The Jesuit Relations and Allied Documents, Vol. 1: Acadia, 1610-1613
Part 12
Il faisoit obscur quand il se trouva en cette entrée, et ses gens commencerent à lui, contredire, [20] niant assurément que ce fust l'embouscheure du Port-Royal. Luy ouït volontiers les opinions de ses gens, et malheur qu'encore les suyvit-il, et aynsi prenant en bas de la Baye Françoise, il s'en alla roder bien loing à la mercy des vents et des marées. Cependant ses gens estoient bien en peine au Port-Royal, et jà quasi tenoient-ils pour tout assuré qu'il fust peri; à cela aydoit le sauvage Membertou, qui affirmoit luy avoir veu prendre vers la mer à perte de vuë; d'où l'on inferoit, comme l'on croit autant facilement ce que l'on craint comme ce que l'on ayme, que puisque tels ou tels vents avoient régné, il estoit impossible qu'avec une chaloupe, il eust peu eschapper. Et jà traitoit-on du retour en France. Or bien esbahis, et ensemble bien joyeux furent-ils, quand ils virent leur Thésée, revenu de l'autre monde; ce fut six semaines après son depart, au même temps que M. de Biancourt arrivoit en France, le retour duquel estoit attendu à Port-Royal pour tout Novembre de la même annèe 1610. Mais on fut bien estonné, quand non seulement on ne le vit pas à Noël, mais aussi on perdit espérance, à cause de l'hiver, de le revoir avant la fin d'apvril ensuivant.
Cette fut raison pour quoy on se retrancha de vivres; mais ce retranchement profitoit peu, d'autant que le Sieur de Potrincourt ne rabattoit rien [21] de ses libéralités vers les Sauvages, craingnant les aliener de la foy chrestienne. C'est un seigneur vrayment liberal et magnanime, mesprisant toute recompense des biens qu'il leur fait; de maniere que les Sauvages, quand par fois on leur demande pourquoy ils ne lui redonnent quelque chose pour tant de biens qu'il leur faict, ont de coustumes de respondre malitieusement: _Endries ninan metaij Sagamo_: c'est-à-dire, Monsieur ne se soucie point de nos peaux de castor. Néantmoins ils envoyoient par fois quelques pieces d'orignac, qui aydoyent à toujours gagner le temps. Or, bon moyen pour espargner, voicy que, l'hyver venu, leur moulin se glace, et n'y avoit moyen de faire farine. Bon pour eux, qu'ils trouverent provision de pois et febves; cette fut leur manne et ambroisie sept semaines durant.
Là estoit venu Apvril, mais non pas le navire, et lors le moulin eut beau se glacer, car aussi bien n'y avoit-il rien pour la tremye. Que fera-on? la faim est un meschant mal. On se met à pescher sur eau, et fouiller soubs terre: sur eau, on eut des esplans et du harang; soubs terre, on trouva de fort bonnes racines, qu'on appelle _chiqueli_, et abondent fort en de certains endroits.
Ainsi contentoit-on aucunement cet importun crediteur; je dis aucunement parce que, le pain leur [22] manquant, toute autre chose leur estoit peu, et jà faisoit-on estat que, si le navire ne venoit pour tout le mois de may, que l'on se mettroit par la coste en recherche de quelques navires, pour repasser au doux pays de froment et vignoble. C'estoyent les gens de Monsieur de Potrincourt qui parloient ainsi; car pour luy, il avoit le courage, et si sçavoit bien les moyens de faire attendre jusques à la saint Iean. Il n'en fut pas de besoing, Dieu mercy, car comme dict est, nous arrivasmes le 22 de may. Or si, à cette venue, l'allegresse de Monsieur de Potrincourt et de ceux de l'habitation fut grande, ceux là le pourront conjecturer, qui sçavent ce que c'est de la faim, du desespoir, de la crainte, de patir, d'estre pere, et veoir ses entreprises et travaux à volleau.
