À Angora auprès de Mustafa Kemal
Part 4
«Or, une plaie affreuse ronge le pays, plus que cela n'a lieu n'importe où ailleurs, et paralyse toutes nos forces vives; c'est l'abus de l'alcool. Par contre, il ne faut pas oublier que les boissons spiritueuses rapportent au budget annuel de l'Etat la coquette somme d'environ un million et demi de livres turques. Beaucoup de nos paysans, à Aïdine, Smyrne et Magnésie en particulier, ne vivent que du produit de leurs vendanges. Il faut tenir compte dans nos décisions de tous ces éléments.
DJEVÀD BEY (Sivas).--Ces provinces ne sont plus entre nos mains. (_Bruits._)
MAZHAR BEY.--Oui, mais elles nous reviendront un jour «inchallah», de même que l'Alsace et la Lorraine sont revenues à la France. (_Applaudissements redoublés._)
«Donc, continue l'orateur, ces provinces ne vivent que des produits distillés du raisin et en premier lieu du «raki», Aujourd'hui, en interdisant l'alcool dans le pays, vous enlevez leur gagne-pain à des milliers de citoyens. Chers camarades, je vous préviens, statistique en main, que la loi proposée à la Chambre serait une folie.
«Nous devons maintenir l'alcool, car il s'agit d'un bénéfice net d'un million de livres par an, et qu'en agissant différemment nous fournirions aux paysans de Chio et de Mytilène, un moyen de s'enrichir à nos dépens.
CHUKKRY BEY (Trébizonde) le remplace.
«Je ne veux pas contredire mon prédécesseur, affirme le nouveau venu. Mais je tiens à vous exposer, Messieurs, les ravages que cause la boisson au sein de notre Patrie.
«Un mal interne ronge notre peuple. Aujourd'hui, notre paysan de Konia, après avoir vendu son beurre et ses œufs au marché, remporte dans son foyer des bidons de raki et s'enivre oubliant toutes les prescriptions de l'Islam!
VELHI BEY (Konia).--Pas à Konia seulement, c'est partout ainsi. (_Rires._)
ALI CHUKKRI BEY (Trébizonde).--Il y a de cela dix ans, à Trébizonde, les personnes abusant de l'alcool pouvaient se compter sur les doigts.
«A présent, hélas! les enfants de 7 à 8 ans pratiquent le culte de la «dive bouteille» comme père et mère. Les maladies augmentent avec ces abus, et la nation entière est exposée à un péril imminent; elle se trouve au bord de l'abîme.
«On ne veut pas faire perdre au budget un million de livres, mais on bride le pays. La Chambre assume une responsabilité écrasante. Tous les députés doivent être d'accord pour entreprendre la lutte en vue d'assainir la nation et d'élaborer cette loi...
FARIK BEY (Denizli)--... que le Gouvernement ne pourra à aucun prix appliquer intégralement. (_Bruits dans la salle._)
ALI CHUKKRI (Trébizonde), répliquant vivement.--Un gouvernement qui ne peut appliquer ses lois n'en est pas un...
(_Grand bruit, protestations; on empêche le député de continuer.--Le président rappelle à l'ordre._)
«Je ne veux pas qu'on prête à mes paroles un sens qu'elles n'ont pas et je me rétracte! (Le silence se fait.)
«Une loi supprimant l'alcool délivrerait l'Anatolie d'un mal affreux. Nous devons imiter l'Amérique et la Russie. En Russie, la loi contre l'alcool a été appliquée en recourant, le cas échéant, à la bastonnade! Il faudra que nous sachions en faire autant. Pour nous autres Turcs, il n'y a qu'un remède radical,la bastonnade! (_Bruits, protestations._)
MEHMED HODJA (Edremid). (_Il prend la parole à la tribune et d'une voix de stentor entonne une harangue en faveur de la loi._)
«La principale cause de nos malheurs est que, nous autres Turcs, nous n'observons plus les lois de l'Islam.
«Notre religion nous interdit l'alcool et nous nous permettons d'en abuser. Tous les peuples musulmans savent trop combien nous négligeons les lois divines. Il y a vingt ans, à Edremid, les Chrétiens n'avaient que vingt maisons tout au plus. L'alcool et le jeu ont ruiné les Turcs de l'endroit et aujourd'hui la moitié de la ville appartient aux étrangers!
