Part 20
Il épousa Mme de Beauvillier en 1671; le triste état des affaires de sa maison, que son père avoit ruinées, les engagea à faire cette alliance de la troisième fille de M. Colbert avec de grands biens. L’aînée avoit épousé quatre ans auparavant le duc de Chevreuse, et huit ans après la dernière fut mariée au duc de Mortemart. Les ducs de Chevreuse[234] et de Beauvillier et leurs femmes se trouvèrent si parfaitement faits l’un pour l’autre, que ce ne fut qu’un cœur, qu’une âme, qu’une même pensée, un même sentiment toute leur vie, une amitié, une considération, une complaisance, une déférence, une confiance réciproque. Elle étoit pareille entre les deux sœurs, et la devint bientôt entre les deux beaux-frères. Vivant tous deux à la cour, attachés par leurs charges, et par la place de dame du palais de leurs femmes, ils se voyoient sans cesse, et mangeoient par semaine l’un chez l’autre, ce qui dura jusqu’à ce que les grands emplois du duc de Beauvillier l’obligèrent à tenir une table publique; ils ne s’en voyoient guère moins, rarement une seule fois par jour tant qu’ils vécurent. Il étoit rare aussi d’être ami de l’un à un certain point sans l’être aussi de l’autre et de leurs épouses.
[234] Charles-Honoré d’Albert, Duc de Luynes et de Chevreuse, was the grandson of the Constable de Luynes, the minister of Louis XIII, and the son of the Duc de Luynes who retired to Port-Royal and was the friend of Pascal. The Dukedom of Chevreuse came from his grandmother, who after the Constable’s death married the Duc de Chevreuse, the youngest son of Henri de Guise (_Le Balafré_), and in the days of the Fronde was conspicuous for her intrigues. He died in 1712, nearly two years before his brother-in-law. See IX. 378-387 for a charming portrait.
La piété du duc de Beauvillier, qui commença de fort bonne heure, le sépara assez de ceux de son âge. Étant à l’armée, à une promenade du Roi, dans laquelle il servoit, il marchoit seul un jour un peu en avant; quelqu’un, le remarquant, se prit à dire qu’il faisoit là sa méditation. Le Roi, qui l’entendit, se tourna vers celui qui parloit, et le regardant: “Oui, dit-il, voilà M. de Beauvillier, qui est un des plus sages hommes de la cour et de mon royaume.” Cette subite et courte apologie fit taire et donna fort à penser, en sorte que les gloseurs demeurèrent en respect devant son mérite.
M. de Beauvillier voyoit les choses comme elles étoient: il étoit ennemi des chimères, il pesoit tout avec exactitude, comparoit les partis avec justesse, demeuroit inébranlable dans son choix sur des fondements certains. M. de Chevreuse, avec plus d’esprit, et sans comparaison plus de savoir en tout genre, voyoit tout en blanc et en pleine espérance, jusqu’à ce qui en offrait le moins, n’avoit pas la justesse de l’autre, ni le sens si droit. Son trop de lumières point assez ramassées l’éblouissoit par de faux jours, et sa facilité prodigieuse de concevoir et de raisonner lui ouvroit tant de routes qu’il étoit sujet à l’égarement, sans s’en apercevoir et de la meilleure foi du monde. Ces inconvénients n’étoient jamais en M. de Beauvillier, qui étoit préférable dans un conseil, et M. de Chevreuse dans toutes les académies. Il avoit aussi une élocution plus naturellement diserte, entraînante, et dangereuse aussi, par les grâces qui y naissoient d’elles-mêmes, à entraîner dans le faux à force de chaînons, quand on lui avoit passé une fois ses premières propositions en entier faute d’attention assez vigilante, et de donner par cet entraînement dans un faux qu’à la fin on apercevoit tout entier, mais déjà dans le branle forcé de s’y sentir précipité. Enfin, pour achever ce contraste de deux hommes si unis jusqu’à n’être qu’un, le duc de Chevreuse ne pouvoit se lever ni se coucher; M. de Beauvillier, réglé en tout, se levoit fort matin, et se couchoit de bonne heure, c’est-à-dire qu’il sortoit de table au commencement du fruit, et qu’il étoit couché avant que le souper fût fini[235].
