Part 18
Sa figure avoit été charmante; jusqu’aux défauts de son corps et de son esprit avoient des grâces infinies; des épaules trop hautes, la tête un peu penchée de côté, un rire qui eût tenu du braire dans un autre, enfin une distraction étrange. Galant avec toutes les femmes, amoureux de plusieurs, bien traité de beaucoup, il étoit encore coquet avec tous les hommes: il prenoit à tâche de plaire au cordonnier, au laquais, au porteur de chaise, comme au ministre d’État, au grand seigneur, au général d’armée, et si naturellement que le succès en étoit certain. Il fut aussi les constantes délices du monde, de la cour, des armées, la divinité du peuple, l’idole des soldats, le héros des officiers, l’espérance de ce qu’il y avoit de plus distingué, l’amour du Parlement, l’ami avec discernement des savants, et souvent l’admiration de la Sorbonne, des jurisconsultes, des astronomes et des mathématiciens les plus profonds. C’étoit un très bel esprit, lumineux, juste, exact, vaste, étendu, d’une lecture infinie, qui n’oublioit rien, qui possédoit les histoires générales et particulières, qui connoissoit les généalogies, leurs chimères et leurs réalités, qui savoit où il avoit appris chaque chose et chaque fait, qui en discernoit les sources, et qui retenoit et jugeoit de même tout ce que la conversation lui avoit appris, sans confusion, sans mélange, sans méprise, avec une singulière netteté[213].
[213] Oui, Messieurs, quelle étendue de connoissances dans le prince de Conti! On eût dit qu’il étoit de toutes sortes de professions: guerre, belles-lettres, histoire, politique, jurisprudence, physique, théologie même. (Massillon, _Oraison funèbre_.)
M. de Montausier et Monsieur de Meaux, qui l’avoient vu élever auprès de Monseigneur, l’avoient toujours aimé avec tendresse, et lui eux avec confiance; il étoit de même avec les ducs de Chevreuse et de Beauvillier, et avec l’archevêque de Cambray[214] et les cardinaux d’Estrées[215] et de Janson[216]. Monsieur le Prince le héros ne se cachoit pas d’une prédilection pour lui au-dessus de ses enfants; il fut la consolation de ses dernières années, il s’instruisit dans son exil et sa retraite auprès de lui, il écrivit sous lui beaucoup de choses curieuses. Il fut le cœur et le confident de M. de Luxembourg dans ses dernières années.
[214] Fénelon.
[215] His portrait is given below.
[216] Toussaint de Forbin, Cardinal de Janson, Bishop of Beauvais and Grand Almoner, was a particular friend of Saint-Simon’s, and his death in 1709 is the occasion for a noble portrait of him (III. 9-12): “Il étoit plein d’honneur et de vertu, il avoit un grand amour de ses devoirs et de sa piété.... Il avoit l’âme et toutes les manières d’un grand seigneur, doux et modeste, l’esprit d’un grand ministre né pour les affaires, le cœur d’un excellent évêque, point cardinal, au-dessus de sa dignité, tout françois sur nos libertés et nos maximes du royaume sur les entreprises de Rome.”
Chez lui l’utile et le futile, l’agréable et le savant, tout étoit distinct et en sa place. Il avoit des amis: il savoit les choisir, les cultiver, les visiter, vivre avec eux, se mettre à leur niveau sans hauteur et sans bassesse. Il avoit aussi des amies indépendamment d’amour; il en fut accusé de plus d’une sorte, et c’étoit un de ses prétendus rapports avec César. Doux jusqu’à être complaisant dans le commerce, extrêmement poli, mais d’une politesse distinguée selon le rang, l’âge, le mérite, et mesuré avec tous, il ne déroboit rien à personne; il rendoit tout ce que les princes du sang doivent, et qu’ils ne rendent plus; il s’en expliquoit même et sur leurs usurpations et sur l’histoire des usages et de leurs altérations. L’histoire des livres et des conversations lui fournissoit de quoi placer, avec un art imperceptible, ce qu’il pouvoit de plus obligeant sur la naissance, les emplois, les actions. Son esprit étoit naturel, brillant, vif, ses reparties promptes, plaisantes, jamais blessantes, le gracieux répandu partout, sans affectation; avec toute la futilité du monde, de la cour, des femmes, et leur langage avec elles, l’esprit solide et infiniment sensé; il en donnoit à tout le monde, il se mettoit sans cesse et merveilleusement à la portée et au niveau de tous, et parloit le langage de chacun avec une facilité nonpareille. Tout en lui prenoit un air aisé. Il avoit la valeur des héros, leur maintien à la guerre, leur simplicité partout, qui toutefois cachoit beaucoup d’art. Les marques de leurs talents pourroient passer pour le dernier coup de pinceau de son portrait; mais, comme tous les hommes, il avoit sa contre-partie.