«Tant que les Turcs ne prendront pas les mesures nécessaires contre l'ivresse et le jeu, ils seront foulés aux pieds de leurs plus vils ennemis.»
Cette fois les contradicteurs se sont tus. L'argument divin est sans réplique, dans la toujours religieuse Anatolie, et c'est au milieu d'un silence complet que Djelaleddinc Arif bey note le compte rendu officiel et lit le projet de loi suivant:
1º _L'importation de tous les spiritueux est strictement interdite sur toute l'étendue du territoire ottoman._
2º _Tout débit d'alcool sera fermé. Les scellés seront apposés par l'Etat sur tous les alambics, bidons et barils._
3º _L'alcool ne pourra se vendre dans le commerce que dénaturé et après un contrôle de l'Etat_.
Les contrevenants seront condamnés à une amende de 100 à 500 livres et à une peine corporelle variant entre 80 et 100 coups de bâton et à une réclusion de 2 à 6 mois de prison.
Et, sans plus ample discussion, la loi est approuvée. Il y a des pays, n'est-ce pas, où cela ne va pas si vite.
VIII
ISMAIL SABRY BEY.--À LA DÉFENSE NATIONALE.--L'OCCUPATION DE SMYRNE.--L'AGRESSION HELLÈNE CONTRE L'ANATOLIE.--LES CAUSES DU SOULÈVEMENT DE L'ASIE-MINEURE.--EN CILICIE.--DEUX MOTS DE FEVZI PACHA, MINISTRE DE LA GUERRE.--QUELQUES PROCLAMATIONS.
J'ai rencontré à Angora, dans l'entourage de Mustapha Kémal, un ancien ami: Ismail Sabry bey, ancien adjudant de la reine Marie de Roumanie.
Sabry bey est originaire de la Dobroudja et il était capitaine de cavalerie dans l'armée roumaine. Mais les déportations et massacres qu'eurent à subir les Musulmans de la Dobroudja le décidèrent à passer dans les rangs de l'armée turque.
C'est aujourd'hui un des membres les plus influents du soulèvement kémalisle. Comme récompense de ses précieux services et de son courage vis-à-vis de l'ennemi, Mustapha Kémal pacha le prît à ses côtés.
Sabry bey m'amène au Ministère de la Guerre.
Je suis introduit auprès du commandant Riza, de l'Etat-Major, qui nous reçoit fort aimablement.
A peine la conversation était-elle engagée et lui avais-je demandé comment prit naissance le mouvement national, il me tendit un dossier. Je l'ouvris et y trouvai tout d'abord quelques dépêches, qu'il me parait intéressant de transcrire ici:
TÉLÉGRAMME DU COMMANDANT D'AÏDINE
«Le 15 mai 1919.
«Notre correspondance avec Smyrne occupée par les Hellènes s'est trouvée interrompue. Détails parvenus ici annoncent massacres sur population musulmane commis par troupes grecques. Caractère occupation imprécis. Population extrêmement surexcitée.»
«Commandant de la 57^e Division,
«CHEFICK».
«Panderma, le 16-5-1919.
«Population Panderma extrêmement surexcitée suite occupation injustifiée Smyrne.»
«C. div. 14^e C. Armée,
«YUSSOUF IZZET».
«Aïdine (très urgent), le 16-5-1919.
