Selections from Saint-Simon

Part 4

Chapter 43,937 wordsPublic domain

[20] The War of Devolution began in May, 1667, and the peace of Aix-la-Chapelle was signed in the May following. The famous passage of the Rhine did not take place till 1672.

Tout étoit florissant dans l’État, tout y étoit riche. Colbert avoit mis les finances, la marine, le commerce, les manufactures, les lettres même, au plus haut point; et ce siècle, semblable à celui d’Auguste, produisoit à l’envi des hommes illustres en tout genre, jusqu’à ceux mêmes qui ne sont bons que pour les plaisirs.

Le Tellier et Louvois son fils, qui avoient le département de la guerre, frémissoient des succès et du crédit de Colbert, et n’eurent pas de peine à mettre en tête au Roi une guerre nouvelle, dont les succès causèrent une telle frayeur à l’Europe que la France ne l’en a pu remettre, et que, après y avoir pensé succomber longtemps depuis, elle en sentira longtemps le poids et les malheurs. Telle fut la véritable cause de cette fameuse guerre de Hollande à laquelle le Roi se laissa pousser, et que son amour pour Mme de Montespan rendit si funeste à son État et à sa gloire. Tout conquis, tout pris, et Amsterdam prête à lui envoyer ses clefs, le Roi cède à son impatience, quitte l’armée, vole à Versailles, et détruit en un instant tout le succès de ses armes. Il répara cette flétrissure par une seconde conquête de la Franche-Comté, en personne, qui pour cette fois est demeurée à la France.

En 1676, le Roi retourna en Flandres, prit Condé; et Monsieur Bouchain. Les armées du Roi et du prince d’Orange s’approchèrent si près et si subitement qu’elles se trouvèrent en présence, et sans séparation, auprès de la cense d’Heurtebise[21]. Il fut donc question de décider si on donneroit bataille, et de prendre son parti sur-le-champ. Monsieur n’avoit pas encore joint de Bouchain, mais le Roi étoit sans cela supérieur à l’armée ennemie. Les maréchaux de Schomberg[22], Humières[23], la Feuillade[24], Lorges, etc., s’assemblèrent à cheval autour du Roi, avec quelques-uns des plus distingués d’entre les officiers généraux et des principaux courtisans, pour tenir une espèce de conseil de guerre. Toute l’armée crioit au combat, et tous ces Messieurs voyoient bien ce qu’il y avoit à faire; mais la personne du Roi les embarrassoit, et bien plus Louvois, qui connoissoit son maître, et qui cabaloit depuis deux heures que l’on commençoit d’apercevoir où les choses en pourroient venir. Louvois, pour intimider la compagnie, parla le premier, en rapporteur, pour dissuader la bataille. Le maréchal d’Humières, son ami intime et avec grande dépendance, et le maréchal de Schomberg, qui le ménageoit fort, furent de son avis. Le maréchal de la Feuillade, hors de mesure avec Louvois, mais favori qui ne connoissoit pas moins bien de quel avis il falloit être, après quelques propos douteux, conclut comme eux. M. de Lorges[25], inflexible pour la vérité, touché de la gloire du Roi, sensible au bien de l’État, mal avec Louvois comme le neveu favori de M. de Turenne tué l’année précédente, et qui venoit d’être fait maréchal de France malgré ce ministre, et capitaine des gardes du corps, opina de toutes ses forces pour la bataille, et il en déduisit tellement les raisons, que Louvois même et les maréchaux demeurèrent sans repartie. Le peu de ceux de moindre grade qui parlèrent après osèrent encore moins déplaire à Louvois; mais ne pouvant affoiblir les raisons de M. le maréchal de Lorges, ils ne firent que balbutier. Le Roi, qui écoutoit tout, prit encore les avis, ou plutôt simplement les voix, sans faire répéter ce qui avoit été dit par chacun, puis, avec un petit mot de regret de se voir retenu par de si bonnes raisons, et du sacrifice qu’il faisoit de ses desirs à ce qui étoit de l’avantage de l’État, tourna bride, et il ne fut plus question de bataille.

[21] The farm of Urtebise, as it should be written.

