Selections from Saint-Simon

Part 6

Chapter 63,937 wordsPublic domain

Les fêtes fréquentes, les promenades particulières à Versailles, les voyages furent des moyens que le Roi saisit pour distinguer et pour mortifier en nommant les personnes qui à chaque fois en devoient être, et pour tenir chacun assidu et attentif à lui plaire. Il sentoit qu’il n’avoit pas à beaucoup près assez de grâces à répandre pour faire un effet continuel. Il en substitua donc aux véritables d’idéales, par la jalousie, les petites préférences qui se trouvoient tous les jours, et pour ainsi dire à tous moments, par son art. Les espérances que ces petites préférences et ces distinctions faisoient naître, et la considération qui s’en tiroit, personne ne fut plus ingénieux que lui à inventer sans cesse ces sortes de choses. Marly, dans la suite, lui fut en cela d’un plus grand usage, et Trianon où tout le monde, à la vérité, pouvoit lui aller faire sa cour, mais où les dames avoient l’honneur de manger avec lui, et où à chaque repas elles étoient choisies; le bougeoir qu’il faisoit tenir tous les soirs à son coucher par un courtisan qu’il vouloit distinguer, et toujours entre les plus qualifiés de ceux qui s’y trouvoient, qu’il nommoit tout haut au sortir de sa prière. Les justaucorps à brevet fut une autre de ces inventions. Il étoit bleu doublé de rouge avec les parements et la veste rouge, brodés d’un dessin magnifique or et un peu d’argent, particulier à ces habits. Il n’y en avoit qu’un nombre, dont le Roi, sa famille, et les princes du sang étoient; mais ceux-ci, comme le reste des courtisans, n’en avoient qu’à mesure qu’il en vaquoit. Les plus distingués de la cour par eux-mêmes ou par la faveur les demandoient au Roi, et c’étoit une grâce que d’en obtenir. Le secrétaire d’État ayant la maison du Roi en son département[57] en expédioit un brevet, et nul d’eux n’étoit à portée d’en avoir. Ils furent imaginés pour ceux, en très petit nombre, qui avoient la liberté de suivre le Roi aux promenades de Saint-Germain à Versailles sans être nommés, et depuis que cela cessa, ces habits ont cessé aussi de donner aucun privilège, excepté celui d’être portés quoique on fût en deuil de cour ou de famille, pourvu que le deuil ne fût pas grand ou qu’il fût sur ses fins, et dans les temps encore où il étoit défendu de porter de l’or et de l’argent. Je ne l’ai jamais vu porter au Roi, à Monseigneur ni à Monsieur, mais très souvent aux trois fils de Monseigneur et à tous les autres princes, et jusqu’à la mort du Roi, dès qu’il en vaquoit un, c’étoit à qui l’auroit entre les gens de la cour les plus considérables, et si un jeune seigneur l’obtenoit c’étoit une grande distinction. Les différentes adresses de cette nature qui se succédèrent les unes aux autres, à mesure que le Roi avança en âge, et que les fêtes changeoient ou diminuoient, et les attentions qu’il marquoit pour avoir toujours une cour nombreuse, on ne finiroit point à les expliquer.

[57] See Appendix A.

Non-seulement il étoit sensible à la présence continuelle de ce qu’il y avoit de distingué, mais il l’étoit aussi aux étages inférieurs. Il regardoit à droite et à gauche à son lever, à son coucher, à ses repas, en passant dans les appartements, dans ses jardins de Versailles, où seulement les courtisans avoient la liberté de le suivre; il voyoit et remarquoit tout le monde; aucun ne lui échappoit, jusqu’à ceux qui n’espéroient pas même être vus. Il distinguoit très bien en lui-même les absences de ceux qui étoient toujours à la cour, celles des passagers qui y venoient plus ou moins souvent; les causes générales ou particulières de ces absences, il les combinoit, et ne perdoit pas la plus légère occasion d’agir à leur égard en conséquence. C’étoit un démérite aux uns, et à tout ce qu’il y avoit de distingué, de ne faire pas de la cour son séjour ordinaire, aux autres d’y venir rarement, et une disgrâce sûre pour qui n’y venoit jamais, ou comme jamais. Quand il s’agissoit de quelque chose pour eux: “Je ne le connois point,” répondoit-il fièrement. Sur ceux qui se présentoient rarement: “C’est un homme que je ne vois jamais”; et ces arrêts-là étoient irrévocables. C’étoit un autre crime de n’aller point à Fontainebleau, qu’il regardoit comme Versailles, et pour certaines gens de ne demander pas pour Marly, les uns toujours, les autres souvent, quoique sans dessein de les y mener, les uns toujours ni les autres souvent; mais si on étoit sur le pied d’y aller toujours, il falloit une excuse valable pour s’en dispenser, hommes et femmes de même. Surtout il ne pouvoit souffrir les gens qui se plaisoient à Paris. Il supportoit assez aisément ceux qui aimoient leur campagne, encore y falloit-il être mesuré ou avoir pris ses précautions avant d’y aller passer un temps un peu long.

