Part 19
Tant d’esprit, et une telle sorte d’esprit, joint à une telle vivacité, à une telle sensibilité, à de telles passions, et toutes si ardentes, n’étoit pas d’une éducation facile. Le duc de Beauvillier, qui en sentoit également les difficultés et les conséquences, s’y surpassa lui-même par son application, sa patience, la variété des remèdes. Peu aidé par les sous-gouverneurs, il se secourut de tout ce qu’il trouva sous sa main. Fénelon, Fleury[225], sous-précepteur, qui a donné une si belle _Histoire de l’Église_, quelques gentilshommes de la manche, Moreau, premier valet de chambre, fort au-dessus de son état sans se méconnoître, quelques rares valets de l’intérieur, le duc de Chevreuse seul du dehors, tous mis en œuvre, et tous en même esprit, travaillèrent chacun sous la direction du gouverneur, dont l’art, déployé dans un récit, feroit un juste ouvrage, également curieux et instructif. Mais Dieu, qui est le maître des cœurs, et dont le divin esprit souffle où il veut, fit de ce prince un ouvrage de sa droite, et, entre dix-huit et vingt ans il accomplit son œuvre. De cet abîme sortit un prince affable, doux, humain, modéré, patient, modeste, pénitent, et, autant et quelquefois au delà de ce que son état pouvoit comporter, humble et austère pour soi. Tout appliqué à ses devoirs, et les comprenant immenses, il ne pensa plus qu’à allier les devoirs de fils et de sujet avec ceux auxquels il se voyoit destiné. La brèveté des jours faisoit toute sa douleur. Il mit toute sa force et sa consolation dans la prière, et ses préservatifs en de pieuses lectures. Son goût pour les sciences abstraites, sa facilité à les pénétrer lui déroba d’abord un temps qu’il reconnut bientôt devoir à l’instruction des choses de son état, et à la bienséance d’un rang destiné à régner, et à tenir en attendant une cour.
[225] The Abbé Claude Fleury (1640-1723) was _sous-précepteur_ to the Dauphin under Bossuet, and to the Duc de Bourgogne under Fénelon. The first volume of his great _Histoire ecclésiastique_ appeared in 1691, and in 1696 he succeeded La Bruyère in the _Académie Française_.
L’apprentissage de la dévotion et l’appréhension de sa foiblesse pour les plaisirs le rendirent d’abord sauvage. La vigilance sur lui-même, à qui il ne passoit rien, et à qui il croyoit devoir ne rien passer, le renferma dans son cabinet, comme dans un asile impénétrable aux occasions. Que le monde est étrange! il l’eût abhorré dans son premier état, et il fut tenté de mépriser le second. Le prince le sentit; il le supporta; il attacha avec joie cette sorte d’opprobre à la croix de son Sauveur pour se confondre soi-même dans l’amer souvenir de son orgueil passé. Ce qui lui fut de plus pénible, il le trouva dans les traits appesantis de sa plus intime famille. Le Roi, avec sa dévotion et sa régularité d’écorce, vit bientôt avec un secret dépit un prince de cet âge censurer, sans le vouloir, sa vie par la sienne, se refuser un bureau neuf pour donner aux pauvres le prix qui y étoit destiné, et le remercier modestement d’une dorure nouvelle dont on vouloit rajeunir son petit appartement. On a vu combien il fut piqué de son refus trop obstiné de se trouver à un bal de Marly le jour des Rois; véritablement ce fut la faute d’un novice; il devoit ce respect, tranchons le mot, cette charitable condescendance, au Roi son grand-père, de ne l’irriter pas par cet étrange contraste; mais au fond et en soi action bien grande, qui l’exposoit à toutes les suites du dégoût de soi qu’il donnoit au Roi, et aux propos d’une cour dont ce roi étoit l’idole, et qui tournoit en ridicule une telle singularité.
