Part 5
Le jour du baptême, cependant, la marine revient un peu aux traditions d’autrefois. Ce sont les vieux baleiniers, les anciens du commerce ou de l’État, les gabiers, qui ont le pas ce jour-là et qui sont les arrangeurs de la fête. Ceux qui ont vu le plus de baptêmes sont les moins blasés, ils soignent les détails et prennent au sérieux ce que les jeunes marins et les mécaniciens paraissent considérer comme une plaisanterie d’un goût douteux. Ainsi qu’il arrive souvent ailleurs, ce sont les expérimentés qui semblent les naïfs; ils sont là dans leur élément, et ne renonceraient qu’avec peine à cette farce qui les fait maîtres du bord pendant quelques heures.
La faculté de se venger, si peu que ce soit, de ceux qui ont eu le tort de lui déplaire entre pour quelque chose dans la satisfaction qu’éprouve le matelot en cette circonstance. Il barbouille de suie ou de goudron la figure de sa victime, avec une bonhomie ricanante; il lui tient pendant ce temps des discours pleins de politesse, et sans brusquerie, mais non sans vigueur, il la pousse dans la baille, l’y maintient quelques instants, comme sans faire exprès; elle en sort, il l’y _laisse_ retomber maladroitement et puis feint de ne plus s’en occuper, tandis que, toussant, crachant, essoufflé, demandant grâce, le nez, les oreilles, la bouche et les yeux pleins d’eau salée, le patient s’éloigne aussi vite qu’il le peut.
Il est rare que les officiers ou les passagers de l’arrière soient l’objet de semblables rigueurs; elles sont généralement réservées aux maîtres commis, cambusiers, agents de service, capitaines d’armes, tous gens pour lesquels le matelot a peu de considération, ou dont les fonctions ne contribuent pas toujours à son bonheur, du moins tel qu’il le comprend.
S’il a ses petites haines, il a aussi ses préférences, et sa brutalité n’est pas involontaire. Il sait fort bien abréger les formalités en faveur d’un officier qui lui plaît ou d’un passager bon garçon; s’il s’agit d’une dame, il saura aussi, sans qu’on le lui dise, substituer au plongeon réglementaire quelques gouttes d’eau de Cologne dans la manche et remplacer les poignées de farine en pleine figure par un léger nuage de poudre de riz.
L’un d’entre nous, cependant, était allé la veille trouver le Père Tropique, organisateur de la fête, et, moyennant un louis, avait obtenu la promesse d’être épargné. Le louis fut empoché de bonne grâce; mais notre camarade fut si vigoureusement saucé, qu’il fallut l’intervention d’un officier pour le tirer des fonts baptismaux, où une main peu légère le roulait consciencieusement.
J’ai dit que la coutume de cette fête s’en allait. Est-ce un bien? Est-ce un mal? La chose est de peu d’importance en elle-même, et si je suis tenté de lui en accorder un peu, c’est que je vois là un symptôme, une conséquence du changement d’esprit et de mœurs de nos marins. Avec ces vieux débris d’habitudes dont la signification nous échappe s’en vont aussi la naïveté, l’insouciance, le don de s’amuser avec rien et d’une manière originale que possédaient les hommes de mer d’autrefois. N’est-ce que cela? Peu de chose, en vérité. Oui, peu de chose; mais n’est-ce bien que cela?--Dans la manière d’être de l’homme, dans l’esprit d’une profession, les travers, les tendances, les idées, les qualités se touchent et se tiennent, et s’il était vrai que les sentiments de dévouement et de désintéressement, la franchise, la hardiesse, l’amour du métier et l’amour-propre du bateau, l’idée de l’honneur national, s’en allaient aussi, si peu que ce soit, cela ne serait-il pas grave et dangereux?
