The Jesuit Relations and Allied Documents, Vol. 1: Acadia, 1610-1613
Part 6
LA parole immuable de nôtre Sauveur Iesus-Christ nous temoigne par l'organe de sainct Matthieu que _l'Euangile du royaume des cieux sera annoncé par tout le monde, pour estre en temoignage à toutes nations, avant que la consommation vienne_. Nous scavons par les histoires que la voix des Apôtres a eclaté par tout le monde de deça dés il y a plusieurs siecles passez, quoy qu'aujourd'hui les royaumes Chrétiens en soient la moindre partie. Mais quant au nouveau monde decouvert depuis environ six-vingts ans, nous n'auons aucun vestige que la parole de Dieu y ait onques [8] esté annoncée avant ces derniers temps, si ce n'est que nous voulions adjouter quelque foy à ce que Iehan de Leri rapporte, que comme il racontoit vn jour aux Bresiliens les grandes merveilles de Dieu en la creation du monde, & mysteres de nôtre redemption, vn vieillart lui dit qu'il auoit oui dire à son grand pere qu'autrefois vn homme barbu (or les Bresiliens ne le sont point) estoit venu vers eux, & leur avoit dit choses semblables: mais qu'on ne le voulut point écouter, & depuis s'estoi[~e]t entre-tuez & mangez les vns les autres. Quant aux autres nations de dela quelques vns ont bien quelque sourde nouvelle du deluge, & de l'immortalité des ames, ensemble dela beatitude des bi[~e]vivans apres cette vie, mais ils peuvent avoir retenu cette obscure doctrine de main en main par tradition depuis le cataclisme vniversel qui avint au temps de Noé. Reste donc à deplorer la miserable condition de ces peuples qui occupent vne terre si grande, que le monde de deça ne vient en comparaison avec elle, si nous comprenons la terre qui est outre le detroit de Magellan dite, [9] _Terra del fugo_, tant en son etenduë vers la Chine, & le Iapan, que vers la Nouvelle Guinée: comme aussi celle qui est outre la grande riviere de Canada, qui s'estend vers l'Orient & est baignée de la grande mer Occidentale. Toutes lesquelles contrees sont en vne miserable ignorance, & n'y a point d'apparence qu'elles aient onques eu le v[~e]t de l'Evangile, sinon qu'en ce dernier siecle l'Hespagnol parmi la cruauté & l'avarice y a apporté quelque lumiere de la religion Chrétienne. Mais cela est si peu de chose, qu'on n'en peut pas faire si grand estat qu'il pourroit sembler, d'autant que par la confession méme de ceux qui en ont écrit les histoires ils ont preque tué tous les naturels du païs, & en fait nombre vn certain historien, de plus de vingt millions, dés il y a soixante dix ans. L'Anglois depuis vingt-cinq ans a pris pié en vne terre qui git entre la Floride, & le païs des Armouchiquois, laquelle terre a esté appellée Virginie en l'honneur de la defuncte Royne d'Angleterre. Mais cette nation fait ses affaires si secretement, que peu de gens en sçauent de [10] nouvelles certaines. Peu apres que i'eu publié mon Histoire de la Nouvelle France on fit vn embarquem[~e]t de huit cens hommes pour y envoyer. Il n'est point mention qu'ils se soient lavé les mains au sang de ces peuples. En quoy ils ne sont ni à loüer, ni à blamer: car il n'y a aucune loy, ni aucun pretexte, qui permette de tuer qui que ce soit, & méme ceux des biens desquelz nous-nous emparons. Mais ils sont à priser s'ils montrent à ces pauvres ignorans le chemin de salut par la vraye & non fardée doctrine Evangelique. Quant à noz François ie me suis assez plaint en madite Histoire de la poltronnerie du temps d'aujourd'huy, & du peu de zele que nous avons soit à redresser ces pauvres errans, soit à faire que le nom de Dieu soit coneu exalté & glorifié en ces terres d'outre mer, où jamais il ne le fut. Et toutefois nous voulons que cela porte le nom de France, nom tant auguste & venerable, que nous ne pouvons sans honte nous glorifier d'vne France qui n'est point Chrétienne. Ie sçay qu'il ne manque pas de gens de bõne volonté pour y aller. Mais pourquoy [11] l'Eglise, qui possede tant de biens; mais pourquoy les