Selections from Saint-Simon

Part 8

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Ses audiences étoient pour le moins aussi difficiles à obtenir que celles du Roi; et le peu qu’elle en accordoit, presque toutes à Saint-Cyr, où on alloit la trouver au jour et heure donnée. On l’attendoit à Versailles à sortir de chez elle ou à y rentrer, quand on avoit un mot à lui dire, gens de peu et même pauvres gens, et personnes considérables. On n’avoit là qu’un instant, et c’étoit à qui le saisiroit. Les maréchaux de Villeroy, Harcourt, souvent Tessé[90], quelquefois dans les derniers temps M. de Vaudemont[91], lui ont parlé de la sorte, et si c’étoit en rentrant chez elle, ils ne la suivoient pas au delà de son antichambre, où elle coupoit très court et les laissoit. Bien d’autres lui ont parlé de la sorte. Moi jamais en pas un lieu, que ce que j’ai rapporté. Un très petit nombre de dames, à qui le Roi étoit accoutumé et qui étoient de ses particuliers, la voyoient quelquefois aux heures où le Roi n’étoit pas, et rarement quelques-unes dînoient avec elle.

[90] The Maréchal-comte de Tessé was a skilful general, but he lacked decision, and he was more successful as a diplomatist. It was he who under orders from Louvois sacked Heidelberg and blew up the _château_. Saint-Simon’s portrait of him (III. 388-9) is less than fair. His _Mémoires et Lettres_ were published in 2 vols. in 1806.

[91] See above, p. 10, n. 31.

Ses matinées, qu’elle commençoit de fort bonne heure, étoient remplies par des audiences obscures de charité ou de gouvernement spirituel; quelquefois par quelques ministres, très rarement par quelques généraux d’armée; encore ces derniers, quand ils avoient un rapport particulier à elle, comme les maréchaux de Villars, de Villeroy, d’Harcourt et quelquefois Tessé. Assez souvent, dès huit heures du matin et plus tôt, elle alloit chez quelque ministre. Rarement elle dînoit chez eux, avec leurs femmes et une compagnie fort trayée. C’étoient là les grandes faveurs, et une nouvelle, mais qui ne menoient à rien qu’à de l’envie et à quelque considération. M. de Beauvillier[92] fut des premiers et des plus longtemps favorisés de ces dîners[93], et fréquents, comme on l’a remarqué ailleurs, jusqu’à ce que Godet, évêque de Chartres, en renversa les escabelles, et arrêta tout court les progrès de Fénelon, qui s’étoit fait leur docteur. Les ministres chargés de la guerre, surtout des finances, furent toujours ceux à qui Mme de Maintenon avoit le plus affaire, et qu’elle cultiva. Rarement, et plus que rarement, alla-t-elle chez les autres, mais pour affaires, et souvent d’État, et dès le matin, sans jamais dîner chez ces derniers.

[92] See below for his portrait.

[93] Saint-Simon, I. 274, says that Mme de Maintenon dined regularly once, and sometimes twice a week, either at the Hôtel de Beauvillier or the Hôtel de Chevreuse at Versailles with the two Dukes and their wives. But the affair of Quietism put an end to their intimate meetings, for both Dukes were close allies of Fénelon.

L’ordinaire, dès qu’elle étoit levée, c’étoit de s’en aller à Saint-Cyr[94], et d’y dîner dans son appartement seule, ou avec quelque favorite de la maison, d’y donner des audiences le moins qu’elle pouvoit, d’y régenter au dedans, d’y gouverner l’Église au dehors, d’y lire et d’y répondre des lettres, d’y gouverner des monastères de Filles de toutes parts, d’y recevoir des avis et des lettres d’espionnages, et de revenir à peu près justement au temps que le Roi passoit chez elle. Devenue plus vieille et plus infirme, en arrivant entre sept et huit heures du matin à Saint-Cyr, elle s’y mettoit au lit pour se reposer, ou faire quelque remède.

[94] For Mme de Maintenon and Saint-Cyr see Sainte-Beuve, _Caus. du Lundi_, VIII. 473, an article inspired by T. Lavallée, _Mme de Maintenon et la maison royale de Saint-Cyr_.

