À Angora auprès de Mustafa Kemal
Part 3
COMMENT MUSTAPHA KÉMAL ORGANISE DES GROUPES DE FRANCS-TIREURS CONTRE L'ARMÉE GRECQUE.--LES "TCHÉTÉS" VOLONTAIRES.-- ORGANISATIONS SECRÈTES DE L'ARRIÈRE-FRONT.--LES GUÉRILLAS EN ANATOLIE.--FORMATION DES CORPS D'ARMÉE A L'INTÉRIEUR.--AU CONSEIL ASIATIQUE DE BAKOU.
Angora... octobre.
Après la dernière offensive grecque, les Kémalistes se sont mis à organiser de nouveaux corps d'armée. Un autre front de résistance a été établi et des groupe de francs-tireurs ont été constitués pour mener à bonne fin une guerre de surprise.
Tout l'arrière des lignes helléniques, y compris tous les territoires occupés avant l'offensive grecque, est divisé en districts par l'Etat-Major d'Angora, districts dont les limites sont tenues secrètes et qui sont numérotés sur des cartes spéciales que l'on donne aux chefs de bandes.
Les bandes kémalistes ou «tchétés» sont presque toujours montées et comprennent cinquante cavaliers et une mitrailleuse. Les hommes sont armés de toutes pièces et munis de grenades à main; ils connaissent admirablement le pays où ils opèrent.
Les bandes sont formées à Kutahia, Biledjik, Eski-Chéir, Afioun-Kara-Hissar et Denizli. Leurs provisions faites, elles quittent de nuit leurs bases et traversent sans être découvertes, le front grec. Les «tchétés» passent par des voies inaccessibles aux troupes d'occupation. Leur équipement et leur coiffure étant de couleur sombre, les Kémalistes se dissimulent facilement. Arrivés dans les districts désignés, les «tchétés» se divisent souvent en deux ou trois escouades et ils communiquent entre eux par des signaux nocturnes. Ils logent le plus souvent, sans que l'armée grecque le sache, dans des villages turcs éloignés, où ils arrivent à l'aube pour n'en sortir que la nuit.
L'obscurité venue, ces «tchétés» effectuent des incursions soudaines dans des camps isolés, postes hellènes parsemés dans le pays. Ce sont surtout les convois et les ponts qui sont visés. Toute attaque ne dure que quelques instants, à peine le temps de semer le désarroi chez l'adversaire surpris, ce qui abaisse le moral des troupes d'occupation.
Lorsque les «tchétés» sont à bout de ressources et rencontrent des difficultés pour se ravitailler, ils se réunissent pour repasser le front et s'approvisionner dans les lignes turques.
Après la dernière offensive hellénique, le front, ayant triplé de longueur, est plus faible et ne forme plus une ligne continue de tranchées. Aussi le va et vient à travers les lignes grecques est-il devenu relativement aisé.
Actuellement 350 «tchétés» opèrent continuellement entre le front et Smyrne.
Les nationalistes turcs travaillent à gagner du temps en menant une guerre de guérillas, afin de pouvoir organiser des corps d'armée réguliers pour une résistance plus énergique.
Le premier Congrès asiatique de Bakou a été un succès pour Mustapha Kémal, qui a insisté auprès des délégués russes sur la nécessité de créer des mouvements nationalistes en Asie avec l'aide des Soviets. La distribution des armes et des munitions la centralisation du commandement et le siège permanent d'un Conseil asiatique ont été, en outre, décidés à ce Congrès.
En un mot, l'œuvre de Mustapha Kémal se résume en ceci: organiser en Anatolie une guerre de francs-tireurs tout en constituant des forces régulières; gagner du temps et faire cause commune avec tous les Arabes et les peuples de l'Asie.
V
A LA SUBLIME-PORTE D'ANGORA.--LES MINISTÈRES.--AUX AFFAIRES ÉTRANGÈRES.--UNE ENTREVUE AVEC MOUHKTAR BEY, VÉKIL DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.--LE 12^e POINT DE WILSON.--L'OFFENSIVE DES HELLÈNES.--EN CILICIE.--LES SERVITUDES ÉTRANGÈRES.--LE BUT DES NATIONALISTES TURCS.
Le lendemain de mon arrivée dans l'antique Aneyre, je me rendis dans la matinée au gouvernaurat où siège la Sublime Porte anatolienne.
