Part 21
Le maréchal de Villeroy a tant figuré, devant et depuis, qu’il est nécessaire de le faire connoître. C’étoit un grand homme bien fait, avec un visage fort agréable, fort vigoureux, sain, qui sans s’incommoder faisoit tout ce qu’il vouloit de son corps. Quinze et seize heures à cheval ne lui étoient rien, les veilles pas davantage. Toute sa vie nourri et vivant dans le plus grand monde; fils du gouverneur du Roi, élevé avec lui, dans sa familiarité dès leur première jeunesse, galant de profession, parfaitement au fait des intrigues galantes de la cour et de la ville, dont il savoit amuser le Roi, qu’il connoissoit à fond, et des foiblesses duquel il sut profiter, et se maintenir en osier de cour dans les contre-temps qu’il essuya avant que je fusse dans le monde. Il étoit magnifique en tout, fort noble dans toutes ses manières, grand et beau joueur sans se soucier du jeu, point méchant gratuitement, tout le langage et les façons d’un grand seigneur et d’un homme pétri de la cour; glorieux à l’excès par nature, bas aussi à l’excès pour peu qu’il en eût besoin, et à l’égard du Roi et de Mme de Maintenon valet à tout faire.
Il avoit cet esprit de cour et du monde que le grand usage donne, et que les intrigues et les vues aiguisent, avec ce jargon qu’on y apprend, qui n’a que le tuf[245], mais qui éblouit les sots, et que l’habitude de la familiarité du Roi, de la faveur, des distinctions, du commandement rendoit plus brillant, et dont la fatuité suprême faisoit tout le fond. C’étoit un homme fait exprès pour présider à un bal, pour être le juge d’un carrousel, et, s’il avoit eu de la voix, pour chanter à l’Opéra les rôles de roi et de héros; fort propre encore à donner les modes, et à rien du tout au delà. Il ne se connoissoit ni en gens ni en choses, pas même en celles de plaisir, et parloit et agissoit sur parole; grand admirateur de qui lui imposoit, et conséquemment dupe parfaite, comme il le fut toute sa vie, de Vaudemont[246], de Mme des Ursins[247] et des personnages éclatants; incapable de bon conseil, incapable encore de toute affaire, même d’en rien comprendre par delà l’écorce, au point que, lorsqu’il fut dans le conseil, le Roi étoit peiné de cette ineptie, au point d’en baisser la tête, d’en rougir et de perdre sa peine à le redresser, et à tâcher de lui faire comprendre le point dont il s’agissoit. C’est ce que j’ai su longtemps après de Torcy[248], qui étoit étonné au dernier point de la sottise en affaires d’un homme de cet âge, si rompu à la cour. Il y étoit en effet si rompu qu’il en étoit corrompu. Il se piquoit néanmoins d’être fort honnête homme; mais comme il n’avoit point de sens, il montroit la corde fort aisément, aux occasions mêmes peu délicates, où son peu de cervelle le trahissoit, peu retenu d’ailleurs quand ses vues, ses espérances et son intérêt, même l’envie de plaire et de flatter, ne s’accordoient pas avec la probité. C’étoit toujours, hors des choses communes, un embarras et une confiance dont le mélange devenoit ridicule. On distinguoit l’un d’avec l’autre, on voyoit qu’il ne savoit où il en étoit; quelque _sproposito_ prononcé avec autorité, étayé de ses grands airs, étoit ordinairement sa ressource. Il étoit brave de sa personne; pour la capacité militaire on en [a] vu les funestes fruits. Sa politesse avoit une hauteur qui repoussoit, et ses manières étoient par elles-mêmes insultantes quand il se croyoit affranchi de la politesse par le caractère des gens. Aussi étoit-ce l’homme du monde le moins aimé, et dont le commerce étoit le plus insupportable, parce qu’on [n’]y trouvoit qu’un tissu de fatuité, de recherche et d’applaudissement de soi, de montre de faveur et de grandeur de fortune, un tissu de questions qui en interrompoient les réponses, qui souvent ne les attendoient pas, et qui toujours étoient sans aucun rapport ensemble. D’ailleurs nulle chose que des contes de cour, d’aventures, de galanteries; nulle lecture, nulle instruction, ignorance crasse sur tout, plates plaisanteries, force vent et parfait vide. Il traitoit avec l’empire le plus dur les personnes de sa dépendance. Il est incroyable les traitements continuels que jusqu’à sa mort il a faits continuellement à son fils qui lui rendoit des soins infinis et une soumission sans réplique, et j’ai su par des amis de Tallart[249], dont il étoit fort proche, et l’a toujours protégé, qu’il le mettoit sans cesse au désespoir, même parvenu à la tête de l’armée. Enfin la fausseté, et la plus grande, et la plus pleine opinion de soi en tout genre mettent la dernière main à la perfection de ce trop véritable tableau[250].
