Part 16
Son arrangement étoit extrême pour les affaires particulières: il écrivoit lui-même toutes ses dépenses prises sur lui; il savoit ce que lui coûtoient les moindres choses, quoique il dépensât infiniment en bâtiments, en meubles, en joyaux de toute espèce, en voyages de Meudon, et à l’équipage du loup, dont il s’étoit laissé accroire qu’il aimoit la chasse. Il avoit fort aimé toute sorte de gros jeu, mais depuis qu’il s’étoit mis à bâtir il s’étoit réduit à des jeux médiocres; du reste, avare au delà de toute bienséance, excepté de très rares occasions, qui se bornoient à quelques pensions à des valets ou à quelques médiocres domestiques; mais assez d’aumônes au curé et aux capucins de Meudon.
Il est inconcevable le peu qu’il donnoit à la Choin, si fort sa bien-aimée: cela ne passoit point quatre cents louis par quartier, en or, quoi qu’ils valussent, faisant pour tout seize cents louis par an. Il les lui donnoit lui-même, de la main à la main, sans y ajouter ni s’y méprendre jamais d’une pistole, et tout au plus une boîte ou deux par an; encore y regardoit-il de fort près.
Il faut rendre justice à cette fille, et convenir aussi qu’il est difficile d’être plus désintéressée qu’elle l’étoit, soit qu’elle en connût la nécessité avec ce prince, soit plutôt que cela lui fût naturel, comme il a paru dans tout le tissu de sa vie. C’est encore un problème si elle étoit mariée; tout ce qui a été le plus intimement initié dans leurs mystères s’est toujours fortement récrié qu’il n’y a jamais eu de mariage. Ce n’a jamais été qu’une grosse camarde brune, qui avec toute la physionomie d’esprit, et aussi le jeu, n’avoit l’air que d’une servante, et qui longtemps avant cet événement-ci étoit devenue excessivement grasse, et encore vieille et puante; mais de la voir aux _parvulo_[183] de Meudon, dans un fauteuil devant Monseigneur, en présence de tout ce qui y étoit admis, Mme la duchesse de Bourgogne et Mme la duchesse de Berry, qui y fut tôt introduite, chacune sur un tabouret, dire devant Monseigneur et tout cet intérieur _la duchesse de Bourgogne_ et _la duchesse de Berry_ et _le duc de Berry_, en parlant d’eux, répondre souvent sèchement aux deux filles de la maison, les reprendre, trouver à redire à leur ajustement, et quelquefois à leur air et à leur conduite, et le leur dire, on a peine à tout cela à ne pas reconnoître la belle-mère et la parité avec Mme de Maintenon. A la vérité, elle ne disoit pas _mignonne_ en parlant à Mme la duchesse de Bourgogne, qui l’appeloit _Mademoiselle_, et non _ma tante_; mais aussi c’étoit toute la différence d’avec Mme de Maintenon. D’ailleurs encore cela n’avoit jamais pris de même entre elles. Madame la Duchesse, les deux Lislebonnes et tout cet intérieur y étoit un obstacle; et Mme la duchesse de Bourgogne, qui le sentoit et qui étoit timide, se trouvoit toujours gênée et en brassière à Meudon, tandis qu’entre le Roi et Mme de Maintenon elle jouissoit de toute aisance et de toute liberté. De voir encore Mlle Choin à Meudon, pendant une maladie si périlleuse, voir Monseigneur plusieurs fois le jour, le Roi non-seulement le savoir, mais demander à Mme de Maintenon, qui, à Meudon non plus qu’ailleurs, ne voyoit personne, et qui n’entra peut-être pas deux fois chez Monseigneur, lui demander, dis-je, si elle avoit vu la Choin, et trouver mauvais qu’elle ne l’eût pas vue, bien loin de la faire sortir du château, comme on le fait toujours en ces occasions, c’est encore une preuve du mariage d’autant plus grande que Mme de Maintenon, mariée elle-même, et qui affichoit si fort la pruderie et la dévotion, n’avoit, ni le Roi non plus, aucun intérêt d’exemple et de ménagement à garder là-dessus s’il n’y avoit point de sacrement, et on ne voit point qu’en aucun temps la présence de Mlle Choin ait causé le plus léger embarras. Cet attachement incompréhensible, et si semblable en tout à celui du Roi, à la figure près de la personne chérie, est peut-être l’unique endroit par où le fils ait ressemblé au père.
[183] _Parvulo_ (= en _petit comité_) was the name given to the gatherings of Monseigneur’s little circle of intimates.
