Part 17
Quelque discrétion que je veuille mettre dans certaines appréciations d’un ordre délicat, je dois dire que la tenue du clergé péruvien dans ce cimetière et au milieu de cette foule m’a complètement scandalisé. Tous les prêtres marchandent les oraisons qu’on vient leur demander, et comme le client abonde, leur attention est uniquement fixée sur la valeur de la monnaie qui leur est offerte; ils s’interrompent des prières qu’ils marmottent d’une voix brève et hâtive, pour examiner de près les petits papiers crasseux, payement de leurs bons offices; ils s’arrêtent court si le prix leur semble insuffisant, ils discutent, ils ont des mouvements d’impatience... Cela est du plus triste effet aux yeux d’un étranger. On m’a dit que les prêtres péruviens étaient doux, tolérants et aimables: ce sont de charmantes qualités; lors même qu’ils seraient trop tolérants pour eux et trop aimables pour d’autres, ce que de mauvaises langues assurent, on le leur pourrait pardonner; mais, par grâce, messieurs, et dans votre intérêt, n’oubliez pas le mot de messire Brid’Oison: _La fo-o-orme!_ C’est une grande dame que la forme, qui vous a rendu bien des services, mais susceptible à l’excès, et si vous la négligez, elle vous négligera à son tour. Méfiez-vous!
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Pour voir le Lima moderne, nous sommes allés dès les premiers jours à la _Exposicion_, promenade qui a détrôné l’_Alameda Nueva_, située dans le quartier de la rive droite. Comme à la _Quinta Normal_ de Santiago, il y a là un assez beau bâtiment qu’on utilise pour les expositions de tout genre, ainsi que nous faisons de notre palais de l’Industrie; de plus, un parc, rendez-vous, à certaines heures et à certains jours, des élégants et des élégantes de la ville. Je ne dirai rien du palais, dont la construction extérieure est fort convenable, mais qui était fermé lors de notre passage.
Quant au jardin, il tient à la fois de notre Jardin des plantes et de notre Jardin d’acclimatation; mais il n’a ni la gravité savante du premier, ni les agréables dispositions du second. Tracé sans doute sur un plan mal défini, on y a accumulé, un peu à tort et à travers, mille curiosités dont chacune a sa valeur, mais dont aucune n’est à sa place. Des serres, des maisonnettes, des parterres, des bassins, des cages à bêtes fauves et des volières sont disséminés au hasard; sur les murailles de ces constructions mal groupées se retrouvent les affreux peinturlurages dont on fait un si colossal abus dans toute l’Amérique du Sud.
Cela produit un ensemble qui n’est ni joli ni beau, gai tout au plus. Heureusement, la collection des fleurs est splendide. Le Pérou est peut-être, de tous les pays du monde, celui dont la végétation est la plus variée, et une promenade au parc de la _Exposicion_ suffirait à s’en convaincre. Dès qu’on a commencé à regarder les corbeilles, on oublie le maladroit arrangement des joujoux bariolés qui les encadrent; plus vivaces qu’en aucun point de l’Europe, voici nos rosiers, nos fuchsias, nos lis et nos géraniums, puis de magnifiques hybiscus d’un rouge éclatant, d’énormes bégonias de toutes couleurs, le fameux _amancaës_, fleur essentiellement péruvienne, aux grands calices dorés, et mille autres dont j’ai le regret d’ignorer les noms. A la vue de cette flore vigoureuse, s’épanouissant en pleine terre et en pleine lumière, j’allais me prendre, je crois, d’une belle passion pour l’horticulture, lorsque je fus croisé par quelques jeunes Liménéennes en promenade, et les fleurs à leur tour furent oubliées.
Il faudrait avoir vécu plusieurs années dans les républiques de La Plata, du Chili et du Pérou, pour se permettre, nouveau Pâris, de décider entre les types de beauté, issus d’une même origine et encore peu différents, des femmes de ces pays. Un voyageur nomade, comme moi, n’osera prendre une telle liberté. Je me suis demandé pourtant sur quoi est basée l’opinion de notre vieille Europe, qui donne la palme aux Péruviennes. Sont-elles vraiment plus belles et plus gracieuses que leurs rivales? Cela paraît bien difficile à dire. Ont-elles un plus séduisant costume? Non. L’ancienne _manta_, aujourd’hui délaissée pour les modes françaises, partout n’habille bien que les duègnes, en les cachant.