[245] Which has no solidity.
[246] See above, p. 10, n. 31.
[247] See above, p. 44, n. 81.
[248] Jean-Baptiste Colbert, Marquis de Torcy (1665-1746), was the son of the Marquis de Croissy, Colbert’s brother. After filling the post of Ambassador to England, he became Secretary of State for Foreign Affairs in 1696. His Memoirs are an important source for the diplomatic history of the War of the Spanish Succession. Saint-Simon became intimate with him during the Regency and obtained from him much information.
[249] Camille d’Hostun, Comte de Tallart (1652-1728), received his Marshal’s bâton in 1703. A good strategist but a poor tactician, he was defeated and taken prisoner at Blenheim in 1704 and remained in England till 1711. For his portrait see III. 390-391.
[250] Ed. Chéruel, XI. 218-220; Boislisle, XXVI. 341-345. Cp. the short but even more severe estimate under the year 1722 (XIX. 12-13).
13. LE DUC D’ORLÉANS
PHILIPPE, DUC D’ORLÉANS (1674-1723), Regent of France after the death of Louis XIV, was the only son of Monsieur, the brother of Louis XIV, by his second wife, Charlotte Elizabeth, daughter of the Elector Palatine. Till his father’s death in 1701 he was called the Duc de Chartres.
M. le duc d’Orléans étoit de taille médiocre au plus, fort plein, sans être gros, l’air et le port aisé et fort noble, le visage large, agréable, fort haut en couleur, le poil noir et la perruque de même. Quoique il eût fort mal dansé, et médiocrement réussi à l’académie, il avoit dans le visage, dans le geste, dans toutes ses manières une grâce infinie, et si naturelle qu’elle ornoit jusqu’à ses moindres actions, et les plus communes. Avec beaucoup d’aisance quand rien ne le contraignoit, il étoit doux, accueillant, ouvert, d’un accès facile et charmant, le son de la voix agréable, et un don de la parole qui lui étoit tout particulier en quelque genre que ce pût être, avec une facilité et une netteté que rien ne surprenoit, et qui surprenoit toujours. Son éloquence étoit naturelle jusque dans les discours les plus communs et les plus journaliers, dont la justesse étoit égale sur les sciences les plus abstraites, qu’il rendoit claires, sur les affaires de gouvernement, de politique, de finance, de justice, de guerre, de cour, de conversation ordinaire, et de toutes sortes d’arts et de mécanique. Il ne se servoit pas moins utilement des Histoires et des Mémoires, et connoissoit fort les maisons. Les personnages de tous les temps et leurs vies lui étoient présentes, et les intrigues des anciennes cours comme celles de son temps. A l’entendre, on lui auroit cru une vaste lecture. Rien moins. Il parcourait légèrement, mais sa mémoire étoit si singulière qu’il n’oublioit ni choses, ni noms, ni dates, qu’il rendoit avec précision, et son appréhension étoit si forte qu’en parcourant ainsi, c’étoit en lui comme s’il eût tout lu fort exactement. Il excelloit à parler sur-le-champ, et en justesse et en vivacité, soit de bons mots, soit de reparties. Il m’a souvent reproché, et d’autres plus que lui, que je ne le gâtois pas; mais je lui ai souvent aussi donné une louange qui est méritée par bien peu de gens, et qui n’appartenoit à personne si justement qu’à lui: c’est qu’outre qu’il avoit infiniment d’esprit et de plusieurs sortes, la perspicacité singulière du sien se trouvoit jointe à une si grande justesse, qu’il ne se serait jamais trompé en aucune affaire s’il avoit suivi la première appréhension de son esprit sur chacune. Il prenoit quelquefois cette louange de moi pour un reproche, et il n’avoit pas toujours tort; mais elle n’en étoit pas moins vraie. Avec cela nulle présomption, nulle trace de supériorité d’esprit ni de connoissance, raisonnant comme d’égal à égal avec tous, et donnant toujours de la surprise aux plus habiles. Rien de contraignant ni d’imposant dans la société, et quoique il sentît bien ce qu’il étoit, et de façon même de ne le pouvoir oublier en sa présence, il mettoit tout le monde à l’aise, et lui-même comme au niveau des autres.
