoutais si l'ignoble bête faisait mine de revenir; mais elle ne donna aucun signe de sa présence pendant tout le reste de la nuit. Peut-être l'avais-je serrée plus fort que je ne croyais, et il était possible que cet empoignement héroïque suffît à l'éloigner de ma personne. J'en acceptai l'augure; et ce fut bien heureux pour moi que cet espoir me soutint, car, sans lui, j'aurais été longtemps sans dormir.
Il n'était plus besoin de chercher ce qu'était devenu mon biscuit; la présence du rongeur l'expliquait à merveille, ainsi que les ravages causés à ma bottine, et dont j'avais accusé la souris avec tant d'injustice. Le rat, pendant quelque temps, s'était donc repu autour de moi sans que j'en eusse connaissance.
Je n'avais plus qu'une seule et unique pensée: comment faire pour empêcher l'ennemi de revenir? Comment s'emparer de lui, ou tout au moins l'éloigner? J'aurais donné deux ans de mon existence pour avoir une ratière, un piége quelconque; mais puisque personne ne pouvait me fournir ce précieux engin, c'était à moi d'inventer quelque chose qui pût me délivrer de mon odieux voisinage. J'emploie ce mot à dessein, car j'étais persuadé que le rat n'était pas loin de ma cabine; peut-être avait-il son repaire à un mètre de ma couche; il logeait probablement sous la caisse de biscuit.
Toutefois, j'avais beau me mettre l'esprit à la torture, je ne trouvais pas le moyen de m'emparer de l'animal. Certes il était possible de le saisir de nouveau, en supposant qu'il revînt grimper sur moi; mais je n'étais pas d'humeur à le retrouver sous ma main. Je savais qu'en s'enfuyant il avait passé entre les deux tonneaux; je supposai que s'il devait revenir, ce serait par la même route; et il me sembla qu'en bouchant tous les autres passages, ce qui m'était facile avec mon étoffe de laine, il repasserait nécessairement par l'unique ouverture que je lui aurais ménagée. Une fois qu'il serait entré, je fermerais cette dernière issue, et mon rat se trouverait pris comme dans une souricière. Mais quelle sotte position pour moi! Je serais dans le même piége que le rat, et ne pourrais en finir avec lui que par un combat corps à corps. Le résultat de la lutte ne faisait pas l'ombre d'un doute; j'étais bien assez vigoureux pour étouffer la bête; mais au prix de combien de morsures? et celle que j'avais déjà me dégoûtait de l'entreprise.
Comment alors se passer de piége? telle était la question que je m'adressais au lieu de dormir; car la peur du rat m'empêchait de fermer l'oeil.
J'y avais pensé toute la nuit, lorsque, n'en pouvant plus, je retombai dans cet assoupissement qui tient le milieu entre la veille et le sommeil; et je refis les plus mauvais rêves, sans que rien me suggérât une idée quelconque pour me débarrasser de l'ignoble bête qui me causait tant d'effroi.
CHAPITRE XXXVIII.
Tout pour une ratière.
Je ne tardai pas à me réveiller en pensant au rat, et sans pouvoir me rendormir. Il est vrai que la souffrance qui provenait de ma blessure était suffisante pour cela; non-seulement le pouce, mais toute la main était enflée, et me causait une douleur aiguë. Je n'avais pas autre chose à faire que de la supporter patiemment; et sachant que l'inflammation disparaîtrait peu à peu je fis un effort pour la subir avec courage. Parfois de grands maux s'endurent plus facilement qu'un ennui; c'était là mon histoire: la peur que le rat ne me fît une nouvelle visite me tourmentait d'une bien autre manière que ma blessure; et comme en absorbant mon attention, elle la détournait de celle-ci, j'avais presque oublié que mon pouce me faisait mal.
Dès mon réveil, je me remis à chercher le moyen de frapper mon persécuteur; j'étais sûr qu'il reviendrait me tourmenter, car j'avais de nouveaux indices de sa présence. La mer était toujours calme, et j'entendais de temps en temps des sons caractéristiques: un bruit de pattes légères trottinant sur le couvercle d'une caisse, et parfois un cri bref, strident, pareil à ceux que les rats ont l'habitude de pousser. Je ne connais pas de voix plus désagréable que celle du rat; dans la position où je me trouvais alors, cette voix me paraissait doublement déplaisante. Vous souriez de mes terreurs; mais je ne pouvais pas m'en délivrer; je pressentais que d'une manière ou d'une autre la présence de ce maudit rat mettait ma vie en danger; et vous verrez que cette crainte n'était pas chimérique.