C’est peut-être parce que la souveraineté de la femme est plus puissante et plus reconnue au Pérou que dans tout le reste de l’Amérique, parce que les mœurs, sans y être plus douces, y sont cependant plus tendres et plus affectueuses, parce que le Pérou est un pays de plaisir, où la femme, je le répète avec intention, car c’est un caractère bien saillant de ce peuple, est plus aimée qu’elle ne l’est nulle part. Le bonheur, autant et plus que la vanité satisfaite, met sur leurs visages son idéale et trop rare expression; leur sourire semble un remerciement du luxe, des égards, des prévenances et surtout des tendresses qui les entourent; il n’est pas un échange de politesse diplomatique et raisonnée; il a la grâce de ce qui est simple, naturel, spontané, de ce qui vient sûrement du cœur et de ce qui doit y aller sûrement.
Voilà mon explication, et si vous ne la croyez pas bonne, faites le voyage; que vous en trouviez ou non une meilleure, vous ne vous en repentirez pas.
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Je n’ai quitté Lima qu’un seul jour. Cette journée a été employée à gravir les Andes jusqu’à une hauteur à peu près égale à celle du mont Blanc, et... à redescendre pour l’heure du dîner. Ceci paraît un tour de force incroyable; je vous assure, cependant, qu’avec un bon chemin de fer bien installé l’ascension est des plus faciles.
Le 5 novembre, à huit heures du matin, nous avions rendez-vous général à la gare de _Desemparados_; nous montons tous dans un train spécial, en compagnie de notre savant compatriote, M. Malinowski, ingénieur en chef de la ligne, et de notre aimable vice-consul au Callao, M. Saillard. Bientôt nous roulons dans la direction des montagnes. Pendant que nous longeons les bords du Rimac et que nous franchissons à toute vapeur les plantations de café, de cannes, de coton et de maïs, cultivées par des nuées de Chinois, je vais vous dire ce que c’est que le _Ferro Carril Central Transandino_.
La nature a partagé le Pérou en trois parties bien distinctes: la _Costa_, région de la côte; la _Sierra_, région des montagnes, embrassant les chaînes des Andes et leurs plateaux; la _Montaña_, pays des forêts, qui touche à la Bolivie, au Brésil et à la république de l’Équateur. Or, la partie la plus riche, la plus fertile du sol péruvien est ce pays des forêts, situé par delà les Andes. Il est comme enfermé entre les grandes solitudes du Brésil occidental et la gigantesque Cordillère. Le chemin de fer transandin va lui donner la vie et, plus tard, atteignant l’un des grands affluents de l’Amazone, l’Ucayali, aura créé une voie directe sur l’Europe, par laquelle s’écouleront les produits de cet immense territoire.
On peut affirmer que jamais l’établissement d’une voie ferrée ne présenta pareilles difficultés.
Le chemin de fer de l’Oroya gravit une hauteur de 4,700 mètres, sur un parcours de 200 kilomètres, ce qui donne une pente moyenne de 22 millimètres par mètre. La ligne compte 45 tunnels et 25 ponts, dont l’un a des piles de 79 mètres de hauteur (quatre à cinq fois l’une des plus hautes maisons de Paris).
Il a fallu une audace et une énergie peu ordinaires pour entreprendre et mener à bien un pareil projet. L’honneur de son exécution en revient d’abord au gouvernement du Pérou, puis à M. Meiggs, ingénieur américain, concessionnaire des deux lignes de Mollendo au lac Titicaca et de Lima à Oroya, enfin à M. Malinowski, déjà nommé.