Cela ne se bornoit pas aux personnes en charge, ou familières, ou bien traitées, ni à celles que leur âge ou leur représentation marquoit plus que les autres. La destination seule suffisoit dans les gens habitués à la cour. On a vu sur cela, en son lieu, l’attention qu’eut le Roi à un voyage que je fis à Rouen pour un procès, tout jeune que j’étois, et à m’y faire écrire de sa part par Pontchartrain[58] pour en savoir la raison.

[58] Jérôme Phélypeaux, Comte de Pontchartrain (1674-1747), was associated with his father in the ministry of _La Marine et la Maison du Roi_ in his nineteenth year, succeeding him when he became Chancellor in 1699. His administration was deplorable. Saint-Simon’s portrait of him is as life-like as it is unflattering (_Mém._ IV. 194-5; IX. 10-13).

Louis XIV s’étudioit avec grand soin à être bien informé de ce qui se passoit partout, dans les lieux publics, dans les maisons particulières, dans le commerce du monde, dans le secret des familles et des liaisons. Les espions et les rapporteurs étoient infinis. Il en avoit de toute espèce: plusieurs qui ignoroient que leurs délations allassent jusqu’à lui, d’autres qui le savoient, quelques-uns qui lui écrivoient directement en faisant rendre leurs lettres par les voies qu’il leur avoit prescrites, et ces lettres-là n’étoient vues que de lui, et toujours avant toutes autres choses, quelques autres enfin qui lui parloient quelquefois secrètement dans ses cabinets, par les derrières. Ces voies inconnues rompirent le cou à une infinité de gens de tous états, sans qu’ils en aient jamais pu découvrir la cause, souvent très injustement, et le Roi, une fois prévenu, ne revenoit jamais, ou si rarement que rien ne l’étoit davantage[59].

[59] For this system of _espionnage_ see _Mém._ IV. 318.

Il avoit encore un défaut bien dangereux pour les autres, et souvent pour lui-même par la privation de bons sujets. C’est que, encore qu’il eût la mémoire excellente et pour reconnoître un homme du commun qu’il avoit vu une fois, au bout de vingt ans, et pour les choses qu’il avoit sues, et qu’il ne confondoit point, il n’étoit pourtant pas possible qu’il se souvînt de tout, au nombre infini de ce qui chaque jour venoit à sa connoissance. S’il lui étoit revenu quelque chose de quelqu’un qu’il eût oublié de la sorte, il lui restoit imprimé qu’il y avoit quelque chose contre lui, et c’en étoit assez pour l’exclure. Il ne cédoit point aux représentations d’un ministre, d’un général, de son confesseur même, suivant l’espèce de chose ou de gens dont il s’agissoit. Il répondoit qu’il ne savoit plus ce qui lui en étoit revenu, mais qu’il étoit plus sûr d’en prendre un autre dont il ne lui fût rien revenu du tout.

