Selections from Saint-Simon

Part 9

Chapter 93,675 wordsPublic domain

[103] Guy Fagon succeeded Daquin, a converted Jew, in 1693, through the influence of Mme de Maintenon. His great talent was combined with fearless honesty and much charm of manner. Saint-Simon did not like him, but he recognised his merits and attainments. See I. 105-6. Like William III, who once consulted him, he was an “asthmatic skeleton,” and like William’s opponent, Luxembourg, he was hunch-backed.

Ce n’est pas que cet artifice, ni même la réalité la plus effective, eût aucun pouvoir d’ailleurs de contraindre le Roi en quoi que ce pût être. C’étoit un homme uniquement personnel, et qui ne comptoit tous les autres, quels qu’ils fussent, que par rapport à soi. Sa dureté là-dessus étoit extrême. Dans les temps les plus vifs de sa vie pour ses maîtresses, leurs incommodités les plus opposées aux voyages et au grand habit de cour, car les dames les plus privilégiées ne paroissoient jamais autrement dans les carrosses ni en aucun lieu de cour, avant que Marly eût adouci cette étiquette, rien, dis-je, ne les en pouvoit dispenser. Grosses, malades, moins de six semaines après leurs couches, dans d’autres temps fâcheux, il falloit être en grand habit, parées et serrées dans leurs corps, aller en Flandres, et plus loin encore, danser, veiller, être des fêtes, manger, être gaies et de bonne compagnie, changer de lieu, ne paroître craindre, ni être incommodées du chaud, du froid, de l’air, de la poussière, et tout cela précisément aux jours et aux heures marquées, sans déranger rien d’une minute.

Ses filles, il les a traitées toutes pareillement. On a vu en son temps qu’il n’eut pas plus de ménagement pour Mme la duchesse de Berry, ni même pour Mme la duchesse de Bourgogne, quoi que Fagon, Mme de Maintenon, etc., pussent dire et faire, quoique il aimât Mme la duchesse de Bourgogne aussi tendrement qu’il en étoit capable, qui toutes les deux s’en blessèrent, et ce qu’il en dit avec soulagement, quoique il n’y eût point encore d’enfants.

Il voyageoit toujours son carrosse plein de femmes: ses maîtresses, après ses bâtardes, ses belles-filles, quelquefois Madame, et des dames quand il y avoit place. Ce n’étoit que pour les rendez-vous de chasse, les voyages de Fontainebleau, de Chantilly, de Compiègne, et les vrais voyages, que cela étoit ainsi. Pour aller tirer, se promener, ou pour aller coucher à Marly ou à Meudon, il alloit seul dans une calèche. Il se défioit des conversations que ses grands officiers auroient pu tenir devant lui dans son carrosse; et on prétendoit que le vieux Charost, qui prenoit volontiers ces temps-là pour dire bien des choses, lui avoit fait prendre ce parti, il y avoit plus de quarante ans. Il convenoit aussi aux ministres, qui sans cela auroient eu de quoi être inquiets tous les jours, et à la clôture exacte qu’en leur faveur lui-même s’étoit prescrite, et à laquelle il fut si exactement fidèle. Pour les femmes, ou maîtresses d’abord, ou filles ensuite, et le peu de dames qui pouvoient y trouver place, outre que cela ne se pouvoit empêcher, les occasions en étoient restreintes à une grande rareté, et le babil fort peu à craindre.