Ce que je redoutais alors, c'était que le monstre ne m'attaquât pendant que je dormirais; tant que j'étais éveillé, je n'en avais pas grand'peur; il pouvait me mordre, voilà tout; je me défendrais, et il était impossible que dans la lutte je ne finisse pas par le tuer; mais penser que dans mon sommeil l'horrible bête pouvait me sauter à la gorge, c'était pour moi une torture incessante. Je ne pouvais pas toujours être sur le qui-vive; plus j'aurais veillé longtemps plus mon sommeil serait profond, et plus le danger serait grave. Pour m'endormir avec sécurité, il fallait avoir détruit mon rat; et c'est à en trouver le moyen que j'occupais toutes mes pensées.
Mais j'avais beau réfléchir, je ne voyais d'autre expédient que de tomber sur l'ennemi, et de l'étouffer entre mes mains. Si j'avais été sûr de le saisir à la gorge, de façon qu'il ne pût pas me mordre, je me serais décidé à l'étrangler. Mais c'était là le difficile; je ne pouvais, dans les ténèbres, que l'attaquer à l'aventure; et il en profiterait pour me déchirer à belles dents. Et puis j'avais le pouce dans un tel état que j'étais loin d'avoir la certitude de prendre ma bête, encore moins de l'écraser.
Je pensai au moyen de me protéger les doigts avec une paire de gants solides; je n'en avais pas: c'était inutile d'y songer.
Mais non; j'en eus bientôt la preuve: l'idée de la paire de gants m'en suggéra une autre; elle me rappela mes chaussures que j'avais oubliées. En me fourrant les mains dans mes bottines je serais à l'abri des dents tranchantes de mon rat, et quand je tiendrais ma bête sous la semelle, j'étais bien sûr de ne pas la lâcher qu'elle ne fût morte. Une fameuse idée que j'avais là, et je me disposai à la mettre à exécution.
Plaçant mes bottines à côté de moi, je me blottis auprès de l'issue par laquelle devait arriver l'animal; vous vous rappelez que j'avais eu soin de boucher tous les autres passages; au moment où le rat se présenterait dans ma cellule, je fermerais avec ma jaquette l'ouverture qu'il laisserait derrière lui; et me hâtant d'enfiler mes bottines, je frapperais comme un sourd jusqu'à ce que la besogne fût terminée.
On aurait dit que le rat, voulant me braver, s'empressait d'accepter le défi. Était-ce hardiesse de sa part, ou la fatalité qui l'entraînait à sa perte?
Toujours est-il que j'étais à peine en mesure de le recevoir, qu'un léger piétinement sur mon tapis, accompagné d'un petit éclat de voix bien reconnaissable, m'annonça que le rongeur avait quitté sa retraite, et qu'il était dans ma cellule. Je l'entendais courir; deux fois il me passa sur les jambes. Mais avant de faire attention à lui, je commençai par calfeutrer la seule issue qui lui restât pour fuir; et plantant mes bras dans les bottines, je me mis avec activité à la recherche de l'ennemi.
Comme je connaissais parfaitement la forme de ma cellule, et que les moindres anfractuosités m'en étaient familières, je ne tardai pas à rencontrer mon antagoniste. Je m'étais dit qu'une fois que je serais tombé sur une partie de son corps, j'aurais bientôt fait d'appliquer sur lui ma seconde semelle, et qu'il ne me resterait plus qu'à peser de toutes mes forces pour l'écraser. Tel était mon plan; mais si bon qu'il pût être, il ne me donna pas le résultat que j'espérais.
Je réussis bien à poser l'une de mes bottines sur le rat; mais l'étoffe moelleuse dont les plis nombreux tapissaient mon plancher céda sous la pression, et le monstre s'esquiva en poussant un cri que j'entends encore.
La première fois que je le sentis de nouveau il grimpait le long de ma jambe; et, ce que vous ne croirez pas, en dedans de mon pantalon!
Un frisson d'horreur me courut dans les veines; cependant, exaspéré de tant d'audace, je me débarrassai de mes bottines, qui ne pouvaient plus me servir, et je saisis le monstre à deux mains, juste au moment où il arrivait au genou. Je l'empêchai de monter plus haut, bien qu'il mît à se débattre une force qui m'étonna, et que ses cris perçants me causassent une impression des plus désagréables.