[22] Frederick Hermann, Duke of Schomberg or Schönberg (1618-1690), was by birth a German, but he served in the French army for more than thirty years. After the revocation of the Edict of Nantes he was allowed to retire to Portugal. In 1688 he accompanied William of Orange to England, was created a Duke, was made Commander-in-chief of the forces in Ireland, and was killed at the battle of the Boyne. He is buried in St Patrick’s Cathedral, Dublin.

[23] Louis de Crevant, Marquis and afterwards Duc d’Humières. For a short portrait of him see I. 196-7. He died in 1694.

[24] François d’Aubusson, Duc de La Feuillade, was a devoted courtier of Louis XIV. He gave a proof of his devotion by making the Place des Victoires and adorning it with a statue of his master in gilded bronze.

[25] Guy de Durfort, Duc de Lorges, was a nephew of Turenne and father-in-law to Saint-Simon. For his portrait see II. 329-342.

Le lendemain, et c’est de M. le maréchal de Lorges que je le tiens, qui étoit la vérité même, et à qui je l’ai ouï raconter plus d’une fois et jamais sans dépit, le lendemain, dis-je, il eut occasion d’envoyer un trompette aux ennemis qui se retiroient. Ils le gardèrent un jour ou deux en leur armée. Le prince d’Orange le voulut voir, et le questionna fort sur ce qui avoit empêché le Roi de l’attaquer, se trouvant le plus fort, les deux armées en vue si fort l’une de l’autre, et en rase campagne, sans quoi que ce soit entre-deux. Après l’avoir fait causer devant tout le monde, il lui dit avec un sourire malin, pour montrer qu’il étoit tôt averti, et pour faire dépit au Roi, qu’il ne manquât pas de dire au maréchal de Lorges qu’il avoit grand’raison d’avoir voulu, et si opiniâtrément soutenu la bataille; que jamais lui ne l’avoit manqué si belle, ni été si aise que de s’être vu hors de portée de la recevoir; qu’il étoit battu sans ressource et sans le pouvoir éviter s’il avoit été attaqué, dont il se mit en peu de mots à déduire les raisons. Le trompette, tout glorieux d’avoir eu avec le prince d’Orange un si long et si curieux entretien, le débita non-seulement à M. le maréchal de Lorges, mais au Roi, qui à la chaude le voulut voir, et de là aux maréchaux, aux généraux et à qui le voulut entendre, et augmenta ainsi le dépit de l’armée et en fit un grand à Louvois. Cette faute, et ce genre de faute, ne fit que trop d’impression sur les troupes, et partout excita de cruelles railleries parmi le monde et dans les cours étrangères. Le Roi ne demeura guère à l’armée depuis, quoique on ne fût qu’au mois de mai. Il s’en revint trouver sa maîtresse.

L’année suivante, il retourna en Flandres, il prit Cambray, et Monsieur fit cependant le siège de Saint-Omer. Il fut au-devant du prince d’Orange qui venoit secourir la place, lui donna bataille près de Cassel[26] et remporta une victoire complète, prit tout de suite Saint-Omer, puis alla rejoindre le Roi. Ce contraste fut si sensible au monarque que jamais depuis il ne donna d’armée à commander à Monsieur. Tout l’extérieur fut parfaitement gardé; mais dès ce moment la résolution fut prise, et toujours depuis bien tenue.

[26] About 12 miles N.E. of Saint-Omer.

L’année d’après le Roi fit en personne le siège de Gand[27], dont le projet et l’exécution fut le chef-d’œuvre de Louvois. La paix de Nimègue[28] mit fin cette année à la guerre avec la Hollande, l’Espagne, etc.; et au commencement de l’année suivante, avec l’Empereur et l’Empire. L’Amérique, l’Afrique, l’Archipel, la Sicile ressentirent vivement la puissance de la France; et en 1684 Luxembourg fut le prix des retardements des Espagnols à satisfaire à toutes les conditions de la paix. Gênes bombardée se vit forcée à venir demander la paix par son doge en personne accompagné de quatre sénateurs, au commencement de l’année suivante. Depuis, jusqu’en 1688, le temps se passa dans le cabinet, moins en fêtes qu’en dévotion et en contrainte. Ici finit l’apogée de ce règne, et ce comble de gloire et de prospérité. Les grands capitaines, les grands ministres au dedans et au dehors n’étoient plus; mais il en restoit les élèves. Nous en allons voir le second âge, qui ne répondra guère au premier, mais qui en tout fut encore plus différent du dernier.