Dans ce carrosse, lors des voyages, il y avoit toujours beaucoup de toutes sortes de choses à manger: viandes, pâtisseries, fruits. On n’avoit pas sitôt fait un quart de lieue que le Roi demandoit si on ne vouloit pas manger. Lui jamais ne goûtoit à rien entre ses repas, non pas même à aucun fruit, mais il s’amusoit à voir manger, et manger à crever. Il falloit avoir faim, être gaies, et manger avec appétit et de bonne grâce, autrement il ne le trouvoit pas bon, et le montroit même aigrement: on faisoit la mignonne, on vouloit faire la délicate, être du bel air; et cela n’empêchoit pas que les mêmes dames ou princesses qui soupoient avec d’autres à sa table le même jour, ne fussent obligées, sous les mêmes peines, d’y faire aussi bonne contenance que si elles n’avoient mangé de la journée. Avec cela, d’aucuns besoins il n’en falloit point parler, outre que pour des femmes ils auraient été très embarrassants avec les détachements de la maison du Roi, et les gardes du corps devant et derrière le carrosse, et les officiers et les écuyers aux portières, qui faisoient une poussière qui dévorait tout ce qui étoit dans le carrosse. Le Roi, qui aimoit l’air, en vouloit toutes les glaces baissées, et auroit trouvé fort mauvais que quelque dame eût tiré le rideau contre le soleil, le vent ou le froid. Il ne falloit seulement pas s’en apercevoir, ni d’aucune autre sorte d’incommodité, et alloit toujours extrêmement vite, avec des relais le plus ordinairement. Se trouver mal étoit un démérite à n’y plus revenir.

Mme de Maintenon, qui craignoit fort l’air et bien d’autres incommodités, ne put gagner là-dessus aucun privilège. Tout ce qu’elle obtint, sous prétexte de modestie et d’autres raisons, fut de voyager à part, de la manière que je l’ai rapporté; mais en quelque état qu’elle fût, il falloit marcher, et suivre à point nommé, et se trouver arrivée et rangée avant que le Roi entrât chez elle. Elle fit bien des voyages à Marly, dans un état à ne pas faire marcher une servante; elle en fit un à Fontainebleau qu’on ne savoit pas véritablement si elle ne mourrait pas en chemin. En quelque état qu’elle fût, le Roi alloit chez elle à son heure ordinaire, et y faisoit ce qu’il avoit projeté; tout au plus elle étoit dans son lit. Plusieurs fois, y suant la fièvre à grosses gouttes, le Roi, qui, comme on l’a dit, aimoit l’air, et qui craignoit le chaud dans les chambres, s’étonnoit en arrivant de trouver tout fermé, et faisoit ouvrir les fenêtres, et n’en rabattoit rien, quoique il la vît dans cet état, et jusqu’à dix heures qu’il s’en alloit souper, et sans considération pour la fraîcheur de la nuit. S’il devoit y avoir musique, la fièvre, le mal de tête n’empêchoit rien, et cent bougies dans les yeux. Ainsi le Roi alloit toujours son train, sans lui demander jamais si elle n’en étoit point incommodée.

Les gens de Mme de Maintenon, car tout en est curieux, étoient en très petit nombre, peu répandus, modestes, respectueux, humbles, silencieux, et ne s’en firent jamais accroire. C’étoit l’air de la maison, et ils n’y seroient pas demeurés sans cela. Ils y faisoient avec le temps une fortune modérée, suivant leur état, et qui ne pouvoit donner d’envie ni occasion de parler; tous demeuroient dans une obscurité plus ou moins aisée. Ses femmes passoient leur vie enfermées chez elle. Non-seulement elle ne vouloit point qu’elles sortissent, mais elle les empêchoit de recevoir personne, et la fortune qu’elle leur faisoit étoit courte et rare. Le Roi les connoissoit toutes et tous; il étoit familier avec eux, et y causoit souvent, lorsqu’il passoit quelquefois chez elle avant qu’elle y fût rentrée.