Ce fut à sa curiosité que les dangereuses fonctions du lieutenant de police furent redevables de leur établissement[60]. Elles allèrent depuis toujours croissant. Ces officiers ont tous été sous lui plus craints, plus ménagés, aussi considérés que les ministres, jusque par les ministres mêmes, et il n’y avoit personne en France, sans en excepter les princes du sang, qui n’eût intérêt de les ménager, et qui ne le fît. Outre les rapports sérieux qui lui revenoient par eux, il se divertissoit d’en apprendre toutes les galanteries et toutes les sottises de Paris. Pontchartrain, qui avoit Paris et la cour dans son département, lui faisoit tellement sa cour par cette voie indigne, dont son père étoit outré, qu’elle le soutint souvent auprès du Roi, et de l’aveu du Roi même, contre de rudes atteintes auxquelles sans cela il auroit succombé, et on l’a su plus d’une fois par Mme de Maintenon, par Mme la duchesse de Bourgogne, par M. le comte de Toulouse, par les valets intérieurs.

[60] The first Lieutenant-general of police was La Reynie who was appointed in 1667. He was succeeded in 1697 by Marc-René, Marquis d’Argenson, who raised his department to the highest pitch of efficiency. See P. Clément _La police sous Louis XIV_, 2nd ed. 1866, and P. Cottin, _Rapports de police de René d’Argenson_, 1866.

Mais la plus cruelle de toutes les voies par laquelle le Roi fut instruit bien des années avant qu’on s’en fut aperçu, et par laquelle l’ignorance et l’imprudence de beaucoup de gens continua toujours encore de l’instruire, fut celle de l’ouverture des lettres. C’est ce qui donna tant de crédit aux Pajots et aux Rouillés[61], qui en avoient la ferme, qu’on ne put jamais ôter, ni les faire guère augmenter, par cette raison si longtemps inconnue, et qui s’y enrichirent si énormément tous, aux dépens du public et du Roi même.

[61] The postal service was in the hands of several generations of the Pajot and Rouillé families from 1665 to 1760. See Boislisle, XXVIII. 139, nn. 1 and 2.

On ne sauroit comprendre la promptitude et la dextérité de cette exécution. Le Roi voyoit l’extrait de toutes les lettres où il y avoit des articles que les chefs de la poste, puis le ministre qui la gouvernoit, jugeoient devoir aller jusqu’à lui, et les lettres entières quand elles en valoient la peine par leur tissu, ou par la considération de ceux qui étoient en commerce. Par là les gens principaux de la poste, maîtres et commis, furent en état de supposer tout ce qu’il leur plut et à qui il leur plut; et comme peu de chose perdoit sans ressource, ils n’avoient pas besoin de forger ni de suivre une intrigue. Un mot de mépris sur le Roi ou sur le gouvernement, une raillerie, en un mot, un article de lettre spécieux et détaché, noyoit sans ressource, sans perquisition aucune, et ce moyen étoit continuellement entre leurs mains. Aussi à vrai et à faux est-il incroyable combien de gens de toutes les sortes en furent plus ou moins perdus. Le secret étoit impénétrable, et jamais rien ne coûta moins au Roi que de se taire profondément et de dissimuler de même.

Ce dernier talent, il le poussa souvent jusqu’à la fausseté, mais avec cela jamais de mensonge, et il se piquoit de tenir parole. Aussi ne la donnoit-il presque jamais. Pour le secret d’autrui, il le gardoit aussi religieusement que le sien. Il étoit même flatté de certaines confessions et de certaines confidences et même confiances; et il n’y avoit maîtresse, ministre ni favori qui pût y donner atteinte, quand le secret les auroit même regardés.

On a su, entre beaucoup d’autres, l’aventure fameuse d’une femme de nom, lequel a toujours été pleinement ignoré et jusqu’au soupçon même, qui séparée de lieu depuis un an d’avec son mari, se trouvant grosse et sur le point de le voir arriver de l’armée, à bout enfin de tous moyens, fit demander en grâce au Roi une audience secrète, dont qui que ce soit ne pût s’apercevoir, pour l’affaire du monde la plus importante. Elle l’obtint. Elle se confia au Roi dans cet extrême besoin, et lui dit que c’étoit comme au plus honnête homme de son royaume. Le Roi lui conseilla de profiter d’une si grande détresse pour vivre plus sagement à l’avenir, et lui promit de retenir sur-le-champ son mari sur la frontière, sous prétexte de son service, tant et si longtemps qu’il ne pût avoir aucun soupçon, et de ne le laisser revenir sous aucun prétexte. En effet, il en donna l’ordre le jour même à Louvois, et lui défendit non-seulement tout congé, mais de souffrir qu’il s’absentât un seul jour du poste qu’il lui assignoit pour y commander tout l’hiver. L’officier, qui étoit distingué, et qui n’avoit rien moins que souhaité, encore moins demandé, d’être employé l’hiver sur la frontière, et Louvois qui y avoit aussi peu pensé, furent également surpris et fâchés. Il n’en fallut pas moins obéir à la lettre et sans demander pourquoi, et le Roi n’en a fait l’histoire que bien des années après, et que lorsqu’il fut bien sûr que les gens que cela regardoit ne se pouvoient plus démêler, comme en effet ils n’ont jamais pu l’être, pas même du soupçon le plus vague ni le plus incertain.