A Fontainebleau, elle avoit une maison à la ville, où elle alloit souvent pour y faire les mêmes choses qu’à Saint-Cyr. A Marly, elle s’étoit fait accommoder un petit appartement qui avoit une fenêtre dans la chapelle. Elle en faisoit souvent le même usage que de Saint-Cyr; mais cela s’appeloit le Repos, et ce Repos étoit inaccessible, sans exception que de Mme la duchesse de Bourgogne.

A Marly, à Trianon, à Fontainebleau, le Roi alloit chez elle les matins des jours qu’il n’y avoit point de conseil, et qu’elle n’étoit pas à Saint-Cyr; à Fontainebleau, depuis sa messe jusqu’au dîner, quand le dîner n’étoit pas quelquefois au sortir de la messe pour aller courre le cerf; et il y étoit une heure et demie, et quelquefois davantage. A Trianon et à Marly, la visite duroit beaucoup moins, parce que, en sortant de chez elle, il s’alloit promener dans ses jardins. Ces visites étoient presque toujours tête à tête, sans préjudice de celles de toutes les après-dînées, qui étoient rarement tête à tête que fort peu de temps, parce que les ministres y venoient chacun à son tour travailler avec le Roi. Le vendredi, qu’il arrivoit souvent qu’il n’y en avoit point, c’étoient les dames familières avec qui il jouoit, ou une musique; ce qui se doubla et tripla de jours tout à la fin de sa vie.

Vers les neuf heures du soir, deux femmes de chambre venoient déshabiller Mme de Maintenon. Aussitôt après, son maître d’hôtel et un valet de chambre apportoient son couvert, un potage et quelque chose de léger. Dès qu’elle avoit achevé de souper, ses femmes la mettoient dans son lit, et tout cela en présence du Roi et du ministre, qui n’en discontinuoit pas son travail, et qui n’en parloit pas plus bas, ou, s’il n’y en avoit point, des dames familières. Tout cela gagnoit dix heures, que le Roi alloit souper, et en même temps on tiroit les rideaux de Mme de Maintenon.

Dans les voyages, c’étoit la même chose. Elle partoit de bonne heure avec quelque favorite, comme Mme de Montchevreuil toujours tant qu’elle vécut, Mme d’Heudicourt, Mme de Dangeau[95], Mme de Caylus. Un carrosse du Roi la menoit, toujours affecté pour elle, même pour aller de Versailles, etc., à Saint-Cyr; et des Épinais, écuyer de la petite écurie, la mettoit dans le carrosse, et l’accompagnoit à cheval; c’étoit sa tâche de tous les jours. Dans les voyages, le carrosse de Mme de Maintenon menoit ses femmes de chambre, et suivoit celui du Roi où elle étoit. Elle s’arrangeoit de façon que le Roi, en arrivant, la trouvoit toute établie lorsqu’il passoit chez elle. Partie autorité, partie invention de seconde dame d’atour de la Dauphine de Bavière[96], son carrosse et sa chaise, avec ses porteurs ayant sa livrée, entroient partout comme ceux des gens titrés.

[95] The Marquise de Dangeau, _née_ Löwenstein, was of the family of the Electors of Bavaria. She was an excellent woman, of great charm and beauty, and was a close friend of Mme de Maintenon, with whom she frequently corresponded. “Elle est la favorite de la pantocrate... on dit qu’elle a sur celle-ci un pouvoir aussi absolu que celui de la dame sur le Roi.” (_Corr. de Madame_, I. 237.)

[96] Marie-Anne-Christine, sister of Maximilian II, Elector of Bavaria, married the Dauphin in 1686 and died in 1690.

Reine en particulier à l’extérieur pour le ton, le siège, et la place en présence du Roi, de Monseigneur, de Monsieur, de la cour d’Angleterre et de qui que ce fût, elle étoit très simple particulière au dehors, et toujours aux dernières places. J’en ai vu les fins aux dîners du Roi à Marly, mangeant avec lui et les dames, et à Fontainebleau en grand habit chez la reine d’Angleterre, comme je l’ai remarqué ailleurs, cédant absolument sa place, et se reculant partout pour les femmes titrées, même pour des femmes de qualité distinguée, ne se laissant jamais forcer par les titrées, mais par celles de qualité ordinaire avec un air de peine et de civilité, et par tous ces endroits polie, affable, parlante, comme une personne qui ne prétend rien et qui ne montre rien, mais qui imposoit fort, à ne considérer que ce qui étoit autour d’elle.