Monseigneur, tel pour l’esprit qu’il vient d’être représenté, n’avoit pu profiter de l’excellente culture qu’il reçut du duc de Montausier, et de Bossuet et de Fléchier, évêques de Meaux et de Nîmes. Son peu de lumière, s’il en eut jamais, s’éteignit au contraire sous la rigueur d’une éducation dure et austère[184], qui donna le dernier poids à sa timidité naturelle, et le dernier degré d’aversion pour toute espèce, non pas de travail et d’étude, mais d’amusement d’esprit, en sorte que, de son aveu, depuis qu’il avoit été affranchi des maîtres, il n’avoit de sa vie lu que l’article de Paris de la _Gazette de France_, pour y voir les morts et les mariages.
[184] The Duc de Montausier frequently administered personal chastisement to the Dauphin, often for very minor offences.
Tout contribua donc en lui, timidité naturelle, dur joug d’éducation, ignorance parfaite et défaut de lumière, à le faire trembler devant le Roi, qui, de son côté, n’omit rien pour entretenir et prolonger cette terreur toute sa vie. Toujours roi, presque jamais père avec lui, ou s’il lui en échappa bien rarement quelques traits, ils ne furent jamais purs et sans mélange de royauté, non pas même dans les moments les plus particuliers et les plus intérieurs. Ces moments même étoient rares tête à tête, et n’étoient que des moments presque toujours en présence des bâtards et des valets intérieurs, sans liberté, sans aisance, toujours en contrainte et en respect, sans jamais oser rien hasarder ni usurper, tandis que tous les jours il voyoit faire l’un et l’autre au duc du Maine avec succès, et Mme la duchesse de Bourgogne dans une habitude de tous les temps particuliers, des plus familiers badinages, et des privautés avec le Roi quelquefois les plus outrées. Il en sentoit contre eux une secrète jalousie, mais qui ne l’élargissoit pas. L’esprit ne lui fournissoit rien comme à M. du Maine, fils d’ailleurs de la personne et non de la royauté, et en telle disproportion qu’elle n’étoit point en garde. Il n’étoit plus de l’âge de Mme la duchesse de Bourgogne, à qui on passoit encore les enfances par habitude et par la grâce qu’elle y mettoit; il ne lui restoit donc que la qualité de fils et de successeur, qui étoit précisément ce qui tenoit le Roi en garde, et lui sous le joug.
De ce long et curieux détail il résulte que Monseigneur étoit sans vice ni vertu, sans lumières ni connoissances quelconques, radicalement incapable d’en acquérir, très paresseux, sans imagination ni production, sans goût, sans choix, sans discernement, né pour l’ennui, qu’il communiquoit aux autres, et pour être une boule roulante au hasard par l’impulsion d’autrui, opiniâtre et petit en tout à l’excès, de l’incroyable facilité à se prévenir et à tout croire qu’on a vue, livré aux plus pernicieuses mains, incapable d’en sortir ni de s’en apercevoir, absorbé dans sa graisse et dans ses ténèbres, et que, sans avoir aucune volonté de mal faire, il eût été un roi pernicieux.
Le pourpre, mêlé à la petite vérole dont il mourut, et la prompte infection qui en fut la suite, firent juger également inutile et dangereuse l’ouverture de son corps. Il fut enseveli, les uns ont dit par des Sœurs grises[185], les autres par des frotteurs du château, d’autres par les plombiers mêmes qui apportèrent le cercueil. On jeta dessus un vieux poêle[186] de la paroisse, et sans aucun accompagnement que des mêmes qui y étoient restés, c’est-à-dire du seul la Vallière, de quelques subalternes et des capucins de Meudon, qui se relevèrent à prier Dieu auprès du corps, sans aucune tenture, ni luminaire que quelques cierges.
[185] The sisters of the _Congrégation des Filles de la Charité_, organised by St Vincent de Paul in 1633.
[186] = pall (from _pallium_).
Il étoit mort vers minuit du mardi au mercredi; le jeudi il fut porté à Saint-Denis dans un carrosse du Roi, qui n’avoit rien de deuil, et dont on ôta la glace de devant pour laisser passer le bout du cercueil. Le curé de Meudon et le chapelain en quartier chez Monseigneur y montèrent. Un autre carrosse du Roi suivit, aussi sans aucun deuil, au derrière duquel montèrent le duc de la Trémoïlle[187], premier gentilhomme de la chambre, point en année, et Monsieur de Metz[188], premier aumônier; sur le devant, Dreux[189], grand maître des cérémonies, et l’abbé de Brancas[190], aumônier de quartier chez Monseigneur, depuis évêque de Lisieux, et frère du maréchal de Brancas[191] des gardes du corps, des valets de pied et vingt-quatre pages du Roi portant des flambeaux. Ce très simple convoi partit de Meudon sur les six ou sept heures du soir, passa sur le pont de Sèvres, traversa le bois de Boulogne, et par la plaine de Saint-Ouen gagna Saint-Denis, où tout de suite le corps fut descendu dans le caveau royal, sans aucune sorte de cérémonie.