Il n’y avoit d’un peu distingué que cette ancienne servante du temps qu’après la mort de Scarron elle étoit à la charité de Saint-Eustache, logée dans cette montée où cette servante faisoit sa chambre et son petit pot-au-feu dans la même chambre. Nanon de ce temps-là, et que Mme de Maintenon a toujours appelée ainsi, qui d’abord avoit été son unique domestique, et qui l’avoit constamment suivie et servie dans tous ses divers états, étoit devenue Mlle Balbien, dévote comme elle, et vieille. Elle étoit d’autant plus importante qu’elle avoit toute la confiance domestique de Mme de Maintenon, et l’œil sur ces demoiselles qu’on a vu ailleurs qui se succédoient de Saint-Cyr auprès d’elle, sur ses nièces, et sur Mme la duchesse de Bourgogne même, qui ne l’ignoroit pas, et qui habilement, sans la gâter, en avoit fait sa bonne amie. Elle se coiffoit et s’habilloit comme sa maîtresse; elle affectoit d’en tout imiter. A commencer par les enfants légitimes et les bâtards, à continuer par les princes du sang et par les ministres, il n’y avoit celui ni celle qui ne la ménageât, et qui ne fût en contrainte, et, le dirai-je, en respect devant elle. S’en servoit qui pouvoit pour de l’argent, quoique au fond elle se mêlât de fort peu de chose. Elle étoit très raisonnablement sotte; et n’étoit méchante que rarement, et encore par bêtise, quoique ce fût une personne toute composée, toute sur le merveilleux, et qui ne se montroit presque jamais. On en a pourtant vu un échantillon à propos de la place qu’eut la duchesse du Lude, que, quatre heures devant, le Roi avoit paru si éloigné de lui donner. Sa protection pour aller à Marly ne lui fut pas infructueuse. Elle avoit l’air doux, humble, empesé, important, et toutefois respectueux.

On l’a dit, Mme de Maintenon étoit particulière en public; hors de ses yeux, reine, quelquefois même sous ses yeux, comme à l’attaque de Compiègne dont il [a] été parlé ici en son temps, et aux promenades de Marly, quand par complaisance elle en faisoit quelqu’une où le Roi vouloit lui montrer quelque chose de nouvellement achevé. Je me trouve, je l’avoue, entre la crainte de quelques redites et celle de ne pas expliquer assez en détail des curiosités que nous regrettons dans toutes les Histoires, et dans presque tous les Mémoires des divers temps. On voudroit y voir les princes, avec leurs maîtresses et leurs ministres, dans leur vie journalière. Outre une curiosité si raisonnable, on en connoîtroit bien mieux les mœurs du temps et le génie des monarques, celui de leurs maîtresses et de leurs ministres, de leurs favoris, de ceux qui les ont le plus approchés, et les adresses qui ont été employées pour les gouverner ou pour arriver aux divers buts qu’on s’est proposés. Si ces choses doivent passer pour curieuses, et même pour instructives dans tous les règnes, à plus forte raison d’un règne aussi long et aussi rempli que l’a été celui de Louis XIV, et d’un personnage unique dans la monarchie depuis qu’elle est connue, qui a, trente-deux ans durant, revêtu ceux de confidente, de maîtresse, d’épouse, de ministre, et de toute-puissante, après avoir été si longuement néant, et comme on dit, avoir si longtemps et si publiquement rôti le balai. C’est ce qui m’enhardit sur l’inconvénient des redites. Tout bien considéré, j’estime qu’il vaut mieux hasarder qu’il m’en échappe quelqu’une que ne pas mettre sous les yeux un tout ensemble si intéressant. Revenons donc un moment sur nos pas.

Reine dans le particulier, Mme de Maintenon n’étoit jamais que dans un fauteuil, et dans le lieu le plus commode de sa chambre, devant le Roi, devant toute la famille royale, même devant la reine d’Angleterre. Elle se levoit tout au plus pour Monseigneur et pour Monsieur, parce qu’ils alloient rarement chez elle; M. le duc d’Orléans, ni aucun prince du sang, jamais que par audiences, et comme jamais; mais Monseigneur, Messeigneurs ses fils, Monsieur et M. le duc de Chartres[104], toujours en partant pour l’armée, et le soir même qu’ils en arrivoient, ou, s’il étoit trop tard, de bonne heure le lendemain. Pour aucun autre fils de France, leurs épouses, ou les bâtardes du Roi, elle ne se levoit point, ni pour personne, sinon un peu pour les personnes ordinaires avec qui elle n’avoit point de familiarité, et qui en obtenoient des audiences; car modeste et polie, elle l’a toujours affecté à ces égards-là.

