À Angora auprès de Mustafa Kemal

Part 2

Chapter 23,763 wordsPublic domain

Après de longs marchandages, nous avons fixé un prix raisonnable pour une voiture, qui m'amènera jusqu'à Angora. Le cocher, un certain Ahmed Agha, qui vient d'arriver de cette ville après huit jours de voyage, m'affirme que les routes sont plus sûres que jamais et qu'en Anatolie, depuis l'armistice, on a oublié les brigands des temps de guerre qui infestaient tous les chemins.

Nous partons à l'aube. Après m'être confortablement étendu dans ces bonnes voitures anatoliennes qui sont identiques à un lit roulant et bien couvert, nous commençons à gravir les montagnes. La route est sinueuse et traverse des sites enchanteurs, où l'on ne voit que de hautes montagnes couvertes de forêts, au pied desquelles des villages rustiques se groupent dans les vallées, et au loin, le bleu azuré de la mer qui, peu à peu, s'estompe et disparaît. Après six heures de montée, une petite halte dans un han au bord de la route où nous déjeunons sur le pouce et repartons aussitôt.

Plus nous avançons, plus le paysage devient pittoresque.

Jamais, à Constantinople, je ne m'étais douté que l'Anatolie cachait de si beaux sites égalant en magnificence ceux du Tyrol ou de la Suisse.

Maintenant ce ne sont que des montagnes plus hautes les unes que les autres. La voiture gravit la chaussée qui suit les vallées où grondent des torrents, où jaillissent des cascades; et partout des sapins exhalant un parfum odorant.

Vers le soir, nous traversons un grand village flanqué au bas d'une montagne, nommé Kuré et sis à 850 mètres d'altitude. Près de là, la route passe entre plusieurs couches de minerai de cuivre, dont les lingots sont venus rouler sur la chaussée et attendent inutilement qu'on les exporte. Les richesses minérales de Castamouni sont inappréciables, mais, jusqu'ici, l'état politique de l'Empire ottoman a empêché les Turcs, depuis un demi-siècle en guerre, de les mettre en valeur.

Au coucher du soleil, nous arrivons au relai...

Quelques rustiques maisons blanches aux tuiles rouges émergent de loin en loin dans le feuillage des arbres d'une magnifique vallée; c'est un spectacle merveilleux.

Ce village, c'est Edjevid, juché à 1.120 mètres d'altitude, dans un décor magique.

On se croirait bien loin de l'Anatolie qu'on s'imagine un désert plein de fièvre.

Tandis que je m'installe dans une coquette chambrette de l'auberge, où règne une propreté remarquable et rare dans les hôtels d'Orient, je vois, par la fenêtre, déboucher au tournant de la chaussée un cavalier qui accourt au grand galop.

C'est un gendarme qui précède une voiture pour annoncer qu'un pacha va être l'hôte de l'auberge pour la nuit. Mais il ne put nous dire le nom du personnage attendu.

Soudain apparaît la voiture, escortée par deux gendarmes à cheval, et qui aperçois-je assis sur les coussins? Mouktalib Effendi, le soi-disant commerçant du Bruenn...

Il se présente joyeusement sous son vrai nom: le général Mouheddine pacha!

Quelques instants plus tard, nous faisions un tour ensemble aux environs du «han».

C'est le soir; bien haut dans les montagnes les vaches rentrent de leurs pâturages et l'écho de leur carillon qui s'approche tinte comme dans une vallée des Alpes. Tout est silence et toujours cette odeur des pins qui donne au voyageur un appétit féroce.

Dans ma chambre, sur les murs blanchis à la chaux, je lis plusieurs inscriptions; l'une écrite en français est si touchante que je la transcris ici...

«Malheureux hôte d'une nuit, j'ai tout laissé derrière moi... Mais je me console, car c'est pour ma patrie que je me prive de ce qui est le plus cher au monde.»

(Signé) Un Turc.

«Le 3. IX. 1920.»

On sent la révolte d'un cour parmi tant de milliers d'autres qui ont fui Constantinople pour se battre désespérément en Anatolie.

Je ne puis m'empêcher d'écrire au-dessous:

«Envoyé de la presse en route pour Angora, où se livre une lutte sublime contre l'injustice et l'impérialisme du plus fort, pour la défense du droit à la vie, j'ai passé une nuit sous ce toit hospitalier qui, à lui seul, donne une idée du cœur turc ouvert à tous.»