Vers huit heures du matin, notre train commence à attaquer sérieusement la montagne; nous sommes entrés dans la région interandine, la Sierra. Le paysage devient sévère et les précipices se creusent sous notre route à mesure que s’effectue l’ascension. La voie ferrée ne peut plus trouver assez de place pour y développer ses courbes; alors le train s’engage dans un cul-de-sac sans issue, s’arrête à son extrémité; un aiguilleur change la voie, véritable lacet, et la machine, repartant en arrière, nous pousse sur une nouvelle pente. Ainsi, tantôt tirés, tantôt poussés, nous escaladons une succession de terrasses superposées à des hauteurs qui déjà nous donnent le vertige. Voici le pont de Verrugas, d’une hardiesse inouïe, jeté entre deux montagnes séparées par un précipice, le tablier est à claire-voie, et le regard plonge librement dans le vide. Plus loin, le pont de Challapa, tout en fer comme le premier, construit en France et ajusté sur les lieux par des ouvriers français. On nous fait remarquer, sur le revers des montagnes, de larges plates-formes soutenues par des pierres, travail primitif des Indiens, déjà attirés par les gisements métalliques.
Le train s’arrête au village de Matucana. Nous ne sommes encore qu’à quatre-vingt-dix kilomètres de la capitale, et l’altitude est de deux mille quatre cents mètres. Après avoir été vite, mais consciencieusement écorchés par des exploiteurs allemands installés au buffet de la station, nous repartons.
L’aspect de la montagne devient tout à fait grandiose; notre route est une course échevelée par-dessus des gouffres invraisemblables, à travers d’étroits tunnels se succédant presque sans interruption. Soudain, au sortir d’une profonde obscurité, nous nous engageons sur un pont jeté en travers d’une énorme crevasse formée par deux murailles de rochers à pic, dont les bases se perdent dans un abîme. Le site a un caractère de sauvagerie diabolique, et l’endroit est bien nommé: _el puente del Infernillo_, le pont de l’Enfer! Nous avançons doucement, nous franchissons ce sombre passage, non sans quelque émotion, et le train disparaît de nouveau dans un tunnel qui sert de lit à un torrent qu’on s’apprête à détourner; les eaux roulent au-dessous de nous avec un mugissement assourdissant et sinistre, la machine semble lutter avec peine contre ce nouvel obstacle. Je ne puis rendre le sentiment d’admiration et de crainte que nous éprouvâmes en cet endroit. Cette escalade à toute vapeur de la plus grande chaîne de montagnes qui soit au monde n’est-elle pas véritablement extraordinaire? Nous sommes encore bien plus «empoignés» par ces deux simples rubans de fer que par les sévères beautés du paysage, et les vers du grand poète des _Odes et Ballades_ reviennent à ma mémoire:
«A peine adolescent, sur les _Andes_ sauvages, »De rochers en rochers, je m’ouvrais des chemins; »Ma tête, ainsi qu’un mont, arrêtait les nuages; »Et souvent, dans les cieux, épiant leur passage, »J’ai pris des aigles dans mes mains.»
Allons, hurrah! trois fois hurrah! à notre compatriote, qui, semblable au _Géant_, a su s’ouvrir et ouvrir au monde entier un chemin à travers ces altières montagnes.
Vers deux heures, nous atteignons Chicla, où s’arrête actuellement le chemin de fer, bien que les travaux soient presque complètement terminés jusqu’au _Summit tunnel_, point culminant de la voie ferrée, dont l’altitude exacte est 4,768 mètres. Chicla n’est qu’à 3,725 mètres au-dessus du niveau de la mer, juste la hauteur du fameux pic de _Ténériffe_. C’est une petite station, auprès de laquelle on a construit une modeste auberge, où nous trouvons cependant le luxe d’un billard. Nous n’y devons rester que quelques minutes et ne protestons pas contre un arrêt aussi court, car quelques-uns d’entre nous, y compris le conducteur du train lui-même, souffrent du _sorocho_ ou mal des montagnes, causé par la raréfaction de l’air; nous le combattons assez victorieusement par l’absorption de plusieurs petits verres d’eau-de-vie, et comme la température est devenue très froide, nous nous enveloppons dans nos manteaux. En attendant que le train soit prêt, nous assistons au départ assez pittoresque d’une troupe de lamas porteurs. Cet animal rend aux habitants de la Sierra des services inappréciables; doux, timide, s’apprivoisant facilement, il remplace ici le dromadaire qu’il rappelle un peu par sa couleur, sa forme et ses allures, sinon par sa taille qui est beaucoup plus petite.