[27] Ghent capitulated after a six days’ siege on March 9, 1678.

[28] Peace with Holland was signed at Nymegen on August 10, 1678, with Spain on September 17, and with the Empire on February 5, 1679.

La guerre de 1688 eut une étrange origine, dont l’anecdote, également certaine et curieuse, est si propre à caractériser le Roi et Louvois son ministre qu’elle doit tenir place ici[29]. Louvois, à la mort de Colbert, avoit eu sa surintendance des bâtiments. Le petit Trianon de porcelaine, fait autrefois pour Mme de Montespan, ennuyoit le Roi, qui vouloit partout des palais. Il s’amusoit fort à ses bâtiments. Il avoit aussi le compas dans l’œil pour la justesse, les proportions, la symétrie, mais le goût n’y répondoit pas, comme on le verra ailleurs. Ce château ne faisoit presque que sortir de terre, lorsque le Roi s’aperçut d’un défaut à une croisée qui s’achevoit de former, dans la longueur du rez-de-chaussée. Louvois, qui naturellement étoit brutal, et de plus gâté jusqu’à souffrir difficilement d’être repris par son maître, disputa fort et ferme, et maintint que la croisée étoit bien. Le Roi tourna le dos, et s’alla promener ailleurs dans le bâtiment.

[29] This anecdote has already been related by Saint-Simon in an earlier volume. That it was the origin of the war of 1688 has been disproved by C. Rousset in his _Histoire de Louvois_.

Le lendemain il trouve le Nostre[30], bon architecte, mais fameux par le goût des jardins, qu’il a commencé à introduire en France, et dont il a porté la perfection au plus haut point. Le Roi lui demanda s’il avoit été à Trianon. Il répondit que non. Le Roi lui expliqua ce qui l’avoit choqué, et lui dit d’y aller. Le lendemain même question, même réponse; le jour d’après autant. Le Roi vit bien qu’il n’osoit s’exposer à trouver qu’il eût tort, ou à blâmer Louvois. Il se fâcha, et lui ordonna de se trouver le lendemain à Trianon lorsqu’il y iroit, et où il feroit trouver Louvois aussi. Il n’y eut plus moyen de reculer.

[30] See below for a portrait of Le Nostre.

Le Roi les trouva le lendemain tous deux à Trianon. Il y fut d’abord question de la fenêtre. Louvois disputa; le Nôtre ne disoit mot. Enfin le Roi lui ordonna d’aligner, de mesurer, et de dire après ce qu’il auroit trouvé. Tandis qu’il y travailloit, Louvois, en furie de cette vérification, grondoit tout haut, et soutenoit avec aigreur que cette fenêtre étoit en tout pareille aux autres. Le Roi se taisoit et attendoit, mais il souffroit. Quand tout fut bien examiné, il demanda au Nôtre ce qui en étoit; et le Nôtre à balbutier. Le Roi se mit en colère, et lui commanda de parler net. Alors le Nôtre avoua que le Roi avoit raison, et dit ce qu’il avoit trouvé de défaut. Il n’eut pas plus tôt achevé que le Roi, se tournant à Louvois, lui dit qu’on ne pouvoit tenir à ses opiniâtretés, que sans la sienne à lui, on auroit bâti de travers, et qu’il auroit fallu tout abattre aussitôt que le bâtiment auroit été achevé: en un mot, il lui lava fortement la tête.

Louvois, outré de la sortie, et de ce que courtisans, ouvriers et valets en avoient été témoins, arrive chez lui furieux. Il y trouva Saint-Pouange, Villacerf, le chevalier de Nogent, les deux Tilladets, quelques autres féaux intimes, qui furent bien alarmés de le voir en cet état. “C’en est fait, leur dit-il; je suis perdu avec le Roi, à la façon dont il vient de me traiter pour une fenêtre. Je n’ai de ressource qu’une guerre qui le détourne de ses bâtiments et qui me rende nécessaire, et par...! il l’aura.” En effet, peu de mois après il tint parole, et malgré le Roi et les autres puissances, il la rendit générale. Elle ruina la France au dedans, ne l’étendit point au dehors, malgré la prospérité de ses armes, et produisit au contraire des événements honteux.