Il gardoit fort son rang en tout genre avec les princes du sang, et personne n’avoit l’air, le discours, ni les manières plus respectueuses que lui, ni plus noble avec le Roi et avec les fils de France. Monsieur avoit hérité en plein de la valeur des rois ses père et grand-père, et l’avoit transmise toute entière à son fils. Quoique il n’eût aucun penchant à la médisance, beaucoup moins à ce qu’on appelle être méchant, il étoit dangereux sur la valeur des autres. Il ne cherchoit jamais à en parler, modeste et silencieux même à cet égard sur ce qui lui étoit personnel, et racontoit toujours les choses de cette nature où il avoit eu le plus de part, donnant avec équité toute louange aux autres et ne parlant jamais de soi; mais il se passoit difficilement de pincer ceux qu’il ne trouvoit pas ce qu’il appeloit francs du collier, et on lui sentoit un mépris et une répugnance naturelle à l’égard de ceux qu’il avoit lieu de croire tels. Aussi avoit-il le foible de croire ressembler en tout à Henri IV, de l’affecter dans ses façons, dans ses reparties, de se le persuader jusque dans sa taille et la forme de son visage, et de n’être touché d’aucune autre louange ni flatterie comme de celle-là qui lui alloit au cœur. C’est une complaisance à laquelle je n’ai jamais pu me ployer. Je sentois trop qu’il ne recherchoit pas moins cette ressemblance dans les vices de ce grand prince que dans ses vertus, et que les uns ne faisoient pas moins son admiration que les autres. Comme Henri IV, il étoit naturellement bon, humain, compatissant, et cet homme si cruellement accusé du crime le plus noir et le plus inhumain, je n’en ai point connu de plus naturellement opposé au crime de la destruction des autres, ni plus singulièrement éloigné de faire peine même à personne, jusque-là qu’il se peut dire que sa douceur, son humanité, sa facilité avoient tourné en défaut, et je ne craindrai pas de dire qu’il tourna en vice la suprême vertu du pardon des ennemis, dont la prodigalité sans cause ni choix tenoit trop près de l’insensible, et lui a causé bien des inconvénients fâcheux et des maux dont la suite fournira des exemples et des preuves.
