Part 22
Un si bon maître ne perdit pas son temps auprès d’un disciple tout neuf encore, et en qui les excellents principes de Saint-Laurent[254] n’avoient pas eu le temps de prendre de fortes racines, quelque estime et quelque affection qu’il ait conservée toute sa vie pour cet excellent homme. Je l’avouerai ici avec amertume, parce que tout doit être sacrifié à la vérité: M. le duc d’Orléans apporta au monde une facilité, appelons les choses par leur nom, une foiblesse qui gâta sans cesse tous ses talents, et qui fut à son précepteur d’un merveilleux usage toute sa vie. Hors de toute espérance du côté du Roi depuis la folie d’avoir osé lui demander sa nomination au cardinalat, il ne songea plus qu’à posséder son jeune maître par la conformité à soi. Il le flatta du côté des mœurs pour le jeter dans la débauche, et lui en faire un principe pour se bien mettre dans le monde, jusqu’à mépriser tous devoirs et toutes bienséances, ce qui le feroit bien plus ménager par le Roi qu’une conduite mesurée; il le flatta du côté de l’esprit, dont il le persuada [qu’]il en avoit trop et trop bon pour être la dupe de la religion, qui n’étoit, à son avis, qu’une invention de politique, et de tous les temps, pour faire peur aux esprits ordinaires et retenir les peuples dans la soumission. Il l’infatua encore de son principe favori que la probité dans les hommes et la vertu dans les femmes ne sont que des chimères sans réalité dans personne, sinon dans quelques sots en plus grand nombre qui se sont laissé imposer ces entraves comme celle de la religion, qui en sont des dépendances, et qui pour la politique sont du même usage, et fort peu d’autres qui ayant de l’esprit et de la capacité se sont laissé raccourcir l’un et l’autre par les préjugés de l’éducation. Voilà le fonds de la doctrine de ce bon ecclésiastique, d’où suivoit la licence de la fausseté, du mensonge, des artifices, de l’infidélité, de la perfidie, de toute espèce de moyens, en un mot, tout crime et toute scélératesse tournés en habileté, en capacité, en grandeur, liberté et profondeur d’esprit, de lumière et de conduite, pourvu qu’[on] sût se cacher et marcher à couvert des soupçons et des préjugés communs.
[254] The Duke of Orleans’s first tutor.
Malheureusement tout concourut en M. le duc d’Orléans à lui ouvrir le cœur et l’esprit à cet exécrable poison; une neuve et première jeunesse, beaucoup de force et de santé, les élans de la première sortie du joug et du dépit de son mariage et de son oisiveté, l’ennui qui suit la dernière, cet amour, si fatal en ce premier âge, de ce bel air qu’on admire aveuglément dans les autres, et qu’on veut imiter et surpasser, l’entraînement des passions, des exemples et des jeunes gens qui y trouvoient leur vanité et leur commodité, quelques-uns leurs vues à le faire vivre comme eux et avec eux. Ainsi il s’accoutuma à la débauche, plus encore au bruit de la débauche jusqu’à n’avoir pu s’en passer, et qu’il ne s’y divertissoit qu’à force de bruit, de tumulte et d’excès. C’est ce qui le jeta à en faire souvent de si étranges et de si scandaleuses, et comme il vouloit l’emporter sur tous les débauchés, à mêler dans ses parties les discours les plus impies et à trouver un raffinement précieux à faire les débauches les plus outrées aux jours les plus saints, comme il lui arriva pendant sa régence plusieurs fois le vendredi saint de choix et les jours les plus respectables. Plus on étoit suivi, ancien, outré en impiété et en débauche, plus il considérait cette sorte de débauchés, et je l’ai vu sans cesse dans l’admiration poussée jusqu’à la vénération pour le grand prieur, parce qu’il y avoit quarante ans qu’il ne s’étoit couché qu’ivre, et qu’il n’avoit cessé d’entretenir publiquement des maîtresses et de tenir des propos continuels d’impiété et d’irréligion. Avec de tels principes et la conduite en conséquence, il n’est pas surprenant qu’il ait été faux jusqu’à l’indiscrétion de se vanter de l’être, et de se piquer d’être le plus raffiné trompeur.