Nous n’avons constaté à cet utile quadrupède qu’un défaut, dont il est bon d’être prévenu à l’avance, celui de cracher à la figure des gens qui lui déplaisent.
Au-dessus de nos têtes plane un grand condor, ce roi des oiseaux carnassiers, qui peut dans ses puissantes serres enlever un mouton ou un enfant. L’envergure de celui-là doit bien atteindre cinq mètres. Tout près de nous se dresse le mont Meiggs, dans le ventre duquel passe la voie ferrée avant de redescendre le versant oriental; deux de nos amis, MM. René et Jules de Latour, sont partis depuis la veille au matin pour en atteindre le sommet et ne seront de retour que dans la nuit. Un employé du chemin de fer nous dit les avoir vus passer. Sans inquiétude sur le sort de nos compagnons qui, d’ailleurs, se sont dégourdi les jarrets en faisant l’ascension du mont Blanc avant notre départ, nous remontons dans notre wagon.
Un coup de sifflet sec, strident, et nous redescendons sur Lima avec une vitesse vertigineuse. Les grands monts, les profonds tunnels, les gorges sauvages, les noirs précipices défilent comme une fantasmagorie de ballade allemande; l’ardente vapeur semble nous emporter dans une fuite éperdue, et nous avons à peine le temps de reconnaître les lieux que nous venons de traverser tout à l’heure.
Cependant, nous voici en plaine; le train ralentit sa course, s’arrête et, sous la clarté d’un crépuscule prêt à s’éteindre, nous dépose sains et saufs, étourdis et charmés, aux portes de la ville.
AU PÉROU
LE CALLAO ET LIMA
(Suite.)
La collection Zaballos.--Discussion avec le Vatican.--Rembrandt et le Savetier.--Un bal à bord de la _Junon_.--Notes rétrospectives: le guano, l’empire des Incas, la situation actuelle et l’avenir du Pérou.
Le lendemain de notre excursion en chemin de fer, nous avons été invités à visiter la collection des tableaux d’un riche armateur de Lima, don Manuel Zaballos. Ici, lecteur, j’ai besoin de toute votre indulgence et de toute votre confiance dans ma sincérité. Vous ne voudrez pas me croire quand je vous aurai dit que M. Zaballos a la plus belle collection particulière du monde entier, et vous m’opposerez cette irréfutable objection: Si cela était, on le saurait. «A beau mentir qui vient de loin» est un commun proverbe, et vous voilà tout prêt à me l’appliquer. Un chemin de fer fantastique, une collection merveilleuse de toiles anciennes..., au Pérou! c’est trop à la fois.
Croyez-moi ou ne me croyez pas, je me suis donné pour mission de dire ce que j’ai vu, j’obéis à ma consigne.
Nous voici devant une des plus vieilles maisons de la ville, dont la façade est déjà un bijou d’architecture espagnole. Le maître de céans nous introduit dans un premier salon ne contenant que des sujets religieux; il nous montre avec quelque négligence trois Murillo, où nous cherchons en vain la faute d’orthographe d’un copiste, et avant que nous ayons eu le temps de détailler cette _Sainte Madeleine_, ce _Saint Jean_ et cette _Descente de croix_, il nous entraîne dans son salon carré, en face d’un Zurbaran bien connu ou plutôt bien cherché des connaisseurs: l’_Extase de saint François_; à droite deux beaux Rubens; à gauche, un Van Dyck; partout, accrochés au hasard, dans des cadres ternes et vermoulus, des Raphaël, des Claude Lorrain, des Paul Potter. Sans être savants comme des experts, nous ne sommes pas trop de notre province, et quelques-uns de la bande, le commandant entre autres, ont de bonnes raisons pour savoir distinguer le coup de pinceau d’un maître du tâtonnement d’un élève; nous nous regardons un peu surpris. Le visage de notre hôte s’éclaire d’un sourire de satisfaction triomphante. Nous passons dans une autre pièce, même profusion de chefs-d’œuvre, même désordre.