[235] Ed. Chéruel, X. 276 ff.; ed. Boislisle, XXV. 42 ff.
11. FÉNELON
FRANÇOIS DE SALIGNAC DE LA MOTHE-FÉNELON was born in his ancestral _château_ of Périgord in 1651. He was appointed tutor to the Duc de Bourgogne in 1689 and Archbishop of Cambrai in 1695. In the following year his championship of Mme Guyon and the doctrine of Quietism brought him into disgrace with Louis XIV, and his residence at Cambrai became virtually an exile. He administered his see with the dignity of a _grand seigneur_, the capacity of a man of affairs, and the piety of a true Christian. His death in 1715 was the occasion for the following portrait, of which the earlier one in vol. VIII. (pp. 419-423) may be regarded as a first sketch. For a still earlier and a less favourable one, written when Fénelon was appointed to the see of Cambrai, see I. 271-275.
Ce prélat étoit un grand homme maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l’esprit sortoient comme un torrent, et une physionomie telle que je n’en ai point vu qui y ressemblât, et qui ne se pouvoit oublier, quand on ne l’auroit vu qu’une fois. Elle rassembloit tout, et les contraires ne s’y combattoient pas. Elle avoit de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la gaieté; elle sentoit également le docteur, l’évêque et le grand seigneur; ce qui y surnageoit, ainsi que dans toute sa personne, c’étoit la finesse, l’esprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse. Il falloit effort pour cesser de le regarder. Tous ses portraits sont parlants, sans toutefois avoir pu attraper la justesse de l’harmonie qui frappoit dans l’original, et la délicatesse de chaque caractère que ce visage rassembloit. Ses manières y répondoient dans la même proportion, avec une aisance qui en donnoit aux autres, et cet air et ce bon goût qu’on ne tient que de l’usage de la meilleure compagnie et du grand monde, qui se trouvoit répandu de soi-même dans toutes ses conversations; avec cela une éloquence naturelle, douce, fleurie, une politesse insinuante, mais noble et proportionnée, une élocution facile, nette, agréable, un air de clarté et de netteté pour se faire entendre dans les matières les plus embarrassées et les plus dures; avec cela un homme qui ne vouloit jamais avoir plus d’esprit que ceux à qui il parloit, qui se mettoit à la portée de chacun sans le faire jamais sentir, qui les mettoit à l’aise et qui sembloit enchanter, de façon qu’on ne pouvoit le quitter, ni s’en défendre, ni ne pas chercher à le retrouver. C’est ce talent si rare, et qu’il avoit au dernier degré, qui lui tint tous ses amis si entièrement attachés toute sa vie, malgré sa chute, et qui, dans leur dispersion, les réunissoit pour se parler de lui, pour le regretter, pour le desirer, pour se tenir de plus en plus à lui, comme les Juifs pour Jérusalem, et soupirer après son retour, et l’espérer toujours, comme ce malheureux peuple attend encore et soupire après le Messie. C’est aussi par cette autorité de prophète, qu’il s’étoit acquise sur les siens, qu’il s’étoit accoutumé à une domination qui, dans sa douceur, ne vouloit point de résistance. Aussi n’auroit-il pas longtemps souffert de compagnon s’il fût revenu à la cour et entré dans le Conseil, qui fut toujours son grand but; et une fois ancré et hors des besoins des autres, il eût été bien dangereux non-seulement de lui résister, mais de n’être pas toujours pour lui dans la souplesse et dans l’admiration.