Cette grande et sainte maxime, que les rois sont faits pour leurs peuples, et non les peuples pour les rois ni aux rois, étoit si avant imprimée en son âme qu’elle lui avoit rendu le luxe et la guerre odieuse. C’est ce qui le faisoit quelquefois expliquer trop vivement sur la dernière, emporté par une vérité trop dure pour les oreilles du monde, qui a fait quelquefois dire sinistrement qu’il n’aimoit pas la guerre. Sa justice étoit munie de ce bandeau impénétrable qui en fait toute la sûreté. Il se donnoit la peine d’étudier les affaires qui se présentoient à juger devant le Roi aux conseils de finance et des dépêches, et si elles étoient grandes, il y travailloit avec les gens du métier, dont il puisoit des connoissances sans se rendre esclave de leurs opinions. Il communioit au moins tous les quinze jours, avec un recueillement et un abaissement qui frappoit, toujours en collier de l’ordre et en rabat et manteau court. Il voyoit son confesseur jésuite une ou deux fois la semaine, et quelquefois fort longtemps, ce qu’il abrégea beaucoup dans la suite, quoique il approchât plus souvent de la communion.
Sa conversation étoit aimable, tant qu’il pouvoit solide, et par goût; toujours mesurée à ceux avec qui il parloit. Il se délassoit volontiers à la promenade: c’étoit là où elles paroissoient le plus[226]. S’il s’y trouvoit quelqu’un avec qui il pût parler de sciences, c’étoit son plaisir, mais plaisir modeste, et seulement pour s’amuser et s’instruire, en dissertant quelque peu et en écoutant davantage. Mais ce qu’il y cherchoit le plus, c’étoit l’utile, des gens à faire parler sur la guerre et les places, sur la marine et le commerce, sur les pays et les cours étrangères, quelquefois sur des faits particuliers, mais publics, et sur des points d’histoire ou des guerres passées depuis longtemps. Ces promenades, qui l’instruisoient beaucoup, lui concilioient les esprits, les cœurs, l’admiration, les plus grandes espérances. Il avoit mis à la place des spectacles, qu’il s’étoit retranchés depuis fort longtemps, un petit jeu où les plus médiocres bourses pouvoient atteindre, pour pouvoir varier et partager l’honneur de jouer avec lui, et se rendre cependant visible à tout le monde. Il fut toujours sensible au plaisir de la table et de la chasse: il se laissoit aller à la dernière avec moins de scrupule, mais il craignoit son foible pour l’autre, et il y étoit d’excellente compagnie quand il s’y laissoit aller.
[226] This is the text of the manuscript.
Il connoissoit le Roi parfaitement; il le respectoit, et sur la fin il l’aimoit en fils, et lui faisoit une cour attentive de sujet, mais qui sentoit quel il étoit. Il cultivoit Mme de Maintenon avec les égards que leur situation demandoit. Tant que Monseigneur vécut, il lui rendoit tout ce qu’il devoit avec soin; on y sentoit la contrainte, encore plus avec Mlle Choin, et le malaise avec tout cet intérieur de Meudon. On en a tant expliqué les causes, qu’on n’y reviendra pas ici. Le prince admiroit, autant pour le moins que tout le monde, que Monseigneur, qui, tout matériel qu’il étoit, avoit beaucoup de gloire, n’avoit jamais pu s’accoutumer à Mme de Maintenon, ne la voyoit que par bienséance, et le moins encore qu’il pouvoit, et toutefois avoit aussi en Mlle Choin sa Maintenon autant que le Roi avoit la sienne, et ne lui asservissoit pas moins ses enfants que le Roi les siens à Mme de Maintenon. Il aimoit les princes ses frères avec tendresse, et son épouse avec la plus grande passion. La douleur de sa perte pénétra ses plus intimes moëlles. La piété y surnagea par les plus prodigieux efforts. Le sacrifice fut entier; mais il fut sanglant. Dans cette terrible affliction, rien de bas, rien de petit, rien d’indécent. On voyoit un homme hors de soi, qui s’extorquoit une surface unie, et qui y succomboit. Les jours en furent tôt abrégés. Il fut le même dans sa maladie: il ne crut point en relever; il en raisonnoit avec ses médecins dans cette opinion; il ne cacha pas sur quoi elle étoit fondée; on l’a dit il n’y a pas longtemps, et tout ce qu’il sentit depuis le premier jour jusqu’au dernier l’y confirma de plus en plus. Quelle épouvantable conviction de la fin de son épouse et de la sienne! Mais, grand Dieu! quel spectacle vous donnâtes en lui, et que n’est-il permis encore d’en révéler des parties également secrètes, et si sublimes qu’il n’y a que vous qui les puissiez donner et en connoître tout le prix! quelle imitation de Jésus-Christ sur la croix! on ne dit pas seulement à l’égard de la mort et des souffrances, elle s’éleva bien au-dessus. Quelles tendres, mais tranquilles vues! Quel surcroît de détachement! Quels vifs élans d’actions de grâces d’être préservé du sceptre et du compte qu’il en faut rendre! Quelle soumission, et combien parfaite! Quel ardent amour de Dieu! Quel perçant regard sur son néant et ses péchés! Quelle magnifique idée de l’infinie miséricorde! Quelle religieuse et humble crainte! Quelle tempérée confiance! Quelle sage paix! Quelles lectures! Quelles prières continuelles! Quel ardent desir des derniers sacrements! Quel profond recueillement! Quelle invincible patience! Quelle douceur! Quelle constante bonté pour tout ce qui l’approchoit! Quelle charité pure qui le pressoit d’aller à Dieu! La France tomba enfin sous ce dernier châtiment; Dieu lui montra un prince qu’elle ne méritoit pas. La terre n’en étoit pas digne; il étoit mûr déjà pour la bienheureuse éternité[227].