Lui et Mme la duchesse de Berry disputoient quelquefois qui des deux en savoit là-dessus davantage, et quelquefois à sa toilette devant Mme de Saint-Simon, et ce qui y étoit avant le public, et M. le duc de Berry même, qui étoit fort vrai et qui en avoit horreur, et sans que M[me] de Saint-Simon, qui n’en souffrait pas moins et pour la chose et pour l’effet, pût la tourner en plaisanterie, ni leur faire sentir la porte pour sortir d’une telle indiscrétion. M. le duc d’Orléans en avoit une infinie dans tout ce qui regardoit la vie ordinaire et sur ce qui le regardoit lui-même. Ce n’étoit pas injustement qu’il étoit accusé de n’avoir point de secret. La vérité est qu’élevé dans les tracasseries du Palais-Royal, dans les rapports, dans les redits dont Monsieur vivoit et dont sa cour étoit remplie, M. le duc d’Orléans en avoit pris le détestable goût et l’habitude, jusqu’à s’en être fait une sorte de maxime de brouiller tout le monde ensemble, et d’en profiter pour n’avoir rien à craindre des liaisons, soit pour apprendre par les aveux, les délations et les piques, et par la facilité encore de faire parler les uns contre les autres. Ce fut une de ses principales occupations pendant tout le temps qu’il fut à la tête des affaires, et dont il se sut le plus de gré, mais qui, tôt découverte, le rendit odieux et le jeta en mille fâcheux inconvénients. Comme il n’étoit pas méchant, qu’il étoit même fort éloigné de l’être, il demeura dans l’impiété et la débauche où du Bois l’avoit premièrement jeté, et que tout confirma toujours en lui par l’habitude, dans la fausseté, dans la tracasserie des uns aux autres, dont qui que ce soit ne fut exempt, et dans la plus singulière défiance qui n’excluoit pas en même temps et pour les mêmes personnes de la plus grande confiance; mais il en demeura là sans avoir rien pris du surplus des crimes familiers à son précepteur.
Revenu plus assidûment à la cour, à la mort de Monsieur, l’ennui l’y gagna et le jeta dans les curiosités de chimie dont j’ai parlé ailleurs, et dont on sut faire contre lui un si cruel usage. On a peine à comprendre à quel point ce prince étoit incapable de se rassembler du monde, je dis avant que l’art infernal de Mme de Maintenon et du duc du Maine l’en eût totalement séparé; combien peu il étoit en lui de tenir une cour; combien avec un air désinvolte il se trouvoit embarrassé et importuné du grand monde, et combien dans son particulier, et depuis dans sa solitude au milieu de la cour quand tout le monde l’eut déserté, il se trouva destitué de toute espèce de ressource avec tant de talents, qui en devoient être une inépuisable d’amusements pour lui. Il étoit né ennuyé, et il étoit si accoutumé à vivre hors de lui-même, qu’il lui étoit insupportable d’y rentrer, sans être capable de chercher même à s’occuper. Il ne pouvoit vivre que dans le mouvement et le torrent des affaires, comme à la tête d’une armée, ou dans les soins d’y avoir tout ce dont il auroit besoin pour les exécutions de la campagne, ou dans le bruit et la vivacité de la débauche. Il y languissoit dès qu’elle étoit sans bruit et sans une sorte d’excès et de tumulte, tellement que son temps lui étoit pénible à passer. Il se jeta dans la peinture après que le grand goût de la chimie fut passé ou amorti par tout ce qui s’en étoit si cruellement publié. Il peignoit presque toute l’après-dînée à Versailles et à Marly. Il se connoissoit fort en tableaux; il les aimoit; il en ramassoit et il en fit une collection qui en nombre et en perfection ne le cédoit pas aux tableaux de la couronne. Il s’amusa après à faire des compositions de pierres et de cachets à la merci du charbon, qui me chassoit souvent d’avec lui, et des compositions de parfums les plus forts, qu’il aima toute sa vie, et dont je le détournois, parce que le Roi les craignoit fort, et qu’il sentoit presque toujours. Enfin jamais homme né avec tant de talents de toutes les sortes, tant d’ouverture et de facilité pour s’en servir, et jamais vie de particulier si désœuvrée ni si livrée au néant et à l’ennui. Aussi Madame ne le peignit-elle pas moins heureusement qu’avoit fait le Roi par l’apophthegme qu’il répondit sur lui à Maréchal, et que j’ai rapporté.