[104] Monseigneur is the Dauphin, and Monsieur the king’s brother. The latter’s son, the Duc d’Orléans, afterwards Régent, had the title of Duc de Chartres till his father’s death in 1701.

Presque jamais elle n’appeloit Madame la Dauphine que “mignonne,” même en présence du Roi et des dames familières et des dames du palais, et cela jusqu’à sa mort, et quand elle parloit d’elle ou de Mme la duchesse de Berry, et devant les mêmes, jamais elle ne disoit que “la duchesse de Bourgogne” et “la duchesse de Berry,” ou “la Dauphine,” très rarement “Madame la Dauphine,” et de même “le duc de Bourgogne,” “le duc de Berry,” “le Dauphin,” presque jamais “Monsieur le Dauphin”: on peut juger des autres.

On a vu comment elle mandoit les princesses, légitimes et bâtardes, comme elle leur lavoit la tête, les transes avec quoi elles venoient à ses ordres, les pleurs avec lesquels elles s’en retournoient, et leurs inquiétudes tant que la disgrâce durait, et qu’il n’y avoit que Mme la duchesse de Bourgogne qui eût pris le dessus avec les grâces nonpareilles et ce soin attentif qu’on en a vu en parlant d’elle. Elle ne l’appeloit jamais que “ma tante.”

Ce qui étonnoit toujours, c’étoient les promenades qu’on vient de dire qu’elle faisoit avec le Roi par excès de complaisance dans les jardins de Marly. Il auroit été cent fois plus librement avec la Reine, et avec moins de galanterie. C’étoit un respect le plus marqué, quoique au milieu de la cour et en présence de tout ce qui s’y vouloit trouver des habitants de Marly. Le Roi s’y croyoit en particulier, parce qu’il étoit à Marly. Leurs voitures alloient joignant à côté l’une de l’autre, car presque jamais elle ne montoit en chariot: le Roi seul dans le sien, elle dans une chaise à porteurs. S’il y avoit à leur suite Madame la Dauphine ou Mme la duchesse de Berry, ou des filles du Roi, elles suivoient ou environnoient à pied, ou si elles montoient en chariot avec des dames, c’étoit pour suivre, et à distance, sans jamais doubler. Souvent le Roi marchoit à pied à côté de la chaise. A tous moments il ôtoit son chapeau et se baissoit pour parler à Mme de Maintenon, ou pour lui répondre si elle lui parloit, ce qu’elle faisoit bien moins souvent que lui, qui avoit toujours quelque chose à lui dire ou à lui faire remarquer. Comme elle craignoit l’air dans les temps même les plus beaux et les plus calmes, elle poussoit à chaque fois la glace de côté de trois doigts, et la refermoit incontinent. Posée à terre à considérer la fontaine nouvelle, c’étoit le même manège. Souvent alors la Dauphine se venoit percher sur un des bâtons de devant, et se mettoit de la conversation, mais la glace de devant demeurait toujours fermée. A la fin de la promenade, le Roi conduisoit Mme de Maintenon jusqu’auprès du château, prenoit congé d’elle, et continuoit sa promenade. C’étoit un spectacle auquel on ne pouvoit s’accoutumer. Ces bagatelles échappent presque toujours aux Mémoires; elles donnent cependant plus que tout l’idée juste de ce que l’on y recherche, qui est le caractère de ce qui a été, qui se présente ainsi naturellement par les faits.

