À Angora auprès de Mustafa Kemal
Part 5
Au bout d'une heure de course nous arrivons à une ferme champêtre et gaie émergeant d'un bouquet de feuillage, le long d'une petite rivière aux eaux claires et très poissonneuses. Devant la ferme est un grand verger, puis une prairie ombragée où paissent tranquillement des vaches. Tout est calme et silencieux. C'est un lieu bien choisi pour servir de refuge à l'àme ténébreuse et mélancolique qui est venue s'y exiler... Tout à coup un galop pressé retentit. Nous voyons arriver de loin une femme montée sur un superbe pur sang. Le vent s'engouffre dans les plis de son «tcharchaf» noir. Elle est chaussée de bottes d'homme. Sa ceinture s'orne d'une cartouchière et d'un revolver à la «cow-boy». C'est Halidé Edib Hanoum.
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Quelques minutes plus tard, nous étions dans une petite pièce située au prcmier étage et transformée en salon. Quelques meubles purement turcs d'une simplicité rustique.
Dans un coin, luit dans la pénombre l'acier poli d'une dizaine de fusils, revolvers et poignards rangés avec précaution. Sur une petite table est un «samovar» russe et au milieu de la pièce un grand «mangal»[2] de cuivre.
[2] Réchaud à charbon turc.]
Nous nous asseyons sur des «minders»[3] à la turque adossés aux fenêtres donnant sur le balcon d'où la vue s'étend sur de riches plantations. Halidé Edib a pris place en face de nous. Elle a gardé son «tcharchaf», le voile relevé.
[3] Divan à la turque.]
Tandis qu'elle parle, je l'observe. Notre interlocutrice est une belle femme entre les deux âges, aux yeux noirs et au regard langoureux. Les péripéties de sa fuite en compagnie de son mari, le docteur Adnan bey, méritent d'être narrés.
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Déguisés en villageois et ayant chargé leurs effets sur un char à bœufs plein de paille, des «tcharik» aux pieds, un aiguillon en main, c'est en cet agreste équipage que Halidé Edib s'achemina sur la route menant de Scutari à Alemdagh.
Mari et femme errèrent ainsi quinze jours durant, le long de chemins isolés, logeant dans des hans affreux et peuplés de vermine... Ils ne furent reconnus qu'a leur arrivée à Ada-Bazar.
Halidé Edib nous retient à prendre le thé. Une petite paysanne nous sert sur un plateau du beurre frais provenant de la ferme et des confitures préparées par la fermière.
«Nous ne manquons de rien, me dit Halidé Edib Hanoum, la terre de nos aïeux, la belle et riche Anatolie, malgré toutes ses blessures béantes, est encore généreuse. L'Europe a beau ne rien envoyer, nous trouverons longtemps encore sur la terre de l'exil des tchariks pour nous chausser et des vêtements de bure...»
Puis, tandis que je la questionnais sur le mouvement national, l'éminente romancière et poète turque me répondit sans hésitation:
_«Vous nous voyez ici, nous avons tout laissé derrière nous, maisons, famille, notre Bosphore chéri aux-riantes rives... Nous avons abandonné tout cela pour prendre les armes et lutter à la défense de nos monts et de nos terres que l'on veut faire envahir par nos plus vils ennemis..._
_«Au commencement de la guerre générale qui a déchaîné le feu dans le monde entier, je me trouvais à Constantinople. Lu ruée germanique sur la Belgique, fut douloureusement ressentie par la plupart des Turcs, car la Turquie elle aussi sait jusqu'où va la violence de certaines nations européennes que l'ambition rend aveugles..._
_«Les vrais Turcs sentaient l'approche d'un malheur... ils savaient que l'Allemagne avait entre les mains les rênes de l'Empire, mais ils frémirent tous d'horreur à la destruction de Louvain, aux horreurs germaniques en Belgique. Il serait inutile de rappeler l'indignation que la violation de la Belgique par les armées du Kaiser, souleva dans le monde entier._
_«Pourtant, cinq années plus tard, une violation plus monstrueuse encore était accomplie envers la Turquie qui avait déposé les armes en se fiant à l'armistice de Moudros et au 12^e principe de Wilson qui lui donnait droit à la souveraineté turque sur les territoires turcs de l'Empire ottoman..._
_«On jeta sur un peuple désarmé, l'armée grecque qui occupa Smyrne, y commit des massacres sans précédent et mit à sac les plus belles provinces de l'Anatolie... Aujourd'hui, des villes d'Aïdine, de Ménémen, Nazeli, il ne reste qu'un amas de décombres..._
_«A toutes ces horreurs, personne n'eut de cris d'indignation, pas un sursaut de révolte ne se manifesta et pourtant ces villes, ces populations, ces contrées dévastées, mises à feu et à sang, font partie de l'humanité!_