Grands, qui sont tant de depenses superflues, ne financent-ilz quelque chose pour l'execution d'vn si sainct oeuvre? Deux Gentils-hommes pleins de courage en ces derniers t[~e]ps se sont trouvez zelés à ceci, les Sieurs de Monts, & de Poutrincourt, lesquels à leurs dépens se sont enervés, & ont fait plus que leurs forces ne pouvoient porter. L'vn & l'autre ont continué jusques à present leurs voyages. Mais l'vn a esté deceu par deux fois, & est tombé en grand interest pour s'estre rendu trop credule aux paroles de quelques vns. Or d'autant que les dernieres nouvelles que nous avons de nôtre Nouvelle-France viennent de la part du Sieur de Poutrincourt, nous dirons ici ce qui est de son fait: & avons iuste sujet d'exalter son courage, entant que ne pouvant viure parmi la tourbe des hommes oisifs, dont nous n'abondons que trop; & voyant nôtre France comme languir au repos d'vn calme ennuieux aux hõmes de travail: apres avoir en mille occasions fait preuve de sa valeur depuis vingt quatre ans ença; il a voulu coroner [12] ses labeurs vrayement Herculeens par la cause de Dieu, pour laquelle il employe ses moyens & ses forces, & va hazardant sa vie, pour accroitre le nombre des citoyens des cieux, & amener à la bergerie de Iesus-Christ nôtre souverain Pasteur, les brebis egarées, lesquelles il seroit bien-seant aux Prelats de l'Eglise d'aller recuillir (du moins contribuer à cet effect) puis qu'ils en ont le moyen. Mais avec combien de travaux s'est-il employé jusques ici à cela? Voici la troisieme fois qu'il passe le grand Ocean pour parvenir à ce but. La premiere année se passa avec le sieur de Monts à chercher vne demeure propre & vn port asseuré pour la retraite des vaisseaux & des hommes. Ce qui ne succeda pas bien. La seconde année fut employée à la mesme chose, & lors il estoit en France. En la troisieme nous fimes epreuve de la terre, laquelle nous rendit abondamment le fruict de nôtre culture: Cette annee icy voyant par vne mauvaise experience que les hommes sont trompeurs, il ne s'est plus voulu attendre à autre qu'à luy-méme, & [s']est mis en mer le 26. Fevrier, ayant eu [13] temps fort contraire en sa navigation, laquelle a esté la plus longue dont i'aye jamais ouï parler. Certes la nôtre nous fut fort ennuieuse il y a trois ans, ayans esté vagabons l'espace de deux mois & demi sur la mer avant qu'arriver au Port Royal. Mais en cette-ci ils ont esté trois mois entiers. De sorte qu'vn indiscret se seroit mutiné jusques à faire de mauvaises conspirations: toutesfois la benignité dudit Sieur de Poutrincourt & le respect du lieu où il demeuroit à Paris, lui ont serui de bouclier pour luy garentir la vie. [_Terrir, c'est à dire decouvrir la terre._] La premiere côte où territ iceluy Sieur de Poutrincourt fut au port au Mouton. De là parmi les brouïllas qui sont fort frequens le long de l'Eté en cette mer, il se trouva en quelques perils, principalement vers le Cap de Sable, où son vaisseau pensa toucher sur les brisans. [_Hist. de la Nouvelle-France liv._ 2. _chap._ 37. _p._ 527.] Depuis voulant gaigner le Port Royal, il fut porté par la violence des vents quarante lieuës par-dela, c'est à sçavoir à la riviere de Norombega tant celebrée & fabuleusement décrite par les Geographes & Historiens, ainsi que i'ay monstré en madite Histoire, là où se pourra voir cette navigation par la Table geographique [14] que i'y ay mise. De-là il vint à la riviere sainct Iehan qui est vis à vis du Port Royal pardela la Baye Françoise, où il trouva vn navire de S. Malo, qui troquoit avec les Sauvages du païs. Et là il eut plainte d'vn Capitaine Sauvage qu'vn dudit navire lui auoit ravi sa femme, & en abusoit: dont ledit Sieur fit informer, & print celui là prisonnier, & le navire aussi. Mais il laissa aller ledit navire & les matelots se contentant de garder le malfaiteur: lequel neantmoins s'evada dans vne chaloupe & se retira avec les Sauvages, les detournant de l'amitié des François, comme nous dirons