[227] Ed. Chéruel, IX. 209 ff.; ed. Boislisle, XXII. 305 ff. Sainte-Beuve (_Caus. du Lundi_, X. 42 ff.) notes that Saint-Simon gives one a more favourable impression of the Duc de Bourgogne than we get from Fénelon’s letters.
9. CARDINAL D’ESTRÉES
CÉSAR, Cardinal d’ESTRÉES (1627-1717), was the third son of François-Annibal Maréchal-Duc d’Estrées, a distinguished soldier and diplomatist, who died in 1670 at the age of ninety-seven, and nephew of the celebrated Gabrielle d’Estrées. His brother, Jean, who lived to be eighty-three, and his nephew, Victor-Marie, who died at seventy-seven, were both Marshals of France. The Cardinal, though he never published a line, was elected to the _Académie française_ at the age of twenty-eight.
Le cardinal d’Estrées mourut à Paris, dans son abbaye de Saint-Germain-des-Prés, à quatre-vingt-sept ans presque accomplis, ayant toujours joui d’une santé parfaite de corps et d’esprit, jusqu’à cette maladie qui fut fort courte, et qui lui laissa sa tête entière jusqu’à la fin. Il est juste et curieux de s’arrêter un peu sur un personnage toute sa vie considérable, et qui à sa mort étoit cardinal-évêque d’Albano, abbé de Longpont, du Mont-Saint-Éloi, de Saint-Nicolas-aux-Bois, de la Staffarde en Piémont, où Catinat[228] gagna une célèbre bataille avant d’être maréchal de France, de Saint-Claude en Franche-Comté, dont l’abbé d’Estrées son neveu étoit coadjuteur, et dont on a fait un évêché depuis quelques années, d’Anchin en Flandres, et de Saint-Germain-des-Prés dans Paris. Il étoit aussi commandeur de l’Ordre[229], de la promotion de 1688.
[228] Nicolas de Catinat commanded with success the French army in Piedmont in the campaigns of 1690-1696 against Victor-Amédée of Savoy. His most important victory was gained at Staffarde in 1690. He was created a Marshal in the following year. In the War of the Spanish Succession he was less successful. In a short portrait (IX. 188-189) Saint-Simon does full justice to his character, “to his wisdom, his modesty, his disinterestedness, his great ability as a commander,” and he compares him in his simplicity, his frugality, his contempt for the world, his peace of soul, to the great Roman generals who after their well-merited triumphs returned to their plough, faithful lovers of their country, which they had served so well, and heedless of its ingratitude.
[229] The order of the Saint-Esprit.