Après avoir franchi la porte d'entrée gardée par deux sentinelles harnachées de cartouchières, on gravit les marches branlantes d'un grand escalier de bois qui aboutit au premier étage. Là, un immense corridor où l'on coudoie tous les divers «types» ethniques rencontrés dans les rues d'Angora, qui s'y donnent rendez-vous. Au-dessus des grandes portes sont placés des écriteaux voyants: «Cheik-ul-Islamat» ou plutôt «Cheik-ul-Islam» par intérim (cheik vekaleti). A travers l'entrebâillement de la porte entr'ouverte je distingue, assis à son bureau, un uléma au large turban, à barbe imposante. C'est l'ex-mufti de Brousse Djemil Mollah. Puis viennent les autres ministères: Agriculture, Affaires étrangères, Travaux publics, Intérieur, Finances, Hygiène publique, etc.
Quant au Ministère de la Guerre, il n'est pas installé à la Sublime-Porte et il est dénommé «Défense nationale»; son siège est à l'école Sultanié. C'est évidemment le plus important et le plus cossu.
Revenons à notre visite à la Sublime-Porte. Le Ministère des Affaires étrangères compte tout juste deux pièces, comme d'ailleurs tous les ministères. D'abord, c'est le cabinet du ministre qui siège avec son sous-secrétaire d'Etat et son chef de bureau particulier dans une seule pièce. Puis c'est le bureau du ministère avec toutes ses sections empilées dans la seconde. Je demandai audience à S. E. Mouhktar bey, ministre par intérim des Affaires étrangères et je fus introduit aussitôt auprès de lui. Il vint à moi, me tendant la main tout souriant. Ex-ministre à Athènes et fin diplomate, Mouhktar bey est un travailleur assidu; il est à son bureau depuis l'aube jusqu'au crépuscule et ne peut se rendre à la Chambre malgré sa charge de député de Constantinople.
Je reproduis ici ses déclarations:
_D'abord et avant tout, nous réclamons le droit accordé à chaque peuple: celui de vivre. Nous avons signé, en octobre 1918, un armistice et déposé les armes en nous basant sur la justice dont l'Entente était alors l'apôtre et sur le 12^e principe de Wilson qui donnait droit à une souveraineté turque aux parties ottomanes de l'Empire ottoman. Or, aucun de ces engagements ne furent tenus, on nous a honteusement trompés et alors que la Turquie, était désarmée on lança sur elle les armées grecques qui occupèrent Smyrne et y déchaînèrent des horreurs sans précédents. C'est l'indignation et l'exaspération d'un peuple qui a été le premier facteur du soulèvement national vers la résistance à outrance._
_Aujourd'hui les forces nationalistes acquièrent de jour en jour de plus grands moyens d'action._
--_Et la dernière, avance hellénique vous a-t-elle dérouté?_
--_Elle a redoublé la résolution de la population de tenir jusqu'au bout et notre armée a doublé ses effectifs. Le nombre de volontaires augmente de jour en jour._
--_Excellence, et en Cilicie, quelle est la situation?_
--_A vrai dire, nous ne savons pas ce que les Français sont venus y chercher. Depuis des mois, ils versent leur sang pour la conquête de territoires purement turcs et qui ne leur sont même pas cédés par le Traité de Versailles. Pour ce qu'ils ont entrepris en Syrie, je ne saurai que dire, mais pour la Cilicie, là, nous sommes chez nous._
_Je comprends parfaitement que l'opinion publique en France soit contre l'entreprise de Cilicie, car, en voulant conquérir par le sabre quelques parcelles de terre à Adana, le fougueux esprit militaire ne songe pas que la France perd ses sympathies séculaires en Orient._
_Les Italiens n'ont pas commis au moins la faute de faire couler le sang de leurs soldats pour effectuer des conquêtes qu'ils ne pourraient garder à aucun prix, le réveil de la conscience turque étant trop puissant pour laisser là-dessus aucun espoir à n'importe quelle puissance impérialiste._
_En Cilicie, comme ailleurs, notre dernier mot est le suivant: la fixation des frontières est avant tout une question ethnique, et en second lieu, une question de débouché sur la mer. Elle ne doit, dans aucun cas, revêtir la forme d'un arrangement entre les convoitises des capitalistes d'Occident ou d'une récompense pour les services que peuvent rendre aux grandes Puissances les petits Etats comme la Grèce._