L'épaisseur de mon pantalon protégeait mes doigts contre de nouvelles morsures; mais le rat tourna ses dents contre ma jambe et m'en laboura les chairs tant qu'il lui resta la faculté de se mouvoir. Ce n'est que lorsque je fus parvenu à lui saisir la gorge, et à l'étrangler tout à fait, que je sentis la mâchoire de l'animai se détacher peu à peu, et que je compris que mon adversaire était mort.
Je lâchai bien vite le cadavre, et secouai la jambe pour le faire sortir de ma culotte; j'enlevai ma vareuse de l'ouverture où je l'avais mise, et je poussai le rat dans la direction qu'il avait prise pour venir.
Soulagé d'un poids énorme, depuis que j'avais la certitude de n'être plus troublé dans mon sommeil, je me disposai à dormir avec l'intention bien formelle de réparer la nuit précédente.
CHAPITRE XXXIX.
Légion d'intrus.
C'était une fausse sécurité que la mienne; je ne dormais pas depuis un quart d'heure, lorsque je fus réveillé brusquement par quelque chose qui me courait sur la poitrine. Était-ce un nouveau rat? Si ce n'en était pas un, l'animal en question avait les mêmes allures.
Je restai immobile et prêtai une oreille attentive; pas le moindre bruit ne se fit entendre. Avais-je rêvé? Non pas; car au moment où je me faisais cette question, je crus sentir de petites pattes sur la couverture, et bientôt sur ma cuisse.
Je me levai tout à coup, portai la main à la place où remuait la bête.--Nouvelle horreur! Je touchai un énorme rat, qui fit un bond, et que j'entendis s'enfuir entre les deux tonneaux.
Serait-ce le même par hasard? On m'avait raconté des histoires où certains rats avaient reparu après qu'on les avait enterrés. Mais il aurait fallu que le mien eût la vie terriblement dure; j'avais serré de manière à en étrangler dix comme lui; il était bien mort quand je l'avais rejeté dans son trou, et ce ne pouvait pas être le même.
Pourtant, si absurde que cela paraisse, je ne pouvais pas m'empêcher de croire, dans l'état d'assoupissement où je retombais malgré moi, que c'était bien mon rat qui était revenu. Une fois complétement réveillé, je compris que cela devait être impossible; il était plus probable que j'avais affaire au mâle ou à la femelle du précédent, car ils étaient fort bien assortis pour la grosseur.
Il cherche son compagnon, supposai-je; mais puisqu'il a suivi le même passage, il a trouvé le corps du défunt, et doit savoir à quoi s'en tenir. Venait-il pour venger celui qui n'est plus?
Cette pensée chassa complétement le sommeil de mes paupières. Pouvais-je dormir avec ce hideux animal rôdant autour de moi?
Quels que fussent ma fatigue et le besoin de dormir que m'eût donnés la veillée précédente, je ne pouvais avoir de repos qu'après m'être délivré de ce nouvel ennemi.
J'étais persuadé qu'il ne tarderait pas à reparaître, mes doigts n'avaient fait que lui toucher le poil, et comme il n'en avait ressenti aucun mal, il était presque certain qu'il reviendrait sans crainte.
Dans cette conviction je repris mon poste à l'entrée du passage, ma jaquette à la main, et l'oreille attentive, pour entendre le bruit des pas de l'animal, et pour lui couper la retraite dès qu'il serait arrivé.
Quelques minutes après, je distinguai la voix d'un rat qui murmurait au dehors, et des craquements particuliers, que j'avais déjà entendus. J'imaginai qu'ils étaient produits par le frottement d'une planche sur une caisse vide, ne supposant pas qu'une aussi petite bête pût faire un pareil vacarme. En outre il me semblait que l'animal parcourait ma cellule, et comme les bruits en question continuaient au dehors, il était impossible que mon rat en fût l'auteur, puisqu'il ne pouvait pas être à deux places à la fois.
Tout à coup il passa sur ma jambe, tandis que sa voix m'arrivait de l'extérieur; j'étais bien sûr de l'avoir senti; et cependant je ne bouchai pas l'ouverture, dans la crainte de lui fermer le passage.
À la fin j'entendis nettement pousser un cri à ma droite; il n'y avait pas à s'y tromper, l'animal était dans ma cabine, et sans plus attendre je calfeutrai l'issue près de laquelle j'étais à genoux.
