Selections from Saint-Simon

Part 5

Chapter 53,597 wordsPublic domain

De là ce desir de gloire qui l’arrachoit par intervalles à l’amour; de là cette facilité à Louvois de l’engager en de grandes guerres, tantôt pour culbuter Colbert, tantôt pour se maintenir ou s’accroître, et de lui persuader en même temps qu’il étoit plus grand capitaine qu’aucun de ses généraux, et pour les projets et pour les exécutions, en quoi les généraux l’aidoient eux-mêmes pour plaire au Roi. Je dis les Condé, les Turenne, et à plus forte raison tous ceux qui leur ont succédé. Il s’approprioit tout avec une facilité et une complaisance admirable en lui-même, et se croyoit tel qu’ils le dépeignoient en lui parlant. De là ce goût de revues, qu’il poussa si loin que ses ennemis l’appeloient le roi des revues, ce goût de sièges pour y montrer sa bravoure à bon marché[43], s’y faire retenir à force, étaler sa capacité, sa prévoyance, sa vigilance, ses fatigues, auxquelles son corps robuste et admirablement conformé, étoit merveilleusement propre, sans souffrir de la faim, de la soif, du froid, du chaud, de la pluie, ni d’aucun mauvais temps. Il étoit sensible aussi à entendre admirer, le long des camps, son grand air et sa grande mine, son adresse à cheval et tous ses travaux. C’étoit de ses campagnes et de ses troupes qu’il entretenoit le plus ses maîtresses, quelquefois ses courtisans. Il parloit bien, en bons termes, avec justesse; il faisoit un conte mieux qu’homme du monde, et aussi bien un récit. Ses discours les plus communs n’étoient jamais dépourvus d’une naturelle et sensible majesté.

[43] This reflection on the king’s courage is undeserved, though it is true that he took part in numerous sieges and not in a single battle.

Son esprit, naturellement porté au petit, se plut en toutes sortes de détails. Il entra sans cesse dans les derniers sur les troupes: habillements, armements, évolutions, exercices, discipline, en un mot, toutes sortes de bas détails. Il ne s’en occupoit pas moins sur ses bâtiments, sa maison civile, ses extraordinaires de bouche; il croyoit toujours apprendre quelque chose à ceux qui en ces genres-là en savoient le plus, qui de leur part recevoient en novices des leçons qu’ils savoient par cœur il y avoit longtemps. Ces pertes de temps, qui paroissoient au Roi avec tout le mérite d’une application continuelle, étoient le triomphe de ses ministres, qui avec un peu d’art et d’expérience à le tourner, faisoient venir comme de lui ce qu’ils vouloient eux-mêmes et qui conduisoient le grand selon leurs vues et trop souvent selon leur intérêt, tandis qu’ils s’applaudissoient de le voir se noyer dans ces détails[44].

[44] M. de Boislisle cites in support of this Fénelon’s celebrated _Lettre à Louis XIV_ (_Correspondance_, II. 329 ff.).

La vanité et l’orgueil, qui vont toujours croissant, qu’on nourrissoit et qu’on augmentoit en lui sans cesse, sans même qu’il s’en aperçut, et jusque dans les chaires par les prédicateurs en sa présence, devinrent la base de l’exaltation de ses ministres par-dessus toute autre grandeur. Il se persuadoit par leur adresse que la leur n’étoit que la sienne, qui, au comble en lui, ne se pouvoit plus mesurer, tandis qu’en eux elle l’augmentoit d’une manière sensible, puisqu’ils n’étoient rien par eux-mêmes, et utile en rendant plus respectables les organes de ses commandements qui les faisoient mieux obéir. De là les secrétaires d’État et les ministres successivement à quitter le manteau, puis le rabat, après l’habit noir, ensuite l’uni, le simple, le modeste, enfin à s’habiller comme les gens de qualité; de là à en prendre les manières, puis les avantages, et par échelons admis à manger avec le Roi, et leurs femmes, d’abord sous des prétextes personnels, comme Mme Colbert longtemps avant Mme de Louvois, enfin, des années après elle, toutes à titre de droit des places de leurs maris, manger et entrer dans les carrosses, et n’être en rien différentes des femmes de la première qualité.