Le vieil hôtelier à barbe blanche Ismaïl Agha, qui est l'hospitalité même, nous sert un succulent repas que le pacha et moi dévorons...

...Tout sent ici la vraie campagne, la campagne merveilleuse, libre et indépendante ... loin de Constantinople, loin de cet horrible Péra, de ses douleurs et de ses hontes. Ici, au contraire, avec ces braves gens hospitaliers, dans ces montagnes aux cimes pures dans la grande clarté du ciel, dans la bonne odeur des champs, l'homme des cités se sent tout à fait autre.

II

A CASTAMOUNI.--LA VILLE DÉSERTE; TOUS SOLDATS; LE VENDREDI.--L'ART ET LES PAYSANS.--LES MERVEILLES DE CASTAMBOL. --DJEMAL BEY.--DÉPART.--LES MONTS DE L'ILKAZ.--DISTRACTIONS DE ROUTE ET COMPAGNONS DE VOYAGE.--LES RELAIS À L'INTÉRIEUR DE L'ASIE MINEURE.--L'HOSPITALITÉ TRADITIONNELLE DES TURCS.--LA MONOTONIE DES LONGUES ROUTES.--TCHANGHRI.--KALEDJIK.--ENFIN ANGORA.

La première étape du voyageur venu de Constantinople par voie de mer et se rendant en Anatolie est, après Inéboli, la coquette localité de Castambol.

Grand fut mon étonnement, à mon arrivée en cette ville, de la trouver entièrement déserte. Dans les rues et les cafés, pas âme qui vive. Les boutiques étaient closes. Seules quelques femmes emmitouflées dans des «tcharchafs» passaient à pas pressés. Dans l'hôtel où je débarquai, personne.

Un placide vieillard à barbe blanche qui fumait son narghilé me donna la clef du mystère. Nous étions un vendredi, jour fixé pour l'entraînement militaire de toute la population locale.

Après m'être installé dans l'hôtel, car je comptais rester à Castamouni deux jours, je sortis et me dirigeai vers le champ de manœuvre, où je trouvais le gouverneur Djemal bey à la tête de sa population armée et répartie en bataillons dits de Défense nationale.

Comme le soir venait, les exercices prirent fin et la milice populaire se rangea pour rentrer en ville.

La file était longue. Elle était précédée d'une fanfare militaire et d'un groupe de jeunes gens brandissant des drapeaux rouges et verts. Suivait un détachement de cavalerie portant un accoutrement pittoresque et guerrier. Les citoyens de Castambol venaient ensuite. Fonctionnaires, bourgeois, paysans dans leurs habits de travail défilaient, n'ayant de commun que leur visage bronzé par le brûlant soleil de l'Anatolie. De bruyantes musiques orientales, que le «davoul» dominait de sa voix grave, couvraient le bruit de leurs pas.

Tout cela avait un air martial dépeignant en petit le soulèvement d'un peuple contre ceux qui veulent l'anéantir. On y sent un enthousiasme, une vitalité, une volonté inébranlable et persistant malgré tant de souffrances endurées depuis plusieurs années de lutte pour l'indépendance turque.

Le défilé est très long, et j'estime à huit ou neuf mille environ le nombre d'hommes présents.

Et c'est ainsi tous les vendredis, jour saint de l'Islam, où plus d'un million de baïonnettes brillent encore dans l'Anatolie qu'on croyait complètement désarmée et prête à être déchiquetée...

Tandis que nous rentrions en ville avec Djemal bey qui demandait des nouvelles de Stamboul, je lui débitais tout le chapelet des misères endurées par cette pauvre population de Constantinople depuis l'arrivée des Anglais exécrés de tous sauf des Grecs, leurs serviteurs dévoués. Et c'est de lui que j'entendis les premières paroles me décrivant vers quel but unique: celui de vivre, Mustapha Kémal luttait contre tant d'ennemis bien équipés. D'un mot, il a su soulever un peuple abattu... «Allez à Angora, ajouta-t-il, et, à votre retour, nous causerons...»