Jamais personne ne donna de meilleure grâce et n’augmenta tant par là le prix de ses bienfaits. Jamais personne ne vendit mieux ses paroles, son souris même, jusqu’à ses regards. Il rendit tout précieux par le choix et la majesté, à quoi la rareté et la brèveté de ses paroles ajoutoit beaucoup. S’il les adressoit à quelqu’un, ou de question, ou de choses indifférentes, toute l’assistance le regardoit; c’étoit une distinction dont on s’entretenoit, et qui rendoit toujours une sorte de considération. Il en étoit de même de toutes les attentions et les distinctions, et des préférences, qu’il donnoit dans leurs proportions. Jamais il ne lui échappa de dire rien de désobligeant à personne, et s’il avoit à reprendre, à réprimander ou à corriger, ce qui étoit fort rare, c’étoit toujours avec un air plus ou moins de bonté, presque jamais avec sécheresse, jamais avec colère, si on excepte l’unique aventure de Courtenvaux, qui a été racontée en son lieu[62], quoique il ne fût pas exempt de colère, quelquefois avec un air de sévérité.

[62] IV. 317-319. Michel-François Le Tellier, Marquis de Courtenvaux, was the eldest son of Louvois, “un fort petit homme, obscurément débauché, avec une voix ridicule... avare et taquin, et quoique modeste et respectueux, fort colère, et peu maître de soi quand il se capriçoit: en tout un fort sot homme.” Le Nôtre told Dr Lister that he had never seen Louis XIV in a passion. Saint-Simon gives another instance, when he broke his cane over a valet’s back (I. 263-264).

Jamais homme si naturellement poli[63], ni d’une politesse si fort mesurée, si fort par degrés, ni qui distinguât mieux l’âge, le mérite, le rang, et dans ses réponses, quand elles passoient le _je verrai_, et dans ses manières. Ces étages divers se marquoient exactement dans sa manière de saluer et de recevoir les révérences, lorsqu’on partoit ou qu’on arrivoit. Il étoit admirable à recevoir différemment les saluts à la tête des lignes à l’armée ou aux revues. Mais surtout pour les femmes rien n’étoit pareil. Jamais il n’a passé devant la moindre coiffe sans soulever son chapeau, je dis aux femmes de chambre, et qu’il connoissoit pour telles, comme cela arrivoit souvent à Marly. Aux dames, il ôtoit son chapeau tout à fait, mais de plus ou moins loin; aux gens titrés, à demi, et le tenoit en l’air ou à son oreille quelques instants plus ou moins marqués. Aux seigneurs, mais qui l’étoient, il se contentoit de mettre la main au chapeau. Il l’ôtoit comme aux dames pour les princes du sang. S’il abordoit des dames, il ne se couvrait qu’après les avoir quittées. Tout cela n’étoit que dehors; car dans la maison il n’étoit jamais couvert. Ses révérences, plus ou moins marquées, mais toujours légères, avoient une grâce et une majesté incomparables, jusqu’à sa manière de se soulever à demi à son souper pour chaque dame assise qui arrivoit, non pour aucune autre, ni pour les princes du sang; mais sur les fins cela le fatiguoit, quoique il ne l’ait jamais cessé, et les dames assises évitoient d’entrer à son souper quand il étoit commencé. C’étoit encore avec la même distinction qu’il recevoit le service de Monsieur, de M. le duc d’Orléans, des princes du sang; à ces derniers, il ne faisoit que marquer, à Monseigneur de même, et à Messeigneurs ses fils par familiarité; des grands officiers, avec un air de bonté et d’attention.