Madame étoit pleine de contes et de petits romans de fées: elle disoit qu’elles avoient toutes été conviées à ses couches, que toutes y étoient venues, et que chacune avoit doué son fils d’un talent, de sorte qu’il les avoit tous; mais que par malheur on avoit oublié une vieille fée disparue depuis si longtemps qu’on ne se souvenoit plus d’elle, qui, piquée de l’oubli, vint appuyée sur son petit bâton, et n’arriva qu’après que toutes les fées eurent fait chacune leur don à l’enfant; que, dépitée de plus en plus, elle se vengea en le douant de rendre absolument inutiles tous les talents qu’il avoit reçus de toutes les autres fées, d’aucun desquels, en les conservant tous, il n’avoit jamais pu se servir. Il faut avouer qu’à prendre la chose en gros le portrait est parlant[255].
[255] Cp. _Corr. de Madame_, II. 169.
Un des malheurs de ce prince étoit d’être incapable de suite dans rien, jusqu’à ne pouvoir comprendre qu’on en pût avoir. Un autre, dont j’ai déjà parlé, fut une espèce d’insensibilité qui le rendoit sans fiel dans les plus mortelles offenses et les plus dangereuses; et comme le nerf et le principe de la haine et de l’amitié, de la reconnoissance et de la vengeance est le même, et qu’il manquoit de ce ressort, les suites en étoient infinies et pernicieuses. Il étoit timide à l’excès, il le sentoit et il en avoit tant de honte qu’il affectoit tout le contraire, jusqu’à s’en piquer. Mais la vérité étoit, comme on le sentit enfin dans son autorité par une expérience plus développée, qu’on n’obtenoit rien de lui, ni grâce ni justice, qu’en l’arrachant par crainte, dont il étoit infiniment susceptible, ou par une extrême importunité. Il tâchoit de s’en délivrer par des paroles, puis par des promesses, dont sa facilité le rendoit prodigue, mais que qui avoit de meilleures serres lui faisoit tenir. De là tant de manquements de paroles qu’on ne comptoit plus les plus positives pour rien, et tant de paroles encore données à tant de gens pour la même chose qui ne pouvoit s’accorder qu’à un seul, ce qui étoit une source féconde de discrédit et de mécontents. Rien ne le trompa et ne lui nuisit davantage que cette opinion qu’il s’étoit faite de savoir tromper tout le monde. On ne le croyoit plus, lors même qu’il parloit de la meilleure foi, et sa facilité diminua fort en lui le prix de toutes choses. Enfin la compagnie obscure, et pour la plupart scélérate, dont il avoit fait sa société ordinaire de débauche, et que lui-même ne feignoit pas de nommer publiquement ses roués, chassa la bonne, jusque dans sa puissance, et lui fit un tort infini.
Sa défiance sans exception étoit encore une chose infiniment dégoûtante avec lui, surtout lorsqu’il fut à la tête des affaires, et le monstrueux unisson à ceux de sa familiarité hors de débauche. Ce défaut, qui le mena loin, venoit tout à la fois de sa timidité, qui lui faisoit craindre ses ennemis les plus certains, et les traiter avec plus de distinctions que ses amis, de sa facilité naturelle, d’une fausse imitation d’Henri IV, dont cela même n’est ni le plus beau ni le meilleur endroit, et de cette opinion malheureuse que la probité étoit une parure fausse, sans réalité, d’où lui venoit cette défiance universelle. Il étoit néanmoins très persuadé de la mienne, jusque-là qu’il me l’a souvent reprochée comme un défaut et un préjugé d’éducation qui m’avoit resserré l’esprit et accourci les lumières, et il m’en a dit autant de Mme de Saint-Simon, parce qu’il la croyoit vertueuse. Je lui avois aussi donné des preuves d’attachement trop fortes, trop fréquentes, trop continuelles dans les temps les plus dangereux, pour qu’il en pût douter, et néanmoins voici ce qui m’arriva dans la seconde ou troisième année de la régence, et je le rapporte comme un des plus forts coups de pinceau, et si dès lors mon désintéressement lui avoit été mis en évidence par les plus fortes coupelles, comme on le verra par la suite.