Retiré dans son diocèse, il y vécut avec la piété et l’application d’un pasteur, avec l’art et la magnificence d’un homme qui n’a renoncé à rien, qui se ménage tout le monde et toutes choses[236]. Jamais homme n’a eu plus que lui la passion de plaire, et au valet autant qu’au maître; jamais homme ne l’a portée plus loin, avec une application plus suivie, plus constante, plus universelle; jamais homme n’y a plus entièrement réussi. Cambray est un lieu de grand abord et de grand passage; rien d’égal à la politesse, au discernement, à l’agrément avec lequel il recevoit tout le monde. Dans les premières années on l’évitoit, il ne couroit après personne; peu à peu les charmes de ses manières lui rapprochèrent un certain gros. A la faveur de cette petite multitude, plusieurs de ceux que la crainte avoit écartés, mais qui desiroient aussi de jeter des semences pour d’autres temps, furent bien aises des occasions de passer à Cambray. De l’un à l’autre tous y coururent. A mesure que Mgr le duc de Bourgogne parut figurer, la cour du prélat grossit, et elle en devint une effective aussitôt que son disciple fut devenu Dauphin. Le nombre de gens qu’il avoit accueillis, la quantité de ceux qu’il avoit logés chez lui passants par Cambray, les soins qu’il avoit pris des malades et des blessés qu’en diverses occasions on avoit portés dans sa ville, lui avoient acquis le cœur des troupes. Assidu aux hôpitaux et chez les moindres officiers, attentif aux principaux, en ayant chez lui en nombre et plusieurs mois de suite jusqu’à leur parfait rétablissement, vigilant en vrai pasteur au salut de leurs âmes, avec cette connoissance du monde qui les savoit gagner et qui en engageoit beaucoup à s’adresser à lui-même, et il ne se refusoit pas au moindre des hôpitaux qui vouloit aller à lui, et qu’il suivoit comme s’il n’eût point eu d’autres soins à prendre, il n’étoit pas moins actif au soulagement corporel. Les bouillons, les nourritures, les consolations des dégoûts, souvent encore les remèdes, sortoient en abondance de chez lui, et dans ce grand nombre un ordre et un soin que chaque chose fût du meilleur en sa sorte qui ne se peut comprendre. Il présidoit aux consultations les plus importantes; aussi est-il incroyable jusqu’à quel point il devint l’idole des gens de guerre, et combien son nom retentit jusqu’au milieu de la cour.
[236] See E. de Broglie, _Fénelon à Cambrai_, 1884.
Ses aumônes, ses visites épiscopales réitérées plusieurs fois l’année, et qui lui firent connoître par lui-même à fond toutes les parties de son diocèse, la sagesse et la douceur de son gouvernement, ses prédications fréquentes dans la ville et dans les villages, la facilité de son accès, son humanité avec les petits, sa politesse avec les autres, ses grâces naturelles qui rehaussoient le prix de tout ce qu’il disoit et faisoit, le firent adorer de son peuple, et les prêtres dont il se déclaroit le père et le frère, et qu’il traitoit tous ainsi, le portoient tous dans leurs cœurs. Parmi tant d’art et d’ardeur de plaire, et si générale, rien de bas, de commun, d’affecté, de déplacé, toujours en convenance à l’égard de chacun; chez lui abord facile, expédition prompte et désintéressée; un même esprit, inspiré par le sien, en tous ceux qui travailloient sous lui dans ce grand diocèse; jamais de scandale ni rien de violent contre personne; tout en lui et chez lui dans la plus grande décence. Ses matinées se passoient en affaires du diocèse. Comme il avoit le génie élevé et pénétrant, qu’il y résidoit toujours, qu’il ne se passoit point de jour qu’il ne réglât ce qui se présentoit, c’étoit chaque jour une occupation courte et légère. Il recevoit après qui le vouloit voir, puis alloit dire la messe, et il y étoit prompt; c’étoit toujours dans sa chapelle, hors les jours qu’il officioit, ou que quelque raison particulière l’engageoit à l’aller dire ailleurs. Revenu chez lui, il dînoit avec la compagnie, toujours nombreuse, mangeoit peu et peu solidement, mais demeuroit longtemps à table pour les autres, et les charmoit par l’aisance, la variété, le naturel, la gaieté de sa conversation, sans jamais descendre à rien qui ne fût digne et d’un évêque et d’un grand seigneur; sortant de table il demeuroit peu avec la compagnie. Il l’avoit accoutumée à vivre chez lui sans contrainte, et à n’en pas prendre pour elle. Il entroit dans son cabinet et y travailloit quelques heures, qu’il prolongeoit s’il faisoit mauvais temps et qu’il n’eût rien à faire hors de chez lui.