Toujours très bien mise, noblement, proprement, de bon goût, mais très modestement et plus vieillement alors que son âge. Depuis qu’elle ne parut plus en public, on ne voyoit que coiffes et écharpe noire quand par hasard on l’apercevoit.

Elle n’alloit jamais chez le Roi qu’il ne fût malade, ou que les matins des jours qu’il avoit pris médecine, et à peu près de même chez Mme la duchesse de Bourgogne, jamais ailleurs pour aucun devoir.

Chez elle, avec le Roi, ils étoient chacun dans leur fauteuil, une table devant chacun d’eux, aux deux coins de la cheminée, elle du côté du lit, le Roi le dos à la muraille du côté de la porte de l’antichambre, et deux tabourets devant sa table, un pour le ministre qui venoit travailler, l’autre pour son sac. Les jours de travail, ils n’étoient seuls ensemble que fort peu de temps avant que le ministre entrât, et moins encore fort souvent après qu’il étoit sorti. Le Roi venoit au lit de Mme de Maintenon, où il se tenoit debout fort peu, lui donnoit le bonsoir, et s’en alloit se mettre à table. Telle étoit la mécanique de chez Mme de Maintenon[97]. On a vu sur Mme la duchesse de Bourgogne ce qui l’y regardoit, tant qu’elle a vécu.

[97] See later, p. 65, for a passage from vol. VI. in which Saint-Simon describes the “mécanique de chez Mme de Maintenon” at greater length.

Pendant le travail, Mme de Maintenon lisoit ou travailloit en tapisserie. Elle entendoit tout ce qui se passoit entre le Roi et le ministre, qui parloient tout haut. Rarement elle y mêloit son mot, plus rarement ce mot étoit de quelque conséquence. Souvent le Roi lui demandoit son avis; alors elle répondoit avec de grandes mesures[98]. Jamais, ou comme jamais, elle ne paroissoit affectionner rien, et moins encore s’intéresser pour personne; mais elle étoit d’accord avec le ministre, qui n’osoit en particulier ne pas convenir de ce qu’elle vouloit, ni encore moins broncher en sa présence. Dès qu’il s’agissoit donc de quelque grâce ou de quelque emploi, la chose étoit arrêtée entre eux avant le travail où la décision s’en devoit faire, et c’est ce qui la retardoit quelquefois, sans que le Roi ni personne en sût la cause.

[98] The extent of Mme de Maintenon’s influence on the government has been much discussed. See A. de Boislisle’s note on this passage (XXVII. 254, n. 5), and Lavisse, _Hist. de France_, VIII. Pt I. 282-5, 431-6. The opinion of both these authorities is that Saint-Simon’s account of her share in affairs is not exaggerated. She was certainly much concerned with Spanish politics, she corresponded regularly with Villars during all his campaigns from 1703, and she took a large part in all religious questions.

Elle mandoit au ministre qu’elle vouloit lui parler auparavant. Il n’osoit mettre la chose sur le tapis qu’il n’eût reçu ses ordres, et que la mécanique roulante des jours et des temps leur eût donné le loisir de s’entendre. Cela fait, le ministre proposoit et montroit une liste. Si de hasard le Roi s’arrêtoit à celui que Mme de Maintenon vouloit, le ministre s’en tenoit là, et faisoit en sorte de n’aller pas plus loin. Si le Roi s’arrêtoit à quelque autre, le ministre proposoit de voir ceux qui étoient aussi à portée, laissoit après dire le Roi, et en profitoit pour exclure. Rarement proposoit-il expressément celui à qui il en vouloit venir, mais toujours plusieurs, qu’il tâchoit de balancer également pour embarrasser le Roi sur le choix. Alors le Roi lui demandoit son avis, il parcourait encore les raisons de quelques-uns, et appuyoit enfin sur celui qu’il vouloit. Le Roi presque toujours balançoit, et demandoit à Mme de Maintenon ce qu’il lui en sembloit. Elle sourioit, faisoit l’incapable, disoit quelquefois un mot de quelque autre, puis revenoit, si elle ne s’y étoit pas tenue d’abord, sur celui que le ministre avoit appuyé, et déterminoit; tellement que les trois quarts des grâces et des choix, et les trois quarts encore du quatrième quart de ce qui passoit par le travail des ministres chez elle, c’étoit elle qui en disposoit. Quelquefois aussi, quand elle n’affectionnoit personne, c’étoit le ministre même, avec son agrément et son concours, sans que le Roi en eût aucun soupçon. Il croyoit disposer de tout et seul, tandis qu’il ne disposoit, en effet, que de la plus petite partie, et toujours encore par quelque hasard, excepté des occasions rares de quelqu’un qu’il s’étoit mis dans la fantaisie, ou si quelqu’un qu’il vouloit favoriser lui avoit parlé pour quelqu’un.