_C'est à ce titre que nous revendiquons et continuerons à revendiquer jusqu'au triomphe de la justice, nos droits imprescriptibles sur la Thrace, sur Smyrne et Adana. La preuve que les Turcs sont en très grande majorité en Thrace et à Smyrne réside dans le fait que nos ennemis n'ont pas osé ordonner un plébiscite dans la première de ces provinces et à Smyrne la consultation populaire ne doit avoir lieu que dans cinq ans, période jugée suffisante pour l'extermination de la population turque de l'endroit._
_La population de Cilicie, laissée à la merci des bandes arméniennes, s'est soulevée et poursuit vaillamment la lutte pour sa libération._
_Le même mouvement se dessine dans les provinces occupées par les Grecs et soumises par eux à une extermination systématique, afin d'y détruire l'élément musulman. Sous peu les Grecs se trouveront dans la même situation que les Anglais en Mésopotamie et les Français en Cilicie, coupés de leurs lignes de retraite et harcelés partout et à tout instant jusqu'à ce qu'ils soient complètement repoussés à la mer._
_D'ailleurs, à notre époque, où tous les peuples de l'Occident ont secoué le joug, il est tout naturel que ce soit le tour des peuples orientaux d'être libérés des servitudes étrangères._
_Cette libération est inévitable. Tous les efforts contraires n'aboutiront qu'à faire couler plus de sang sans influencer en rien le résultat final._
VI
EN TÊTE À TÊTE AVEC MUSTAPHA KÉMAL.--LA MAISON DU CHEF DE GARE.--CE QUE DIT LE CHEF DES NATIONALISTES TURCS.--L'OFFENSIVE EN ARMÉNIE.--LE TRAITÉ DE SÈVRES ET LES HELLÈNES EN ASIE-MINEURE.
Redjeb bey, un des aides de camp du pacha que je rencontrai dans les couloirs de la Chambre, m'annonça que son chef m'invitait à dîner à sa villa. Je m'y rendis.
Mustapha Kémal habile, comme je l'ai déjà dit, une petite maison destinée autrefois au chef de gare, aux abords de la station.
De grands arbres l'entourent et on y pénètre par un coquet jardin aux allées soigneusement ratissées.
Un escalier mène les visiteurs au premier étage, toutes les marches sont recouvertes de de toile cirée et partout règne une propreté d'autant plus appréciable que partout ailleurs, à Angora, les maisons sont envahies de poussières.
Nous entrons dans une salle à manger très simplement meublée où le couvert était déjà mis. A côté, un petit salon, aux meubles recouverts d'étoffe rouge foncé et un minuscule cabinet de travail.
Dans le cadre de la porte apparaît un homme de haute taille, à la moustache blonde: c'est Mustapha Kémal. Il est en civil, décoiffé, et fume nerveusement une cigarette.
Sur un signe de lui, j'entre dans son bureau, où se trouvait déjà le capitaine Hayati bey, chef de son cabinet particulier. Celui-ci est coiffé d'un grand kalpack noir.
Sur le bureau de travail du pacha, je vois une pile de télégrammes chiffrés et de journaux.
Nous passons presque aussitôt à la salle à manger, car le dîner vient d'être servi. A table, se trouvent quatre aides de camp, les généraux Ismail Fazil et Mouheddine pacha.
Mustapha Kémal aime de préférence la cuisine européenne. Les mets à l'huile, lourds et indigestes, qui composent le fond de la cuisine orientale, sont exclus de sa table.
Le pacha déclare que la cuisine turque l'empêche de travailler; il est de fait qu'il fournit beaucoup de besogne. Il ne quitte pas son bureau avant deux heures du matin. Parfois même il y reste toute la nuit, la tête baissée sur une masse de papiers, d'ordres, de dépêches et de caries d'état-major. Il dort très peu, ce qui l'a fatigué et fait maigrir à l'excès.
Après dîner, nous passons au salon pour fumer, et, assis en face de lui, je me mets en devoir de l'interviewer. Tout en causant, je ne puis m'empêcher d'admirer le regard pénétrant de Mustapha Kémal. On peut dire qu'il fascine et je comprends comment sa popularité est attribuable à la puissance de ses yeux et de sa parole. Le pacha parle couramment le français.