On étoit en automne. M. le duc d’Orléans avoit congédié les Conseils pour une quinzaine. J’en profitois pour aller passer ce temps à la Ferté; je venois de passer une heure seul avec lui, j’en avois pris congé et j’étois revenu chez moi, où, pour être en repos, j’avois fermé ma porte. Au bout d’une heure au plus, on me vint dire que Biron[256] étoit à la porte, qu’il ne se vouloit point laisser renvoyer, et qu’il disoit qu’il avoit ordre de M. le duc d’Orléans, qui l’envoyoit, de me parler de sa part. Il faut ajouter que mes deux fils avoient chacun un régiment de cavalerie, et que tous les colonels étoient lors par ordre à leurs corps. Je fis entrer Biron avec d’autant plus de surprise, que je ne faisois que de quitter M. le duc d’Orléans. Je demandai donc avec empressement ce qu’il y avoit de si nouveau. Biron fut embarrassé, et à son tour s’informa où étoit le marquis de Ruffec. Ma surprise fut encore plus grande; je lui demandai ce que cela vouloit dire. Biron, de plus en plus empêtré, m’avoua que M. le duc d’Orléans en étoit inquiet, et l’envoyoit à moi pour le savoir. Je lui dis qu’il étoit à son régiment comme tous les autres, et logé dans Besançon chez M. de Levis[257], qui commandoit en Franche-Comté. “Mais, me dit Biron, je le sais bien; n’auriez-vous point quelque lettre de lui?--Pourquoi faire? répondis-je.--C’est que franchement, puisqu’il vous faut tout dire, M. le duc d’Orléans, me répondit-il, voudroit voir de son écriture.” Il m’ajouta que peu après que je l’eus quitté, il étoit descendu dans le petit jardin de Mme la duchesse d’Orléans, laquelle étoit à Montmartre; que la compagnie ordinaire, c’est-à-dire les roués et les p...., s’y promenoient avec lui; qu’il étoit venu un commis de la poste avec des lettres, à qui il avoit parlé quelque temps en particulier; qu’après cela il avoit appelé lui Biron, lui avoit montré une lettre datée de Madrid du marquis de Ruffec à sa mère, et que là-dessus il lui avoit donné sa commission de me venir trouver.
[256] Armand-Charles de Gontaut, Marquis afterwards Duc de Biron.
[257] Charles-Eugène, Marquis afterwards Duc de Levis.
A ce récit je sentis un mélange de colère et de compassion, et je ne m’en contraignis pas avec Biron. Je n’avois point de lettres de mon fils, parce que je les brûlois à mesure comme tous papiers inutiles. Je chargeai Biron de dire à M. le duc d’Orléans une partie de ce que je sentois; que je n’avois pas la plus légère connoissance avec qui que ce fût en Espagne, et le lieu où mon fils étoit; que je le priois instamment de dépêcher sur-le-champ un courrier à Besançon, pour le mettre en repos par ce qu’il lui rapporteroit. Biron, haussant les épaules, me dit que tout cela étoit bel et bon, mais que si je retrouvois quelque lettre du marquis de Ruffec, il me prioit de la lui envoyer sur-le-champ, et qu’il mettrait ordre qu’elle lui parvînt même à table, malgré l’exacte clôture de leurs soupers. Je ne voulus pas retourner au Palais-Royal pour y faire une scène, et je renvoyai Biron. Heureusement Mme de Saint-Simon rentra quelque temps après; je lui contai l’aventure. Elle trouva une dernière lettre du marquis de Ruffec, que nous envoyâmes à Biron. Elle perça jusqu’à table, comme il me l’avoit dit. M. le duc d’Orléans se jeta dessus avec empressement. L’admirable est qu’il ne connoissoit point son écriture. Non-seulement il la regarda, mais il la lut; et comme il la trouva plaisante, il en régala tout haut sa compagnie, dont elle devint l’entretien, et lui tout à coup affranchi de ses soupçons. A mon retour de la Ferté, je le trouvai honteux avec moi, et je le rendis encore davantage par ce que je lui dis là-dessus.