De ce degré, Louvois, sous divers prétextes, ôta les honneurs civils et militaires dans les places et dans les provinces à ceux à qui on ne les avoit jamais disputés, et à cesser d’écrire _Monseigneur_ aux mêmes, comme il avoit toujours été pratiqué. Le hasard m’en a conservé trois de M. Colbert, lors contrôleur général, ministre d’État et secrétaire d’État, à mon père à Blaye, dont la suscription et le dedans le traitent de _Monseigneur_, et que Mgr le duc de Bourgogne, à qui je les montrai, vit avec grand plaisir. M. de Turenne, dans l’éclat où il étoit alors, sauva le rang de prince de l’écriture, c’est-à-dire sa maison, qui l’avoit eu par le cardinal Mazarin, et conséquemment les maisons de Lorraine et de Savoie; car les Rohans ne l’ont jamais pu obtenir, et c’est peut-être la seule chose où ait échoué la beauté de Mme de Soubise. Ils ont été plus heureux depuis. M. de Turenne sauva aussi les maréchaux de France pour les honneurs militaires; ainsi pour sa personne il conserva les deux. Incontinent après, Louvois s’attribua ce qu’il venoit d’ôter à bien plus grands que lui, et le communiqua aux autres secrétaires d’État. Il usurpa les honneurs militaires, que ni les troupes, ni qui que ce soit, n’osa refuser à sa puissance d’élever et de perdre qui bon lui sembloit; et il prétendit que tout ce qui n’étoit point duc ni officier de la couronne, ou ce qui n’avoit point le rang de prince étranger ni de tabouret de grâce[45], lui écrivît _Monseigneur_, et lui leur répondre dans la souscription: _très humble et très affectionné serviteur_, tandis que le dernier maître des requêtes, ou conseiller au Parlement, lui écrivoit _Monsieur_, sans qu’il ait jamais prétendu changer cet usage.

[45] The right to sit on a stool in the presence of royalty. See Saint-Simon, _Mém._ II. 76-77; 238-240.

Ce fut d’abord un grand bruit: les gens de la première qualité, les chevaliers de l’ordre, les gouverneurs et les lieutenants généraux des provinces, et, à leur suite, les gens de moindre qualité, et les lieutenants généraux des armées se trouvèrent infiniment offensés d’une nouveauté si surprenante et si étrange. Les ministres avoient su persuader au Roi l’abaissement de tout ce qui étoit élevé, et que leur refuser ce traitement, c’étoit mépriser son autorité et son service, dont ils étoient les organes, parce que d’ailleurs, et par eux-mêmes, ils n’étoient rien. Le Roi, séduit par ce reflet prétendu de grandeur sur lui-même, s’expliqua si durement à cet égard, qu’il ne fut plus question que de ployer sous ce nouveau style, ou de quitter le service, et tomber en même temps, ceux qui quittoient, et ceux qui ne servoient pas même, dans la disgrâce marquée du Roi, et sous la persécution des ministres, dont les occasions se rencontroient à tous moments.

Plusieurs gens distingués qui ne servoient point, et plusieurs gens de guerre du premier mérite et des premiers grades, aimèrent mieux renoncer à tout et perdre leur fortune, et la perdirent en effet, et la plupart pis encore; et dans la suite assez prompte, peu à peu personne ne fit plus aucune difficulté là-dessus.

De là l’autorité personnelle et particulière des ministres montée au comble, jusqu’en ce qui ne regardoit ni les ordres ni le service du Roi, sous l’ombre que c’étoit la sienne; de là ce degré de puissance qu’ils usurpèrent; de là leurs richesses immenses, et les alliances qu’ils firent tous à leur choix.

Quelque ennemis qu’ils fussent les uns des autres, l’intérêt commun les rallioit chaudement sur ces matières, et cette splendeur usurpée sur tout le reste de l’État dura autant que dura le règne de Louis XIV. Il en tiroit vanité, il n’en étoit pas moins jaloux qu’eux; il ne vouloit de grandeur que par émanation de la sienne. Toute autre lui étoit devenue odieuse. Il avoit sur cela des contrariétés qui ne se comprenoient pas, comme si les dignités, les charges, les emplois avec leurs fonctions, leurs distinctions, leurs prérogatives n’émanoient pas de lui comme les places de ministre et les charges de secrétaire d’État[46] qu’il comptoit seules de lui, lesquels pour cela il portoit au faîte, et abattoit tout le reste sous leurs pieds.

[46] See Appendix A.