_Lorsqu'en 1914,_ déclara Kémal Pacha, _l'Allemagne a violé le traité garantissant l'intégrité de la Belgique, l'Angleterre prît solennellement les armes pour défendre son honneur national outragé. Le Monde entier frémit d'indignation à la violation de la Belgique par le Kaiser. Juste cinq ans plus tard, la signature, au bas des clauses de l'armistice de Moudros, de l'amiral Galthrope, représentant de la Grande-Bretagne, était honteusement violée par l'attaque soudaine, à main armée, d'une nation sans défense._
_L'armée hellène débarquait sans raison d Smyrne, y commettait des massacres et causait le soulèvement de toute l'Anatolie._
_L'Angleterre, si fière de la sauvegarde de son honneur en Belgique, a taché son histoire en Orient par une politique impérialiste pleine, d'ambition et fatale pour son avenir colonial._
--_Croyez-vous à votre réussite finale, Excellence?_
--_Sans doute. Lorsqu'il y a près de 75 ans, quelques centaines de comitadjis serbes gagnèrent les montagnes et luttèrent contre des armées turques entières envoyées pour la répression des rebelles, ces armées ne purent en venir à bout, car les Serbes luttaient pour leur indépendance. La Bulgarie fit de même, la Grèce aussi._
_Aujourd'hui le tour est venu pour les Turcs de gagner leurs montagnes natales, de prendre le fusil en main pour la lutte de guérillas et mener à bonne fin une guerre de francs-tireurs. Plus cette situation se prolonge, plus nous en profitons. Chaque jour est un pas en avant pour nous et vers le dénouement fatal pour les oppresseurs. D'un côté, nous sommes appuyés par la Russie des soviets et de l'autre par l'Asie entière qui suit avec intérêt notre lutte suprême pour nous imiter dans un avenir prochain._
_Est-ce que l'armée hellène supportera toutes ces campagnes! Le soldat grec a laissé derrière lui son foyer, son commerce et ne pense qu'à sauver sa peau pour pouvoir travailler et nourrir sa famille. Tandis que tous les volontaires turcs viennent d'avoir leurs villages détruits par l'envahisseur et qu'ayant perdu leurs foyers, ils s'engagent, pour les recouvrer, dans une lutte vie ou à mort._
_D'un côté une armée qui veut conquérir, de l'autre un peuple entier qui défend son foyer natal... Qui des deux remportera?_
_Aujourd'hui, à l'arrière du front grec, nos bandes pullulent et le soldat hellène reçoit souvent des balles de face et de dos._
_Et voici l'hiver... encore un allié pour nous qui approche..._
--_Que pensez-vous, Excellence, de l'offensive et de la dernière avance des Hellènes?_
_--Toute l'offensive et l'avance des Hellènes étaient prévues par moi. Cette avance a affaibli son front qui a triplé sa largeur. Une preuve éclatante en a été la bataille de Dêmirdji qui, si nous avions eu un peu plus de cavalerie et de troupes de réserve, aurait été un véritable désastre pour eux. Mais j'ai voulu faire un essai de rupture, avec des forces beaucoup moins nombreuses que ne l'ont dit les communiqués hellènes, qui a réussi du reste, et fut pour le général Paraskevopoulos un revers cuisant. Demain, si Venizelos, obéissant à un ordre de son dictateur Lloyd Georges, veut sacrifier une armée de 500.000 hommes comme il l'a prétendu, il réussira peut-être d occuper difficilement Angora et même Konia. En nous retirant à Sivas, noire guerre de francs-tireurs redoublera et notre armée pourra plus facilement percer leur front qui dépasserait dans ce cas mille kilomètres._
_M. Venizelos est entré en Anatolie dans un bourbier et l'armée grecque finira par être obligée de quitter-après y avoir enterré des milliers de cadavres-ce pays qui ne lui appartient pas._
--_La presse, ennemie vous accuse, Excellence, d'agir contre l'intérêt du Sultan?_
--_Mes soldats et un peuple entier qui lutte contre renvahisseur meurent pour défendre la terre sacrée léguée par nos anciens khalifes... _ _J'ai une confiance aveugle en la réussite finale de ma sainte cause, car elle représente la justice même que l'on veut étouffer par l'ambition.»_
Complétant ces déclarations, Mustapha Kémal ajouta au sujet de l'offensive kémaliste à peine déclanchée, que cette offensive n'était qu'à sa première phase.