Castamouni a plusieurs curiosités et même quelques merveilles dignes d'être visitées. Djemal bey me recommande à l'un des hauts fonctionnaires de la Préfecture qui me mène d'abord visiter la grande forteresse surplombant Castambol, construite du temps des Janissaires. De ses tours crénelées et admirablement conservées, on aperçoit distinctement la cime neigeuse des monts de l'Ilkaz, haute de 2.980 mètres. C'est près du sommet que passe la route que nous devons franchir.

Je visite ensuite l'Ecole des arts et métiers, d'une construction récente et d'une propreté remarquable. Cette école étonne le voyageur, ne fût-ce qu'en pensant que des machines énormes, dynamos, etc., ont pu être amenées jusqu'ici par les tortueuses routes traversant tant de montagnes.

Et, merveille digne de figurer dans un musée, un piano entièrement construit par un paysan de Tache Keupru. Le tout est exécuté avec une adresse et une habileté consommées. Hassan agha, le constructeur, en vit un pour la première fois à Constantinople, il réussit à en faire autant au sein de l'Anatolie, dans son village. Il en fabriqua plusieurs qu'il vendit ensuite.

Le soir, tandis que nous nous rendions chez le cadi (juge religieux), où était descendu Mouheddine pacha, j'y rencontrais de nouveau Djemal bey le vali. Là, autres merveilles. C'étaient les œuvres d'art, les sculptures que le cadi gravait dans du bois avec une finesse étonnante. Durant toute la soirée j'y admirai sa collection.

Décidément il ne manque à Castamouni qu'un Musée. Et l'on dit que les Turcs sont insensibles aux Arts!...

Le lendemain, à l'aube, me voici de nouveau en roule et durant toute la matinée. Notre voiture gravit lentement une mauvaise route sinueuse qui s'engouffre dans des ravins couverts d'arbres, au fond desquels on entend le bruit des cascades.

C'est la montée des monts Ilkaz. On m'avait recommandé à Castamouni de prendre des couvertures par précaution car, dans ces régions montagneuses et hautes, les froids sont fort vifs.

Les chevaux, fourbus, nous obligent vers midi à faire halte à mi-montée, à Giaour-Han, où nous déjeunons sur l'herbe. Nous y trouvâmes une autre voilure et cela rassura un peu mon cocher qui me dit que le trajet était encore long et qu'à la nuit nous serions en pleine forêt.

Une heure après nous nous remettons en route et nous commençons à franchir l'Ilkaz... Notre voiture pénètre dans un océan d'arbres, de sapins immenses; l'impression est indescriptible. Il est déjà tard lorsque nous franchissons ce col élevé (2.700 mètres). Nous passons à côté du caracol de gendarmerie qui s'y trouve... Quelques gendarmes postés à la garde de la route sont groupés et se chauffent autour d'un grand feu.

Les monts de l'Ilkaz franchis, avec toutes ses sombres et épaisses forêts de sapins, où pullulent des ours et autres fauves, la route dévale vers une belle vallée au fond de laquelle on distingue des villages. Leurs maisonnettes, groupées autour d'une mosquée teinte de chaux blanche, font l'effet de têtes d'épingles.

Enfin, les montagnes s'élargissent et une nouvelle vallée profonde et sinueuse se déroule aux yeux du voyageur. C'est celle de Kotch-Hissar, très riche en pâturages et dont les habitants vivent principalement de l'exportation du bétail.

La traversée de l'Ilkaz est assez périlleuse. Dans ces gorges escarpées, on risque plusieurs fois d'être précipité dans les ravins avec voitures et chevaux et réduit en miettes. Il fait nuit lorsque nos arabas parties ensemble arrivent à une hôtellerie nommée Kalé Han. L'endroit est très pittoresque, au bord d'une rivière aux rives boisées; mais le han est déplorable.

Un han est d'habitude un relais où les voitures sont remisées, les chevaux aussi et où l'on trouve parfois une ou deux chambres pour dormir.

Ici, je suis obligé de dresser mon lit de camp dans une horrible chambre au plancher à demi effondré qui laisse voir en bas des chevaux s'ébrouant ou se vautrant dans l'écurie.

Mais le vieux handji m'apporte des œufs au plat que je dévore tellement la faim me tiraille l'estomac après avoir tant respiré l'air des montagnes et bu de l'eau des sources fraîches le long du chemin.