Je me souviens qu’un an peut-être avant la mort du Roi, étant monté de bonne heure après dîné chez Mme la duchesse d’Orléans à Marly, je la trouvai au lit pour quelque migraine, et M. le duc d’Orléans seul dans la chambre, assis dans le fauteuil du chevet du lit. A peine fus-je assis que Mme la duchesse d’Orléans se mit à me raconter un fait du prince et du cardinal de Rohan[251], arrivé depuis peu de jours, et prouvé avec la plus claire évidence. Il rouloit sur des mesures contre M. le duc d’Orléans pour le présent et l’avenir, et sur le fondement de ces exécrables imputations si à la mode par le crédit et le cours que Mme de Maintenon et M. du Maine s’appliquoient sans cesse à leur donner. Je me récriai d’autant plus que M. le duc d’Orléans avoit toujours distingué et recherché, je ne sais pourquoi, ces deux frères, et qu’il croyoit pouvoir compter sur eux: “Et que dites-vous de M. le duc d’Orléans, ajouta-t-elle ensuite, qui, depuis qu’il le sait, qu’il n’en doute pas, et qu’il n’en peut douter, leur fait tout aussi bien qu’à l’ordinaire?” A l’instant je regardai M. le duc d’Orléans qui n’avoit dit que quelques mots pour confirmer le récit de la chose à mesure qu’il se faisoit, et qui étoit couché négligemment dans sa chaise, et je lui dis avec feu: “Pour cela, Monsieur, il faut dire la vérité, c’est que depuis Louis le Débonnaire il n’y en eut jamais un si débonnaire que vous.” A ces mots, il se releva dans sa chaise, rouge de colère jusqu’au blanc des yeux, balbutiant de dépit contre moi qui lui disois, prétendoit-il, des choses fâcheuses, et contre Mme la duchesse d’Orléans qui les lui avoit procurées, et qui rioit. “Courage, Monsieur, ajoutai-je, traitez bien vos ennemis, et fâchez-vous contre vos serviteurs. Je suis ravi de vous voir en colère, c’est signe que j’ai mis le doigt sur l’apostume; quand on la presse, le malade crie. Je voudrois en faire sortir tout le pus, et après cela vous seriez tout un autre homme et tout autrement compté.” Il grommela encore un peu et puis s’apaisa. C’est là une des deux occasions seules où il se soit jamais mis en vraie colère contre moi. Je rapporterai l’autre en son temps.
[251] See above, p. 46, n. 86.
Deux ou trois ans après la mort du Roi, je causois à un coin de la longue et grande pièce de l’appartement des Tuileries, comme le conseil de régence alloit commencer dans cette même pièce où il se tenoit toujours, tandis que M. le duc d’Orléans étoit tout à l’autre bout, parlant à quelqu’un dans une fenêtre. Je m’entendis appeler comme de main en main; on me dit que M. le duc d’Orléans me vouloit parler. Cela arrivoit souvent en se mettant au Conseil. J’allai donc à cette fenêtre où il étoit demeuré. Je trouvai un maintien sérieux, un air concentré, un visage fâché qui me surprit beaucoup. “Monsieur, me dit-il d’abordée, j’ai fort à me plaindre de vous que j’ai toute ma vie compté pour le meilleur de mes amis.--Moi, Monsieur! plus étonné encore, qu’y a-t-il donc, lui dis-je, s’il vous plaît?--Ce qu’il y a, répondit-il avec une mine encore plus colère, chose que vous ne sauriez nier, des vers que vous avez faits contre moi.--Moi, des vers! répliquai-je; hé! qui diable vous conte de ces sottises-là? et depuis près de quarante ans que vous me connoissez, est-ce que vous ne savez pas que de ma vie je n’ai pu faire, non pas deux vers, mais un seul?--Hon, par...! reprit-il, vous ne pouvez nier ceux-là, et tout de suite me chante un _pont-neuf_ à sa louange dont le refrain étoit: _Notre régent est débonnaire, la la, il est débonnaire_, avec un grand éclat de rire.--Comment! lui dis-je, vous vous en souvenez encore? et en riant aussi, pour la vengeance que vous en prenez, souvenez-vous-en du moins à bon escient.” Il demeura à rire longtemps, à ne s’en pouvoir empêcher avant de se mettre au Conseil. Je n’ai pas craint d’écrire cette bagatelle, parce qu’il me semble qu’elle peint.