_«Cela mettra fin, ajouta-t-il, aux agressions des bandes arméniennes en territoire turc, cherchant à semer des désordres à l'intérieur._
_«J'ai confiance dans le plein succès de cette offensive qui nous ouvrira une communication plus directe avec les Soviets et l'Asie entière._
_«L'Arménie constituera aussi demain un gage précieux en nos mains et ce seront les délégués arméniens eux-mêmes qui finiront par intervenir auprès de la Société des Nations pour la révision des clauses du Traité de Sèvres qui ont arraché injustement la ville de Smyrne à notre chère Anatolie.»_
VII
A LA CHAMBRE D'ANGORA.--DÉCLARATIONS D'ISMAIL FAZIL PACHA.--COMMENT LE MOUVEMENT NATIONAL A PRIS NAISSANCE.-- SON HISTORIQUE.--STAMBOUL ET ANGORA.--LES DÉBATS AU PARLEMENT.--UNE DISCUSSION INTÉRESSANTE.--LA LOI SUPPRIMANT L'ALCOOL.--LES RAVAGES DES BOISSONS EN ANATOLIE.--L'ARGUMENT RELIGIEUX.--LA LOI EST APPROUVÉE.
On m'avait fortement conseillé d'aller suivre les débats de la Chambre kémaliste ou Assemblée nationale (Megliss-i-Milli) qui devait voter ce jour-là une loi contre l'usage des boissons spiritueuses en Anatolie. Le Parlement siège, comme je l'ai dit plus haut, dans une jolie bâtisse de construction récente. Dans ses couloirs je rencontrai Ismail Fazil pacha, Mouheddine pacha et Hamdoullah Soubhy bey, tous coiffés du kalpak de rigueur. Ayant presqu'une demi-heure jusqu'à l'ouverture des débats, nous échangeâmes quelques mots.
Je questionnai Ismail Fazil pacha sur le soulèvement de l'Anatolie et nous nous retirâmes dans la salle de lecture.
Ismail Fazil est le père du général Ali Fuad, commandant le corps d'armée sur le front de Smyrne. C'est un homme frisant--on peut le dire--les 65 ans, car il est d'une constitution, sans jeu de mots, et d'une santé parfaite.
Il détient au sein du cabinet kémaliste le portefeuille des Travaux publics.
Voici le résumé de ses déclarations:
_«Lorsque les Grecs débarquèrent à Smyrne. Mustapha Kémal pacha se trouvait à Erzeroum comme Inspecteur général de l'armée. A cette nouvelle, il vit que la Turquie désarmée allait être dépecée par ses petits voisins et il décida de tenir à Erzeroum même un Congrès appelé à délibérer sur la situation et sur ce qu'il y avait à faire. Tous les commandants de l'armée de l'Ouest ainsi que les valis et religieux de toutes ces provinces y furent convoqués. _ _«C'est à ce Congrès que furent envoyés des délégués des provinces de l'Ouest qui demandèrent tous la résistance, non contre l'Entente, mais contre les petits Etats comme la Grèce et l'Arménie qui ne rêvaient qu'à anéantir la Turquie et à placer le Conseil suprême devant le fait accompli. Smyrne fut d'ailleurs un exemple frappant de cette prévision._
_«C'est ce Congrès d'Erzeroum qui fut le noyau de la défense nationale à outrance. Mustapha Kémal reçut l'approbation générale et un vote de confiance à l'unanimité et c'est lui qui prit l'initiative de la tâche. Sivas déclara adhérer aussitôt au mouvement d'Erzeroum, puis Trébizonde, Van, Diarbekir, Samsoun, etc., etc..._
_«Entre temps, du côté de Smyrne, les horreurs des Grecs à peine débarqués et les massacres de. Musulmans d'Aïdine et Ménémen avaient soulevé toute une masse de paysans qui avaient pris les armes pour lutter désespérément contre l'envahisseur. Ceux-ci se groupèrent peu à peu et leurs effectifs augmentèrent de jour en jour, opposant sans répit la résistance aux Hellènes. _ _«Au bout de deux mois et grâce aux milliers d'officiers arrivés de Constantinople, un noyau d'armée se formait dans l'Anatolie de l'Est._
_«C'est à ce moment que je quittai Constantinople, appelé à Sivas où se trouvait mon fils, le général Ali Fuad. Un deuxième Congrès, où était représenté déjà la moitié de l'Empire, tint séance à Sivas, composé d'environ soixante membres influents que chacune des provinces y représentait._