Une de nos principales distractions de la journée avait été en effet d'aller puiser de l'eau minérale à une source sulfureuse jaillissant toute chaude de la terre au pied de l'Ilkaz...

Après nous être reposés à Kalé Han, nous plions bagage à l'aube pour nous remettre en route.

Au lever du soleil, nous traversons une grande rivière qui n'est autre que le Devrek, un des affluents du Kiril Irmak, et nous voilà repartis à gravir d'autres monts aussi hauts que ceux de l'Ilkaz, mais à peu près dénudés.

Il est quatre heures de l'après-midi quand, après avoir retrouvé en route la voiture de Mouheddine pacha, nous arrivons à Tchanghri. Comme Castamouni, la ville de Tchanghri est surmontée d'un donjon construit par les janissaires. Mais les maisons sont toutes faites de boues et les rues pleines de poussière.

Tchanghri n'est renommé que par les beaux jardins fruitiers qui l'entourent, et surtout par l'hospitalité de ses habitants, de vrais turcs, qui ont gardé leurs coutumes et leurs habits nationaux...

Nous sommes retenus, la pacha et moi dans la maison d'un directeur d'école, qui est en même temps un des notables de l'endroit et assis tous trois à la turque, le soir, autour des mets préparés avec un goût raffiné, nous goûtons la douce paix du foyer et du bon accueil de notre hôte.

Le lendemain, jour de repos pour nos chevaux, nous passons le temps à visiter les curiosités de la ville; elles ne sont pas nombreuses, mais méritent d'être mentionnées. A Tchanghri, tout habitant a, au bord de la rivière boisée, quelque jardin fruitier où l'on va se rafraîchir. Partis à cheval avec Mouheddine pacha, nous déjeunâmes sur l'herbe des près.

Puis, tandis que nous rentrions en ville, je rencontrai un soldat blessé revenant du front, en congé. Il nous fit en quelques mots le tableau des batailles que livraient, au début, quelques poignées d'hommes contre des armées entières. Cet homme avait assisté autrefois à la guerre de Tripolitaine et nous déclara que la même lutte se livre actuellement en Anatolie. Que Dieu nous vienne en aide!

Nous repartons de Tchanghri à l'aube, alors que l'éternel carillon des caravanes de mules se fait entendre.

Ce sont d'interminables files qui s'en vont le long des routes, porter les riches produits de l'Asie-Mineure vers les ports de la Mer Noire. Tout le long du chemin nous ne rencontrons ainsi que des chameaux, qui avancent lentement en ruminant.

Les villes de l'intérieur de l'Asie-Mineure me rappellent les descriptions de Chiraz et d'Ispahan par Pierre Loti... C'est à peu près le même cachet oriental, les mêmes échos de l'Asie, dans son avant-garde rapprochée de l'Europe, l'Anatolie mystérieuse.

Les routes deviennent monotones après Tchanghri. Ce n'est qu'une infinité de plaines qui se suivent, quelques villages perdus dans la campagne aux masures construites en pisé et d'où l'on voit toujours émerger un minaret blanc.

Partout les paysans font leur «harman». Le harman, c'est le partage du blé, qui se fait avec un traîneau tiré par des bœufs et qui tourne sur des épis couchés à terre. Ces travaux des champs semblent des plus primitifs au voyageur qui traverse pour la première fois l'Anatolie.

Nos voitures avancent à présent plus vite et nous arrivons au crépuscule à Kuledjik, qui veut dire «la petite forteresse».

Kuledjik est notre dernière étape avant Angora.

Nous descendons à l'Hôtel des Postes et nous dressons nos lits dans l'une des chambres.

Avant de quitter Tchanghri, les braves gens chez qui nous avions été généreusement reçus avaient garni nos voitures de provisions et de paniers de fruits. Cette attention qui s'appelle le «Yolouk» est d'usage en Anatolie.

En route de nouveau et après avoir visité Rali, le champ de bataille où le Sultan Bayazid tomba prisonnier de Timour-Ling, nous repartons.

III

ANGORA, L'ANTIQUE ANCYRE.--CE QU'ON VOIT DANS SES RUES.--LA CRISE DES LOGEMENTS.--OU IL ME FAUT LOGER DANS UNE ARMOIRE. --LE CHEF DES NATIONALISTES.--CE QU'EST LE SOULÈVEMENT KÉMALISTE.--SON BUT.--SON ARMÉE.--KÉMALISTES, BOLCHEVIKS ET PEUPLES DE L'ASIE.