Il aimoit fort la liberté, et autant pour les autres que pour lui-même. Il me vantoit un jour l’Angleterre sur ce point, où il n’y a point d’exils ni de lettres de cachet, et où le Roi ne peut défendre que l’entrée de son palais ni tenir personne en prison, et sur cela me conta en se délectant, car tous nos princes vivoient lors, qu’outre la duchesse de Portsmouth, Charles II avoit bien eu de petites maîtresses; que le grand prieur[252], jeune et aimable en ce temps-là, qui s’étoit fait chasser pour quelque sottise, étoit allé passer son exil en Angleterre, où il avoit été fort bien reçu du roi. Pour le remerciement, il lui débaucha une de ces petites maîtresses dont le roi étoit si passionné alors qu’il lui fit demander grâces, lui offrit de l’argent, et s’engagea de le raccommoder en France. Le grand prieur tint bon. Charles lui fit défendre le palais. Il s’en moqua, et alloit tous les jours à la comédie avec sa conquête, et s’y plaçoit vis-à-vis du roi. Enfin le roi d’Angleterre, ne sachant plus que faire pour s’en délivrer, pria tellement le Roi de le rappeler en France qu’il le fut. Mais le grand prieur tint bon, dit qu’il se trouvoit bien en Angleterre, et continua son manège. Charles outré en vint jusqu’à faire confidence au Roi de l’état où le mettoit le grand prieur, et obtint un commandement si absolu et si prompt qu’il le fit repasser incontinent en France. M. le duc d’Orléans admirait cela, et je ne sais s’il n’aurait pas voulu être le grand prieur. Je lui répondis que j’admirais moi-même que le petit-fils d’un roi de France se pût complaire dans un si insolent procédé, que moi sujet, et qui, comme lui, n’avois aucun trait au trône, je trouvois plus que scandaleux et extrêmement punissable. Il n’en relâcha rien, et faisoit toujours cette histoire avec volupté. Aussi d’ambition de régner ni de gouverner, n’en avoit-il aucune. S’il fit une pointe tout à fait insensée pour l’Espagne, c’est qu’on la lui avoit mise dans la tête. Il ne songea même, comme on le verra, tout de bon à gouverner que lorsque force fut d’être perdu et déshonoré, ou d’exercer les droits de sa naissance, et, quant à régner je ne craindrai pas de répondre que jamais il ne le desira, et que, le cas forcé arrivé, il s’en seroit trouvé également importuné et embarrassé. Que vouloit-il donc? me demandera-t-on; commander les armées tant que la guerre auroit duré, et se divertir le reste du temps sans contrainte ni à lui ni à autrui.
[252] Philippe, brother of the Duc de Vendôme, Grand Prior of France and Chevalier of the Order of Malta. He was very good-looking (in his youth), a brilliant conversationalist, extremely rich--he enjoyed the revenues of six abbeys--and a finished blackguard. For his portrait see Saint-Simon, III. 392: “Menteur, escroc, fripon, voleur, malhonnête homme jusque dans la moelle des os... le plus désordonné et le plus grand dissipateur du monde.” His supper parties at the Temple were notorious for their cynical debauchery. According to Saint-Simon he was carried to bed dead-drunk every night for thirty years.
C’étoit en effet à quoi il étoit extrêmement propre. Une valeur naturelle, tranquille, qui lui laissoit tout voir, tout prévoir, et porter les remèdes, une grande étendue d’esprit pour les échecs d’une campagne, pour les projets, pour se munir de tout ce qui convenoit à l’exécution, pour s’en aider à point nommé, pour s’établir d’avance des ressources et savoir en profiter bout à bout, et user aussi avec une sage diligence et vigueur de tous les avantages que lui pouvoit présenter le sort des armes. On peut dire qu’il étoit capitaine, ingénieur, intendant d’armée, qu’il connoissoit la force des troupes, le nom et la capacité des officiers, et les plus distingués de chaque corps, s’en faire adorer, les tenir néanmoins en discipline, exécuter, en manquant de tout, les choses les plus difficiles. C’est ce qui a été admiré en Espagne, et pleuré en Italie, quand il y prévit tout, et que Marsin lui arrêta les bras sur tout. Ses combinaisons étoient justes et solides tant sur les matières de guerre que sur celles d’État; il est étonnant jusqu’à quel détail il en embrassoit toutes les parties sans confusion, les avantages et les désavantages des partis qui se présentoient à prendre, la netteté avec laquelle il les comprenoit et savoit les exposer, enfin la variété infinie et la justesse de toutes ses connoissances sans en montrer jamais, ni en avoir en effet meilleure opinion de soi.