Cela est malheureusement vrai.--Vous entendez bien que je ne parle plus du baptême de la ligne, et vous ne supposez pas que je m’appuie sur mon expérience personnelle pour apprécier l’esprit de nos matelots. J’ai beaucoup causé de cette question avec les officiers du bord, auxquels leurs longs services donnent une réelle compétence, et mes remarques ont confirmé leurs observations. Le marin d’aujourd’hui a perdu beaucoup des qualités et aussi des défauts du marin d’autrefois. Il a cessé ou cessera bientôt d’être un type à part, pour devenir un ouvrier spécialiste, comme les autres ouvriers. Il continuera d’avoir des talents, parce que les talents rapportent; mais comme matelot, sinon comme homme, il cessera d’avoir des sentiments et des idées, parce que cela n’est pas d’un bon placement. Il a jeté par-dessus le bord ses préjugés et ses coutumes; il fait, aussi avantageusement qu’il le peut, une balance entre ses droits et ses devoirs, tâchant de grossir les uns et de diminuer les autres; c’est là sa grande préoccupation.
Le voilà donc commerçant, comme le marin mécanicien, qui lui a montré la voie, d’ailleurs, et l’y précédera encore longtemps. Le pays y a-t-il gagné? Assurément non. Quoique la marine militaire ait de moins en moins besoin du personnel formé au commerce, elle est bien loin de pouvoir s’en passer et ne le pourra peut-être jamais. La marine marchande et le matelot lui-même y ont beaucoup perdu, car cette fâcheuse transformation les ont atteints profondément. Le matelot ne s’est pas aperçu qu’en se débarrassant d’un bagage d’idées qui lui paraissaient surannées et inutiles, il perdait cette solidité, cette vigueur, cette ardeur au travail qui inspiraient la confiance et lui donnaient une valeur _réelle_, qui s’en va décroissant, à mesure qu’il se civilise à sa manière. Il a oublié qu’un marin n’est pas seulement un homme adroit, comme un serrurier, un tisserand ou un sellier, et qu’en certaines circonstances, fréquentes dans la navigation, dans les tempêtes, les abordages, les incendies, les naufrages, il n’y a que les hommes de cœur qui comptent, et que les armateurs le savent bien. En passant d’un navire à un autre navire, d’une compagnie à une autre compagnie, suivant qu’ils trouvent une différence de cinq francs par mois en plus ou en moins sur leur solde, les matelots d’aujourd’hui perdent le véritable fruit de leurs services antérieurs; ils deviennent des journaliers; après avoir cherché qui achètera le plus cher leur dévouement, ils se laissent aller à croire qu’ils ne le doivent pas, pour que le marché soit meilleur encore. La vieille habitude de donner au navire tout son temps, toute sa force se perd, et quand l’heure critique arrive, la volonté de bien faire, si elle existe, ne suffit plus.
Qu’arrive-t-il? A mesure que l’industrie perfectionne les constructions, que l’hydrographie corrige les cartes, que les côtes s’éclairent, que les procédés de navigation s’améliorent, les accidents ne diminuent pas en nombre et augmentent en gravité. C’est que l’homme de mer a oublié aussi que _presque tous_ les accidents proviennent d’une négligence, et qu’un service correct, ayant pour résultats un matériel bien entretenu et une surveillance parfaite, en éviterait plus de la moitié.
Les voyages restent donc dangereux; le matériel des navires et les navires eux-mêmes ne durent pas ce qu’ils devraient durer, ou, ce qui est pis encore, même hors d’état de servir, on les fait naviguer quand même; les armateurs dépensent davantage, le taux des assurances s’accroît au lieu de diminuer, la marine périclite. Quant au marin, d’autant moins recherché qu’il y a moins de navires, pressé par le besoin, les dettes, la famille, mécontent et mal payé, il embarque parce qu’il le faut.
Pardonnez-moi, lecteur, cette longue digression. Le sujet m’en a paru intéressant, et je me suis trouvé si bien placé pour prendre mes renseignements à bonne source, que je n’ai pu m’empêcher de transcrire ici des appréciations dont la justesse ne me semble que trop prouvée.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le fameux «pot-au-noir»,--les marins nomment ainsi la zone des calmes de l’équateur, dans laquelle le temps est presque toujours orageux, sombre et pluvieux,--a été traversé sans autre incident que quelques éclairs à l’horizon; après cela le temps s’est mis tout à fait au beau, et nous avons pu faire connaissance avec les étoiles de l’hémisphère austral.