«...Le 14-5-19, six transports hellènes, protégés par quelques torpilleurs, commencèrent à entrer dans le port de Smyrne. La population grecque s'assembla en masse sur le quai. Tout d'abord, une compagnie de 300 Efzones débarqua sur le quai, suivie par d'autres groupes. Les forces débarquées se divisèrent en deux colonnes, dont l'une prit la direction de la caserne et l'autre celle de Punta. La population indigène armée accompagnait ces troupes; aussitôt les quartiers grecs, sis aux environs du quai, bissèrent des drapeaux hellènes. Au moment où la première colonne fut près de la tour de la place de la caserne, un coup de feu éclata. Là-dessus un choc s'engagea entre nos soldats d'une part et les soldats hellènes et la population armée d'autre part. Des deux côtés aux prises sur les lieux, les pertes se montent à plus de 700. Le choc dura une heure. Une partie de nos officiers et soldats se trouvant dans la caserne, furent faits prisonniers. On les conduisit à bord du cuirasé Avcroff. D'autres soldats ottomans se sont retirés avec leurs armes hors de la ville. Les habitants grecs de Seydi-Keuy et des environs, accourus en armes durant le choc, se mirent à piller le local du Gouvernement, la caserne et les magasins appartenant aux Musulmans. Après l'occupation des établissements officiels et de ceux de la Sûreté publique, l'armée se joint aux bandes grecques pour commettre des atrocités tant dans la ville que dans les environs. La malheureuse population musulmane est assassinée et torturée. Guidés par des bandes grecques, les soldats hellènes se saisirent de quelques-uns de nos officiers et arrachèrent leurs uniformes à coups de crosse. La population musulmane se réunit dans le cimetière juif, dans l'intention de s'élever contre l'annexion et de sauvegarder ses droits. Elle ne voulut pas se disperser et passa la nuit du 15 au 16 dans le cimetière Israélite continuant ses manifestations nationales. Après minuit, des coups de fusils et de mitrailleuses se firent entendre aux environs de ce cimetière. Le feu continua dans ce quartier et dura environ quatre heures. La population musulmane, exposée à ce massacre, dût se disperser.
«Durant toute la nuit, on entendait partout dans la ville des coups de fusil et de bombes. Les dépôts d'armes et de munitions, ainsi que les caisses des établissements officiels furent entièrement pillés par la population locale grecque. L'agression se manifesta avec une fureur telle que les soldats hellènes en vinrent jusqu'à faire usage de leurs mitrailleuses.
«Les atrocités des Grecs furent portées au-delà des limites de la ville, des bandes grecques formées dans les villages se mirent à attaquer aussi les trains et les villages musulmans.
«Dans plusieurs villages, des bandes helléniques et grecques ont commis aussi de nombreuses agressions et leurs actes de violence se sont étendus jusqu'aux environs de Kouche-Ada et de Soke.
«Les violences ainsi commises par les Grecs indigènes, tant en groupes qu'individuellement, à l'encontre des lois de l'humanité, ont vivement indigné la population musulmane d'Aïdine et de ses dépendances. Tant que l'occupation de Smyrne par la Grèce durera et que les violences des bandes grecques continueront, l'énervement de la population musulmane doit fatalement croître et, par conséquent, il y aura lieu de s'attendre à des événements regrettables.
«Donc, au nom de l'humanité, il est d'une importance extrême de faire les démarches nécessaires auprès des représentants de l'Entente afin que, dans le cas où l'occupation de la ville serait nécessaire pour l'Entente, des contingents ententistes anglais, français et américains viennent seuls effectuer cette occupation.
«Le Commandant de la 57^e Division,
«CHEFICK».
Aïdine, 17 5-19.
(SUITE TÉLÉGRAMME N° 892)
«1º) Les membres de l'Etat-Major du corps d'armée et des divisions ont été arrêtés à Smyrne le jour de l'occupation.
«2º) Les massacres et les pillages commis à Smyrne contre la population musulmane et contre nos soldats n'ont nullement été provoqués par les nôtres, mais il existe, au contraire, des preuves indiquant qu'ils ont été commis avec préméditation par les Grecs indigènes et les soldats hellènes.
«CHEFICK.»
Le passage suivant, d'un autre rapport du général Nadir pacha, sur les horreurs de Smyrne, vaut aussi d'être cité:
«A ce moment furent commis des crimes et atrocités inimaginables, que réprouveraient les peuples même les moins civilisés.
«Des Grecs, armés de revolvers, tiraient continuellement sur le groupe des officiers turcs, traversant la rue au milieu de deux rangées de soldats hellènes d'occupation.
«La population grecque n'a rien épargné pour insulter, humilier, torturer et frapper les officiers.
«Tous ceux qui étaient à bord des bateaux grecs, le long des quais, ainsi que tous les soldats hellènes descendus dans la rue et la population grecque de la ville elle-même, ont participé par tous les moyens à cette scène tragique. Les officiers turcs, mains en l'air, furent contraints de crier «Zito» et un grand nombre d'officiers et de soldats furent impitoyablement massacrés ou blessés. Une pluie battante, mêlée de grêle qui commença à tomber peu après, contribua heureusement à détourner sensiblement ce déchaînement de barbarie.»