Au sortir de son cabinet il alloit faire des visites ou se promener à pied hors la ville. Il aimoit fort cet exercice et l’allongeoit volontiers, et, s’il n’y avoit personne de ceux qu’il logeoit, ou quelque personne distinguée, il prenoit quelque grand vicaire et quelque autre ecclésiastique, et s’entretenoit avec eux du diocèse, de matières de piété ou de savoir; souvent il y mêloit des parenthèses agréables. Les soirs, il les passoit avec ce qui logeoit chez lui, soupoit avec les principaux de ces passages d’armées quand il en arrivoit, et alors sa table étoit servie comme le matin. Il mangeoit encore moins qu’à dîner, et se couchoit toujours avant minuit. Quoique sa table fût magnifique et délicate, et que tout chez lui répondît à l’état d’un grand seigneur, il n’y avoit rien néanmoins qui ne sentît l’odeur de l’épiscopat et de la règle la plus exacte, parmi la plus honnête et la plus douce liberté. Lui-même étoit un exemple toujours présent, mais auquel on ne pouvoit atteindre; partout un vrai prélat, partout aussi un grand seigneur, partout encore l’auteur de _Télémaque_. Jamais un mot sur la cour, sur les affaires, quoi que ce soit qui pût être repris, ni qui sentît le moins du monde bassesse, regrets, flatterie; jamais rien qui pût seulement laisser soupçonner ni ce qu’il avoit été, ni ce qu’il pouvoit encore être. Parmi tant de grandes parties, un grand ordre dans ses affaires domestiques, et une grande règle dans son diocèse; mais sans petitesse, sans pédanterie, sans avoir jamais importuné personne d’aucun état sur la doctrine.
Les jansénistes étoient en paix profonde dans le diocèse de Cambray, et il y en avoit grand nombre; ils s’y taisoient, et l’archevêque aussi à leur égard. Il auroit été à desirer pour lui qu’il eût laissé ceux de dehors dans le même repos; mais il tenoit trop intimement aux jésuites, et il espéroit trop d’eux, pour ne leur pas donner ce qui ne troubloit pas le sien. Il étoit aussi trop attentif à son petit troupeau choisi, dont il étoit le cœur, l’âme, la vie et l’oracle, pour ne lui pas donner de temps en temps la pâture de quelques ouvrages qui couroient entre leurs mains avec la dernière avidité, et dont les éloges retentissoient. Il fut rudement réfuté par les jansénistes, et il est vrai de plus que le silence en matière de doctrine auroit convenu à l’auteur si solennellement condamné du livre des _Maximes des saints_[237]; mais l’ambition n’étoit rien moins que morte; les coups qu’il recevoit des réponses des jansénistes lui devenoient de nouveaux mérites auprès de ses amis, et de nouvelles raisons aux jésuites de tout faire et de tout entreprendre pour lui procurer le rang et les places d’autorité dans l’Église et dans l’État. A mesure que les temps orageux s’éloignoient, que ceux de son Dauphin s’approchoient, cette ambition se réveilloit fortement, quoique cachée sous une mesure qui certainement lui devoit coûter. Le célèbre Bossuet, évêque de Meaux, n’étoit plus, ni Godet, évêque de Chartres[238]; la Constitution avoit perdu le cardinal de Noailles[239]; le P. Tellier[240] étoit devenu tout-puissant. Ce confesseur du Roi étoit totalement à lui ainsi que l’élixir du gouvernement des jésuites, et la Société entière faisoit profession de lui être attachée depuis la mort du P. Bourdaloue[241], du P. Gaillard et de quelques autres principaux qui lui étoient opposés, qui en retenoient d’autres, et que la politique des supérieurs laissoit agir, pour ne pas choquer le Roi ni Mme de Maintenon contre tout le corps; mais ces temps étoient passés, et tout ce formidable corps lui étoit enfin réuni. Le Roi, en deux ou trois occasions depuis peu, n’avoit pu s’empêcher de le louer. Il avoit ouvert ses greniers aux troupes dans un temps de cherté et où les munitionnaires étoient à bout, et il s’étoit bien gardé d’en rien recevoir, quoique il en eût tiré de grosses sommes en le vendant à l’ordinaire. On peut juger que ce service ne demeura pas enfoui, et ce fut aussi ce qui fit hasarder pour la première fois de nommer son nom au Roi. Le duc de Chevreuse avoit enfin osé l’aller voir, et le recevoir une autre fois à Chaulnes[242], et on peut juger que ce ne fut pas sans s’être assuré que le Roi le trouvoit bon.