_«Et l'on prétend que les nationalistes turcs sont dans leur tort I Mais quel peuple au monde n'en aurait pas fait autant sinon plus?_
_«Les misères et les horreurs sans précédent dont la population turque de Constantinople est victime depuis que les Anglais y sont les maîtres sont indescriptibles._
_«Les étrangers, parmi lesquels de rares officiers français restés à Stamboul, sont témoins des occupations à main armée des maisons turques qui ont plu à MM. les Officiers anglais._
_«A tout cela d'autres témoignages viennent s'ajouter: les coups de crosse et de cravache administrés par des soldats australiens, polynésiens--apôtres de la civilisation britannique--aux malheureux voyageurs qui sont obligés d'attendre dix jours sur pied pour obtenir un visa anglais au quai de Galata. Et les familles jetées sans raison dans la rue, et les harems violés, les arrestations brutales pour ceux qui sont connus être francophiles convaincus, et l'horrible censure interalliée, anglaise plutôt, qui étouffe la voix de la presse turque laissant les feuilles grecques et arméniennes déverser des articles mensongers et injurieux envers la Turquie, que de tracasseries, odieuses et pires!_
_«La Turquie n'est pas entrée de sa propre volonté dans la guerre générale; c'est elle, néanmoins, qui a été le plus injurieusement traitée, plus que l'Allemagne, plus que l'Autriche et même que la Bulgarie._
_«Un peuple qui a le moindre sentiment de patriotisme ne devait-il pas prendre les armes pour soutenir une lutte désespérée... et ne sait-on pas que les peuples exaspérés sont souvent redoutables?_
_«Mustapha Kémal, dans la lutte suprême qu'il a entreprise, a réveillé d'autres peuples? asiatiques opprimés._
_«Le bolchevisme se changera fatalement en Asie en un soulèvement général, car les droits de tout peuple de disposer de lui-même que Wilson a proclamés, ainsi que les idées des communistes envers les capitalistes ont réveillé l'Asie._
_«Nous sommes aujourd'hui liés étroitement aux Musulmans de la Chine et des Indes et nous savons exactement vers quel dénouement marchent les événements que quelques diplomates inconscients ont provoqués._
_«Le grand Congrès asiatique de Bakou est un pas en avant. La révolte des peuples opprimés de l'Asie est proche. Demain, lorsque toutes les colonies britanniques seront mises à feu, M. Lloyd Georges réfléchira sur la fatalité qui pèse sur des oppresseurs nourris d'ambitions...»_
Il me souvient d'avoir visité naguère, sur les rives du lac de Genève, à Coppet, le château où s'exila Mme de Staël. La ferme de Halidé Edib m'a rappelé involontairement ce pittoresque refuge de Mme de Staël. A l'instar de l'auteur de Corinne, l'exilée d'Angora entretient une active correspondance. Elle écrit environ trente lettres par jour à différents personnages en vue, d'Angleterre et d'Amérique. Elle compte publier, à ce qu'elle m'a affirmé, un recueil de «Lettres d'Anatolie», qui sera évidemment du plus vif intérêt.
Mais que dirait Pierre Loti de ces «Désenchantées» nouveau style!
Les voilà à l'œuvre et en plein dans la vie active...
XI
EN QUITTANT LA TERRE KÉMALISTE
Quelques jours après ce long et si curieux voyage, je m'embarquais de nouveau à Inéboli, sur un paquebot en partance pour Stamboul...
L'impression laissée par ce que j'ai vu en Anatolie, est de celles que de vains commentaires affaibliraient; elle est dans la simplicité et la véracité des faits de nature à jeter sur le kémalisme des lueurs nouvelles qui éclaireront, je l'espère, les esprits impartiaux. Quant aux autres...
Tandis que je prenais place dans un canot qui devait m'amener à bord, je répétai plusieurs fois à un compagnon de voyage qui devait repartir pour Angora: « Dites à Mustapha Kémal pacha, que le respect et l'admiration que j'ai pour lui, après que je l'ai vu à l'œuvre, sont si grands, que je l'appellerais partout avec fierté «l'Apôtre de la Résurrection turque!»
Tandis que le canot s'éloignait du rivage, je distinguais encore sur le quai, quelques soldats anatoliens, leurs cartouchières fièrement rangées sur leur poitrine, qui contemplaient l'horizon azuré de la Mer Noire avec de grands yeux illuminés.
Quelques heures après, notre bateau levait l'ancre. Sur la passerelle, je restais debout à regarder s'éloigner ces rives kémalistes, ces côtes de l'Anatolie indépendante, tout entière absorbée dans une lutte désespérée, mais si sublime, contre tant d'adversaires à la fois...
La nuit couvrait déjà la mer, lorsque là-bas, derrière nous, sur la ligne fuyante du large, je vis disparaître ce coin de terre natale, resté encore si fièrement turc en ce monde !...
{Illustration]
Imp. R. Dousinelle, 3-5-7, rue St-Pierre, St-Germain-en-Laye.