Nous pleurasmes tous au rencontre, et nous estimions quasi songer; puis, quand nous fusmes un peu revenus et entrez en propos, cette question fut mise en avant, sçavoir: mon (de vrai) qui estoit le plus ayse des deux, ou M. de Potrincourt et les siens, ou M. de Biancourt et nous. De vray, nous avions bien tous le coeur bien eslargy, et Dieu, par sa misericorde, donna signe d'y prendre plaisir; car, après la messe et le disner, comme ce ne fusse qu'allée et venue du navire à l'habitation et de l'habitation au [23] navire, chacun voulant caresser, et estre caressé de ses amis, comme après l'hyver on se resjouït du beau temps, et après le siége de la liberté, il arriva que deux de l'habitation prindrent un canot des sauvages pour aller au navire. Ces canots sont tellement faits que, si on ne s'y tient pas bien juste et à plomb, aussitost on vire; arriva donc que, voulant retourner dans le mesme canot du navire à l'habitation ne sçay comment ne charrierent pas droict, et eux dans l'eau.
Le bonheur porta que pour lors je me promenois avec M. de Potrincourt à la rive. Nous voyons l'accident, et, à nostre pouvoir faisions signe avec nos chapeaux à ceux du navire, de courir au secours; car de crier, rien n'eust proffité, tant le navire estoit esloigné, et le vent faisoit du bruit. Personne n'y prenoit garde du commencement; de maniere que nostre recours fut à l'oraison, et de nous mettre à genou, n'y voyant autre remede; et Dieu eut pitié de nous. L'un des deux se saisit du canot renversé, et se jette dessus; l'autre, à la parfin, fut secouru d'une chaloupe, et tous deux ainsi retirez et sauvez nous comblerent de liesse, voyant comme la bonté divine, par sa toute parternelle douceur, n'avoit point voulu permettre que le malin esprit nous enviast et funestast un si bon jour. A elle soit gloire à tout jamays. Ainsy soit-il.
[24] Or maintenant il est temps qu'arrivés par la grâce de Dieu en santé nous jettions les yeux sur le pays, et y considerions un peu l'estat de la chrestienté que nous y trouvons. Tout son fondement consiste après Dieu en cette petite habitation d'une famille d'environ vingt personnes. Messire Iessé Flesche, vulgairement dict le Patriarche, en a eu la charge, et, dans un an qu'il y a demeuré, a baptizé quelque cent ou tant des Sauvages. Le mal a esté qu'il ne les a pu instruire comme il eust bien désiré, faute de sçavoir la langue, et avoir de quoy les entretenir; car celui qui leur nourrit l'âme faut quand et quand qu'il se delibere de sustenter leur corps. Ce bon personnage nous a fait beaucoup d'amitié, et a remercié Dieu de nostre venue; car il avoit jà de longtemps resolu de repasser en France à la premiere commodité; ce qu'il est bien ayse de faire maintenant, sans le regret d'abandonner une vigne qu'il auroit plantée.
On n'a pû jusques à maintenant traduire au langage du pays la croyance commune ou symbole, l'oraison de nostre Seigneur, les commandemens de Dieu, les Sacremens et autres chefs totalement necessaires à faire un chrestien.
Estant dernièrement au port Saint-Iean, je fus adverty qu'entre les autres Sauvages, il y en avoit cinq jà chrestiens. Ie prends de là occasion de leur [25] donner des images, et planter une croix devant leur cabane, chantant un _Salve Regina_. Ie leur fis faire le signe de la croix; mais je me trouvois bien esbahy, car autant quasi y entendoient les non-baptizés, que les chrestiens. Ie demandois à un chacun son nom de baptesme; quelques-uns ne le sçavoient pas, et ceux-là s'appeloient _Patriarches_; et la cause est parce que c'est le Patriarche qui leur impose le nom; car ils concluënt ainsy, il faut qu'ils s'appellent _Patriarches_, quand ils ont oublié leur vray nom.
Il y eut aussi pour rire, car lorsque je leur demandois s'ils estoient chrestiens, ils ne m'entendoient pas; quand je leur demandois s'ils estoient baptizés, ils me respondoient: _Hetaion enderquir Vortmandia Patriarché_; c'est à-dire: "Oui, le Patriarche nous a fait semblables aux Normans." Or, appellent-ils Normans tous les Françoys hormis les Malouins, qu'ils appellent Samaricois, et les Basques qu'ils disent Bascua.