L’abbé du Bois[253] étoit un petit homme maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à physionomie d’esprit, qui étoit en plein ce qu’un mauvais françois appelle un sacre mais que ne se peut guère exprimer autrement. Tous les vices combattoient en lui à qui en demeureroit le maître. Ils y faisoient un bruit et un combat continuel entre eux. L’avarice, la débauche, l’ambition étoient ses dieux; la perfidie, la flatterie, les servages, ses moyens; l’impiété parfaite, son repos; et l’opinion que la probité et l’honnêteté sont des chimères dont on se pare, et qui n’ont de réalité dans personne, son principe, en conséquence duquel tous moyens lui étoient bons. Il excelloit en basses intrigues, il en vivoit, il ne pouvoit s’en passer, mais toujours avec un but où toutes ses démarches tendoient, avec une patience qui n’avoit de terme que le succès, ou la démonstration réitérée de n’y pouvoir arriver, à moins que, cheminant ainsi dans la profondeur et les ténèbres, il ne vît jour à mieux en ouvrant un autre boyau. Il passoit ainsi sa vie dans les sapes. Le mensonge le plus hardi lui étoit tourné en nature avec un air simple, droit, sincère, souvent honteux. Il auroit parlé avec grâce et facilité, si, dans le dessein de pénétrer les autres en parlant, et la crainte de s’avancer plus qu’il ne vouloit, ne l’avoit accoutumé à un bégayement factice qui le déparoit, et qui, redoublé quand il fut arrivé à se mêler de choses importantes, devint insupportable, et quelquefois inintelligible. Sans ses contours et le peu de naturel qui perçoit malgré ses soins, sa conversation auroit été aimable. Il avoit de l’esprit, assez de lettres, d’histoire et de lecture, beaucoup de monde, force envie de plaire et de s’insinuer, mais tout cela gâté par une fumée de fausseté qui sortoit malgré lui de tous ses pores, et jusque de sa gaieté, qui attristoit par là. Méchant d’ailleurs avec réflexion, et par nature et par raisonnement, traître et ingrat, maître expert aux compositions des plus grandes noirceurs, effronté à faire peur étant pris sur le fait, desirant tout, enviant tout, et voulant toutes les dépouilles. On connut après, dès qu’il osa ne se plus contraindre, à quel point il étoit intéressé, débauché, inconséquent, ignorant en toute affaire, passionné toujours, emporté blasphémateur et fou, et jusqu’à quel point il méprisa publiquement son maître et l’État, le monde sans exception et les affaires, pour les sacrifier à soi tous et toutes, à son crédit, à sa puissance, à son autorité absolue, à sa grandeur, à son avarice, à ses frayeurs, à ses vengeances. Tel fut le sage à qui Monsieur confia les mœurs de son fils unique à former, par le conseil de deux hommes qui ne les avoient pas meilleures, et qui en avoient bien fait leurs preuves.
[253] Guillaume Dubois, the son of an apothecary, was born at Brive in 1656. After being tutor in several private families, he was appointed first assistant-tutor and then tutor to the young Duc de Chartres and succeeded in winning his complete confidence. Compare the portrait drawn by Saint-Simon after his death (1723), IV. 138 ff. The Archbishopric of Cambrai, seven abbeys, and his stipends as first minister and head of the postal-service, gave him an income of 574,000 _livres_. “He had an extraordinarily lucid mind, a surprising power of work, and a determined will. No scruples troubled him.... He was a mixture of Gil Blas and Frontin” (Carré). The same writer points out that Fénelon gave him his friendship and esteem, and that Madame corresponded with him for fifteen years and evidently thought highly of him. But in 1721 she writes: “He has poisoned my whole life.”