Le 28, on a aperçu pour la première fois la fameuse Croix du sud, dont la réputation me semble être un peu surfaite. Elle se détache fort bien dans le ciel de ces parages, mais serait assurément moins remarquée dans notre hémisphère, où les constellations sont beaucoup plus nombreuses et plus brillantes.
Chercher dans un ciel pur, par une nuit bien claire et bien calme, le Centaure, la Balance ou le Poisson austral est certainement une occupation pleine d’intérêt, mais que des Parisiens comme nous trouvent bientôt monotone. Quand on n’a eu, durant toute une journée, d’autre distraction que d’avoir suivi d’un regard blasé les bandes de poissons volants, sautillant d’une vague à une autre, entendu une conférence sur la composition géologique du bassin de l’Amazone et lu quatre chapitres des voyages de Mme Ida Pfeiffer, le plus splendide coucher de soleil et la contemplation d’étoiles arrangées d’une manière nouvelle ne suffisent pas à remplir la soirée. On a des ressouvenirs d’Opéra, de lumières, de flâneries sur le boulevard, de flonflons d’opérettes, qui, à la longue, deviennent agaçants. Nous avons eu l’idée de lutter contre ces revenants, qui nous venaient bien, ma foi, de l’autre monde, et de les battre avec leurs propres armes; puisque nous ne pouvions aller chercher l’esprit des autres et entendre la musique des autres, nous nous sommes donné une soirée à nous-mêmes, dont notre musique et notre esprit ont fait tous les frais. Ce projet, accepté avec enthousiasme, a été exécuté avant-hier. Un programme des plus fantaisistes, où les chansons de café-concert se rencontraient avec les sonates de Beethoven et les odes de Victor Hugo, fut rédigé dans l’après-midi, et, le soir du même jour, le salon arrière, comme Venise la belle, «brillait de mille feux». L’état-major, convié non seulement à assister, mais aussi à concourir à cette petite fête, y prit une part très active et seconda fort utilement les efforts louables, mais justement modestes de la plupart de mes compagnons.
La soirée commença par une improvisation très brillante de M. P. S..., excellent musicien, grand ami et admirateur de Richard Wagner, artiste s’il en fut, original en tous points, qui réclama l’indulgence du public en des termes demi-sérieux, demi-comiques, qui mirent tout le monde en gaieté. Chacun paya son écot, soit avec une romance, une pièce de vers, ou une historiette quelconque. A onze heures du soir, le punch final achevait de dérider les plus sérieux; le répertoire d’Offenbach et celui de Lecocq tenaient la corde; des gens qui avaient à peine échangé quelques mots depuis le départ s’extasiaient ensemble sur les mérites de Mlle Granier, tandis que des amis intimes discutaient chaudement les idées littéraires de M. Zola. On ne se sépara guère qu’à minuit, après un dernier toast en l’honneur des absents, et se promettant bien de recommencer à la première occasion.
4 septembre, Rio-de-Janeiro.
Nous sommes au mouillage depuis un quart d’heure. Avant de quitter le bord, et pendant que mon domestique boucle ma valise, je vais vous dire comment nous sommes arrivés et quelle fut notre impression en entrant dans cette rade qui passe pour la plus belle du monde.
Hier, à cinq heures du soir, nous étions tout près du cap Frio, aperçu depuis midi, et qui n’est qu’à soixante milles de la capitale. Nous marchions à toute vitesse, poussés par une forte brise qui menaçait de tourner au coup de vent. Le soleil, en se couchant, avait une mauvaise couleur rougeâtre, aucun de ces rayons éclatants, qui mettent une frange de feu aux contours arrondis des nuages; près de l’horizon, ce n’était plus qu’un gros vilain pain à cacheter, et nous répétions cette phrase banale si souvent et si justement redite: «Si un peintre mettait ça dans un tableau, on crierait à l’absurde.»