Celui de tous qui porta le plus à plomb sur le Roi fut sa dernière campagne, qui ne dura pas un mois. Il avoit en Flandres deux armées formidables, supérieures du double au moins à celle de l’ennemi, qui n’en avoit qu’une. Le prince d’Orange étoit campé à l’abbaye de Parc, le Roi n’en étoit qu’à une lieue, et M. de Luxembourg avec l’autre armée à une demi-lieue de celle du Roi, et rien entre les trois armées. Le prince d’Orange se trouvoit tellement enfermé qu’il s’estimoit sans ressource dans les retranchements qu’il fit relever à la hâte autour de son camp, et si perdu qu’il le manda à Vaudemont[31], son ami intime, à Bruxelles, par quatre ou cinq fois, et qu’il ne voyoit nulle sorte d’espérance de pouvoir échapper ni sauver son armée. Rien ne la séparait de celle du Roi que ces mauvais retranchements, et rien de plus aisé ni de plus sûr que de le forcer avec l’une des deux armées, et de poursuivre la victoire avec l’autre toute fraîche, et qui toutes deux étoient complètes, indépendamment l’une de l’autre, en équipages de vivres et d’artillerie à profusion.

[31] Charles-Henri, Prince de Vaudemont, a legitimatised son of Charles IV, Duke of Lorraine. See I. 494-497.

On étoit aux premiers jours de juin, et que ne promettoit pas une telle victoire au commencement d’une campagne! Aussi l’étonnement fut-il extrême et général dans toutes les trois armées lorsqu’on y apprit que le Roi se retiroit, et faisoit deux gros détachements de presque toute l’armée qu’il commandoit en personne: un pour l’Italie, l’autre pour l’Allemagne sous Monseigneur. M. de Luxembourg, qu’il manda le matin de la veille de son départ pour lui apprendre ces nouvelles dispositions, se jeta à genoux, et tint les siens longtemps embrassés pour l’en détourner, et pour lui remontrer la facilité, la certitude et la grandeur du succès en attaquant le prince d’Orange. Il ne réussit qu’à importuner d’autant plus sensiblement qu’il n’y eut pas un mot à lui opposer. Ce fut une consternation dans les deux armées qui ne se peut représenter. On a vu que j’y étois. Jusqu’aux courtisans, si aises d’ordinaire de retourner chez eux, ne purent contenir leur douleur. Elle éclata partout aussi librement que la surprise, et à l’une et à l’autre succédèrent de fâcheux raisonnements.

Le Roi partit le lendemain pour aller rejoindre Mme de Maintenon et les dames, et retourner avec elles à Versailles[32], pour ne plus revoir la frontière ni d’armées que pour le plaisir et en temps de paix.

[32] This accusation is untrue.

La victoire de Neerwinden[33], que M. de Luxembourg remporta six semaines après sur le prince d’Orange, que la nature, prodigieusement aidée de l’art en une seule nuit avoit furieusement retranché, renouvela d’autant plus les douleurs et les discours, qu’il s’en falloit tout que le poste de l’abbaye de Parc ressemblât à celui de Neerwinden, presque tout que nous eussions les mêmes forces, et plus que tout que, faute de vivres et d’équipages suffisants d’artillerie, cette victoire pût être poursuivie.

[33] For this battle, called Landen by English writers (July 29, 1693), see I. 87, and Macaulay, _Hist. of England_, c. XX.

Pour achever ceci tout à la fois, on sut que le prince d’Orange, averti du départ du Roi, avoit mandé à Vaudemont qu’il en avoit l’avis d’une main toujours bien avertie, et qui ne lui en avoit jamais donné de faux, mais que pour celui-là il ne pouvoit y ajouter foi, ni se livrer à l’espérance, et par un second courrier, que l’avis étoit vrai, que le Roi partoit, que c’étoit à son esprit de vertige et d’aveuglement qu’il devoit uniquement une si inespérée délivrance. Le rare est que Vaudemont, établi longtemps depuis en notre cour, l’a souvent conté à ses amis, même à ses compagnies, et jusque dans le salon de Marly.