La conduite des belles-petites-filles du Roi et de ses bâtardes, les ordres à y mettre et à y donner, les galanteries et la dévotion, ou la régularité des dames de la cour, les aventures diverses, le maintien des femmes des ministres, et celui des ministres mêmes, les espionnages de toutes les sortes dont la cour étoit pleine, les parties qui se faisoient de ces princesses avec les jeunes dames, ou celles de leur âge, et tout ce qui s’y passoit, les punitions qui alloient quelquefois à être en pénitence, et même chassée; les récompenses, qui étoient la distribution arrêtée tout à fait, ou plus ou moins fréquentes des distinctions, d’être des voyages de Marly, ou des amusements de la Dauphine, toutes ces choses entroient dans les occupations de Mme de Maintenon. Elle en amusoit le Roi, enclin à les prendre sérieusement; elles étoient utiles à entretenir la conversation, à servir ou à nuire, et à prendre de loin des tournants auprès du Roi sur bien des choses qu’elle y savoit habilement faire entrer de droite et de gauche.

On a déjà vu qu’elle répondoit à tout ce qui avoit recours à elle: qu’elle ne se mêloit de rien; et que ce qui l’approchoit de bien près n’avoit pas peu à essuyer de cette prodigieuse inconstance naturelle, qui, sans autre cause, changeoit si souvent ses goûts, ses inclinations, ses volontés. Les remèdes qu’on y cherchoit y étoient des poisons. L’unique parti à prendre étoit de glisser, de se tenir plus réservé, plus à l’écart, comme on se met à couvert de la pluie en se détournant un peu de son chemin. Quelquefois elle se rapprochoit et se rouvroit d’elle-même, comme d’elle-même elle s’étoit fermée et éloignée, sinon il n’y avoit point de ressource à espérer. Ces mutations, qui étoient également en gens et en choses, étoient accablantes pour les ministres, pour les personnes qui se trouvoient en quelque commerce d’affaires avec elle, et pour les femmes dont, en très petit nombre et très rare, elle s’étoit imaginée de vouloir régler la conduite. Ce qui lui plaisoit hier, pas plus loin que cela, étoit un démérite aujourd’hui; ce qu’elle avoit approuvé, même suggéré, elle le blâmoit ensuite, tellement qu’on ne savoit jamais si on étoit digne d’amour ou de haine. C’eût été se perdre de lui montrer en excuse cette variation, qui s’étendoit, sur ces personnes choisies, jusqu’à leur manière de s’habiller et de se coiffer, et personne de tout ce qui à divers titres l’a approchée de près n’a été exempt, plus ou moins, de ces hauts et bas insupportables. La domination et le gouvernement furent les seules choses sur lesquelles elle n’en eut jamais.

L’appartement de Mme de Maintenon étoit de plein pied et faisant face à la salle des gardes du Roi. L’antichambre étoit plutôt un passage, long en travers, étroit jusqu’à une autre antichambre toute pareille de forme, dans laquelle les seuls capitaines des gardes entroient, puis une grande chambre très profonde. Entre la porte par où on y entrait de cette seconde antichambre et la cheminée étoit le fauteuil du Roi, adossé à la muraille, une table devant lui, et un ployant autour pour le ministre qui travailloit. De l’autre côté de la cheminée, une niche de damas rouge et un fauteuil où se tenoit Mme de Maintenon, avec une petite table devant elle; plus loin, son lit dans un enfoncement; vis-à-vis les pieds du lit, une porte et cinq marches à monter; puis un fort grand cabinet, qui donnoit dans la première antichambre de l’appartement de jour de Mgr le duc de Bourgogne, que cette porte enfiloit, et qui est aujourd’hui l’appartement du cardinal Fleury. Cette première antichambre ayant à droite cet appartement, et à gauche ce grand cabinet de Mme de Maintenon, descendoit, comme encore aujourd’hui, par cinq marches dans le salon de marbre contigu au palier du grand degré du bout des deux galeries, haute et basse, dites de Mme la duchesse d’Orléans et des Princes. Tous les soirs, Mme la duchesse de Bourgogne jouoit dans le grand cabinet de Mme de Maintenon avec les dames à qui on avoit donné l’entrée, qui ne laissoit pas d’être assez étendue, et de là entroit tant et si souvent qu’elle vouloit dans la pièce joignante, qui étoit la chambre de Mme de Maintenon, où elle étoit avec le Roi, la cheminée entre eux deux. Monseigneur, après la comédie, montoit dans ce grand cabinet, où le Roi n’entroit point, et Mme de Maintenon presque jamais.