Les écoles se mêlent, les sujets se heurtent, les cadres empiètent les uns sur les autres. Ce sont encore les mêmes noms de maîtres anciens, parmi lesquels dominent ceux de la grande école espagnole. Devant ces toiles noircies, enfumées, mal rangées, nos doutes s’évanouissent, et notre admiration est un plus sûr garant de la sincérité des signatures que les signatures elles-mêmes.
Enfin nous entrons dans une vaste galerie qui est à elle seule tout un musée. Le milieu et les extrémités de cette galerie sont occupés par trois tableaux splendides. D’abord, la _Communion de saint Jérôme_.--Ah! pour le coup, monsieur le voyageur, vous abusez, me direz-vous; la _Communion de saint Jérôme_, du Dominiquin, est au Vatican; on l’y a vue, et tout le monde encore peut l’y voir; donc...--Pardon, à mon tour. J’en suis fâché pour le Vatican, mais la _Communion de saint Jérôme_ qu’il possède n’est qu’une reproduction de l’original, qui est ici. En voulez-vous la preuve?
Voici, à l’autre extrémité de la même galerie, la _Mort de saint Jérôme_, du même Dominiquin, laquelle n’a pas été reproduite, que je sache, et vous conviendrez qu’il est difficile de se tromper quand on a sous les yeux deux _saint Jérôme_, du même ton et presque dans la même attitude. Quant à supposer que le Dominiquin ait envoyé en même temps au Pérou la copie de l’un des tableaux et l’original de l’autre, cela est peu vraisemblable. N’est-il pas plus simple de supposer, ce que des recherches dans les papiers des couvents prouveraient sans doute, qu’à une époque où certaines congrégations religieuses possédaient ici plus de 800,000 francs de revenu, sans compter les dîmes, offrandes, cadeaux et héritages de l’année, elles pouvaient faire aux maîtres anciens des offres colossales, que ces illustres prodigues ne songeaient pas à décliner.
Mais continuons... Voici une Vierge de Raphaël, avec la gravure du temps qui en démontre l’authenticité; plus loin une bataille de Salvator Rosa, d’un effet plus puissant que celle du Louvre; trois portraits équestres de Velazquez, grandeur naturelle; des Tintoret aussi beaux que ceux du palais ducal de Venise; une collection complète de l’école flamande: des Teniers, des Van Ostade, des Gérard Dov, etc., à faire envie au musée de La Haye; enfin, trois beaux Rembrandt, dont l’un représente avec un fini de détails et une crudité d’expression bizarre «le mur d’une échoppe de cordonnier». Don M. Zaballos nous raconta l’histoire de ce tableau; la voici:
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«Rembrandt se promenait un jour dans les rues d’un des plus pauvres quartiers d’Amsterdam, lorsque passant à côté d’un bouge infect, occupé par un vieux savetier, il lui sembla voir, fixée au mur de la boutique, une gravure représentant l’un de ses premiers tableaux.
»Une idée originale lui vient à l’esprit. Il entre et s’adresse au vieillard:
»--Voulez-vous me vendre cette gravure?
»--Mais, monsieur, elle n’est pas à vendre...
»--Si je vous en offrais un bon prix?
»--Ma foi, non, monsieur. Je ne veux pas la vendre, cette image-là. C’est de notre fameux maître Rembrandt, et j’y tiens.
»--Cependant..., dix ducats d’or!
»--Dix ducats! Ah! mon bon monsieur, je sais bien que cela ne vaut pas dix ducats; mais quoique je ne sois pas riche, dit le vieux cordonnier en jetant un regard attristé sur sa misérable échoppe, quand même vous me les offririez pour de bon, j’aimerais mieux la garder... ça me tient compagnie, voyez-vous. Voilà sept ans que je l’ai là...
»--Allons, pas tant de bavardages. Voilà trente ducats, dit Rembrandt en prenant une poignée d’or dans sa poche, et donnez-moi la gravure...
»Le bonhomme hésite un moment, regarde cet étrange visiteur d’un air stupéfait, puis s’en va détacher l’image et la donne au maître:
»--J’ai une femme et des enfants, lui dit-il, et je n’ai pas le droit de vous refuser.