Cette besogne accomplie, je me retournai pour frapper mon nouvel adversaire, après avoir ganté mes bottines, ainsi que j'avais fait la première fois. De plus j'avais pris soin de lier chacune des jambières de mon pantalon, afin d'empêcher le rat de s'y introduire, comme son prédécesseur.
Je ne trouvais aucun plaisir à ce genre de chasse; mais j'étais bien résolu à me délivrer de cette engeance, afin de me reposer sans inquiétude et de goûter le sommeil qui m'était si nécessaire.
À l'oeuvre donc! et j'y fus bientôt avec courage. Mais horreur des horreurs! Figurez-vous mon effroi quand, au lieu d'un rat, je m'aperçus qu'il y en avait une légion dans ma cabine; mes mains ne retombaient pas sans en toucher plusieurs. Ils foisonnaient littéralement; je les sentais me courir sur les jambes, sur les bras, sur le dos, partout, en poussant des cris affreux qui semblaient me menacer.
Ma frayeur devint si vive que je faillis en perdre la tête. Je ne pensai plus à combattre, je ne savais plus ce que je faisais; toutefois j'eus l'instinct de déboucher l'ouverture qu'obstruait ma jaquette, et de frapper avec celle-ci dans toutes les directions, tandis que je criais de toute la puissance de ma voix.
La violence de mes coups et de mes clameurs produisit l'effet que j'en attendais: tous les rats prirent la fuite. Au bout de quelques instants, le bruit de leurs pas ayant cessé, je me hasardai à faire l'exploration des lieux, et je reconnus avec joie qu'il ne restait plus aucun de ces affreux animaux.
CHAPITRE XL.
La rat scandinave ou rat normand.
Si la présence d'un seul rat avait suffi pour me priver de repos, jugez un peu de ce que je devais ressentir après avoir acquis la certitude qu'il y avait dans mon voisinage une bande entière de ces rongeurs. Il y en avait beaucoup plus que je n'en avais chassé de ma cellule, car je me rappelais qu'en fermant l'issue par laquelle une partie de la légion était entrée, j'avais distingué bien d'autres cris et bien d'autres grattements. Quel pouvait être leur nombre? J'avais entendu dire que, dans certains vaisseaux, la quantité de rats qui se réfugient à fond de cale est surprenante. On m'avait dit également que ces rats de navire sont de l'espèce la plus féroce, et que poussés par la faim, ce qui leur arrive souvent, ils n'hésitent pas à se jeter sur des créatures vivantes, et ne redoutent ni les chats ni les chiens.
Ils commettent de grands dégâts parmi les objets de la cargaison, et constituent pour l'armateur un véritable fléau, surtout quand on n'a pas eu soin de bien nettoyer le navire avant d'en faire l'arrimage.
Cette espèce est désignée en Angleterre sous le nom de _rat de Norvége_, parce qu'elle y a été introduite par les vaisseaux norvégiens. Mais qu'elle soit originaire de la Scandinavie ou d'ailleurs, peu importe, car elle est maintenant répandue sur toute la surface de la terre. Je ne crois pas qu'il y ait un point du globe où un vaisseau quelconque ayant touché, ce rongeur ne s'y rencontre en abondance. S'il est vraiment sorti du Nord, il faut que tous les climats lui soient également favorables, puisqu'il pullule dans les régions les plus chaudes de l'Amérique, où il prospère d'une façon toute spéciale. Dans les Indes occidentales, aussi bien que dans les autres parties du nouveau monde, tous les ports en sont tellement infestés, qu'en certains endroits leur destruction est l'objet d'une lutte constante; et malgré la prime qui est offerte par les municipalités, malgré le carnage qui s'en fait quotidiennement, ces rats n'existent pas moins par légions innombrables dans les ports d'Amérique, dont les quais en bois paraissent être leur asile ordinaire.
En général cette espèce n'est pas très-grosse; on y trouve d'énormes individus, mais ce n'est jamais qu'un fait exceptionnel. C'est moins par la taille que par l'audace qu'elle se distingue; et son appétit féroce joint à sa fécondité, la rend, comme je le disais tout à l'heure, un véritable fléau. Chose remarquable: dès que le rat normand apparaît dans un endroit, il n'en reste plus d'autres au bout de quelques années; d'où l'on a conclu avec raison qu'il détruit ses congénères[14]. Il ne craint ni les belettes ni les fouines; s'il est moins fort que ces derniers animaux, il compense cette infériorité par le nombre, qui est chez lui de cent contre un, relativement à celui de ses adversaires. Les chats eux-mêmes en ont peur, et choisissent une victime de meilleure composition; jusqu'aux chiens qui s'éloignent du rat de Norvége, à moins d'avoir été dressés d'une manière spéciale à son attaque.