Une autre vanité personnelle l’entraîna encore dans cette conduite. Il sentoit bien qu’il pouvoit accabler un seigneur sous le poids de sa disgrâce, mais non pas l’anéantir, ni les siens, au lieu qu’en précipitant un secrétaire d’État de sa place, ou un autre ministre de la même espèce, il le replongeoit lui et tous les siens dans la profondeur du néant d’où cette place l’avoit tiré, sans que les richesses qui lui pourroient rester le pussent relever de ce non-être. C’est là ce qui le faisoit se complaire à faire régner ses ministres sur les plus élevés de ses sujets, sur les princes de son sang en autorité comme sur les autres, et sur tout ce qui n’avoit ni rang ni office de la couronne, en grandeur comme en autorité au-dessus d’eux. C’est aussi ce qui éloigna toujours du ministère tout homme qui pouvoit y ajouter du sien ce que le Roi ne pouvoit ni détruire ni lui conserver, ce qui lui auroit rendu un ministre de cette sorte en quelque façon redoutable et continuellement à charge, dont l’exemple du duc de Beauvillier[47] fut l’exception unique dans tout le cours de son règne, comme il a été remarqué en parlant de ce duc, le seul homme noble qui ait été admis dans son conseil depuis la mort du cardinal Mazarin jusqu’à la sienne, c’est-à-dire pendant cinquante-quatre ans; car, outre ce qu’il y auroit à dire sur le maréchal de Villeroy, le peu de mois qu’il y a été depuis la mort du duc de Beauvillier jusqu’à celle du Roi ne peut pas être compté, et son père n’a jamais entré dans le conseil d’État[48].

[47] See below for his portrait.

[48] This is a mistake. The first Maréchal de Villeroy was appointed a minister in 1661.

De là encore la jalousie si précautionnée des ministres, qui rendit le Roi si difficile à écouter tout autre qu’eux, tandis qu’il s’applaudissoit d’un accès facile, et qu’il croyoit qu’il y alloit de sa grandeur, de la vénération et de la crainte dont il se complaisoit d’accabler les plus grands, de se laisser approcher autrement qu’en passant. Ainsi le grand seigneur comme le plus subalterne de tous états, parloit librement au Roi en allant ou revenant de la messe, en passant d’un appartement à un autre, ou allant monter en carrosse; les plus distingués, même quelques autres, à la porte de son cabinet, mais sans oser l’y suivre. C’est à quoi se bornoit la facilité de son accès. Ainsi on ne pouvoit s’expliquer qu’en deux mots, d’une manière fort incommode, et toujours entendu de plusieurs qui environnoient le Roi, ou, si on étoit plus connu de lui, dans sa perruque, ce qui n’étoit guère plus avantageux. La réponse sûre étoit un “je verrai[49],” utile à la vérité pour s’en donner le temps, mais souvent bien peu satisfaisante, moyennant quoi tout passoit nécessairement par les ministres, sans qu’il pût y avoir jamais d’éclaircissement, ce qui les rendoit les maîtres de tout, et le Roi le vouloit bien, ou ne s’en apercevoit pas.

[49] This habitual answer of Louis is referred to by several contemporary writers. Madame tells a good story about it (_Corr._ I. 169).

D’audiences à en espérer dans son cabinet, rien n’étoit plus rare, même pour les affaires du Roi dont on avoit été chargé. Jamais, par exemple, à ceux qu’on envoyoit ou qui revenoient d’emplois étrangers, jamais à pas un officier général, si on en excepte certains cas très singuliers, et encore, mais très rarement, quelqu’un de ceux qui étoient chargés de ces détails de troupes où le Roi se plaisoit tant; de courtes aux généraux d’armées qui partoient, et en présence du secrétaire d’État de la guerre, de plus courtes à leur retour, quelquefois ni en partant, ni en revenant. Jamais de lettres d’eux qui allassent directement au Roi sans passer auparavant par le ministre, si on en excepte quelques occasions infiniment rares et momentanées, et le seul M. de Turenne sur la fin, qui, ouvertement brouillé avec Louvois, et brillant de gloire et de la plus haute considération, adressoit ses dépêches au cardinal de Bouillon[50], qui les remettoit directement au Roi, qui n’en étoient pas moins vues après par le ministre, avec lequel les ordres et les réponses étoient concertés.

[50] Emmanuel-Théodore de La Tour d’Auvergne (1644-1715). See for his biography and portrait XI. 94-102. He was a nephew of Turenne.

La vérité est pourtant que, quelque gâté que fût le Roi sur sa grandeur et sur son autorité, qui avoit étouffé toute autre considération en lui, il y avoit à gagner dans ses audiences, quand on pouvoit tant faire que de les obtenir, et qu’on savoit s’y conduire avec tout le respect qui étoit dû à la royauté et à l’habitude. Outre ce que j’en ai su d’ailleurs, j’en puis parler par expérience. On a vu en leur temps ici que j’ai obtenu, et même usurpé, et forcé le Roi fort en colère contre moi, et toujours sorti lui persuadé et content de moi, et le marquer après et à moi et à d’autres. Je puis donc aussi parler de ces audiences qu’on en avoit quelquefois par ma propre expérience.