Si je devais transcrire, ici, la suite de dépêches annonçant la destruction d'Aïdine, de Ménémen, les massacres de Magnésie, etc., la série n'en finirait pas.
Aussi Riza bey me dit que si quelqu'un lui demandait pourquoi l'Anatolie est rebelle et s'est ainsi soulevée, il montrerait ce recueil qu'il gardait précieusement.
Nous causâmes ensuite de la Cilicie. Je remarquai avec plaisir qu'aucune rancune envers la France n'existait chez ces officiers. Seulement Riza bey me donna deux proclamations qui venaient d'être rédigées pour être jetées par avion sur les troupes françaises. Je les reproduis ici à titre documentaire et parce qu'ils font ressortir les vœux que formaient alors les nationalistes turcs sur la Cilicie.
«SOLDATS DE FRANCE!
«Combattants de la République et apôtres de la justice, demandez à vos chefs pourquoi vous versez encore votre sang pour la conquête inutile de la Cilicie turque qui ne vous est même pas cédée par le traité de Versailles?
«Poilus de France! Songez que votre patrie vient de gagner une belle victoire en vous rendant l'Alsace et la Lorraine, mais vous tacheriez l'œuvre de vos camarades morts au champ d'honneur, en voulant déchiqueter le peuple turc qui ne demande qu'à vivre libre et en bonne amitié avec vous.
«Soldats de France!
«Si vous poursuivez ces projets, les Turcs sont à la veille de s'allier aux rebelles arabes. Un exemple frappant est sous vos veux. En Mésopotamie, les Anglais ont une armée de 100.000 hommes, qui est harcelée de tous côtés. Leurs troupes ont leurs arrières coupés, sont attaquées chaque jour par les Turco-Arabes et périssent par milliers. En Cilicie, vous êtes en face d'un péril identique et imminent!
«Aujourd'hui, l'époque des conquêtes est passée!...
«Est-ce le moment pour la France républicaine de dévoiler son ambition, ou celui de se mettre au travail et de chercher ses vrais intérêts là où ils sont autrement que par la force?... Cela demandez le à vos chefs, et s'ils ne peuvent vous répondre, consultez votre conscience; elle vous refusera de déshonorer votre histoire en vous ruant sur un peuple qui ne demande qu'à vivre libre et tranquille!...»
«POILUS DE FRANCE!
«Vous avez laissé bien loin derrière vous vos villages, vos foyers chéris...
«La guerre est finie depuis longtemps, l'Alsace et la Lorraine sont redevenues françaises, mais vous, que cherchez-vous encore ici?
«Le moment est venu de prendre la truelle en main et de réparer les sanglantes blessures de la Patrie.
«Le moment est venu pour l'humanité entière de respirer, non de conquérir, de brûler encore et de verser inutilement du sang.
«Poilus de France égarés en Cilicie, qu'avez-vous à attaquer les Turcs qui ne demandent qu'à vivre tranquilles et amis de la France?
«N'oubliez pas vos traditions d honneur et de justice, ne perdez pas ainsi vos vrais intérêts en Orient!
«Vous combattez pour les beaux yeux de l'Angleterre, qui est pour nous tous l'ennemi commun.
«Poilu de France! Rentre chez toi, profite de la victoire et mets toi à l'œuvre avant les Allemands...
«Ne pense pas à vouloir le bien d'autrui!...
«Rentre dans ta douce France, laissons les armes pour reprendre la charrue et nous remettre enfin à travailler en paix!
«Chacun chez soi! Dieu avec tous!...»
Tandis que nous étions en train de lire ces proclamations, le général Fevzi pacha entra dans la pièce.
Il me dit quelques mots sur la Cilicie que je reproduis ici textuellement. Je n'ai pas eu la possibilité de m'entretenir longuement avec lui, car il dût me quitter précipitamment pour îles affaires urgentes.
Mais ces déclarations, si concises quelles soient, confirment les précédentes.