Cet homme si aimable, si charmant, si délicieux, n’aimoit rien. Il avoit et vouloit des amis, comme on veut et qu’on a des meubles. Encore qu’il se respectât, il étoit bas courtisan; il ménageoit tout, et montroit trop combien il sentoit ses besoins en tous genres de choses et d’hommes; avare, avide de bien, ardent, injuste.
Le Roi étoit véritablement peiné de la considération qu’il ne pouvoit lui refuser, et qu’il étoit exact à n’outrepasser pas d’une ligne. Il ne lui avoit jamais pardonné son voyage d’Hongrie[217]. Les lettres interceptées qui lui avoient été écrites et qui avoient perdu les écrivains, quoique fils de favoris, avoient allumé une haine dans Mme de Maintenon et une indignation dans le Roi que rien n’avoit pu effacer. Les vertus, les talents, les agréments, la grande réputation que ce prince s’étoit acquise, l’amour général qu’il s’étoit concilié lui étoient tournés en crimes. Le contraste de M. du Maine excitoit un dépit journalier dans sa gouvernante et dans son tendre père, qui leur échappoit malgré eux. Enfin la pureté de son sang, le seul qui ne fut point mêlé avec la bâtardise, étoit un autre démérite qui se faisoit sentir à tous moments. Jusqu’à ses amis étoient odieux, et le sentoient.
[217] In 1683 the Prince de Conti and his brother had taken part, without the king’s permission, in the campaign against the Turks.
Toutefois, malgré la crainte servile, les courtisans mêmes aimoient à s’approcher de ce prince: on étoit flatté d’un accès familier auprès de lui; le monde le plus important, le plus choisi, le couroit; jusque dans le salon de Marly il étoit environné du plus exquis; il y tenoit des conversations charmantes sur tout ce qui se présentoit indifféremment; jeunes et vieux y trouvoient leur instruction et leur plaisir, par l’agrément avec lequel il s’énonçoit sur toutes matières, par la netteté de sa mémoire, par son abondance sans être parleur. Ce n’est point une figure, c’est une vérité cent fois éprouvée, qu’on y oublioit l’heure des repas. Le Roi le savoit; il en étoit piqué, quelquefois même il n’étoit pas fâché qu’on pût s’en apercevoir. Avec tout cela on ne pouvoit s’en déprendre; la servitude si régnante jusque sur les moindres choses y échoua toujours.
Jamais homme n’eut tant d’art caché sous une simplicité si naïve, sans quoi que ce soit d’affecté en rien. Tout en lui couloit de source; jamais rien de tiré, de recherché; rien ne lui coûtoit. On n’ignoroit pas qu’il n’aimoit rien, ni ses autres défauts; on les lui passoit tous, et on l’aimoit véritablement, quelquefois jusqu’à se le reprocher, toujours sans s’en corriger[218].
[218] Ed. Chéruel, VI. 271-275; ed. Boislisle, XVII. 121 ff. Cp. with this full-length portrait the following in miniature by Mme de Caylus. “Avec toutes les connoissances et l’esprit qu’on peut avoir il n’en montroit qu’autant qu’il convenoit à ceux qu’il parloit: simple et naturel, profond et solide, frivole même quand il falloit le paroître, il plaisoit à tout le monde” (_Souvenirs_, p. 118). Cp. also Massillon’s _Oraison funèbre_. He dwells on Conti’s wide knowledge, and his affability towards high and low alike. “Un héros et un prince humain.” But, as is inevitable in a funeral oration, he omits the _contre-partie_.