Le _sagamo_, c'est-à-dire le seigneur du port Saint-Iean, est un appelé Cacagous, fin et matois s'il n'y en a point en la coste; c'est tout ce qu'il a rapporté de France (car il a esté en France), et me disoit qu'il avoit esté baptizé à Bajonne, me racontant cela comme qui raconteroit d'avoir esté par amitié conduit à un bal. Sur quoy, voyant le mal, et [26] voulant esprouver si je luy esmouverois point la conscience, je luy demandois combien il avoit de femmes. Il me respondit qu'il en avoit huict; et de fait, il m'en compta sept, qu'il avoit là presentes, me les désignant avec autant de gloire, tant s'en faut qu'avec honte, comme si je luy eusse demandé combien il avoit de fils legitimes.
Un autre, qui cherchoit plusieurs femmes, comme je luy dissuadasse, luy alleguant qu'il estoit chrestien, me paya de cette response: _Reroure quiro Nortmandia_: c'est à-dire Cela est bon pour vous autres, Normans. Aussi ne voit-on gueres de changement en eux après le baptesme. La mesme sauvagine et les mesmes moeurs demeurent, ou peu s'en faut, mesmes coustumes, ceremonies, us, façons et vices, au moins à ce qu'on en peut sçavoir, sans point observer aucune distinction de temps, jours, offices, exercices, prieres, debvoirs, vertus ou remedes spirituels.
Membertou, comme celuy qui hante le plus M. de Potrincourt dés long temps, est aussi le plus zelé, et montre le plus de foy; mais encore il se plaint de ne nous pas assez entendre, et desireroit d'estre prescheur, dit-il, s'il estoit bien instruict. Ce fut luy qui me fit l'autre jour une plaisante repartie; car, comme je luy enseignois son _Pater_, selon la traduction que m'en a fait M. de Biancourt, sur ce [27] que je lui faisois dire: _Nui en caraco nac iquem esmoi ciscou_; c'est-à-dire, donne-nous aujourd'huy nostre pain quotidien. "Mais, dit-il, si je ne luy demandois que du pain, je demeurerois sans orignac ou poisson."
Le bon vieillard nous contoit avec grande affection comme Dieu l'assiste depuis qu'il est chrestien, et nous disoit que ce printemps, luy arriva de patir grande faim luy et les siens; que sur ce il luy souvint qu'il estoit chrestien, et par ce il pria Dieu. Après sa prière, allant veoir à la riviere, il trouva des esplans à suffisance. Et puisque je suis sur ce vieux sagamo, premices de cette gentilité, je vous diray encore ce qui luy est arrivé cet hyver.
Il a esté malade, et ce qui est plus, jugé à mort par les _aoutmoins_ ou sorciers du pays. Or est la coustume que dès aussitost que les Aoutmoins ont sentencié la maladie ou plaie estre mortelle, dès lors le patient ne mange plus; aussy ne luy donne-t-on rien. Ains, prenant sa belle robe, il entonne luy-mesme le chant de sa mort; après lequel cantique, s'il tarde trop à mourir, on luy jette force seaux d'eau dessus, pour l'advancer, et quelquefois l'enterre-t-on à demy vif. Or les enfants de Membertou, quoy que chrestien, se preparoient à user de ce beau devoir de pieté envers leur père; jà ils ne luy donnoient plus à manger, et luy ayant prins sa [28] belle robe de loutre, avoit, comme un cygne, chanté et conclu sa Nænie ou chant funerail. Une chose l'affligeoit encore, c'est qu'il ne sçavoit pas pomment il debvoit bien mourir en chrestien, et qu'il ne disoit point adieu à M. de Potrincourt. Ces choses entendues, M. de Potrincourt vint à luy, luy remonstre et l'asseure qu'en despit de tous les Aoutmoins et Pilotois, il vivroit et recouvreroit santé, s'il vouloit manger; ce qu'il estoit tenu de faire, estant chrestien. Le bon homme crut, et fut sauvé; aujourd'huy il raconte cecy avec grand contentement, et rememore bien à propos comme Dieu a misericordieusement en cela fait entendre la malice et mensonge de leurs aoutmoins.
Je raconteray icy un autre faict du mesme Sieur de Potrincourt, et qui a beaucoup proffité à toute cette gentilité. Un sauvage chrestien estoit mort, et (marque de sa constance) il avoit mandé icy à l'habitation, pendant sa maladie, qu'il se recommandoit aux prieres. Après sa mort, les autres Sauvages se preparoient de l'enterrer à leur mode: leur mode est qu'ils prennent tout ce qui appartient au defunct, peaux, arcs, utensiles, cabannes, etc. bruslent tout cela, hurlants, brayants avec certains clameurs, sorceleries et invocations du malin esprit. M. de Potrincourt delibera de vertueusement resister à ces ceremonies. Il met donc en armes toutes ses gens, et [29] s'en va aux Sauvages en main forte, obtient par ce moyen ce qu'il demandoit, sçavoir est que le corps fust donné à M. le Patriarche, et ainsi l'enterrement fut faict à la chrestienne. Cet acte, d'autant qu'il n'a pû estre contrarié par les Sauvages, a esté loué par eux, et l'est encores.