En affaires, si Mme de Maintenon les vouloit faire réussir, manquer, ou tourner d’une autre façon, ce qui étoit beaucoup moins ordinaire que ce qui regardoit les emplois et les grâces, c’étoit la même intelligence entre elle et le ministre, et le même manège à peu près. Par ce détail, on voit que cette femme habile faisoit presque tout ce qu’elle vouloit, mais non pas tout, ni quand et comme elle vouloit.

Il y avoit une autre ruse si le Roi s’opiniâtroit: c’étoit alors d’éviter la décision en brouillant et allongeant la matière, en en substituant une autre comme venant à propos de celle-là, et qui la détournât, ou en proposant quelque éclaircissement à prendre. On laissoit ainsi émousser les premières idées, et on revenoit une autre fois à la charge avec la même adresse, qui très souvent réussissoit. C’étoit encore presque la même chose pour charger ou diminuer les fautes, faire valoir les lettres et les services, ou y glisser légèrement, et préparer ainsi la perte ou la fortune.

C’est là ce qui rendoit ce travail chez Mme de Maintenon si important pour les particuliers, et c’est ce qui rendoit les ministres si nécessaires à Mme de Maintenon à avoir dans sa dépendance. C’est aussi ce qui les aida puissamment à s’élever à tout, et à augmenter sans cesse leur crédit et leur pouvoir, et pour eux et pour les leurs, parce que Mme de Maintenon leur faisoit litière de toutes ces choses pour se les attacher entièrement.

Quand ils étoient près de venir travailler, ou qu’ils sortoient de chez elle, elle prenoit son temps de sonder le Roi sur eux, de les excuser ou de les vanter, de les plaindre de leur grand travail, d’en exalter le mérite, et s’il s’agissoit de quelque chose pour eux, d’en préparer les voies, quelquefois d’en rompre la glace, sous prétexte de leur modestie et du service du Roi, qui demandoit qu’ils fussent excités à le soulager et à faire de bien en mieux. Ainsi c’étoit entre eux un cercle de besoins et de services réciproques, dont le Roi ne se doutoit pas le moins du monde. Aussi les ménagements entre eux étoient-ils infinis et continuels.

Mais, si Mme de Maintenon ne pouvoit rien, ou presque rien, sans eux, de ce qui passoit par eux, eux aussi ne pouvoient se maintenir sans elle, beaucoup moins malgré elle. Dès qu’elle se voyoit à bout de les pouvoir ramener à son point quand ils s’en étoient écartés, ou qu’ils étoient tombés en disgrâce auprès d’elle, leur perte étoit jurée; elle ne les manquoit pas. Il lui falloit du temps, des couleurs, des souplesses, quelquefois beaucoup, comme lorsqu’elle perdit Chamillart[99]. Louvois y avoit succombé avant lui. Pontchartrain[100] ne s’en sauva qu’à l’aide de son esprit, qui plaisoit au Roi, et des épines des finances pendant la guerre, et du sens et de l’adresse de sa femme demeurée longtemps bien avec Mme de Maintenon, depuis même qu’il y fut mal, enfin par la porte dorée de la chancellerie, qui s’ouvrit bien à propos pour lui. Le duc de Beauvillier y pensa faire naufrage par deux fois à longue distance l’une de l’autre, et n’en auroit pas échappé sans deux espèces de miracles, comme on l’a vu ici en son temps.

[99] Michel de Chamillart succeeded Pontchartrain as Controller-general in 1699, and on the death of Barbezieux in 1701 was appointed Secretary of State for War. He was conciliatory, industrious, and honest, but his lack of intelligence and his obstinacy made him a thoroughly incompetent minister. He was dismissed in 1709. See II. 420-421, VI. 439.