[63] “Personne au monde n’est aussi poli que notre roi,” writes Madame in 1706.

Si on lui faisoit attendre quelque chose à son habiller, c’étoit toujours avec patience. Exact aux heures qu’il donnoit pour toute sa journée; une précision nette et courte dans ses ordres. Si dans les vilains temps d’hiver qu’il ne pouvoit aller dehors, qu’il passât chez Mme de Maintenon un quart d’heure plus tôt qu’il n’en avoit donné l’ordre, ce qui ne lui arrivoit guères, et que le capitaine des gardes en quartier ne s’y trouvât pas, il ne manquoit point de lui dire après que c’étoit sa faute à lui d’avoir prévenu l’heure, non celle du capitaine des gardes de l’avoir manqué. Aussi, avec cette règle qui ne manquoit jamais, étoit-il servi avec la dernière exactitude, et elle étoit d’une commodité infinie pour les courtisans[64].

[64] Avec un almanach et une montre, on pouvait à cent lieues de lui dire à justesse ce qu’il faisoit. Il vouloit une grande exactitude dans son service; mais il y étoit exact le premier (_Parallèle des trois premiers rois Bourbon_). And cp. Primi Visconti, _Mém._ pp. 31-33.

Il traitoit bien ses valets, surtout les intérieurs. C’étoit parmi eux qu’il se sentoit le plus à son aise, et qu’il se communiquoit le plus familièrement, surtout aux principaux. Leur amitié et leur aversion a souvent eu de grands effets. Ils étoient sans cesse à portée de rendre de bons et de mauvais offices; aussi faisoient-ils souvenir de ces puissants affranchis des empereurs romains, à qui le sénat et les grands de l’empire faisoient leur cour, et ployoient sous eux avec bassesse. Ceux-ci, dans tout ce règne, ne furent ni moins comptés ni moins courtisés. Les ministres même les plus puissants les ménageoient ouvertement, et les princes du sang, jusqu’aux bâtards, sans parler de tout ce qui est inférieur, en usoient de même. Les charges des premiers gentilshommes de la chambre furent plus qu’obscurcies par les premiers valets de chambre, et les grandes charges ne se soutinrent que dans la mesure que les valets de leur dépendance ou les petits officiers très subalternes approchoient nécessairement plus ou moins du Roi. L’insolence aussi étoit grande dans la plupart d’eux, et telle qu’il falloit savoir l’éviter, ou la supporter avec patience.

Le Roi les soutenoit tous, et il racontoit quelquefois avec complaisance que, ayant dans sa jeunesse envoyé, pour je ne sais quoi, une lettre au duc de Montbazon[65], gouverneur de Paris, qui étoit en une de ses maisons de campagne près de cette ville, par un de ses valets de pied, il y arriva comme M. de Montbazon alloit se mettre à table, qu’il avoit forcé ce valet de pied de s’y mettre avec lui, et le conduisit, lorsqu’il le renvoya, jusque dans la cour, parce qu’il étoit venu de la part du Roi.

[65] Hercule de Rohan, Duc de Montbazon (1568-1654), father of the celebrated Duchesse de Chevreuse.

Il ne manquoit guères aussi de demander à ses gentilshommes ordinaires, quand ils revenoient de sa part de faire des compliments de conjouissance ou de condoléances aux gens titrés, hommes et femmes, mais à nuls autres, comment ils avoient été reçus, et il auroit trouvé bien mauvais qu’on ne les eût pas fait asseoir, et conduits fort loin, les hommes au carrosse.