8. LE DUC ET LA DUCHESSE DE BOURGOGNE
MARIE-ADELAÏDE of Savoy, grand-daughter of Monsieur and Henrietta of England, came to France in 1696 shortly before her eleventh birthday, and was married to the Duc de BOURGOGNE a year later. She died of measles on February 12, 1712. There is a good bust of her by Coysevox at Versailles.
Jamais princesse arrivée si jeune ne vint si bien instruite, et ne sut mieux profiter des instructions qu’elle avoit reçues. Son habile père qui connoissoit à fond notre cour, la lui avoit peinte, et lui avoit appris la manière unique de s’y rendre heureuse. Beaucoup d’esprit naturel et facile l’y seconda, et beaucoup de qualités aimables lui attachèrent les cœurs, tandis que sa situation personnelle avec son époux, avec le Roi, avec Mme de Maintenon lui attira les hommages de l’ambition. Elle avoit su travailler à s’y mettre dès les premiers moments de son arrivée; elle ne cessa, tant qu’elle vécut, de continuer un travail si utile, et dont elle recueillit sans cesse tous les fruits. Douce, timide, mais adroite, bonne jusqu’à craindre de faire la moindre peine à personne, et toute légère et vive qu’elle étoit, très capable de vues et de suite de la plus longue haleine; la contrainte jusqu’à la gêne, dont elle sentoit tout le poids, sembloit ne lui rien coûter. La complaisance lui étoit naturelle, couloit de source; elle en avoit jusque pour sa cour.
Régulièrement laide, les joues pendantes, le front trop avancé, un nez qui ne disoit rien, de grosses lèvres mordantes, des cheveux et des sourcils châtain brun, fort bien plantés, des yeux les plus parlants et les plus beaux du monde, peu de dents et toutes pourries, dont elle parloit et se moquoit la première, le plus beau teint et la plus belle peau, peu de gorge, mais admirable, le cou long, avec un soupçon de goître qui ne lui seyoit point mal, un port de tête galant, gracieux, majestueux, et le regard de même, le sourire le plus expressif, une taille longue, ronde, menue, aisée, parfaitement coupée, une marche de déesse sur les nuées. Elle plaisoit au dernier point; les grâces naissoient d’elles-mêmes de tous ses pas, de toutes ses manières, et de ses discours les plus communs. Un air simple et naturel toujours, naïf assez souvent, mais assaisonné d’esprit, charmoit, avec cette aisance qui étoit en elle jusqu’à la communiquer à tout ce qui l’approchoit.
Elle vouloit plaire même aux personnes les plus inutiles et les plus médiocres, sans qu’elle parût le rechercher. On étoit tenté de la croire toute et uniquement à celles avec qui elle se trouvoit. Sa gaieté, jeune, vive, active, animoit tout, et sa légèreté de nymphe la portoit partout, comme un tourbillon qui remplit plusieurs lieux à la fois, et qui y donne le mouvement et la vie. Elle ornoit tous les spectacles, étoit l’âme des fêtes, des plaisirs, des bals, et y ravissoit par les grâces, la justesse et la perfection de sa danse. Elle aimoit le jeu, s’amusoit au petit jeu, car tout l’amusoit; elle préféroit le gros, y étoit nette, exacte, la plus belle joueuse du monde, et en un instant faisoit le jeu de chacun; également gaie et amusée à faire, les après-dînées, des lectures sérieuses, à converser dessus, et à travailler avec ses dames sérieuses: on appeloit ainsi ses dames du palais les plus âgées. Elle n’épargna rien, jusqu’à sa santé, elle n’oublia pas jusqu’aux plus petites choses, et sans cesse, pour gagner Mme de Maintenon, et le Roi par elle. Sa souplesse à leur égard étoit sans pareille, et ne se démentit jamais d’un moment. Elle l’accompagnoit de toute la discrétion que lui donnoit la connoissance d’eux, que l’étude et l’expérience lui avoient acquise, pour les degrés d’enjouement ou de mesure qui étoient à propos. Son plaisir, ses agréments, je le répète, sa santé même, tout leur fut immolé. Par cette voie elle s’acquit une familiarité avec eux dont aucun des enfants du Roi, non pas même ses bâtards, n’avoient pu approcher.