Là, quelque prévenu qu’il fût, quelque mécontentement qu’il crût avoir lieu de sentir, il écoutoit avec patience, avec bonté, avec envie de s’éclaircir et de s’instruire; il n’interrompoit que pour y parvenir. On y découvroit un esprit d’équité et de desir de connoître la vérité, et cela quoique en colère quelquefois, et cela jusqu’à la fin de sa vie. Là, tout se pouvoit dire, pourvu, encore une fois, que ce fût avec cet air de respect, de soumission, de dépendance, sans lequel on se seroit encore plus perdu que devant, mais avec lequel aussi, en disant vrai, on interrompoit le Roi à son tour, on lui nioit crûment des faits qu’il rapportoit, on élevoit le ton au-dessus du sien en lui parlant, et tout cela non-seulement sans qu’il le trouvât mauvais, mais se louant après de l’audience qu’il avoit donnée et de celui qui l’avoit eue, se défaisant des préjugés qu’il avoit pris, ou des faussetés qu’on lui avoit imposées, et le marquant après par ses traitements. Aussi les ministres avoient-ils grand soin d’inspirer au Roi l’éloignement d’en donner, à quoi ils réussirent comme dans tout le reste.

C’est ce qui rendoit les charges qui approchoient de la personne du Roi si considérables, et ceux qui les possédoient si considérés, et des ministres mêmes, par la facilité qu’ils avoient tous les jours de parler au Roi, seuls, sans l’effaroucher d’une audience qui étoit toujours sue, et de l’obtenir sûrement, et sans qu’on s’en aperçût, quand ils en avoient besoin. Surtout les grandes entrées, par cette même raison, étoient le comble des grâces, encore plus que de la distinction, et c’est ce qui, dans les grandes récompenses des maréchaux de Boufflers[51] et de Villars[52], les fit mettre de niveau à la pairie et à la survivance de leurs gouvernements à leurs enfants tout jeunes, dans le temps que le Roi n’en donnoit plus à personne.

[51] Louis-François, Marquis and afterwards Duc de Boufflers (1644-1711), distinguished himself at Fleurus and Steinkirk. His defence of Lille against the allied troops (1708) was the admiration of all Europe. His brilliant charge at Malplaquet (1709) saved the retreat of the French army from becoming a rout. He was a friend of Saint-Simon, who had a great admiration for him. See his portrait, IX. 92-94.

[52] Louis-Hector, Marquis and then Duc de Villars (1653-1734), was the best French general in the War of the Spanish Succession. In 1712 he gained a notable victory over the allies at Denain. Saint-Simon’s portrait of him (III. 322-327) shews strong prejudice. It should be corrected by the judicial estimate of Sainte-Beuve, who devoted five _causeries_ to him (_Caus. du Lundi_, XIII).

C’est donc avec grande raison qu’on doit déplorer avec larmes l’horreur d’une éducation uniquement dressée pour étouffer l’esprit et le cœur de ce prince, le poison abominable de la flatterie la plus insigne, qui le déifia dans le sein même du christianisme, et la cruelle politique de ses ministres, qui l’enferma, et qui pour leur grandeur, leur puissance et leur fortune l’enivrèrent de son autorité, de sa grandeur, de sa gloire jusqu’à le corrompre, et à étouffer en lui, sinon toute la bonté, l’équité, le desir de connoître la vérité, que Dieu lui avoit donné, au moins l’émoussèrent presque entièrement, et empêchèrent au moins sans cesse qu’il fit aucun usage de ces vertus, dont son royaume et lui-même furent les victimes.

De ces sources étrangères et pestilentielles lui vint cet orgueil, que ce n’est point trop de dire que, sans la crainte du diable que Dieu lui laissa jusque dans ses plus grands désordres, il se seroit fait adorer et auroit trouvé des adorateurs; témoin entre autres ces monuments si outrés, pour en parler même sobrement, sa statue de la place des Victoires[53], et sa païenne dédicace, où j’étois, où il prit un plaisir si exquis; et de cet orgueil en tout le reste qui le perdit, dont on vient de voir tant d’effets funestes, et dont d’autres plus funestes encore se vont retrouver.

[53] See above, p. 6, n. 24. The statue which represented Louis XIV trampling on a three-headed Cerberus (symbolical of the triple alliance) was made by the Dutch sculptor Martin Desjardins (Van den Bogaart). The “pagan” ceremony of dedication took place on March 28, 1686.