Certes, un peintre eût eu grand tort de chercher à reproduire cet effet de lumière diffuse, indécise, d’un ton bizarre et presque faux; il eût eu, je crois, grand’peine aussi à y arriver, bien plus, à coup sûr, que pour rendre le lourd et épais brouillard dont nous fûmes bientôt enveloppés. Point d’étoiles, point de lune, pas une lueur; la terre, dont nous n’étions pas à plus de dix milles, le phare de Frio, tout avait disparu.
L’atterrissage de Rio-de-Janeiro, dès qu’on a reconnu la terre, est rendu très facile par la présence d’un îlot situé devant l’entrée de la baie, et sur lequel on a placé un feu, visible d’assez loin. Le commandant, peu soucieux de se promener le long de la côte toute la nuit, d’autant que le vent tenait bon, ne ralentit pas et courut droit sur le feu de l’îlot Raza. Les hommes de veille sont doublés, les voiles serrées, et vogue la galère! On devait voir ce phare vers neuf heures; à dix heures et demie, on n’avait rien vu. Où était-on, puisqu’on n’était pas là où on devait être? Il n’y avait que deux partis à prendre: s’en aller au large et attendre le matin, au risque de perdre la journée du lendemain à revenir sur ses pas, ou bien chercher à tâtons ce phare introuvable, en s’aidant des indications données par les sondes.
Ce dernier moyen fut adopté et réussit. Vers une heure du matin, malgré la persistance de la brume, nous avions déterminé notre position et regagné tout ce qu’un violent courant portant au sud nous avait fait perdre. Le phare de Raza apparaissait tout près de nous, comme l’unique étoile perdue dans un ciel d’orage; mais ne pouvant songer, par une obscurité pareille, à choisir une place convenable dans une rade encombrée, nous laissâmes tomber l’ancre dans une petite baie voisine, fermée par deux gros îlots qui nous abritaient du vent de mer.
Au point du jour, nous étions tous sur le pont. Les ombres de la nuit se dissipaient peu à peu, les contours des hautes terres parurent d’abord, puis les grandes teintes, puis les nuances indécises des forêts et des plantations; enfin, un radieux soleil se leva. Les détails d’abord confondus semblèrent se séparer, la nature, se dégageant doucement du voile qui avait protégé son repos, offrait, indifférente et majestueuse, à nous, derniers venus, le même spectacle grandiose qui dut faire tressaillir d’orgueil et d’admiration les découvreurs du nouveau monde.
Le ciel n’était pas assez pur, l’atmosphère assez transparente pour nous permettre d’embrasser d’un coup d’œil l’ensemble de ce splendide paysage; mais, à mesure que nous avancions vers l’entrée de la baie de Rio, nos regards s’arrêtaient sur de nouvelles beautés. Après avoir dépassé quelques îles toutes verdoyantes, nous pûmes distinguer nettement à notre gauche le sommet aigu du Corcovado, puis cet étrange bloc de granit dénudé, en forme de cône, haut de mille pieds, inaccessible par tous côtés, le Pain-de-Sucre. La chaîne côtière, dont le Corcovado et le Pain-de-Sucre sont les dernier pics, présente des contours pleins d’imprévu et de variété; ses flancs rapides et le plus souvent escarpés lui donnent un caractère de grandeur imposante, bien que ses sommets les plus élevés ne dépassent pas six à huit cents mètres.
Partout où la paroi du rocher n’est pas absolument verticale, une végétation puissante et touffue, d’un vert sombre, couvre les versants de ces belles collines; des arbres qui nous paraissent d’une taille extraordinaire en couronnent le faîte et s’avancent sur le bord de l’abîme, se penchant sur lui, comme pour en contempler la profondeur.
A droite, le pays est moins accidenté; les sinuosités capricieuses de la côte nous laissent entrevoir de paisibles vallées, sillonnées de routes, piquetées de coquettes maisons blanches, couvertes de plantations et de jardins.
L’entrée de la rade est un passage d’environ un demi-mille de large, entre deux pointes; sur celle de gauche, le vieux fort de San-Joaô et le fort Laage; sur l’autre, la citadelle de Santa-Cruz, magnifique forteresse, dont les trois plates-formes superposées sont disposées pour recevoir soixante-dix pièces de canon. L’usage, ou, pour mieux dire, le règlement veut que les navires, en arrivant à cet endroit, ralentissent leur vitesse et passent tout près de la citadelle pour répondre aux questions, d’ailleurs inintelligibles, qui leur sont adressées à l’aide du porte-voix.