Avant le souper du Roi, les gens de Mme de Maintenon lui apportoient son potage avec son couvert, et quelque autre chose encore. Elle mangeoit, ses femmes et un valet de chambre la servoient, toujours le Roi présent, et presque toujours travaillant avec un ministre. Le souper achevé, qui étoit court, on emportoit la table; les femmes de Mme de Maintenon demeuroient, qui tout de suite la déshabilloient en un moment et la mettoient au lit. Lorsque le Roi étoit averti qu’il étoit servi, il alloit dire un mot à Mme de Maintenon, puis sonnoit une sonnette qui répondoit au grand cabinet. Alors Monseigneur, s’il y étoit, Mgr et Mme la duchesse de Bourgogne, M. le duc de Berry, et les dames qui étoient à elle entroient à la file dans la chambre de Mme de Maintenon, ne faisoient presque que la traverser, précédoient le Roi, qui alloit se mettre à table, suivi de Mme la duchesse de Bourgogne et de ses dames. Celles qui n’étoient point à elle, ou s’en alloient, ou si elles étoient habillées pour aller au souper, car le privilège de ce cabinet étoit d’y faire sa cour à Mme la duchesse de Bourgogne sans l’être, elles faisoient le tour par la grand’salle des gardes, sans entrer dans la chambre de Mme de Maintenon. Nul homme, sans exception que de ces trois princes, n’entroit dans ce grand cabinet[105].

[105] Ed. Chéruel, VI. 203-204; ed. Boislisle, XVI. 470-473. The plan on page 66 is reproduced from Dussieux, _Le château de Versailles_, 2 vols. Versailles, 1881, I. plan 7. It will be seen that the two antechambers are there represented as nearly square. The _appartement de jour_ of the Duc de Bourgogne is apparently the same as the hall of the Queen’s Guard (H). The _salon de marbre_ is marked I on the plan.

III

THE DAILY LIFE OF LOUIS XIV[106]

[106] Ed. Chéruel, XII. c. ix; ed. Boislisle, XXVIII. 330-381.

Après avoir exposé avec la vérité et la fidélité la plus exacte tout ce qui est venu à ma connoissance par moi-même, ou par ceux qui ont vu ou manié les choses et les affaires pendant les vingt-deux dernières années[107] de Louis XIV, et l’avoir montré tel qu’il a été, sans aucune passion, quoique je me sois permis les raisonnements résultant naturellement des choses, il ne me reste plus qu’à exposer l’écorce extérieure de la vie de ce monarque, depuis que j’ai continuellement habité à sa cour.

[107] Saint-Simon began to write his memoirs in 1694.

Quelque insipide et peut-être superflu qu’un détail, encore si public, puisse paroître après tout ce qu’on a vu d’intérieur, il s’y trouvera encore des leçons pour les rois qui voudront se faire respecter et qui voudront se respecter eux-mêmes. Ce qui m’y détermine encore, c’est que l’ennuyeux, je dirai plus, le dégoûtant pour un lecteur instruit de ce dehors public, par ceux qui auront pu encore en avoir été témoins, échappe bientôt à la connoissance de la postérité, et que l’expérience nous apprend que nous regrettons de ne trouver personne qui se soit donné une peine pour leur temps si ingrate, mais pour la postérité, curieuse, et qui ne laisse pas de caractériser les princes qui ont fait autant de bruit dans le monde que celui dont il s’agit ici. Quoique il soit difficile de ne pas tomber en quelques redites, je m’en défendrai autant qu’il me sera possible.