Il revint encore d’autres lettres de ce prétendu marquis de Ruffec. Il fut arrêté longtemps après à Bayonne, à table chez Dadoncourt, qui y commandoit, et qui en prit tout à coup la résolution sur ce qu’il lui vit prendre des olives avec une fourchette. Il avoua au cachot qui il étoit, et ses papiers décelèrent le libertinage du jeune homme qui court le pays, et qui, pour être bien reçu et avoir de l’argent, prit le nom de marquis de Ruffec, se disoit brouillé avec moi, écrivoit à Mme de Saint-Simon pour se raccommoder par elle et la prier de payer ce qu’on lui prêtoit, le tout pour qu’on vît ses lettres, et que cela, joint à ce qu’il disoit de la famille, le fît croire mon fils et lui en procurât les avantages. C’étoit un grand garçon bien fait, avec de l’esprit, de l’adresse et de l’effronterie, qui étoit fils d’un huissier de Madame, qui connoissoit toute la cour, et qui, dans le dessein qu’il avoit pris de passer pour mon fils, s’étoit bien informé de la famille pour en parler juste et n’être point surpris. On le fit enfermer pour quelque temps. Il avoit auparavant couru le monde sous d’autres noms; il crut que celui de mon fils, de l’âge duquel il se trouvoit à peu près, lui rendroit davantage.
La curiosité d’esprit de M. le duc d’Orléans, jointe à une fausse idée de fermeté et de courage, l’avoit occupé de bonne heure à chercher à voir le diable, et à pouvoir le faire parler. Il n’oublioit rien, jusqu’aux plus folles lectures, pour se persuader qu’il n’y a point de Dieu, et il croyoit le diable jusqu’à espérer de le voir et de l’entretenir. Ce contraste ne se peut comprendre, et cependant il est extrêmement commun. Il y travailla avec toutes sortes de gens obscurs, et beaucoup avec Mirepoix, mort en 1699, sous-lieutenant des mousquetaires noirs, frère aîné du père de Mirepoix, aujourd’hui lieutenant général et chevalier de l’ordre. Ils passoient les nuits dans les carrières de Vanves et de Vaugirard à faire des invocations. M. le duc d’Orléans m’a avoué qu’il n’avoit jamais pu venir à bout de rien voir ni entendre, et se déprit enfin de cette folie. Ce ne fut d’abord que par complaisance pour Mme d’Argenton, mais après par un réveil de curiosité, qu’il s’adonna à faire regarder dans un verre d’eau le présent et le futur, dont j’ai rapporté sur son récit des choses singulières, et il n’étoit pas menteur. Faux et menteur, quoique fort voisins, ne sont pas même chose, et quand il lui arrivoit de mentir, ce n’étoit jamais que, lorsque pressé sur quelque promesse ou sur quelque affaire, il y avoit recours malgré lui pour sortir d’un mauvais pas.