La pensée ne nous est pas venue de maudire ce léger retard. La rade se déployait devant nous comme un lac immense, dont à peine nous pouvions entrevoir l’extrémité. Un peu à droite, émergeant de hautes collines, s’élevaient les bizarres aiguilles de la chaîne des _Orgues_; des îles couvertes de bois surgissaient çà et là. A notre gauche, la ville de Rio-de-Janeiro, la capitale de cet empire dont chaque province est aussi grande que la France, la reine des mers australes, encore enveloppée d’une légère brume, éparpillait ses faubourgs, ses villas, ses palais et ses parcs sur le versant des contreforts de la grande chaîne et jusqu’au pied du majestueux Corcovado.
Entre elle et nous, et plus loin encore, une forêt de mâts. Autour des îles et dans les baies que forme l’immense havre, d’autres navires sont mouillés. Une faible brise gonfle les voiles des légères embarcations brésiliennes, fait flotter les pavillons des bâtiments de guerre et nous amène par instants, comme un murmure harmonieux, le son des cloches matinales.
Nous voici près du fort Villegagnon, construit au XVIe siècle par un de nos compatriotes. C’est là qu’il faut recevoir les visites de la santé et de la douane, avant de pouvoir communiquer avec la terre... On vient nous dire que des ordres ont été donnés pour nous épargner les formalités minutieuses auxquelles tous les nouveaux arrivants sont soumis. Nous sommes donc libres. Voilà une aimable prévenance, qui nous évite bien des ennuis, car la douane de Rio est d’une sévérité extrême. Je vous laisse donc, lecteur, pour quelques jours; et toi, bonne _Junon_, repose-toi de tes fatigues.
RIO-DE-JANEIRO
Le débarcadère.--Visite au marché.--Promenade en ville.--Les tramways.--L’éclairage.--Un dîner de 32,000 reis.--Au théâtre.--Le palais de la Belle au bois dormant.--La toilette de cour de M. de Saint-Clair.--Présentation à l’empereur et à l’impératrice.--Les trésors du Brésil.--Bizarreries.
Rade de Rio. 12 septembre.
Toutes les relations de voyage au Brésil s’accordent à dire que l’aspect de Rio-de-Janeiro, au moment où l’on met le pied à terre, cause une désillusion aussi profonde que l’arrivée dans la plupart des villes d’Orient. Peut-être un homme ainsi prévenu est-il doublement bienveillant, peut-être les souvenirs de Saint-Vincent me disposaient-ils à voir tout en beau; quoi qu’il en soit, je n’éprouvai pas cette impression aussi vive que je m’y attendais. Certes, le débarcadère est assez mal tenu, jonché de débris et semé de fondrières, mais on arrive bientôt sur une grande place dont le milieu est arrangé en _square_ assez élégamment dessiné; les édifices qui l’entourent sont, je l’avoue, peu artistiques, cependant convenables, et l’animation qui règne en cet endroit, le beau soleil qui l’éclaire concourent à produire une sensation plutôt agréable.
Si, d’ailleurs, on était sévère pour les lieux de débarquement, on n’aurait que trop souvent à exercer cette sévérité. Au point de vue du touriste, le quai de Rio-de-Janeiro n’a rien à envier à ceux de Marseille, de New-York ou de Liverpool, bien que ce dernier port ait le plus beau _wharf_ flottant qui existe au monde, et je souhaiterais à l’opulente capitale de l’Angleterre de présenter au visiteur qui arrive par la gare d’Euston ou de Fenchurch un aspect aussi gai que celui du débarcadère de Rio.