Plusieurs heures de route encore et nous longeons un cours d'eau aux rives boisées et bordées de jardins. On devine sous le feuillage les rustiques villas où les citoyens de l'antique Ancyre viennent habiter durant la chaude saison. De loin en loin, on rencontre des fiacres, occupés par des beys ou pachas enfuis de l'enfer constantinopolitain. Ils sont tous coiffés de kalpacks kémalistes noirs. Ce sont des ministres, des sous-secrétaire d'État qui vont passer leur soirée à la campagne. Soudain, notre voiture contourne une colline et l'on peut apercevoir dans toute sa splendeur, l'horrible «trou» qu'est Angora.

Le nouveau venu se trouve désillusionné. Figurez-vous un amas de maisons aux murs de boue, dont la moitié a été dévastée, au cours de la guerre, par un incendie. Seuls, vers le centre de la ville, quelques bâtiments de pierre ont résisté aux ravages des flammes. Bien lamentable est, au premier abord, la capitale des Kémalistes.

Les rues sont envahies par une foule grouillante et bizarre. Voici des tchétés que l'on voit circuler, la poitrine couverte de cartouches, armés jusqu'aux dents, la tête enturbannée du bachlik large qui leur donne des airs guerriers et même parfois terrifiants. Plus loin défilent des troupes régulières revenant de quelque corvée ou de l'exercice. Puis ce sont les beys de Stamboul que l'on voit passer en voilure... et quelques petites hanems qui ont suivi leurs parents, maris ou Irères, préférant le voile épais qu'elles sont obligées de porter en Anatolie, aux «tcharchafs» plus que transparents, en usage à Stamboul.

Les voyageurs à peine débarqués devant le «han» sont accueillis avec un sourire narquois par les hôteliers. Pas un mètre de disponible, car, à Angora, on loge au mètre carré, et le voyageur doit se considérer heureux de trouver une marche d'escalier inoccupée, car les dites marches constituent autant de couchettes dûment numérotées.

Après de laborieuses recherches, j'ai obtenu une armoire pour y dormir moyennant une livre turque de loyer par nuit s.v.p. Angora regorge de monde, disons-nous, on a même de la peine à se frayer un passage dans les rues principales de la ville, tant la foule des plus hétéroclites qui s'y coudoie est nombreuse. On y rencontre des figures étranges, depuis les Tartares et les Kirghiz du Turkestan qui sont venus en Asie-Mineure, jusqu'à des Nègres et des Chinois, enfuis probablement de la Russie bolchévique.

Après une installation sommaire, je rencontre des connaissances appartenant à l'entourage de Mustapha Kemal pacha.

On me promet de m'introduire auprès du chef. Mais sied-il de me présenter à lui avec une barbe de cinq jours? Entré chez le premier coiffeur venu, je ressens «le frisson de la petite mort». Le cher figaro est armé jusqu'aux dents et tandis que je lui abandonne docilement ma joue, je contemple sa poitrine où brille tout un attirail de guerre, trois rangées de cartouches, un browning et un poignard!

Mustapha Kemal habite une petite maison tout près de la station d'Angora, à cinq minutes de la ville. On passe, pour s'y rendre, devant un jardin public, où tout le monde se donne rendez-vous le soir. En face est la Chambre ou Assemblée nationale qui siège dans une bâtisse de construction récente, assez belle comparativement à celles qui l'entourent.

A l'entrée du jardin de la gare, on me présenta à Mustapha Kémal.

Haut de taille, énergique d'aspect, le chef des nationalistes turcs accuse environ la quarantaine. Son regard est des plus pénétrants quoique fatigué et sa voix est très forte. Mais des affaires urgentes l'appellent à son bureau, et notre première entrevue n'est pas longue. Il m'invite d'ailleurs aimablement à venir le voir.

Qu'est-ce que le mouvement national? Ce n'est qu'après être arrivé à Angora que je pus me rendre compte de sa portée politique. Et c'est le deuxième jour que je résumais ainsi son programme dans un des premiers articles que je reproduis ici[1]:

[1] Excelsior.

Angora... octobre...