_Jusqu'à présent_, remarque Fevzi pacha, _nous avions négligé ce front, car nos principaux efforts tendaient à résister par tous les moyens à l'invasion hellène. Quelques milices de volontaires réussissent toutefois, non sans éclat, à rendre critique, à certains moments, la situation militaire française. Mais nous avons toujours voulu régler les affaires de Cilicie, sans effusion de sang avec la France, car elle a tout intérêt à le faire._
_L'esprit militaire l'a emporté et les Français n'ont pas hésité à armer des bandes arméniennes pour les lancer dans nos paisibles campagnes. Si les Français ne veulent pas conclure avec nous un accord qui leur serait favorable, la guerre de guérillas continuera de plus belle avec l'aide et l'appui que nous apporteront les rebelles arabes!_
IX
CE QUI SE PASSE EN MÉSOPOTAMIE.--LE GOUVERNEMENT NATIONALISTE ARABE DE KERBELLAH.--LES ALLIÉS DES KÉMALISTES.--L'ÉTENDARD DE LA RÉVOLTE EN PERSE ET EN ARABIE.--L'ÉMIR ALI.--L'ATTAQUE DES CONVOIS ANGLAIS DU TIGRE.--SUR LES RIVES DE L'EUPHRATE.--ARABES ET KÉMALISTES.--A LA FRONTIÈRE PERSANE.
J'ai pu voir ici un officier kémaliste blessé, de l'entourage immédiat de Nihad pacha, rentré dernièrement du front de Mésopotamie et qui m'a donné de précieuses informations sur ce qui se passe dans ces provinces éloignées de l'Asie.
En Mésopotamie, la paix est bien loin d'être rétablie et la situation ne s'est guère éclaircie non plus, comme on l'annonçait dernièrement en Angleterre.
Les Anglais, il est vrai, ont réussi à s'établir dans le delta et dans les provinces de Bassorah et de Kourna, où leurs troupes ont culbuté les rebelles arabes qui se sont retirés vers l'intérieur. Mais ceux-ci reviennent à l'attaque et à présent, en Mésopotamie, l'armée anglaise combat sur un front de plus de 600 kilomètres, c'est-à-dire de Bagdad à Bassorah. Elle est en outre attaquée de flanc par les révolutionnaires persans descendant de Kermanchah dans le Pouchti Kouh.
Un émir arabe, l'émir Ali, parent de l'émir Hussein, très influent en Mésopotamie, leva le premier l'étendard de la révolte, il y a un an de cela. Ce fut le début de la révolution arabe dans l'Irak contre l'Angleterre.
Ce chef rebelle entra à Kerbellah, d'où la petite garnison anglaise dût se retirer, et y installa un gouvernement provisoire à l'instar de Kémal pacha à Angora.
Quelque temps plus tard, tandis que les Arabes du Monentefîck et du Djebell se soulevaient, l'émir Ali envoya une délégation en Anatolie pour conclure une alliance avec les Kémalistes. Ceux-ci s'empressèrent d'accepter et envoyèrent une mission à Kerbellah, accompagnée d'officiers d'Etat-Major demandés par l'Emir. C'est ainsi qu'à la fin de l'été 1920, les Arabes, suffisamment organisés et très nombreux, entreprenaient la lutte depuis Bagdad jusqu'à la mer. D'autre part, le 13º corps d'armée kémaliste, sous les ordres du général Nihad pacha-alors à Diarbékir se mit à descendre le Tigre et il investissait Mossoul où la garnison anglaise, coupée de Bagdad, ne put résister.
Nihad pacha continua son avance et installa en octobre dernier son Quartier général à Mossoul, tandis que ses 2º et 5º divisions combattaient avec l'aide des Arabes à Samara.
Les Persans à leur tour, ayant proclamé un gouvernement nationaliste à Tabriz, s'allièrent aux Kémalistes et ne tardèrent pas à faire irruption en Mésopotamie. C'est ainsi que les troupes britanniques virent un troisième front surgir sur le champ de bataille.
Quoique très mal équipées et mal organisées, ces bandes persanes causent de grands dommages aux Anglais, car ils mènent sur la rive gauche du Tigre une guerre de guérillas qui retient de ce côté une quantité de troupes obligées de protéger les convois de ravitaillement remontant le Tigre vers Bagdad.
Ces convois sont souvent attaqués par des insurgés arabes qui, blottis par milliers dans les roseaux et les bambous des rives et des marécages, ne cessent de mitrailler tous les navires qui passent.