La chappelle qu'on a eue jusque à maintenant, est fort petite, pirement accomodée, et en toutes façons incommode à tous exercices de religion. Pour remede, M. de Potrincourt nous a donné tout un quartier de son habitation, si nous pouvons le couvrir et accomoder. Seulement j'adjousteray encore un mot, que plusieurs seront bien ayses et édifiés d'ouïr.
Après mon arrivée icy à Port-Royal, j'ay esté avec M. de Potrincourt jusque aux Etechemins. Là, Dieu voulut que je rencontrasse le jeune du Pont de Sainct Malo, lequel ne sçays comment effarouché,[IX.] avoit passé toute l'année avec les Sauvages, vivant de mesme qu'eux. C'est un jeune homme d'une grande force d'esprit et de corps, n'y ayant sauvage qui courre, agisse ou patisse ou parle mieux que luy. Il estoit en grandes apprehensions de M. de [30] Potrincourt; mais Dieu me donna tant de croyance envers luy, que sur ma parole il vint avec moy dans nostre navire, et, après quelques submissions et debvoir rendu par luy, la paix fut faite au grand contentement de tous. Au départir, comme les canonades bruyèrent, il me pria de luy assigner heure pour sa confession. Au lendemain matin, luy mesme prevint l'heure, tant il estoit en ferveur, et se confessa en l'orée de la mer, en la présence de tous les Sauvages, qui s'émerveilloient d'ainsy le voir à genoux devant moy si long temps. Depuis, il communia avec grand exemple, et puis dire que les larmes m'en vinrent aux yeux, et ne fus pas seul. Le diable fut confus de cet acte: aussy pensa-il subitement tout troubler l'aprés disnée suivante; mais Dieu mercy, par l'équité et bonté de M. de Potrincourt, le tout a esté remis en son entier.
Voilà, mon Révérend Pere, le discours de nostre voyage et des choses survenues tant en yceluy que devant celuy, et depuis nostre arrivée à cette habitation. Reste maintenant à vous dire que la conversion de ce pays à l'Evangile, et de ce peuple à la civilité, n'est pas petite, ni sans beaucoup de difficultez; car en premier lieu, si nous considerons le pays, ce n'est qu'une forest, sans autre commodité pour la vie que celles qu'on apportera de France, et avec le temps on pourroit retirer du terroir, après qu'on [31] l'aura cultivé. La nation est sauvage, vagabonde, mal habituée, rare et d'assez peu de gens. Elle est, dis-je, sauvage, courant les bois, sans lettres, sans police, sans bonnes moeurs; elle est vagabonde, sans aucun arrest, ni des maisons ni de parenté, ni des possessions ni de patrie; elle est mal habituée, gens extremement paresseux, gourmans, irreligieux, traitres, cruels en vengeance, et adonnés à toute luxure, hommes et femmes, les hommes ayant plusieurs femmes et les abandonnant à autruy, et les femmes ne leur servant que d'esclaves qu'ils battent et assomment de coups, sans qu'elles osent se plaindre; et après avoir esté demy meurtries, s'il plaist au meurtrier, il faut qu'elles rient et luy fassent caresses.
Avec tous ces maux, ils sont extrêmement glorieux: ils s'estiment plus vaillans, que nous, meilleurs que nous, plus ingenieux que nous, et, chose difficile à croire, plus riches que nous. Ils s'estiment, dis-je, plus vaillants que nous, se vantant qu'ils ont tué des Basques et Malouins, et fait beaucoup de mal aux navires, sans que jamays on en ait tiré vengeance, voulant dire que ce a esté faute de coeur. Ils s'estiment meilleurs: "Car, disent-ils, vous ne cessez de vous entrebattre et quereller l'un l'autre; nous vivons en paix. Vous estes envieux les uns des autres, et détractez les uns des autres ordinairement; [32] vous estes larrons et trompeurs; vous estes convoiteux, sans liberalité et misericorde: quant à nous, si nous avons un morceau du pain, nous le partissons entre nous."