A deux pas de là, la vue d’un marché nous réjouit par sa couleur locale; de plantureuses négresses, col et bras nus, coiffées d’un énorme turban de couleur ou de mousseline blanche, nous offrent des oranges, des mangos, des bananes et des ananas. Pourquoi ces fruits, que le Brésil et les environs mêmes de Rio produisent en abondance, coûtent-ils aussi cher qu’à Paris? Pourquoi le mango lui-même, l’affreux mango, paquet de filasse trempé dans de l’essence de térébenthine, qu’on paye trois sous à la Martinique, vaut-il trois francs à Rio? Espérons que ce sont là des prix d’amateurs, de nababs en villégiature, et que notre cuisinier saura trouver, auprès de ces belles campagnardes, de plus douces conditions. Un peu plus loin, des nègres viennent à leur tour nous exhiber des singes, des perroquets et de ravissants petits oiseaux. Le moment des emplettes n’est pas encore venu; nous résistons à la tentation de convertir prématurément la _Junon_ en ménagerie, et après avoir regardé quelques minutes les splendides poissons que les pêcheurs de la rade débarquent et empilent sous nos yeux, nous entrons dans la ville.
Les rues sont assez étroites, sans trottoirs et pour la plupart tracées à angle droit. La vieille ville, de forme carrée, est le centre de tout le commerce; elle rappelle un peu les anciennes cités espagnoles des colonies intertropicales. Dans quelques rues et principalement dans la rue Ouvidor, il y a de beaux magasins; mais sauf ceux des marchands de fleurs en plumes et des débitants de cigares, nous ne voyons rien qui paraisse provenir de l’industrie locale: bijoux, modes et meubles de France, porcelaine et quincaillerie anglaises, viandes fumées des États-Unis, fusils de Liège, montres de Genève, soieries de Lyon..., il y a là des produits de tous les pays du monde, à l’exception du Brésil.
Les maisons sont petites, construites à l’européenne, tout en granit, mais élevées pour la plupart d’un seul étage, avec de petits balcons en bois, comme suspendus aux murs. En s’éloignant du centre de la ville, on traverse des rues entières dont les constructions ne comprennent que de simples rez-de-chaussée.
Les édifices publics, que l’on rencontre surtout dans la rue Diretta, la voie principale avec celle d’Ouvidor, ont de vastes proportions, mais l’art architectural leur fait absolument défaut; tels sont la Douane, la Bourse et le Palais impérial lui-même. On voit cependant dans les constructions les plus récentes une recherche de simplicité et d’intelligence dans les dispositions qui est un signe évident de progrès. Je ne citerai pour exemple que le bâtiment de la poste, dont l’arrangement intérieur, copié sur les modèles américains, est assurément plus confortable et plus pratique que celui de notre hôtel des postes... de Paris.
Les églises, assez nombreuses, sont édifiées dans un mauvais style espagnol, peu ou point entretenues, surchargées à l’intérieur de dorures maladroitement appliquées. Aucune d’elles ne respire cette grandeur calme, froide, mais sereine de nos vieilles cathédrales gothiques ou romanes, et les injures du temps, qu’on prend là peu de soin à faire disparaître, n’y ajoutent pas ce caractère respectable dont elles revêtent presque toujours les choses et les hommes.
Il y a peu de places publiques. L’étroitesse des rues et le peu de hauteur des maisons les font paraître d’une étendue disproportionnée.
En somme, c’est une ville à refaire, mais elle se refera sans doute et sa transformation est déjà commencée. Combien y a-t-il d’années que notre superbe Paris, alors malpropre, mal éclairé, mal pavé et mal gardé, n’avait pour justifier ses orgueilleuses prétentions que deux ou trois kilomètres de boulevards et quelques antiques monuments qu’il se fût senti incapable de reconstruire? Comme Paris, Rio dégage ses abords, entoure la vieille cité de belles avenues, de villas et d’hôtels, crée et développe des services publics qui poussent la vie du centre au dehors; et le temps viendra où de larges percées, trouant les anciens quartiers, jadis aristocratiques, apporteront l’air, la lumière, la santé, les communications faciles dans ces rues d’aspect vieillot et malsain, où circule difficilement la foule toujours pressée des gens d’affaires.
Parmi ces services publics dont je viens de parler, il en est deux qui frappent l’étranger dès le premier moment, car ils sont déjà organisés et installés d’une manière parfaite. Ce sont les tramways et l’éclairage de la ville.