La cour fut un autre manège de la politique du despotisme. On vient de voir celle qui divisa, qui humilia, qui confondit les plus grands, celle qui éleva les ministres au-dessus de tous, en autorité et en puissance par-dessus les princes du sang, en grandeur même par-dessus les gens de la première qualité, après avoir totalement changé leur état. Il faut montrer les progrès en tous genres de la même conduite dressée sur le même point de vue.

Plusieurs choses contribuèrent à tirer pour toujours la cour hors de Paris, et à la tenir sans interruption à la campagne[54]. Les troubles de la minorité, dont cette ville fut le grand théâtre, en avoient imprimé au Roi de l’aversion, et la persuasion encore que son séjour y étoit dangereux, et que la résidence de la cour ailleurs rendroit à Paris les cabales moins aisées par la distance des lieux, quelque peu éloignés qu’ils fussent, et en même temps plus difficiles à cacher par les absences si aisées à remarquer. Il ne pouvoit pardonner à Paris sa sortie fugitive de cette ville la veille des Rois 16[49], ni de l’avoir rendue, malgré lui, témoin de ses larmes, à la première retraite de Mme de la Vallière. L’embarras des maîtresses, et le danger de pousser de grands scandales au milieu d’une capitale si peuplée, et si remplie de tant de différents esprits, n’eut pas peu de part à l’en éloigner. Il s’y trouvoit importuné de la foule du peuple à chaque fois qu’il sortoit, qu’il rentroit, qu’il paroissoit dans les rues; il ne l’étoit pas moins d’une autre sorte de foule de gens de la ville, et qui n’étoit pas pour l’aller chercher assidûment plus loin. Des inquiétudes aussi, qui ne furent pas plus tôt aperçues que les plus familiers de ceux qui étoient commis à sa garde, le vieux Noailles, M. de Lauzun, et quelques subalternes, firent leur cour de leur vigilance, et furent accusés de multiplier exprès de faux avis, qu’ils se faisoient donner pour avoir occasion de se faire valoir et d’avoir plus souvent des particuliers avec le Roi; le goût de la promenade et de la chasse, bien plus commodes à la campagne qu’à Paris, éloigné des forêts et stérile en lieux de promenades; celui des bâtiments qui vint après, et peu à peu toujours croissant, ne lui en permettoit pas l’amusement dans une ville où il n’auroit pu éviter d’y être continuellement en spectacle; enfin l’idée de se rendre plus vénérable en se dérobant aux yeux de la multitude, et à l’habitude d’en être vu tous les jours: toutes ces considérations fixèrent le Roi à Saint-Germain bientôt après la mort de la Reine sa mère[55].

[54] During the last twenty-seven years of his reign (1688-1715) Louis only visited Paris five times.

[55] Anne of Austria died January 19, 1666.

Ce fut là où il commença à attirer le monde par les fêtes et les galanteries, et à faire sentir qu’il vouloit être vu souvent.

L’amour de Mme de la Vallière, qui fut d’abord un mystère, donna lieu à de fréquentes promenades à Versailles, petit château de cartes alors, bâti par Louis XIII ennuyé, et sa suite encore plus, d’y avoir souvent couché dans un méchant cabaret à rouliers et dans un moulin à vent, excédés de ses longues chasses dans la forêt de Saint-Léger et plus loin encore, loin alors de ces temps réservés à son fils où les routes, la vitesse des chiens et le nombre gagé des piqueurs et des chasseurs à cheval a rendu les chasses si aisées et si courtes. Ce monarque ne couchoit jamais ou bien rarement à Versailles qu’une nuit, et par nécessité; le Roi son fils pour être plus en particulier avec sa maîtresse, plaisirs inconnus au Juste, au héros digne fils de saint Louis, qui bâtit ce petit Versailles.

Ces petites parties de Louis XIV y firent naître peu à peu ces bâtiments immenses qu’il y a faits; et leur commodité pour une nombreuse cour, si différente des logements de Saint-Germain, y transporta tout à fait sa demeure peu de temps avant la mort de la Reine. Il y fit des logements infinis, qu’on lui faisoit sa cour de lui demander, au lieu qu’à Saint-Germain, presque tout le monde avoit l’incommodité d’être à la ville, et le peu qui étoit logé au château y étoit étrangement à l’étroit[56].

[56] For Versailles see L. Dussieux, _Le château de Versailles_, vol. I. 1881; P. de Nolhac, _La création de Versailles_, 1901; A. Pératé, _Versailles_ (_Les villes d’art célèbres_).