En public, sérieuse, mesurée, respectueuse avec le Roi, et en timide bienséance avec Mme de Maintenon, qu’elle n’appeloit jamais que _ma tante_, pour confondre joliment le rang et l’amitié; en particulier, causante, sautante, voltigeante autour d’eux, tantôt perchée sur le bras du fauteuil de l’un ou de l’autre, tantôt se jouant sur leurs genoux, elle leur sautoit au col, les embrassoit, les baisoit, les caressoit, les chiffonnoit, leur tiroit le dessous du menton, les tourmentoit, fouilloit leurs tables, leurs papiers, leurs lettres, les décachetoit, les lisoit quelquefois malgré eux, selon qu’elle les voyoit en humeur d’en rire, et parlant quelquefois dessus; admise à tout, à la réception des courriers qui apportoient les nouvelles les plus importantes, entrant chez le Roi à toute heure, même des moments pendant le conseil, utile et fatale aux ministres mêmes, mais toujours portée à obliger, à servir, à excuser, à bien faire, à moins qu’elle ne fût violemment poussée contre quelqu’un, comme elle fut contre Pontchartrain, qu’elle nommoit quelquefois au Roi _votre vilain borgne_, ou par quelque cause majeure, comme elle la fut contre Chamillart; si libre, qu’entendant un soir le Roi et Mme de Maintenon parler avec affection de la cour d’Angleterre dans les commencements qu’on espéra la paix par la reine Anne: “Ma tante, se mit-elle à dire, il faut convenir qu’en Angleterre les reines gouvernent mieux que les rois, et savez-vous bien pourquoi, ma tante?” et toujours courant et gambadant, “c’est que sous les rois ce sont les femmes qui gouvernent, et ce sont les hommes sous les reines.” L’admirable est qu’ils en rirent tous deux, et qu’ils trouvèrent qu’elle avoit raison.
Avec toute cette galanterie, jamais femme ne parut se soucier moins de sa figure, ni y prendre moins de précaution et de soin: sa toilette étoit faite en un moment; le peu même qu’elle duroit n’étoit que pour la cour. Elle ne se soucioit de parure que pour les bals et les fêtes, et ce qu’elle en prenoit en tout autre temps, et le moins encore qu’il lui étoit possible, n’étoit que par complaisance pour le Roi. Avec elle s’éclipsèrent joie, plaisirs, amusements mêmes, et toutes espèces de grâces; les ténèbres couvrirent toute la surface de la cour. Elle l’animoit toute entière; elle en remplissoit tous les lieux à la fois; elle y occupoit tout, elle en pénétroit tout l’intérieur; si la cour subsista après elle, ce ne fut plus que pour languir. Jamais princesse si regrettée, jamais il n’en fut si digne de l’être. Aussi les regrets n’en ont-ils pu passer, et l’amertume involontaire et secrète en est constamment demeurée, avec un vuide affreux qui n’a pu être diminué.
Monseigneur le Dauphin, malade et navré de la plus intime et de la plus amère douleur, ne sortit point de son appartement, où il ne voulut voir que Monsieur son frère, son confesseur, et le duc de Beauvillier, qui malade depuis sept ou huit jours dans sa maison de la ville, fit un effort pour sortir de son lit, pour aller admirer dans son pupille tout ce que Dieu y avoit mis de grand, qui ne parut jamais tant qu’en cette affreuse journée et en celles qui suivirent jusqu’à sa mort. Ce fut, sans s’en douter, la dernière fois qu’ils se virent en ce monde. Cheverny[219], d’O[220] et Gamaches[221] passèrent la nuit dans son appartement, mais sans le voir que des instants.