Ceux-ci sont naturellement tous armés et les Anglais ont organisé des escadrilles de moteurs blindés accompagnés d'hydro-avions qui parcourent sans cesse tout le cours du fleuve y faisant la police. Dans chaque village riverain sont installés des postes munis de fortes garnisons et entourés de fils de fer barbelés, ce qui n'empêche pas les Arabes de les attaquer sans trêve et tout le voyage des bateaux circulant de Bassorah à Bagdad s'effectue le plus souvent sous une pluie de balles.
A l'organisation impeccable des Anglais le long du Tigre, les Arabes répondent par le nombre de leurs combattants, qui pullulent et sont bien approvisionnés en armes et munitions.
L'émir Ali a réussi à se procurer quelques batteries de canons de campagne et de nombreuses mitrailleuses.
Les insurgés arabes en Mésopotamie emploient audacieusement une singulière tactique pour attaquer et détruire les convois fluviaux britanniques quoique ceux-ci soient armés.
De nuit, des centaines de soldats arabes se munissent de peaux de moutons qu'ils gonflent en guise de bouée et ils entrent sous cet accoutrement dans le fleuve se laissant ainsi entraîner par le courant en masses compactes pour se cramponner à l'étrave des bateaux et se hisser sur le pont à l'aide de bambous recourbés. Ils font alors irruption de tous les côtés à la fois et attaquent au poignard les passagers et les équipages; ceux-ci ne pouvant plus se défendre avec leurs armes sont massacrés de la sorte.
Le bateau, après qu'ils l'ont échoué, est dévalisé par les insurgés.
L'émir Ali a installé son gouvernement à Kerbellah où sont concentrés les principaux ministères. Percevant les impôts sur toute la population de l'Euphrate, ce gouvernement, dont l'existence est inconnue peut-être en Europe, à son budget et fonctionne presque normalement. L'émir lutte pour l'indépendance de la Mésopotamie et l'on m'assure qu'il a plusieurs fois déclaré son attachement à la France et aux Turcs. C'est un homme âgé d'une quarantaine d'années, très énergique et très aimé de tous les Arabes de l'Irak.
L'Angleterre se heurte avec lui à un ennemi puissant, respecté et en parfaite solidarité avec les kémalistes turcs qui luttent à ses côtés.
X
L'EXILÉE D'ANGORA.--HALIDÉ EDIB HANUUM.--UNE VISITE À SA FERME.--LA ROMANCIÈRE KÉMALISTE.--L'AMAZON D'ANATOLIE.-- LES FUSILS DANS LA PÉNOMBRE.--DÉSENCHANTÉE 1920.--LA FUITE D'HALIDE DE CONSTANTINOPLE.--CE QU'ELLE DIT DU MOUVEMENT NATIONAL.
A la direction générale de la presse kémaliste, un ami m'avait proposé d'aller voir, avant de quitter Angora, Halidé Edib Hanoum, fougueuse propagandiste de la cause nationaliste et écrivain d'une indéniable valeur. Le soir même une voiture nous menait avec force cahots, à travers les rues mal pavées de l'antique Ancyre. Nous avancions sur une route poudreuse menant à la ferme modèle, dépendance de l'Ecole d'agriculture d'Angora sise à environ une heure de la ville.
De temps en temps, nous croisions sur notre chemin quelques «tchétés» kémalistes armés et montés sur de beaux chevaux. Ils font partie de ces bandes, de formation nouvelle, qui s'exercent à la petite guerre en attendant d'être dirigées vers le front.
Chacune des bandes de «tchétés» est munie d'une mitrailleuse et comprend 50 cavaliers armés jusqu'aux dents. Les grenades à main qu'ils suspendent à leur ceinture et que ces cavaliers trimballent avec eux, sont la terreur constante des habitants d'Angora.
Au café où ils s'attablent, ils conservent toujours ces dangereux joujoux auprès d'eux, parfois ils s'amusent à les démonter et les explosions par accident ne sont pas rares, qui font voler en éclats tout le café, tables chaises et clients!
Aussi le gouvernement a-t-il pris la décision d'interdire le port de ces bombes à l'intérieur de la ville.
Tandis que notre voiture passe, je les vois esquisser une merveilleuse «fantasia» sur leurs fringants chevaux qu'ils montent admirablement bien.