ci-apres. En fin arriués audit Port Royal il ne se peut dire avec combien de ioye ces pauvres peuples receurent ledit Sieur & sa compagnie. Et de verité le sujet de cette ioye estoit d'autant plus grand qu'ils n'avoient plus d'esperance de voir les François habiter aupres d'eux, desquels ils auoient ressenti les courtoisies lors que nous y estions, dont se voyans priués, aussi pleuroient ils à chaudes larmes quand nous partimes de là il y a trois ans. En ce Port Royal est la demeure [15] dudict sieur de Poutrincourt, le plus beau sejour que Dieu ait formé sur la terre, remparé d'un rang de 12 ou 15. lieuës de montagnes du côté du Nort, sur lesquelles bat le Soleil tout le iour: & de cotaux au côte du Su, ou Midi: lequel au reste peut contenir vingt milles vaisseaux en asseurance, ayant vingt brasses de profond à son entrée, vne lieuë & demie de large, & quatre de long jusques à vne ile qui a vne lieuë Françoise de circuit: dans lequel i'ay veu quelquefois à l'aise noüer vne moyenne Baleine, qui venoit auec le flot à huict heures au matin par chacun jour. Au reste dans ce port se peche en la saison grande quantité de harens, d'eplans, (ou eperlans) sardines, bars, moruës, loups-marins, & autre poissons: & quant aux coquillages, on y recueille force houmars, crappes, palourdes, coques, moules, escargots, & chatagines de mer. Mais qui voudra aller au dessus du flot de la mer il pechera en la riviere force eturgeons & saumons, à la dessaicte desquels il y a vn singulier plaisir. Or pour reprendre nôstre fil, le Sieur de Poutrincourt arrivé [6 i.e. 16] là a trouvé ses batimens tout entiers sans que les Sauvages (ainsi a-on appellé ces peuples là iusques à maintenant) y eussent touché en aucune façon, ny méme aux meubles qu'on y avoit laissé. Et soucieux de leurs vieux amis ils demandoient comme vn chacun d'eux se portoit, les nommant particulierement par leurs noms communs, & demandans pourquoy tels & tels n'y estoient retournez. Ceci demontre vne grãde debõnaireté en ce peuple, lequel aussi ayant en nous reconu toute humanité, ne nous fuit point; comme il fait l'Hespagnol en tout ce grand monde nouveau. Et consequemment par vne douceur & courtoisie, qui leur est aussi familiere qu'à nous, il est aisé de les faire plier à tout ce que l'on voudra, & particulierement pour ce qui touche le point de la Religion, de laquelle nous leur avions baillé de bonnes impressiõs lors que nous estions aupres d'eux, & ne desiroient pas mieux que de se ranger souz la banniere de Iesus-Christ: à quoy ils eussent esté receuz dés lors, si nous eussions eu vn pié ferme en la terre. Mais comme nous pensions continuer, [17] avint que le sieur de Monts ne pouvant plus fournir à la depense, & le Roy ne l'assistant point, il fut contraint de revoquer tous ceux qui estoient pardelà, lesquels n'avoient porté les choses necessaires à vne plus longue demeure. Ainsi c'eust esté temerité & folie de conferer le baptéme à ceux qu'il eust fallu par apres abandonner, & leur donner sujet de retourner à leur vomissement. Mais maintenant que c'est à bon escient, & que ledit sieur de Poutrincourt fait pardelà sa demeure actuelle, il est loisible de leur imprimer le charactere Chrétien sur le front & en l'ame, apres les avoir instruit és principaux articles de nôtre Foy. [_Aux Hebr._ 11. _vers._ 6.] Ce qu'a eu soin de faire ledit Sieur, sachant ce que dit l'Apôtre, que _celuy qui s'approche de Dieu doibt croire que Dieu est_: & apres cette croyance, peu à peu on vient aux choses qui sont plus eloignées du sens commun, comme de croire que d'vn rien Dieu ait fait toutes choses, qu'il se soit fait homme, qu'il soit nay d'vne Vierge, qu'il ait voulu mourir pour l'homme, &c. Et d'autant que les hommes Ecclesiastics qui ont esté portés pardelà ne sont encore [18] instruits en la langue de ces peuples, ledit Sieur a pris la peine de les instruire & les faire instruire par l'organe de son fils ainé jeune Gentilhomme qui entend & parle