[219] See above, p. 14, n. 38.
[220] See above, p. 73, n. 112.
[221] Claude Rouault, Marquis des Gamaches.
Le samedi matin 13 février, ils le pressèrent de s’en aller à Marly, pour lui épargner l’horreur du bruit qu’il pouvoit entendre sur sa tête, où la Dauphine étoit morte. Il sortit à sept heures du matin, par une porte de derrière de son appartement, où il se jeta dans une chaise bleue qui le porta à son carrosse. Il trouva, en entrant dans l’une et dans l’autre, quelques courtisans plus indiscrets encore qu’éveillés, qui lui firent leur révérence, et qu’il reçut avec un air de politesse. Ces trois menins[222] vinrent dans son carrosse avec lui. Il descendit à la chapelle, entendit la messe, d’où il se fit porter en chaise à une fenêtre de son appartement, par où il entra. Mme de Maintenon y vint aussitôt: on peut juger quelle fut l’angoisse de cette entrevue; elle ne put y tenir longtemps, et s’en retourna. Il lui fallut essuyer princes et princesses, qui par discrétion n’y furent que des moments, même Mme la duchesse de Berry et Mme de Saint-Simon avec elle, vers qui le Dauphin se tourna avec un air expressif de leur commune douleur. Il demeura quelque temps seul avec M. le duc de Berry. Le réveil du Roi approchant, ses trois menins entrèrent, et j’hasardai d’entrer avec eux. Il me montra qu’il s’en apercevoit, avec un air de douceur et d’affection qui me pénétra; mais je fus épouvanté de son regard, également contraint, fixe, avec quelque chose de farouche, du changement de son visage, et des marques plus livides que rougeâtres que j’y remarquai en assez grand nombre et assez larges, et dont ce qui étoit dans la chambre s’aperçut comme moi. Il étoit debout, et peu d’instants après on le vint avertir que le Roi étoit éveillé. Les larmes, qu’il retenoit, lui rouloient dans les yeux. A cette nouvelle il se tourna sans rien dire, et demeura. Il n’y avoit que ses trois menins et moi, et du Chesne[223]; les menins lui proposèrent une fois ou deux d’aller chez le Roi: il ne remua ni ne répondit. Je m’approchai, et je lui fis signe d’aller, puis je lui proposai à voix basse. Voyant qu’il demeuroit et se taisoit, j’osai lui prendre le bras, lui représenter que tôt ou tard il falloit bien qu’il vît le Roi, qu’il l’attendoit, et sûrement avec desir de le voir et de l’embrasser, qu’il y avoit plus de grâce à ne pas différer; et en le pressant de la sorte, je pris la liberté de le pousser doucement. Il me jeta un regard à percer l’âme, et partit. Je le suivis quelques pas, et m’ôtai de là pour prendre haleine. Je ne l’ai pas vu depuis. Plaise à la miséricorde de Dieu que je le voie éternellement où sa bonté sans doute l’a mis[224]!
[222] Cheverny, D’O, and Gamaches.
[223] First valet to the Duke.
[224] Ed. Chéruel, IX. 195 ff.; ed. Boislisle, XXII. 279 ff.
The disquieting symptoms which Saint-Simon had noticed in the Duc de Bourgogne rapidly developed into an attack of measles, which proved fatal on February 18, six days after the death of his wife.