Rien n’étoit pareil à lui aux revues, aux fêtes, et partout où un air de galanterie pouvoit avoir lieu par la présence des dames. On l’a déjà dit, il l’avoit puisée à la cour de la Reine sa mère, et chez la comtesse de Soissons; la compagnie de ses maîtresses l’y avoit accoutumé de plus en plus; mais toujours majestueuse, quoique quelquefois avec de la gaieté, et jamais devant le monde rien de déplacé ni d’hasardé; mais jusqu’au moindre geste, son marcher, son port, toute sa contenance, tout mesuré, tout décent, noble, grand, majestueux, et toutefois très naturel, à quoi l’habitude et l’avantage incomparable et unique de toute sa figure donnoit une grande facilité. Aussi, dans les choses sérieuses, les audiences d’ambassadeurs, les cérémonies, jamais homme n’a tant imposé; et il falloit commencer par s’accoutumer à le voir, si en le haranguant on ne vouloit s’exposer à demeurer court. Ses réponses en ces occasions étoient toujours courtes, justes, pleines, et très rarement sans quelque chose d’obligeant, quelquefois même de flatteur, quand le discours le méritoit. Le respect aussi qu’apportoit sa présence, en quelque lieu qu’il fût, imposoit un silence, et jusqu’à une sorte de frayeur.

Il aimoit fort l’air et les exercices, tant qu’il en put faire. Il avoit excellé à la danse, au mail, à la paume. Il étoit encore admirable à cheval à son âge. Il aimoit à voir faire toutes ces choses avec grâce et adresse. S’en bien ou mal acquitter devant lui étoit mérite ou démérite. Il disoit que, de ces choses qui n’étoient point nécessaires, il ne s’en falloit pas mêler si on ne les faisoit pas bien. Il aimoit fort à tirer, et il n’y avoit point de si bon tireur que lui, ni avec tant de grâces. Il vouloit des chiennes couchantes excellentes; il en avoit toujours sept ou huit dans ses cabinets, et se plaisoit à leur donner lui-même à manger pour s’en faire connoître. Il aimoit fort aussi à courre le cerf, mais en calèche, depuis qu’il s’étoit cassé le bras en courant à Fontainebleau, aussitôt après la mort de la Reine. Il étoit seul dans une manière de soufflet[66], tiré par quatre petits chevaux, à cinq ou six relais, et il menoit lui-même à toute bride, avec une adresse et une justesse que n’avoient pas les meilleurs cochers, et toujours la même grâce à tout ce qu’il faisoit. Ses postillons étoient des enfants depuis neuf ou dix ans jusqu’à quinze, et il les dirigeoit.

[66] A small four-wheeled carriage with a folding hood.

Il aima en tout la splendeur, la magnificence, la profusion. Ce goût il le tourna en maxime par politique, et l’inspira en tout à sa cour. C’étoit lui plaire que de s’y jeter en tables, en habits, en équipages, en bâtiments, en jeu. C’étoient des occasions pour qu’il parlât aux gens. Le fond étoit qu’il tendoit et parvint par là à épuiser tout le monde en mettant le luxe en honneur, et pour certaines parties en nécessité, et réduisit ainsi peu à peu tout le monde à dépendre entièrement de ses bienfaits pour subsister. Il y trouvoit encore la satisfaction de son orgueil par une cour superbe en tout, et par une plus grande confusion qui anéantissoit de plus en plus les distinctions naturelles.

C’est une plaie qui, une fois introduite, est devenue le cancer intérieur qui ronge tous les particuliers--parce que de la cour il s’est promptement communiqué à Paris et dans les provinces et les armées, où les gens en quelque place ne sont comptés qu’à proportion de leur table et de leur magnificence, depuis cette malheureuse introduction--qui ronge tous les particuliers, qui force ceux d’un état à pouvoir voler, à ne s’y pas épargner pour la plupart, dans la nécessité de soutenir leur dépense; et que la confusion des états, que l’orgueil, que jusqu’à la bienséance entretiennent, qui par la folie du gros va toujours en augmentant, dont les suites sont infinies, et ne vont à rien moins qu’à la ruine et au renversement général.

Rien jusqu’à lui n’a jamais approché du nombre et de la magnificence de ses équipages de chasses et de toutes ses autres sortes d’équipages. Ses bâtiments, qui les pourroit nombrer? En même temps, qui n’en déplorera pas l’orgueil, le caprice, le mauvais goût? Il abandonna Saint-Germain, et ne fit jamais à Paris ni ornement ni commodité, que le pont Royal, par pure nécessité, en quoi, avec son incomparable étendue, elle est si inférieure à tant de villes dans toutes les parties de l’Europe.