[237] _Les Maximes des saints_ was published in 1697 and was condemned by the Court of Rome in 1699.
[238] See above, p. 46, n. 88.
[239] See above, p. 45, n. 84.
[240] See above, p. 111, n. 168.
[241] 1704.
[242] The meeting between Chevreuse and Fénelon at Chaulnes, where the Duke had a _château_, took place in November, 1711. As the result of their long political conversations Fénelon drew up a document entitled _Plans de gouvernement concertés avec le Duc de Chevreuse pour être proposés au Duc de Bourgogne_. It consisted of mere heads of chapters arranged under seven sections which Fénelon called _tables_. Hence the name, _Tables de Chaulnes_, which the document usually bears.
Fénelon, rendu enfin aux plus flatteuses et aux plus hautes espérances, laissa germer cette semence d’elle-même; mais elle ne put venir à maturité. La mort si peu attendue du Dauphin l’accabla, et celle du duc de Chevreuse, qui ne tarda guère après, aigrit cette profonde plaie; la mort du duc de Beauvillier la rendit incurable, et l’atterra. Ils n’étoient qu’un cœur et qu’une âme, et, quoique ils ne se fussent jamais vus depuis l’exil, Fénelon le dirigeoit de Cambray jusque dans les plus petits détails. Malgré sa profonde douleur de la mort du Dauphin, il n’avoit pas laissé d’embrasser une planche dans ce naufrage. L’ambition surnageoit à tout, se prenoit à tout[243]. Son esprit avoit toujours plu à M. le duc d’Orléans. M. de Chevreuse avoit cultivé et entretenu entre eux l’estime et l’amitié, et j’y avois aussi contribué par attachement pour le duc de Beauvillier, qui pouvoit tout sur moi. Après tant de pertes et d’épreuves les plus dures, ce prélat étoit encore homme d’espérances; il ne les avoit pas mal placées. On a vu les mesures que les ducs de Chevreuse et de Beauvillier m’avoient engagé de prendre pour lui auprès de ce prince, et qu’elles avoient réussi de façon que les premières places lui étoient destinées, et que je lui en avois fait passer l’assurance par ces deux ducs dont la piété s’intéressoit si vivement en lui, et qui étoient persuadés que rien ne pouvoit être si utile à l’Église, ni si important à l’État, que de le placer au timon du gouvernement; mais il étoit arrêté qu’il n’auroit que des espérances. On a vu que rien ne le pouvoit rassurer sur moi, et que les ducs de Chevreuse et de Beauvillier me l’avouoient. Je ne sais si cette frayeur s’augmenta par leur perte, et s’il crut que, ne les ayant plus pour me tenir, je ne serois plus le même pour lui, avec qui je n’avois jamais eu aucun commerce, trop jeune avant son exil, et sans nulle occasion depuis. Quoi qu’il en soit, sa foible complexion ne put résister à tant de soins et de traverses. La mort du duc de Beauvillier lui donna le dernier coup. Il se soutint quelque temps par effort de courage, mais ses forces étoient à bout. Les eaux, ainsi qu’à Tantale, s’étoient trop persévéramment retirées du bord de ses lèvres toutes les fois qu’il croyoit y toucher pour y éteindre l’ardeur de sa soif.
[243] It will be seen that Saint-Simon insists strongly on Fénelon’s ambition. He certainly had the spirit of domination, but that he aspired to be the Richelieu of the future monarch is very doubtful, and there is no evidence to bear out Saint-Simon’s insinuation that on the Duc de Bourgogne’s death he turned his attention to the Duc d’Orléans.