Telles et semblables choses disent-ils communement, voyant les susdictes imperfections en quelques-uns de nos gens; et, se flattent de ce que quelques-uns d'entre eux ne les ont si éminentes, ne considerant (pas) qu'ils ont tous des vices beaucoup plus énormes, et que la meilleure part des nostres n'ont pas mesmes les vices susdicts, concluent universellement qu'ils vallent mieux que tous les chrestiens. C'est l'amour propre qui les aveugle, et le malin esprit qui les seduit, ne plus ne moins que vous voyez en nostre France les desvoyés de la foy s'estimer et se vanter estre meilleurs que les catholiques, d'autant qu'en quelques-uns ils voyent beaucoup de vices, ne regardants ni les vertus des autres catholiques, ni leurs vices beaucoup plus grands; ne voulant, comme Cyclopes, avoir, qu'un seul oeil, et celuy fiché sur aucuns vices de quelques catholiques, et jamays sur les vertus des autres, ni sur eux, sinon pour se tromper.
Ils s'estiment aussi plus ingenieux, d'autant qu'ils nous voyent admirer aucunes de leurs manufactures, comme oeuvres de personnes si rudes et grossieres, [33] et admirent peu ce que nous leur monstrons, quoy que beaucoup plus digne d'estre admiré, faute d'esprit. De là vient qu'ils s'estiment beaucoup plus riches que nous, quoy qu'ils soyent extremement pauvres et souffreteux.
Cacagous, duquel j'ai cy-devant parlé, a bonne grace, quand il a un peu haussé le ton; car pour monstrer sa bonne affection envers les Françoys, il se vante de vouloir aller veoir le Roy, et luy porter un present de cent castors, et fait estat, ce faisant, de le faire le plus riche de tous ses predecesseurs. La cause aussy de ce jugement leur vient de l'extreme et bruslante convoitise de leurs castors qu'ils voyent regner en quelques-uns des nostres.
Non moins plaisant est le discours d'un certain Sagamo, qui ayant ouy raconter de M. de Potrincourt, que le Roy estoit jeune et à marier: "Peut-estre, dit-il, luy pourray-je donner ma fille pour femme; mais, selon les us et coustumes du pays, il faudroit que le Roy lui fist de grands presens: sçavoir, quatre ou cinq barriques de pain, trois de pois ou de febves, un de petun, quatre ou cinq chapots de cent sols pièce, avec quelques arcs, flesches, harpons, et semblables denrées."
Voylà les marques de l'esprit de cette nation, qui est fort peu peuplée, principalement les Soriquois et Etechemins qui avoysinent la mer, combien, que [34] Membertou assure qu'en sa jeunesse il a veu _chimonuts_, c'est-à-dire des Sauvages aussi dru semés que les cheveux de la teste. On tient qu'ils sont ainsi diminués depuis que les François ont commencé à y hanter: car, depuis ce temps-là, ils ne font tout l'esté que manger; d'où vient que, prenant une tout autre habitude, et amassant de humeurs, l'automne et l'hyver ils payent leurs intemperies par pleurésies, esquinances, flux de sang, qui les font mourir. Seulement cette année, soixante en sont morts au Cap de la Hève, qui est la plus grande partie de ce qu'ils y estoient; et neantmoins personne du petit peuple de M. de Potrincourt n'a esté seulement malade, nonobstant toute l'indigence qu'ils ont paty; ce qui a faict apprehender les Sauvages que Dieu nous deffend et protége comme son peuple particulier et bien-aymé.
Ce que je dis de cette rareté d'habitants de cette contrée, se doict entendre de ceux qui paroissent en la coste de la mer; car, dans les terres, principalement des Etechemins, il y a force peuple, à ce qu'on dit. Toutes ces choses conjoinctes avec la difficulté du langage, le temps qu'il y faudra consommer, les despends qu'il y faudra faire, les grandes incommoditez et labeurs et disettes qu'il faudra endurer, declarent assez la grandeur de cette entreprise, et les difficultés qui la pourront traverser. Toutes [35] fois plusieurs choses m'encouragent à la poursuite d'icelle.