_«Le mouvement nationaliste prit son élan à Sivas et continua à se propager vers Smyrne._
_«A ce moment, le vali d'Angora, Mouheddine pacha, très anglophile et sous l'influence directe du général Scotland, commandant à Eski-Chèir, travaillait à gagner en faveur des Anglais les derviches de. Tchoroum, très influents dans l'Anatolie._
_«Des missionnaires y furent envoyés mais leurs tentatives échouèrent._
_«La population prit soudain les armes et se dirigea, avec le commandant du corps d'armée Ali Fuad, sur Angora pour mettre fin à ces intrigues. Le général Scotland lui envoya alors un message lui disant que s'il osait attaquer avec ses troupes rebelles les soldats de S. M. Britannique, il en répondrait devant le Conseil suprême._
_«Ali Fuad répondit qu'il n'était plus général, mais citoyen et que ce n'étaient pas des troupes qui barraient la route mais une population venant de prendre les armes pour lui demander ce qu'il cherchait dans le pays d'un autre._
_«Là-dessus, pour éviter une effusion de sang, Angora fut évacuée, Mouheddine pacha s'enfuit à Constantinople et un gouvernement nationaliste fut installé._
_«D'autre part, Koniah et toutes les autres provinces ainsi que les volontaires combattant sur le front de Smyrne, adhérèrent au mouvement nationaliste. Entre temps, Damad Ferid à Constantinople interceptait toutes les communications de Mustapha Kémal avec le Souverain._
_«C'est la-dessus que le Congrès de Sivas envoya une sommation à la Sublime-Porte d'avoir la communication directe avec le Sultan dans le délai d'une demi-heure._
_«Tout le Congrès et Mustapha Kémal attendirent exactement une demi-heure devant l'appareil télégraphique qui ne répondait pas. Ce délai passé, toutes les communications furent interrompues._
_«A l'occupation de Constantinople (16 mars 1920), après sommation et pour éviter une inutile effusion de sang, le général Scotland évacua Eski-Chéir._
_«A présent toute l'Anatolie lutte pour sa libération des servitudes étrangères, nous sommes tous confiants dans le succès de notre lutte car nous ne sommes pas seuls. Trois formidables alliés nous tendent la main: le Bolchevisme. l'Asie et l'Islam..._
_«J'espère et crois aussi que. l'Angleterre jusqu'à présent l'alliée de l'Islam et qui a failli à sa ligne de conduite traditionnelle, reviendra à elle afin de gagner les Turcs qui luttent pour leur indépendance, plutôt que de compter sur un ramassis de petits Etats qui ont tourné en sa faveur dès que la victoire a fait pencher la balance de ce côté, rêvant ainsi d'avoir leur part au butin gagné par le sang des autres.»_
On vint nous prévenir que la Chambre était réunie. A 2 h. 1/2 les 95 députés kémalistes prenaient place autour de l'hémicycle où trônait tout en haut le vice-président de la Chambre, le grand Tchélébi. A ses côtés je remarquai la volumineuse personnalité de Djelaleddine Arif bey, ex-bâtonnier du barreau ottoman et second vice-président. Dans la salle, on percevait un sourd bourdonnement de voix. Tout à coup, la cloche du président retentit et le silence s'établit. J'ai pris note sténographiquement d'une partie des débats les plus intéressants.
MAZHAR BEY (Aïdine).--Vous savez, chers camarades, que notre budget-d'après l'exposé que nous retraçait l'autre jour le ministre des finances, Ferid bey--est on ne peut plus satisfaisant. Néanmoins, l'Etat doit s'imposer des sacrifices énormes pour faire face à nos préparatifs militaires et solder nos achats en matériel de guerre. Il en résulte un déficit inévitable de plusieurs millions de livres, et la Chambre est chargée de le couvrir.