Il fit un court voyage de visite épiscopale, il versa dans un endroit dangereux, personne ne fut blessé, mais il vit tout le péril, et eut dans sa foible machine toute la commotion de cet accident. Il arriva incommodé à Cambray, la fièvre survint, et les accidents tellement coup sur coup qu’il n’y eut plus de remède; mais sa tête fut toujours libre et saine. Il mourut à Cambray le 7 janvier de cette année, au milieu des regrets intérieurs, et à la porte du comble de ses desirs. Il savoit l’état tombant du Roi; il savoit ce qui le regardoit après lui. Il étoit déjà consulté du dedans et recourtisé du dehors, parce que le goût du soleil levant avoit déjà percé. Il étoit porté par le zèle infatigablement actif de son petit troupeau, devenu la portion d’élite du grand parti de la constitution par la haine des anciens ennemis de l’archevêque de Cambray, qui ne l’étoient pas moins de la doctrine des jésuites, qu’il s’agissoit, de tolérée à grand peine qu’elle avoit été depuis son père Molina, de rendre triomphante, maîtresse et unique. Que de puissants motifs de regretter la vie, et que la mort est amère dans des circonstances si parfaites et si à souhait de tous côtés! Toutefois il n’y parut pas. Soit amour de la réputation, qui fut toujours un objet auquel il donna toute préférence, soit grandeur d’âme, qui méprise enfin ce qu’elle ne peut atteindre, soit dégoût du monde si continuellement trompeur pour lui, et de sa figure qui passe, et qui alloit lui échapper, soit piété ranimée par un long usage, et ranimée peut-être par ces tristes mais puissantes considérations, il parut insensible à tout ce qu’il quittoit, et uniquement occupé de ce qu’il alloit trouver, avec une tranquillité, une paix, qui n’excluoit que le trouble, et qui embrassoit la pénitence, le détachement, le soin unique des choses spirituelles et de son diocèse, enfin une confiance qui ne faisoit que surnager à l’humilité et à la crainte.
Dans cet état, il écrivit au Roi une lettre sur le spirituel de son diocèse, qui ne disoit pas un mot sur lui-même, qui n’avoit rien que de touchant et qui ne convînt au lit de la mort à un grand évêque. La sienne, à moins de soixante-cinq ans, munie des sacrements de l’Église, au milieu des siens et de son clergé, put passer pour une grande leçon à ceux qui survivoient, et pour laisser de grandes espérances de celui qui étoit appelé. La consternation dans tous les Pays-Bas fut extrême. Il y avoit apprivoisé jusqu’aux armées ennemies, qui avoient autant et même plus de soin de conserver ses biens que les nôtres. Leurs généraux et la cour de Bruxelles se piquoient de le combler d’honnêtetés et des plus grandes marques de considération, et les protestants pour le moins autant que les catholiques. Les regrets furent donc sincères et universels dans toute l’étendue des Pays-Bas. Ses amis, sur tous son petit troupeau, tombèrent dans l’abîme de l’affliction la plus amère. A tout prendre, c’étoit un bel esprit et un grand homme. L’humanité rougit pour lui de Mme Guyon, dans l’admiration de laquelle, vraie ou feinte, il a toujours vécu, sans que ses mœurs aient jamais été le moins du monde soupçonnées, et est mort après en avoir été le martyr, sans qu’il ait été jamais possible de l’en séparer. Malgré la fausseté notoire de toutes ses prophéties, elle fut toujours le centre où tout aboutit dans ce petit troupeau, et l’oracle suivant lequel Fénelon vécut et conduisit les autres[244].
[244] Ed. Chéruel, XI. 58-66; ed. Boislisle, XXVI. 74-85. It must be remembered that Saint-Simon expressly says of Fénelon: “Je ne le connoissois que de visage, trop jeune quand il fut exilé; je ne l’avois pas vu depuis” (X. 287).
12. VILLEROY
FRANÇOIS DE NEUFVILLE, Maréchal-Duc de VILLEROY (1644-1730), was great-grandson of Nicolas de Neufville, Seigneur de Villeroy, minister to Henry III and Henry IV, grandson of the first Marquis de Villeroy, and son of the Maréchal-Duc de Villeroy, governor of Louis XIV. He was brought up with the king, who in consequence always regarded him with favour. “Prince Charming” in society, he served with distinction in the earlier wars of the reign. But as a Commander-in-chief he was a failure, and his signal defeat by Marlborough at Ramillies in 1706 was largely due to his incapacity. La Bruyère’s Ménippe (_Du mérite personnel_) is generally regarded as a portrait of him.