Né en 1627, il avoit vécu quarante ans avec son père, et su profiter de ses leçons et de sa considération. La liaison la plus intime fut toute sa vie constante entre ses neveux et petits-neveux de Vendôme et lui, dont il fut le conseil toute sa vie, et le cardinal y participa dès sa jeunesse. C’étoit l’homme du monde le mieux et le plus noblement fait de corps et d’âme, d’esprit et de visage, qu’on voyoit avoir été beau en jeunesse, et qui étoit vénérable en vieillesse, l’air prévenant mais majestueux, de grande taille, des cheveux presque blancs, une physionomie qui montroit beaucoup d’esprit, et qui tenoit parole, un esprit supérieur et un bel esprit, une érudition rare, vaste, profonde, exacte, nette, précise, beaucoup de vraie et de sage théologie, attachement constant aux libertés de l’Église gallicane et aux maximes du royaume, une éloquence naturelle, beaucoup de grâce et de facilité à s’énoncer, nulle envie d’en abuser, ni de montrer de l’esprit et du savoir, extrêmement noble, désintéressé, magnifique, libéral, beaucoup d’honneur et de probité, grande sagacité, grande pénétration, bon et juste discernement, souvent trop de feu en traitant les affaires. Il avoit été galant dans sa jeunesse, et il l’étoit demeuré sans blesser aucune bienséance. Parmi un courant d’affaires, la plupart de sa vie continuelles, réglé en tout, aumônier, et très homme de bien. C’étoit l’homme du monde de la meilleure compagnie, la plus instructive, la plus agréable, et dont la mémoire toujours présente n’avoit jamais rien oublié ni confondu de tout ce qu’il avoit su, vu et lu; toujours gai, égal, et sans la moindre humeur, mais souvent singulièrement distrait; qui aimoit à faire essentiellement plaisir, à servir, à obliger, qui s’y présentoit aisément, et qui ne s’en prévaloit jamais. Il savoit haïr aussi et le faire sentir: mais il savoit encore mieux aimer. C’étoit un homme très généreux: il étoit aussi fort courtisan et fort attentif aux ministres et à la faveur, mais avec dignité, un désinvolte qui lui étoit naturel, et incapable de rien de ce qu’il ne croyoit pas devoir faire. Jamais les jésuites ne purent l’entamer sur rien, ni le Roi sur eux, ni sur ce qu’on lui faisoit passer pour jansénisme, ni en dernier lieu, comme on l’a vu sur la constitution, ni de l’empêcher d’agir, et même de parler sur toutes ces matières avec la plus grande liberté, sans que sa considération en ait baissé auprès du Roi.
Tant de grandes et d’aimables qualités le firent généralement aimer et respecter; sa science, son esprit, sa fermeté, sa liberté, le perçant de ses expressions quand il lui plaisoit, une plaisanterie fine et quelquefois poignante, un tour charmant, le faisoient craindre et ménager, et cela jusqu’à sa mort, par ceux qui étoient devenus la terreur de tout le monde. Avec beaucoup de politesse mais distinguée, il savoit se sentir; il étoit quelquefois haut, quelquefois colère; ce n’étoit pas un homme qu’il fît bon tâtonner sur rien. Ce tout ensemble faisoit un homme extrêmement aimable et sûr, et lui donna toujours un grand nombre d’amis.
Il fut évêque-duc de Laon à vingt-cinq ans, sacré à vingt-sept, et brilla fort cinq ans après en l’assemblée du clergé de 1660. Il eut la principale part à finir l’affaire fameuse des quatre évêques par ce qu’on a nommé la paix de Clément IX[230].
[230] Four bishops, of whom the chief was Nicolas Pavillon, the devout Bishop of Alet, had formally protested against the persecution of the nuns of Port-Royal in order to force them to sign the “formulary” declaring that the _Augustinus_ had been rightly condemned. At last in 1668 they were induced to make an ambiguous submission, with which Clement IX declared himself satisfied. A medal was struck to celebrate the “Peace of the Church,” but the peace was a sham one, as the Jesuits well knew.
Il fut cardinal de Clément X en 1671, mais _in petto_, déclaré enfin l’année suivante, protecteur des affaires de Portugal, et se trouva en 1676 au conclave où Innocent XI fut élu; six mois après il fut à Munich pour le mariage de Monseigneur. Il se démit en 1681 en faveur de son neveu, fils du duc d’Estrées, de son évêché; et, tout cardinal qu’il étoit depuis dix ans, il demanda et obtint un brevet de conservation du rang et honneurs de duc et pair.
Devenu abbé de Saint-Germain-des-Prés, il vécut avec ses religieux comme un père, et tous les soirs il avoit deux, trois ou quatre moines savants qui venoient l’entretenir de leurs ouvrages jusqu’à son coucher, qui avouoient qu’ils apprenoient beaucoup de lui[231].