[100] Louis Phélypeaux, grandson of a Secretary of State under Louis XIII, was appointed Controller-general in 1689 and Chancellor ten years later. See II. 226.

Si les ministres, et les plus accrédités, en étoient là avec Mme de Maintenon, on peut juger de ce qu’elle pouvoit à l’égard de toutes les autres sortes de personnes bien moins à portée de se défendre, et même de s’apercevoir. Bien des gens eurent donc le cou rompu sans en avoir pu imaginer la cause, et se donnèrent bien des sortes de mouvements pour la découvrir, et pour y remédier, et très inutilement.

Le court et rare travail des généraux d’armée se passoit ordinairement les soirs en sa présence et du secrétaire d’État de la guerre. Par celui de Pontchartrain, rempli du rapport des espionnages et des histoires de toute espèce de Paris et de la cour, elle étoit à portée de faire beaucoup de bien et de mal. Torcy[101] ne travailloit point chez elle, et ne la voyoit comme jamais. Aussi ne l’aimoit-elle point, et moins encore sa femme, dont le nom d’Arnauld gâtoit tout leur mérite. Torcy avoit les postes; c’étoit par lui que le secret en passoit au Roi tête à tête, et le Roi souvent en portoit des morceaux à lire à Mme de Maintenon; mais cela n’avoit point de suite; elle n’en savoit que par lambeaux, selon ce que le Roi s’avisoit de lui en dire ou de lui en porter.

[101] Jean-Baptiste Colbert, Marquis de Torcy, son of Charles Colbert, Marquis de Croissy (brother of the great Colbert), succeeded his father as Secretary of State for Foreign Affairs in 1696. He married a daughter of Simon Arnauld, Marquis de Pomponne, who was Foreign Minister from 1671 to 1679. His _Mémoires_ are an important source of information for the period 1697-1713.

Toutes les affaires étrangères passoient au conseil d’État, ou si c’étoit quelque chose de pressé, Torcy le portoit sur-le-champ au Roi, ainsi à des heures rompues, et point de travail réglé et particulier avec lui. Mme de Maintenon eût fort desiré ce genre de travail réglé chez elle, pour avoir la même influence sur les affaires d’État, et sur ceux qui s’en mêloient, comme elle l’avoit sur les autres parties. Mais Torcy sut bien sagement se préserver de ce dangereux piége. Il s’en défendit toujours, en disant modestement qu’il n’avoit point d’affaires pour entretenir ce travail. Ce n’étoit pas que le Roi ne lui dît tout là-dessus; mais elle sentoit toute la différence d’assister à un travail réglé où elle agissoit avec loisir, adresse et mesures prises, ou d’être obligée de prendre son parti entre le Roi et elle sur ce qu’il lui apprenoit de cette matière, et de n’avoir d’autre ressource qu’en elle-même, et d’aller de front avec lui, si elle vouloit une chose plutôt qu’une autre, nuire aux gens à découvert, ou les servir de même.

Le Roi y étoit même fort en garde. Il lui est arrivé plusieurs fois que, lorsqu’on ne s’y prenoit pas avec assez de tour et de délicatesse, et qu’il apercevoit que le ministre ou le général d’armée favorisoit un parent ou un protégé de Mme de Maintenon, il tenoit ferme contre, pour cela même; puis disoit, partie fâché, partie se moquant d’eux: “Un tel a bien fait sa cour; car il n’a pas tenu à lui de bien servir un tel, parce qu’il est parent ou protégé de Mme de Maintenon.” Et ces coups de caveçon la rendoient très timide et très mesurée, quand il étoit question de se montrer au Roi à découvert sur quelque chose ou sur quelqu’un. Aussi répondoit-elle toujours à quiconque s’adressoit à elle, même pour les moindres choses, qu’elle ne se mêloit de rien; et si bien rarement elle s’ouvroit davantage et que la chose regardât le département d’un ministre sur lequel elle comptât, elle renvoyoit à lui et promettoit de lui en parler; mais encore une fois, rien n’étoit plus rare. On ne laissoit pas cependant d’aller à elle, pour, par ce devoir, ne l’avoir pas contraire, et par l’espérance aussi que, nonobstant cette réponse banale, elle feroit peut-être ce qu’on desiroit, comme cela arrivoit quelquefois.