Il est bien rare de voir quelque journaliste franchir le mur séparant l'Anatolie du monde entier et d'approcher Mustafa Kémal en personne à Angora.

Un nouvel Etat existe actuellement en Asie-Mineure; une deuxième Turquie pour ainsi dire y a été créée par Mustapha Kémal qui a levé l'étendard de la liberté et mène une guerre à outrance, refusant d'accepter le Traité de Sèvres qui retire Smyrne et la Thrace à la Turquie.

Ce nouvel Etat, dont la capitale est Angora, a été constitué très rapidement avec ce qui restait encore de l'ancienne administration ottomane. Mais, aujourd'hui, tous les ministères et le Parlement siègent à Angora. Les ministres ont le titre de «vékil» (gérant) et ont les mêmes pouvoirs que dans tous les pays.

Cet état anormal n'a pourtant pas provoqué de troubles locaux comme on l'a annoncé. La sécurité règne en Asie-Mineure et chacun vaque à ses affaires. Dans toutes les provinces, les impôts sont perçus par l'État kémaliste; le budget d'Angora couvre les frais du nouveau gouvernement, tandis que la Sublime-Porte de Stamboul est aux abois et ne sait comment couvrir son déficit.

L'armée grecque, concentrant tous ses effectifs en Asie-Mineure, réussit tout d'abord à bousculer les armées de Mustapha Kémal, dont l'artillerie était incomplète. Mais depuis son avance vers l'intérieur, le front hellène est maintenant trois fois plus étendu qu'auparavant et s'est par conséquent affaibli considérablement, tandis que les nationalistes, reforment leurs troupes et organisent de nouveaux corps réguliers.

Les Turcs consolident leur front en vue d'une nouvelle offensive et mènent, dans tous les territoires occupés par les Grecs, une guerre de francs-tireurs. Ils étaient tout d'abord dépourvus de matériel et étaient presque complètement désarmés au débarquement de l'armée héllène à Smyrne. Mustapha Kémal cependant a réussi peu à peu à réorganiser une petite armée d'environ 150.000 hommes aidés par des milices populaires dites de défense et des corps de volontaires.

Après l'occupation de Bakou par les Bolcheviks, qui prirent en outre Nakhichevan, à la frontière russo-persane, les Kémalistes gagnèrent une route libre et purent communiquer facilement avec la Russie. C'est par cette voie un peu longue, qu'aujourd'hui ils se procurent des armes et des munitions.

D'autre part, une contrebande d'armes effrénée existe sur toutes les côtes de l'Asie-Mineure, où l'on échange simplement un sac de farine ou des moutons contre des fusils ou des mitrailleuses.

Ancien organisateur de la guerre en Tripolitaine, Mustapha Kémal adopte les mêmes méthodes en Anatolie et en Mésopotamie, où il a réussi à gagner la collaboration des Arabes. Sur tous les fronts, les nationalistes forment des bandes armées qu'ils lancent sur les arrières des armées d'occupation, attaquant surtout les Anglais et les Grecs. A l'intérieur, par exemple à Sivas et à Konia, des fabriques de munitions ont été établies et fonctionnent assez régulièrement. Et tandis qu'en Europe, tout à l'air de rentrer en paix, la guerre semble commencer seulement maintenant en Asie.

Mustapha Kémal s'efforce de créer, en Asie, un mouvement qui succéderait au bolchevisme à son déclin. Il a réussi pour mener sa lutte à s'allier à certains peuples de l'Asie. C'est ainsi qu'à Angora il existe plusieurs ambassades, telles que celles de l'Afghanistan, du Belouchistan, de la Perse nationaliste, de l'Azerbaïdjan, du Bokhara et du Turkestan.

Les rues sont pleines d'une foule bigarrée, représentant tous les peuples de l'Asie, depuis l'Hindou jusqu'au Chinois, et l'on se demande si, un jour, toutes ces peuplades indisciplinées, que veulent armer les Soviets, ne parviendront pas à troubler l'ordre mondial!...

Tous ces gens se sont attablés, pour la première fois dans l'histoire, autour d'un tapis vert au premier Congrès asiatique de Bakou. Mustapha Kémal s'est attaché à déchirer le traité de paix turc en cherchant à mettre le feu aux colonies anglaises de l'Asie, et il travaille nuit et jour dans ce but.

IV