»Le lendemain, Rembrandt venait replacer son acquisition de la veille là où elle était restée si longtemps, s’asseyait droit en face du mur et commençait ce petit tableau que vous voyez. Voici le _portrait_ de cette gravure salie et écornée, un vieux peigne édenté suspendu à une ficelle, l’almanach de l’année 1651, avec ses feuilles toutes graisseuses; les rognures de cuir laissées sur une vieille table branlante, et tout cela rendu en trompe-l’œil, avec une vérité saisissante.
»Rembrandt conserva cette toile toute sa vie, et j’ignore moi-même comment elle est venue au Pérou».
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L’école espagnole surtout est admirablement représentée dans la collection Zaballos, et peut-être serait-il nécessaire de venir l’étudier ici pour la bien connaître, car il y a des toiles, comme les _Bohémiens_ de Zurbaran et la _Naissance du Christ_ de Cano, dont les équivalents ne se retrouvent, je crois, nulle part.
Avant de quitter cette maison, dont nous sortions émerveillés, don Manuel Zaballos nous réservait une dernière surprise. Prenant sur un vieux bureau Louis XIII une feuille de papier jauni: «Messieurs, nous dit-il, je remercie les étrangers qui veulent bien venir voir mes tableaux, mais je ne conserve que les noms de mes compatriotes. Voici une liste qui est commencée depuis six ans; voyez, il n’y en a pas cinquante!»
C’est peu flatteur, pensai-je, pour les Péruviens. Mais ne nous hâtons pas d’être sévère. Si quelque jour on s’avisait de fermer brusquement les portes des galeries du Louvre et de compter combien on aurait ainsi enfermé de bourgeois de Paris, y en aurait-il beaucoup?
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J’ai eu l’occasion de dire que, partout où la _Junon_ avait passé, l’expédition avait trouvé un accueil fort aimable, mais, nulle part plus qu’au Pérou, nous n’avions trouvé autant de bonne grâce et de prévenances. Notre ministre plénipotentiaire, M. de Vorges, nous avait reçu plusieurs fois; il s’était, dès notre arrivée, occupé de faire organiser l’excursion du chemin de fer de l’Oroya, et nous avait donné la clef de sa loge au théâtre, où, par parenthèse, jouait une excellente troupe française de vaudeville et d’opérette; les attachés de la légation s’étaient constitués nos pilotes, et, grâce à eux, nous eûmes bientôt notre couvert mis en plusieurs endroits. Nos noms figuraient comme membres honoraires du Cercle français, fort bien installé au centre de Lima, car la colonie française est ici très importante; nous ne pouvions y paraître sans recevoir quelque invitation. Au Callao, les hospitalières maisons de notre vice-consul et du commandant de Champeaux, directeur du port, nous étaient ouvertes.
Comment reconnaître tant de bons procédés? Le commandant proposa d’organiser, pour la veille du départ, une réception à bord, et ce fut en un instant chose résolue.
L’installation du bateau pour cela n’était pas facile, car l’honorable ingénieur qui, il y a quelque quinze ans, construisit la _Junon_, n’avait certes pas prévu qu’on dût jamais y donner une fête. Heureusement, les marins sont adroits et inventifs; ils se mettent de tout cœur à un travail de ce genre et aiment assez à avoir «du beau monde» à bord, sachant bien que, de manière ou d’autre, il leur en reviendra quelque aubaine.
Le 6 novembre, au coup de midi, c’est-à-dire vingt-quatre heures après les premiers ordres donnés, la _Junon_, pimpante, brillante, méconnaissable, transformée en un nid de fleurs et de feuillages, était prête à recevoir ses amis. Le second capitaine, M. Mollat, M. de Saint-Clair, M. J. Blanc, officier de quart, et notre excellent consignataire, M. Cavalié, qui s’étaient partagé le soin des préparatifs, contemplaient avec satisfaction leur ouvrage. Plusieurs d’entre nous avaient contribué _propria manu_ à l’arrangement décoratif; mais ceux qui arrivèrent en toute hâte de leurs excursions dans les environs n’en pouvaient croire leurs yeux en franchissant la coupée.