Il y avoit peut-être cinq ou six personnes au plus de tous états, desquels la plupart étoient de ces amis de son ancien temps, à qui elle répondoit plus franchement, quoique toujours foiblement et mesurément, et pour qui en effet elle agissoit au mieux qu’il lui étoit possible; ce néanmoins réussissant très ordinairement pour eux, elle n’y réussissoit pas toujours.

Ce fut par le desir extrême de se mêler des affaires étrangères, comme elle se mêloit de toutes les autres, et l’impossibilité d’en attirer le travail chez elle, qu’elle prit le parti, qu’on a détaillé en son temps, de tous les manèges par lesquels elle rendit la princesse des Ursins maîtresse de tout en Espagne, et l’y maintint jusqu’à la paix d’Utrecht, aux dépens de Torcy et des ambassadeurs de France en Espagne, c’est-à-dire, comme on l’a vu, aux dépens de l’Espagne et de la France, parce que Mme des Ursins eut l’adresse de lui faire tout passer par les mains, et de lui persuader qu’elle ne gouvernoit la cour et l’État en Espagne que sous ses ordres et par ses volontés. Revenons un moment à ces coups de caveçon du Roi dont on vient de parler.

Le Tellier, dans des temps bien antérieurs, et longtemps avant d’être chancelier de France, connoissoit bien le Roi là-dessus. Un de ses meilleurs amis, car il en avoit parce qu’il savoit en avoir, l’avoit prié de quelque chose qu’il desiroit fort et qui devoit être proposé dans le travail particulier de ce ministre avec le Roi. Le Tellier l’assura qu’il y feroit tout son possible. Son ami ne goûta point sa réponse, et lui dit franchement que dans la place et le crédit où il étoit, ce n’étoit pas de celles-là qu’il lui falloit donner. “Vous ne connoissez pas le terrain, lui répliqua le Tellier. De vingt affaires que nous portons ainsi au Roi, nous sommes sûrs qu’il en passera dix-neuf à notre gré; nous le sommes également que la vingtième sera décidée au contraire. Laquelle des vingt sera décidée contre notre avis et notre desir, c’est ce que nous ignorons toujours, et très souvent c’est celle où nous nous intéressons le plus. Le Roi se réserve cette bisque[102] pour nous faire sentir qu’il est le maître et qu’il gouverne; et si par hasard il se présente quelque chose sur quoi il s’opiniâtre, et qui soit assez importante pour que nous nous opiniâtrions aussi, ou pour la chose même, ou pour l’envie que nous avons qu’elle réussisse comme nous le desirons, c’est très souvent alors, dans le rare que cela arrive, une sortie sûre; mais, à la vérité, la sortie essuyée et l’affaire manquée, le Roi, content d’avoir montré que nous ne pouvons rien et peiné de nous avoir fâchés, devient après souple et flexible, en sorte que c’est alors le temps où nous faisons tout ce que nous voulons.”

[102] Advantage, a metaphor from tennis.

C’est, en effet, comme le Roi se conduisit avec ses ministres toute sa vie, toujours parfaitement gouverné par eux, même par les plus jeunes et les plus médiocres, même par les moins accrédités et considérés et toujours en garde pour ne l’être point, et toujours persuadé qu’il réussissoit pleinement à ne le point être.

Il avoit la même conduite avec Mme de Maintenon, à qui de fois à autre il faisoit des sorties terribles, et dont il s’applaudissoit. Quelquefois elle se mettoit à pleurer devant lui, et elle étoit plusieurs jours sur de véritables épines. Quand elle eut mis Fagon[103] auprès du Roi, au lieu de d’Aquin, qu’elle fit chasser, parce qu’il étoit de la main de Mme de Montespan, et pour avoir un homme tout à elle et de beaucoup d’esprit, qu’elle s’étoit attaché dans les voyages aux eaux où il avoit suivi le duc du Maine, et un homme dont elle pût tirer un continuel parti dans cette place intime de premier médecin, qu’elle voyoit tous les matins, elle faisoit la malade quand il lui arrivoit de ces scènes, et c’étoit d’ordinaire par où elle les faisoit finir avec le plus d’avantage.