Quoique nous nous soyons souvent parlé sur la religion, où, tant que j’ai pu me flatter de quelque espérance de le ramener, je me tournois de tout sens avec lui pour traiter cet important chapitre sans le rebuter, je n’ai jamais pu démêler le système qu’il pouvoit s’être forgé, et j’ai fini par demeurer persuadé qu’il flottoit sans cesse sans s’en être jamais pu former. Son desir passionné, comme celui de ses pareils en mœurs, étoit qu’il n’y eût point de Dieu; mais il avoit trop de lumière pour être athée, qui sont une espèce particulière d’insensés bien plus rare qu’on ne croit. Cette lumière l’importunoit, il cherchoit à l’éteindre et n’en put venir à bout. Une âme mortelle lui eût été une ressource; il ne réussit pas mieux dans les longs efforts qu’il fit pour se la persuader. Un Dieu existant et une âme immortelle le jetoient en un fâcheux détroit, et il ne se pouvoit aveugler sur la vérité de l’un et de l’autre. Le déisme lui parut un refuge, mais ce déisme trouva en lui tant de combats, que je ne trouvai pas grand peine à le ramener dans le bon chemin, après que je l’eus fait rompre avec Mme d’Argenton. On a vu avec quelle bonne foi de sa part par ce qui en a été raconté. Elle s’accordoit avec ses lumières dans cet intervalle de suspension de débauche. Mais le malheur de son retour vers elle le rejeta d’où il étoit parti. Il n’entendit plus que le bruit des passions qui s’accompagna pour l’étourdir encore des mêmes propos d’impiété, et de la folle affectation de l’impiété. Je ne puis donc savoir que ce qu’il n’étoit pas, sans pouvoir dire ce qu’il étoit sur la religion. Mais je ne puis ignorer son extrême malaise sur ce grand point, et n’être pas persuadé qu’il ne se fût jeté de lui-même entre les mains de tous les prêtres et de tous les capucins de la ville, qu’il faisoit trophée de tant mépriser, s’il étoit tombé dans une maladie périlleuse qui lui en auroit donné le temps. Son grand foible en ce genre étoit de se piquer d’impiété et d’y vouloir surpasser les plus hardis.
Je me souviens qu’une nuit de Noël à Versailles, où il accompagna le Roi à matines et aux trois messes de minuit, il surprit la cour par sa continuelle application à lire dans le livre qu’il avoit apporté, et qui parut un livre de prière. La première femme de chambre de Mme la duchesse d’Orléans, ancienne dans la maison, fort attachée et fort libre, comme le sont tous les vieux bons domestiques, transportée de joie de cette lecture, lui en fit compliment chez Mme la duchesse d’Orléans le lendemain, où il y avoit du monde. M. le duc d’Orléans se plut quelque temps à la faire danser, puis lui dit: “Vous êtes bien sotte, Mme Imbert; savez-vous donc ce que je lisois? C’étoit Rabelais, que j’avois porté de peur de m’ennuyer.” On peut juger de l’effet de cette réponse. La chose n’étoit que trop vraie, et c’étoit pure fanfaronnade. Sans comparaison des lieux ni des choses, la musique de la chapelle étoit fort au-dessus de celle de l’Opéra et de toutes les musiques de l’Europe; et comme les matines, laudes et les trois messes basses de la nuit de Noël duraient longtemps, cette musique s’y surpassoit encore. Il n’y avoit rien de si magnifique que l’ornement de la chapelle et que la manière dont elle étoit éclairée. Tout y étoit plein; les travées de la tribune remplies de toutes les dames de la cour en déshabillé, mais sous les armes. Il n’y avoit donc rien de si surprenant que la beauté du spectacle, et les oreilles y étoient charmées. M. le duc d’Orléans aimoit extrêmement la musique; il la savoit jusqu’à composer, et il s’est même amusé à faire lui-même une espèce de petit opéra, dont la Fare[258] fit les vers, et qui fut chanté devant le Roi; cette musique de la chapelle étoit donc de quoi l’occuper le plus agréablement du monde, indépendamment de l’accompagnement d’un spectacle si éclatant, sans avoir recours à Rabelais; mais il falloit faire l’impie et le bon compagnon[259].
[258] Charles-Auguste, Marquis de La Fare (1644-1712), a writer of light verse, whose life was wasted in indolence and ignoble pleasures. He was a constant guest at the Temple. See Sainte-Beuve, _Caus. du Lundi_, X.
[259] Ed. Chéruel, XI. 165 ff.; ed. Boislisle, XXVI. 266 ff.
VIII
THE ABBÉ DUBOIS AND THE SEE OF CAMBRAI[260]
[260] Ed. Chéruel, XVII. 20 ff.