fort bien ladite langue, & qui s[~e]ble estre né pour leur ouvrir le chemin des cieux. Les hommes qui sont au Port Royal, & terres adjacentes tirant vers la Terre-neuve, s'appellent Souriquois, & ont leur langue propre. Mais passée la Baye Françoise, qui a environ 40. lieuës de profond dans les terres, & 10. ou 12. lieuës de large, les hommes de l'autre part s'appellent Etechemins, & plus loin sont les Armouchiquois peuple distingué de langage de ceux-ci, & lequel est heureux en quãtité de belles vignes & gros raisins, s'il sçavoit conoitre l'vtilité de ce fruit, lequel (ainsi que nos vieux Gaullois) il pense estre poison. [_Ammian Marcellin._] Il a aussi de la chãve excellente que la nature lui donne, laquelle en beauté and bõté passe de beaucoup la nôtre: & outre ce le Sassafras, force chenes, noyers, pruniers, chataigniers, & autres fruits qui ne sont venus à nôtre conoissance. Quant au Port Royal ie veux confesser qu'il n'y a pas [19] tant de fruits: & neantmoins la terre y est plantureuse pour y esperer tout ce que la France Gaulloise nous produit. Tous ces peuples se gouvernent par Capitaines qu'ils appellent Sagamos, mot qui est pris és Indes Orientales en méme signification, ainsi que i'ay leu en l'histoire de Maffeus, & lequel i'estime venir du mot Hebrieu _Sagan_, qui signifie Grand Prince, selon Rabbi David, & quelquefois celui qui tient le second lieu apres le souverain Pontife. [_Esai._ 41. _vers._ 25, _Ierem._ 51. _vers._ 23. _Santes Pagnin_, 9.] En la version ordinaire de la Bible il est pris pour le Magistrat: & neantmoins là méme les interpretes Hebrieux le tourn[~e]t Prince. Et de fait nous lisons dans Berose que Noé fut appellé Saga tant pour ce qu'il estoit grand Prince, que pour ce qu'il avoit enseigné la Theologie, & les ceremonies du service divin, avec beaucoup de secrets, des choses natureles, aux Scytes Armeniens, que les anciens Cosmographes appellerent Sages du nom de Noé. Et paraventure pour cette méme consideration ont esté appellés nos Tectosages, qui sont les Tolosains. Car ce bon pere restaurateur du monde vint en Italie, & envoya [20] repeupler les Gaulles apres le Deluge, donnant son nom de Gaulois (car Xenophon dit qu'il fut aussi appellé de ce nom) à ceux qu'il y envoya, par ce qu'il avoit esté echappé des eaux. Et n'est pas inconvenient que lui-méme n'ait imposé le nom aux Tectosages. Revenons à nôtre mot de Sagamos lequel est le tiltre d'honneur des Capitaines en ces Terres neuves dont nous parlons. Au Port Royal le Capitaine, ou Sagamos dudit lieu s'appelle en son nom Membertou. Il est âgé de cent ans pour le moins, & peut naturellement vivre encore plus de cinquante. Il a sous soy plusieurs familles, ausquelles il commande, non point avec tant d'authorité que fait nôtre Roy sur ses sujets, mais pour haranguer, donner conseil, marcher à la guerre, faire raison à celui qui reçoit quelque injure, & choses s[~e]blables. Il ne met point d'impost sur le peuple. Mais s'il y a de la chasse il en a sa part sans qu'il soit tenu d'y aller. Vray est qu'on lui fait quelquefois des presens de peaux de Castors, ou autre chose, quand il est employé pour la guerison de quelque malade, ou pour interroger [21] son dæmon (qu'il appelle _Aoutem_) afin d'auoir nouvelle de quelque chose future, ou absente: car chaque village, ou compagnie de Sauvages, ayant vn _Aoutmoin_, c'est à dire Devin, qui fait cet office, Membertou est celui qui de grande ancienneté à prattiqué cela entre ceux parmi lesquels il a conversé. Si bien qu'il est en credit pardessus tous les autres Sagamos du païs, aiãt dés sa jeunesse esté grand Capitaine, & parmi cela exercé l'office de Devin & de Medecin, qui sont les trois choses plus efficaces à obliger les hommes, & à se rendre necessaire en ceste vie humaine. Or ce Membertou aujourd'huy par la grace de Dieu est Chrétien avec toute sa famille, aiant esté baptizé, & vingt autres apres lui, le jour sainct Iehan dernier 24. Iuin. I'en ay lettres