La paix qui suivit cette guerre, et après laquelle le Roi et l’État aux abois soupiroient depuis longtemps, fut honteuse. Il fallut en passer par où M. de Savoie[34] voulut, pour le détacher de ses alliés, et reconnoître enfin le prince d’Orange pour roi d’Angleterre, après une si longue suite d’efforts, de haine et de mépris personnels, et recevoir encore Portland[35], son ambassadeur, comme une espèce de divinité. Notre précipitation nous coûta Luxembourg, et l’ignorance militaire de nos plénipotentiaires, qui ne fut point éclairée du cabinet, donna aux ennemis de grands avantages pour former leur frontière. Telle fut la paix de Ryswick conclue en septembre 1697.

[34] The Duke of Savoy.

[35] William Bentinck, Earl of Portland (1649-1709), a Dutchman by birth, was greatly trusted by William of Orange. For his conferences with Boufflers, which resulted in the Peace of Ryswick, see I. 461-462; Macaulay, c. XXII. For his embassy to France in 1698, the magnificence of which made a great impression on the French people, see II. 19-23. It is described at great length by Macaulay, c. XXIII.

Le repos des armes ne fut guère que de trois ans, et on sentit cependant toute la douleur des restitutions de pays et de places que nous avions conquis, avec le poids de tout ce que la guerre avoit coûté. Ici se termine le second âge de ce règne.

Le troisième s’ouvrit par un comble de gloire et de prospérité inouïe. Le temps en fut momentané. Il enivra et prépara d’étranges malheurs, dont l’issue a été une espèce de miracle. D’autres sortes de malheurs accompagnèrent et conduisirent le Roi au tombeau, heureux s’il n’eût survécu que de peu de mois l’avénement de son petit-fils à la totalité de la monarchie d’Espagne, dont il fut d’abord en possession sans coup férir. Cette dernière époque est encore si proche de ce temps qu’il n’y a pas lieu de s’y étendre. Mais ce peu qui a été retracé du règne du feu Roi étoit nécessaire pour mieux faire entendre ce qu’on va dire de sa personne, en se souvenant toutefois de ce qui s’en trouve épars dans ces _Mémoires_, et ne se dégoûtant pas s’il s’y en trouve de redites, nécessaires pour mieux rassembler et former un tout.

Il faut encore le dire. L’esprit du Roi étoit au-dessous du médiocre, mais très capable de se former. Il aima la gloire, il voulut l’ordre et la règle. Il étoit né sage, modéré, secret, maître de ses mouvements et de sa langue; le croira-t-on? il étoit né bon et juste, et Dieu lui en avoit donné assez pour être un bon roi, et peut-être même un assez grand roi. Tout le mal lui vint d’ailleurs. Sa première éducation fut tellement abandonnée, que personne n’osoit approcher de son appartement. On lui a souvent ouï parler de ces temps avec amertume, jusque-là qu’il racontoit qu’on le trouva un soir tombé dans le bassin du jardin du Palais-Royal à Paris, où la cour demeuroit alors.

Dans la suite, sa dépendance fut extrême. A peine lui apprit-on à lire et à écrire, et il demeura tellement ignorant que les choses le plus connues d’histoire, d’événements, de fortunes, de conduites, de naissance, de lois, il n’en sut jamais un mot[36]. Il tomba, par ce défaut et quelquefois en public, dans les absurdités les plus grossières.

[36] This account of Louis XIV’s éducation has been shewn by modern historians to be incorrect. Cp. Primi Visconti, _Mémoires_, 191-192. But it is true that he hated reading. “La seule vue d’un livre le fatigue” (_ib._). “Il avait la lecture en horreur,” says Madame (_Corr._ III. 36).