[14] Le rat normand, qui a détruit en France, comme partout, les races qui ont pu l'y précéder, et qui dévore les individus de sa propre famille, est à son tour exterminé par le rat tartare ou surmulot.--Voir _l'Esprit des bêtes_, Toussenel, pages 272 et suivantes, t. I, deuxième édition. (_Note du traducteur._)
Un fait particulier au rat normand est la science innée de ses intérêts, qui l'empêche de se commettre chaque fois qu'il n'est pas sûr d'un avantage. Est-il peu nombreux dans un endroit, ce rapace effronté devient timide; se croit-il en danger, il se claquemure dans son trou et se tient sur la réserve. Mais dans les pays neufs, où il a ses coudées franches, il pousse la hardiesse jusqu'à braver la présence de l'homme. Sous les tropiques il agit à ciel ouvert, et ne prend pas la peine de se cacher. À la vive clarté de la lune équatoriale, on voit ces rats normands se diriger par cohortes nombreuses vers l'endroit de leurs rapines, sans s'inquiéter des passants. Ils se dérangent un peu à votre approche, et reforment leurs colonies derrière vos talons, avec la même tranquillité que s'ils exerçaient une industrie légale.
J'ignorais tous ces détails à l'époque de ma lutte avec les rats de l'_Inca_; mais j'en savais assez pour être fort inquiet de cet odieux voisinage; et lorsque j'eus renvoyé de ma cabine cette légion de bêtes maudites, je fus très-loin de me sentir l'esprit léger. «Ils reviendront, me disais-je, peut-être en plus grand nombre; et si le malheur veut qu'ils aient faim, ils seront peut-être assez féroces pour m'attaquer. Je n'ai pas vu tout à l'heure que ma personne les effrayât; ils montaient sur moi avec une audace qui n'est pas rassurante.» Malgré la violence avec laquelle je les avais éconduits, je les entendais trotter près de ma cellule et crier avec rage. On aurait dit qu'ils se battaient. Que deviendrais-je si dans leur fureur ils allaient m'assaillir? D'après ce qu'on m'avait raconté, la chose était possible; je vous laisse à penser quelle était mon impression. L'idée que je pouvais servir de pâture à cette bande vorace me causait une frayeur bien plus grande que celle que j'avais eue d'être noyé au moment de la tempête. Il n'est pas de genre de mort que je n'eusse préféré à celui-là; rien que d'y songer, mon sang se figeait dans mes veines, et mes cheveux se hérissaient.
Je restai à genoux, dans la position que j'avais prise pour chasser les rats en frappant avec ma jaquette; et je me demandais vainement ce qu'il me restait à faire. La première chose était de combattre le sommeil, qui aurait été ma perte. Mais comment faire pour rester éveillé? Je sentais déjà les dents de cette légion infernale pénétrer dans mes chairs; l'agonie était affreuse, et cependant j'avais de la peine à m'empêcher de dormir.
L'excès de fatigue, l'émotion elle-même, qui épuisait mes forces, m'empêchaient de prolonger la lutte. Mes yeux se fermaient déjà; et si je m'endormais, ce serait d'un sommeil de plomb. Je pourrais être victime d'un cauchemar qui paralyserait mes membres, et ne me réveiller que lorsqu'il ne serait plus temps.
J'en étais là, souffrant mille tortures de cette effroyable inquiétude, quand une idée bien simple me traversa l'esprit: c'était de replacer ma jaquette à l'entrée du vide par où pénétraient les rats, ce qui fermerait le passage.
Il n'y avait plus à combattre l'ennemi, plus à espérer de le détruire; j'avais pu y compter lorsque je pensais n'avoir à faire qu'à un ou deux antagonistes; mais à présent qu'il s'agissait d'une légion il fallait y renoncer. Le meilleur parti à prendre était de visiter ma cabine avec soin, et d'en boucher les fissures qui pourraient permettre à un rat de s'y introduire; de cette manière je serais à l'abri d'une invasion, et je pourrais céder au sommeil qui m'accablait.