[231] Mabillon and Montfaucon, perhaps the two most learned of the Bénédictines of St Maur, were both at Saint-Germain-des-Prés when the Cardinal was abbot.
Il ne pouvoit ouïr parler de ses affaires domestiques. Pressé et tourmenté par son intendant et son maître d’hôtel de voir enfin ses comptes, qu’il n’avoit point vus depuis grand nombre d’années, il leur donna un jour. Ils exigèrent qu’il fermeroit sa porte pour n’être pas interrompus; il y consentit avec peine, puis se ravisa, et leur dit que, pour le cardinal Bonsy[232] au moins, qui étoit à Paris, son ami et son confrère, il ne pouvoit s’empêcher de le voir, mais que ce seroit merveilles si ce seul homme, qu’il ne pouvoit refuser, venoit précisément ce jour-là. Tout de suite il envoya un domestique affidé au cardinal Bonsy, le prier avec instance de venir chez lui un tel jour entre trois et quatre heures, qu’il le conjuroit de n’y pas manquer, et qu’il lui en diroit la raison, mais, sur toutes choses, qu’il parût venir de lui-même. Il fit monter son suisse dès le matin du jour donné, à qui il défendit de laisser entrer qui que ce fût de toute l’après-dînée, excepté le seul cardinal Bonsy, qui sûrement ne viendrait pas; mais, s’il s’en avisoit, de ne le pas renvoyer. Ses gens, ravis d’avoir à le tenir toute la journée sur ses affaires sans y être interrompus, arrivent sur les trois heures; le cardinal laisse sa famille et le peu de gens qui pour ce jour-là avoient dîné chez lui, et passe dans un cabinet où ses gens d’affaires étalèrent leurs papiers. Il leur disoit mille choses ineptes sur sa dépense, où il n’entendoit rien, et regardoit sans cesse vers la fenêtre, sans en faire semblant, soupirant en secret après une prompte délivrance. Un peu avant quatre heures, arrive un carrosse dans la cour; ses gens d’affaires se fâchent contre le suisse, et crient qu’il n’y aura donc pas moyen de travailler. Le cardinal ravi s’excuse sur les ordres qu’il a donnés. “Vous verrez, ajouta-t-il, que ce sera ce cardinal Bonsy, le seul homme que j’aie excepté, et qui tout juste s’avise de venir aujourd’hui.” Tout aussitôt on le lui annonce; lui à hausser les épaules, mais à faire ôter les papiers et la table, et les gens d’affaires à s’en aller en pestant. Dès qu’il fut seul avec Bonsy, il lui conta pourquoi il lui avoit demandé cette visite, et à en bien rire tous deux. Oncques depuis ses gens d’affaires ne l’y rattrapèrent, et, de sa vie, n’en voulut ouïr parler.
[232] For a charming portrait of this Cardinal see III. 426-429. He was Archbishop of Narbonne and grand almoner to the Queen. He died in 1703. The Marquis de Castries (see above, p. 142) was his nephew.
Il falloit bien qu’ils fussent honnêtes gens et entendus: sa table étoit tous les jours magnifique, et remplie à Paris et à la cour de la meilleure compagnie; ses équipages l’étoient aussi; il avoit un nombreux domestique, beaucoup de gentilshommes, d’aumôniers, de secrétaires; il donnoit beaucoup aux pauvres, à pleines mains à son frère le maréchal et à ses enfants, qui lors n’étoient pas à leur aise, et il mourut sans devoir un seul écu à qui que ce fût.
Sa mort, à laquelle il se préparoit depuis longtemps, fut ferme, mais édifiante et fort chrétienne; la maladie fut courte, et il n’en avoit jamais eue, la tête entière jusqu’à la fin. Il fut universellement regretté, tendrement de sa famille, de ses amis, dont il avoit beaucoup, des pauvres, de son domestique, et de ses religieux qui sentirent tout ce qu’ils perdoient en lui, et qui trouvèrent bientôt après qu’ils avoient changé un père pour un loup et pour un tyran.