Ce prince, héritier nécessaire, puis présomptif, de la couronne, naquit terrible, et sa première jeunesse fit trembler. Dur et colère jusqu’aux derniers emportements, et jusque contre les choses inanimées; impétueux avec fureur, incapable de souffrir la moindre résistance, même des heures et des éléments, sans entrer en des fougues à faire craindre que tout ne se rompît dans son corps; opiniâtre à l’excès; passionné pour toute espèce de volupté, et des femmes, et ce qui est rare à la fois, avec un autre penchant tout aussi fort. Il n’aimoit pas moins le vin, la bonne chère, la chasse avec fureur, la musique avec une sorte de ravissement, et le jeu encore, où il ne pouvoit supporter d’être vaincu, et où le danger avec lui étoit extrême. Enfin livré à toutes les passions et transporté de tous les plaisirs; souvent farouche, naturellement porté à la cruauté; barbare en railleries et à produire les ridicules avec une justesse qui assommoit. De la hauteur des cieux il ne regardoit les hommes que comme des atomes avec qui il n’avoit aucune ressemblance quels qu’ils fussent. A peine Messieurs ses frères lui paroissoient-ils intermédiaires entre lui et le genre humain, quoique on [eût] toujours affecté de les élever tous trois ensemble dans une égalité parfaite. L’esprit, la pénétration brilloient en lui de toutes parts: jusque dans ses furies ses réponses étonnoient; ses raisonnements tendoient toujours au juste et au profond, même dans ses emportements. Il se jouoit des connoissances les plus abstraites. L’étendue et la vivacité de son esprit étoient prodigieuses, et l’empêchoient de s’appliquer à une seule chose à la fois, jusqu’à l’en rendre incapable. La nécessité de le laisser dessiner en étudiant, à quoi il avoit beaucoup de goût et d’adresse, et sans quoi son étude étoit infructueuse, a peut-être beaucoup nui à sa taille.
Il étoit plutôt petit que grand, le visage long et brun, le haut parfait, avec les plus beaux yeux du monde, un regard vif, touchant, frappant, admirable, assez ordinairement doux, toujours perçant, et une physionomie agréable, haute, fine, spirituelle jusqu’à inspirer de l’esprit; le bas du visage assez pointu, et le nez long, élevé, mais point beau, n’alloit pas si bien; des cheveux châtains si crépus et en telle quantité qu’ils bouffoient à l’excès; les lèvres et la bouche agréables quand il ne parloit point, mais quoique ses dents ne fussent pas vilaines, le râtelier supérieur s’avançoit trop, et emboîtoit presque celui de dessous, ce qui, en parlant et en riant, faisoit un effet désagréable. Il avoit les plus belles jambes et les plus beaux pieds qu’après le Roi j’aie jamais vues à personne, mais trop longues, aussi bien que ses cuisses, pour la proportion de son corps. Il sortit droit d’entre les mains des femmes. On s’aperçut de bonne heure que sa taille commençoit à tourner; on employa aussitôt et longtemps le collier et la croix de fer, qu’il portoit tant qu’il étoit dans son appartement, même devant le monde, et on n’oublia aucun des jeux et des exercices propres à le redresser. La nature demeura la plus forte: il devint bossu, mais si particulièrement d’une épaule qu’il en fut enfin boiteux, non qu’il n’eût les cuisses et les jambes parfaitement égales, mais parce qu’à mesure que cette épaule grossit, il n’y eut plus, des deux hanches jusqu’aux deux pieds, la même distance, et au lieu d’être à plomb, il pencha d’un côté. Il n’en marchoit ni moins aisément, ni moins longtemps, ni moins vite, ni moins volontiers, et il n’en aima pas moins la promenade à pied, et à monter à cheval, quoique il y fût très mal. Ce qui doit surprendre, c’est qu’avec des yeux, tant d’esprit si élevé, et parvenu à la vertu la plus extraordinaire et à la plus éminente et la plus solide piété, ce prince ne se vit jamais tel qu’il étoit pour sa taille, ou ne s’y accoutuma jamais: c’étoit une foiblesse qui mettoit en garde contre les distractions et les indiscrétions, et qui donnoit de la peine à ceux de ses gens qui, dans son habillement et dans l’arrangement de ses cheveux, masquoient ce défaut naturel le plus qu’il leur étoit possible, mais bien en garde de lui laisser sentir qu’ils aperçussent ce qui étoit si visible. Il en faut conclure qu’il n’est pas donné à l’homme d’être ici-bas exactement parfait.