dudit Sieur de Poutrincourt en datte du vnzieme jour de Iuillet ensuivant. Ledit Membertou a esté nommé du nom de nôtre feu bon Roy HENRY IIII. & son fils ainé du nom de Monseigneur le Dauphin aujourd'huy nôtre Roy LOVIS XIII. que Dieu benie. Et ainsi consequemment la femme de Membertou a [22] esté nommée MARIE du nom de la Royne Regente, & à sa fille a esté imposé le nom de la Roine MARGVERITE. Le second fils de Membertou dit Actaudin fut nommé PAVL du nom de nôtre sainct Pere le Pape de Rome. La fille du susdit Louis eut nom CHRISTINE en l'honneur de Madame la soeur ainee du Roy. Et consequemment à chacun fut imposé le nom de quelque illustre, ou notable personnage de deça. Plusieurs autres Sauvages estoient lors allez cabanner ailleurs (comme c'est leur coutume de se disperser par bendes quand l'esté est venu) lors de ces solennitez de regeneration Chrétienne, lesquels nous estimons estre aujourd'huy enrollés en la famille de Dieu par le méme lavem[~e]t du sainct bapteme. Mais le diable, qui iamais ne dort, en ceste occurrence ici a témoigné la jalousie qu'il avoit du salut annoncé à ce peuple, & de voir que le nom de Dieu fust glorifié en cette terre: ayant suscité vn mauvais François, non François, mais Turc: non Turc, mais Athée, pour detourner du sentier de salut plusieurs Sauvages qui estoient Chrétiens en leur ame & de [23] volonté dés il y a trois ans: & entre autres vn Sagamos nommé ChKoudun homme de grand credit, duquel i'ay fait honorable m[~e]tion en mon Histoire de la Nouvelle-Frãce, par ce que je l'ay veu sur tous autres aymer les François, & qu'il admiroit nos inventions au pris de leur ignorance: mémes que s'estant quelquefois trouvé aux remontrances Chrétiennes qui se faisoient par-de là à noz Frãçois par chacun Dimanche, il s'y rendoit attentif, encores qu'il n'y ent[~e]dist rien: & davantage avoit pendu devant sa poitrine le signe de la Croix, lequel il faisoit aussi porter à ses domestics & avoit à nôtre imitation planté vne grande Croix en la place de son village dit _Oigoudi_, sur le port de la riuiere sainct Iehan, à dix lieuës du port Royal. Or cet homme avec les autres, a esté détourné d'estre Chrétien par l'avarice maudite de ce mauvais François que i'ay touché ci-dessus, lequel ie ne veux nõmer pour cette heure pour l'amour & reverence que ie porte à son pere, mais avec protestation de l'eterniser s'il ne s'amende. Celui-là, di-ie, pour attraper quelques Castors de ce Sagamos [24] ChKoudun, l'alla en Iuin dernier suborner, apres s'estre euadé des mains dudit Sieur de Poutrincourt, disãt que tout ce qu'icelui Poutrincourt leur disoit de Dieu n'estoit rien qui vaille, qu'il ne le falloit point croire, & que c'estoit vn abuseur, & qu'il les feroit mourir pour avoir leurs Castors. Ie laisse beaucoup de mechans discours qu'il peut avoir adjouté à cela. S'il estoit de la Religion de ceux qui se disent Reformez ie l'excuserois aucunement: mais il mõtre bien qu'il n'est ni de l'vne, ny de l'autre. Si diray-ie toutefois qu'il a sujet de remercier Dieu du dãger où il s'est veu en nôtre voiage. Ce Sagamos pouvoit estant Chrétien en r[~e]dre bon nombre semblables à lui, à son imitation. Mais ie veux esperer, ou plustot croire pour certain qu'il ne demeurera plus gueres long t[~e]ps en cet erreur, & que ledit Sieur aura trouvé moyen de l'attirer (avec beaucoup d'autres) pres de soy, pour luy imprimer derechef les vives persuasions dont il luy avoit autrefois touché l'ame en ma presence. Car l'esprit de Dieu est puissant pour faire tõber sur ce champ vne nouvelle rousee, qui fera regermer ce que la grele a desseché & abbatu. Dieu vueille par sa grace conduire le tout en sorte que la chose reüssisse à sa gloire & à l'edification de ce peuple, pour lequel tous Chrétiens doivent faire continuelles prieres à sa divine bonté, à ce qu'il lui plaise confirmer & avancer l'oeuvre qu'il lui a pleu susciter en ce temps pour l'exaltation de son nom, & le salut de ses creatures.
FIN.