Un mot de lui au Roi dure encore. Il étoit à son dîner, toujours fort distingué du Roi dès qu’il paroissoit devant lui. Le Roi, lui adressant la parole, se plaignit de l’incommodité de n’avoir plus de dents. “Des dents, Sire, reprit le cardinal, eh! qui est-ce qui en a?” Le rare de cette réponse est qu’à son âge il les avoit encore blanches et fort belles, et que sa bouche, fort grande mais agréable, étoit faite de façon qu’il les montrait beaucoup en parlant; aussi le Roi se prit-il à rire de la réponse, et toute l’assistance, et lui-même, qui ne s’en embarrassa point du tout[233].
[233] Ed. Chéruel. X. 344 ff.; ed. Boislisle, XXV. 163 ff.
10. BEAUVILLIER
PAUL, Duc de BEAUVILLIER (1648-1714), who filled the offices of Governor of the Duc de Bourgogne, Chef du conseil des finances, and Minister of State, was regarded by Saint-Simon with deep and reverent affection. He and the Duc de Chevreuse had married daughters of Colbert, and the close friendship of the two brothers-in-law and their families is frequently referred to in Saint-Simon’s memoirs. The well-known intimacy between both Dukes and Fénelon is charmingly expressed in the latter’s correspondence.
Il étoit grand, fort maigre, le visage long et coloré, un fort grand nez aquilin, la bouche enfoncée, des yeux d’esprit et perçants, le sourire agréable, l’air fort doux, mais ordinairement fort sérieux et concentré. Il étoit né vif, bouillant, emporté, aimant tous les plaisirs. Beaucoup d’esprit naturel, le sens extrêmement droit, une grande justesse, souvent trop de précision; l’énonciation aisée, agréable, exacte, naturelle, l’appréhension vive, le discernement bon, une sagesse singulière, une prévoyance qui s’étendoit vastement, mais sans s’égarer; une simplicité et une sagacité extrêmes et qui ne se nuisoient point l’une à l’autre; et depuis que Dieu l’eut touché, ce qui arriva de très bonne heure, je crois pouvoir avancer qu’il ne perdit jamais sa présence, d’où on peut juger, éclairé comme il étoit, jusqu’à quel point il porta la piété. Doux, modeste, égal, poli avec distinction, assez prévenant, d’un accès facile et honnête jusqu’aux plus petites gens, ne montrant point sa dévotion, sans la cacher aussi, et n’en incommodant personne, mais veillant toutefois ses domestiques, peut-être de trop près; sincèrement humble, sans préjudice de ce qu’il devoit à ce qu’il étoit, et si détaché de tout, comme on l’a vu sur plusieurs occasions qui ont été racontées, que je ne crois pas que les plus saints moines l’aient été davantage. L’extrême dérangement des affaires de son père lui avoit néanmoins donné une grande attention aux siennes, ce qu’il croyoit un devoir, qui ne l’empêchoit pas d’être vraiment magnifique en tout, parce qu’il estimoit que cela étoit de son état.
Sa charité pour le prochain le resserroit dans des entraves qui le raccourcissoient par la contrainte de ses lèvres, de ses oreilles, de ses pensées, dont on a vu les inconvénients en plusieurs endroits. Le ministère, la politique, la crainte trop grande du Roi, augmentèrent encore cette attention continuelle sur lui-même, d’où naissoit un contraint, un concentré, dirois-je même un pincé, qui éloignoit de lui, et un goût de particulier très resserré, et de solitude qui convenoit peu à ses emplois, qui l’isoloit, qui, excepté ses fonctions, parmi lesquelles je range sa table ouverte le matin, lui faisoit un désert de la cour, et lui laissoit ignorer tout ce qui n’étoit pas les affaires où ses emplois l’engageoient nécessairement. On a vu où cela pensa le précipiter plus d’une fois, sans la moindre altération de la paix de son âme, ni la plus légère tentation de s’élargir là-dessus. Son cœur [étoit] droit, bon, tendre, peu étendu; mais ce qu’il aimoit, il l’aimoit bien, pourvu qu’il pût aussi l’estimer.
Sa crainte du Roi, celle de se commettre, ses précisions, engourdissoient trop son desir sincère de servir ses amis. Il fut tout autre, comme on l’a vu, sur cela comme sur tout le reste, après la mort de Monseigneur, et on ne put douter alors qu’il se plaisoit à servir ses amis en petites et en grandes choses.