Premierement l'esperance que j'ay en la bonté et providence de Dieu. Esaïe nous assure que le royaume de nostre Redempteur doict estre recognu par toute la terre, et qu'il ne doict avoir ni antres de dragons, ni cavernes de basilisques, ni rochers inaccessibles, ni abysmes tant profonds que son humanité n'adoucisse, son salut ne guerisse, son abondance ne fertilise, son humilité ne surhausse, et enfin que sa croix ne triomphe victorieusement. Et pour quoy n'esperay-je que le temps est venu auquel cette prophetie doict estre accomplie en ces quartiers? Que si cela est, qu'y a-t-il de tant difficile que nostre Dieu ne puisse faciliter?
En second lieu, je mets la consideration du Roy nostre Sire. C'est un Roy qui nous promet rien de moindre que le feu Roy son pere l'incomparable Henri le Grand. Cet oeuvre a commencé avec son reigne, et peut on dire que depuis cent années la France s'est approprié ce pays, ou en a si veritablement pris possession, ny tant faict, que depuis son reigne, que Dieu remplisse de toutes benedictions. Il ne voudra permettre que son nom et ses armes paroissent en ces regions avec le paganisme, son authorité avec la barbarie, sa renommée avec la sauvagine, son pouvoir avec l'indigence, [36] sa foy avec manquement, ses subjects sans ayde ni secours. Sa mère aussy, une autre Reyne Blanche, visant à la gloire de Dieu, contemplera ces deserts et nouveliers siens, où, au commencement de sa Regence, le coutre de l'Evangile a par son moyen ouvert quelque esperance de moisson, et se souviendra de ce que le feu Roy, grand de sagesse aussi bien que de valeur, prononça au Sieur de Potrincourt venant en ce pays: "Allez, dit-il, je trace l'édifice; mon fils le bastira." Ce que nous supplions vostre Reverence de luy representer, et ensemble le bon oeuvre que leurs Majestés peuvent faire en ces quartiers, si c'estoit leur bon playsir de fonder et donner quelque honneste revenu à cette residence, de laquelle se pourroit s'epandre par toute cette contrée ceux qui y seroyent eslevés et entretenus.
Voylà le second fondement de nostre esperance, auquel j'adjousteray la pieté et largesse que nous avons experimenté sur nostre depart ès-seigneurs et dames de cette tres-noble et tres-chrestienne cour, me promettant qu'ils ne voudront manquer de favoriser de leurs moyens cette entreprise, pour ne perdre ce que desjà ils y ont employé, ce qui leur sert d'ares de gloire et de felicité immortelle devant Dieu.
M. de Potrincourt, Seigneur doux et équitable, [37] vaillant, amé et experimenté en ces quartiers, et M. de Biancourt son fils, imitateur des vertus et belles qualitez de son pere, tous deux zelés au service de Dieu, qui nous honorent et cherissent plus que nous ne meritons, nous donnent aussi grand courage de nous employer en ceste ouvrage de tout nostre pouvoir.
Finalement, l'assiete et condition de ce lieu, qui promet beaucoup pour l'usage de la vie humaine, s'il est cultivé, et sa beauté, qui me fait esmerveiller de ce qu'il a esté si peu recherché jusques à maintenant, où est ce port où nous sommes, fort propre pour d'icy nous estendre aux Armouchiquois, Iroquois et Montagnes, nos voisins, qui sont grands peuples, et labourent les terres comme nous; ce lieu, dis-je, nous fait esperer quelque chose à l'advenir. Que si nos Souriquois sont peu, ils se peuvent peupler; s'ils sont sauvages, c'est pour les domestiquer et civiliser qu'on vient icy; s'ils sont rudes; nous ne devons point estre pour cela paresseux; s'ils ont jusqu'ici peu profité, ce n'est merveille, ce seroit rigueur d'exiger si tost fruict d'un gref, et demander sens et barbe d'un enfant.
Pour conclusion, nous esperons avec le temps les rendre susceptible de la doctrine de la foy et religion chrestienne et catholique, et après, passer [38] plus avant aux regions de deçà plus habitées et cultivées, comme dict est; esperance que nous appuyons sur la bonté et misericorde de Dieu, sur le zele et fervente charité de tous les gens de bien qui affectueusement desirent le royaume de Dieu, particulierement sur les sainctes prieres de Vostre Reverence et de nos RR. PP. et très-chers FF. auxquels très-affectueusement nous nous recommandons.