M. de la Feuillade plaignant exprès devant lui le marquis de Renel, qui fut tué depuis lieutenant général et mestre de camp général de la cavalerie, de n’avoir pas été chevalier de l’ordre en 1661, le Roi passa, puis dit avec mécontentement qu’il falloit aussi se rendre justice. Renel étoit Clermont Gallerande ou d’Amboise, et le Roi, qui depuis n’a été rien moins que délicat là-dessus, le croyoit un homme de fortune. De cette même maison étoit Montglat, maître de sa garde-robe, qu’il traitoit bien et qu’il fit chevalier de l’ordre en 1661, qui a laissé de très bons _Mémoires_[37]. Montglat avoit épousé la fille du fils du chancelier de Cheverny. Leur fils unique porta toute sa vie le nom de Cheverny[38], dont il avoit la terre[39]. Il passa sa vie à la cour, et j’en ai parlé quelquefois, ou dans les emplois étrangers. Ce nom de Cheverny trompa le Roi; il le crut peu de chose; il n’avoit point de charge, et ne put être chevalier de l’ordre. Le hasard détrompa le Roi à la fin de sa vie. Saint-Hérem[40] [qui] avoit passé la sienne grand louvetier, puis gouverneur et capitaine de Fontainebleau, ne put être chevalier de l’ordre. Le Roi, qui le savoit beau-frère de Courtin, conseiller d’État, qu’il connoissoit, le crut par là fort peu de chose. Il étoit Montmorin, et le Roi ne le sut que fort tard par M. de la Rochefoucauld[41]. Encore lui fallut-il expliquer quelles étoient ces maisons, que leur nom ne lui apprenoit pas.

[37] Relating to the years 1635-1660.

[38] Louis, Comte de Cheverny, filled the posts of ambassador to Germany and to Denmark, and of governor to the Duc de Chartres. He married a niece of Colbert.

[39] The _château_ (eight miles E. of Blois), built about 1634, is a stately but not very interesting example of the architecture of the period. Saint-Simon stayed there (VI. 41).

[40] François-Gaspard de Montmorin, Marquis Saint-Hérem. Chateaubriand’s friend, Mme de Beaumont, was a Montmorin.

[41] Son of the author of the _Maximes_; an assiduous but thoroughly honest courtier.

Il sembleroit à cela que le Roi auroit aimé la grande noblesse, et ne lui en vouloit pas égaler d’autres; rien moins. L’éloignement qu’il avoit pris de celle des sentiments, et sa foiblesse pour ses ministres, qui haïssoient et rabaissoient, pour s’élever, tout ce qu’ils n’étoient pas et ne pouvoient pas être, lui avoit donné le même éloignement pour la naissance distinguée. Il la craignoit autant que l’esprit; et si ces deux qualités se trouvoient unies dans un même sujet, et qu’elles lui fussent connues, c’en étoit fait.

Ses ministres, ses généraux, ses maîtresses, ses courtisans s’aperçurent, bientôt après qu’il fut le maître, de son foible plutôt que de son goût pour la gloire. Ils le louèrent à l’envi et le gâtèrent. Les louanges, disons mieux, la flatterie lui plaisoit à tel point, que les plus grossières étoient bien reçues, les plus basses encore mieux savourées. Ce n’étoit que par là qu’on s’approchoit de lui, et ceux qu’il aima n’en furent redevables qu’à heureusement rencontrer, et à ne se jamais lasser en ce genre. C’est ce qui donna tant d’autorité à ses ministres, par les occasions continuelles qu’ils avoient de l’encenser, surtout de lui attribuer toutes choses, et de les avoir apprises de lui. La souplesse, la bassesse, l’air admirant, dépendant, rampant, plus que tout l’air de néant sinon par lui, étoient les uniques voies de lui plaire. Pour peu qu’on s’en écartât on n’y revenoit plus, et c’est ce qui acheva la ruine de Louvois.

Ce poison ne fit que s’étendre. Il parvint jusqu’à un comble incroyable dans un prince qui n’étoit pas dépourvu d’esprit et qui avoit de l’expérience. Lui-même, sans avoir ni voix ni musique[42], chantoit dans ses particuliers les endroits les plus à sa louange des prologues des opéras. On l’y voyoit baigné, et jusqu’à ses soupers publics au grand couvert, où il y avoit quelquefois des violons, il chantonnoit entre ses dents les mêmes louanges quand on jouoit les airs qui étoient faits dessus.

[42] On the contrary Louis had a good ear, sang well, and had considerable musical taste.