[187] See above, p. 95, n. 139.
[188] Henri-Charles Du Cambout, Duc de Coislin and Bishop of Metz. He was nephew of Cardinal de Coislin, and had succeeded to the dukedom on the death of his elder brother in 1710.
[189] Marquis de Dreux, son-in-law of Chamillart. “Son ignorance et sa brutalité étoient égales, et au comble” (XII. 318).
[190] Henri-Ignace de Brancas.
[191] For the Maréchal-Marquis de Brancas see XII. 240-241. He was a friend of Saint-Simon’s.
Telle fut la fin d’un prince qui passa près de cinquante ans à faire faire des plans aux autres, tandis que sur le bord du trône il mena toujours une vie privée, pour ne pas dire obscure, jusque-là qu’il ne s’y trouve rien de marqué que la propriété de Meudon et ce qu’il y a fait d’embellissement. Chasseur sans plaisir, presque voluptueux, mais sans goût, gros joueur autrefois pour gagner, mais depuis qu’il bâtissoit sifflant dans un coin du salon de Marly, et frappant des doigts sur sa tabatière, ouvrant de grands yeux sur les uns et les autres sans presque regarder, sans conversation, sans amusement, je dirois volontiers sans sentiment et sans pensée, et toutefois, par la grandeur de son être, le point aboutissant, l’âme, la vie de la cabale la plus étrange, la plus terrible, la plus profonde, la plus unie, nonobstant ses subdivisions, qui ait existé depuis la paix des Pyrénées, qui a scellé la dernière fin des troubles nés de la minorité du Roi. Je me suis un peu longuement arrêté sur ce prince presque indéfinissable, parce qu’on ne peut le faire connoître que par des détails. On seroit infini à les rapporter tous. Cette matière d’ailleurs est assez curieuse pour permettre de s’étendre sur un Dauphin si peu connu, qui n’a jamais été rien ni de rien en une si longue et si vaine attente de la couronne, et sur qui enfin la corde a cassé de tant d’espérances, de craintes et de projets[192].
[192] See for other accounts of the Dauphin’s death _Correspondance de Madame_, II. 143 ff. and _Mme de Maintenon d’après sa correspondance_, II. 275 ff. Cp. also Massillon’s Oraison funèbre, in which he dwells on the Dauphin’s _bonté_ or good-nature, and on his complete submission to Louis XIV, “Toujours entre les mains du roi, et toujours charmé d’y être.”
VII
PORTRAITS
I. ACHILLE DE HARLAY
ACHILLE DE HARLAY (1639-1712), a great-nephew of the celebrated magistrate of the same name who was Chancellor to Henri III, was appointed First President of the Paris _Parlement_ in 1689. Saint-Simon was violently prejudiced against him on account of the partiality which he believed him to have shewn to the Duc de Luxembourg in his case against his fellow _ducs et pairs_ (see Introduction). He returns to the charge in vol. V. with an even more furious attack, and a report of some of his malicious sayings (pp. 166-171). See for a judicial estimate of his character based on contemporary evidence Boislisle, XIV. 371, n. 2, and 617-622.
The truth seems to be that with great capacity and perfect integrity he had a malicious and biting tongue and the reputation of being a Tartuffe.
Harlay étoit fils d’un autre procureur général du Parlement et d’une Bellièvre, duquel le grand-père fut ce fameux Achille d’Harlay, premier président du Parlement après ce célèbre Christophle de Thou, son beau-père, lequel étoit père de ce fameux historien. Issu de ces grands magistrats, Harlay en eut toute la gravité, qu’il outra en cynique, en affecta le désintéressement et la modestie, qu’il déshonora l’une par sa conduite, l’autre par un orgueil raffiné, mais extrême, et qui, malgré lui, sautoit aux yeux. Il se piqua surtout de probité et de justice, dont le masque tomba bientôt. Entre Pierre et Jacques il conservoit la plus exacte droiture; mais dès qu’il apercevoit un intérêt ou une faveur à ménager, tout aussitôt il étoit vendu. La suite de ces _Mémoires_ en pourra fournir des exemples; en attendant, ce procès-ci le manifesta à découvert.
Il étoit savant en droit public, il possédoit fort le fond des diverses jurisprudences, il égaloit les plus versés aux belles-lettres, il connoissoit bien l’histoire, et savoit surtout gouverner sa compagnie avec une autorité qui ne souffroit point de réplique, et que nul autre premier président n’atteignit jamais avant lui. Une austérité pharisaïque le rendoit redoutable par la licence qu’il donnoit à ses répréhensions publiques, et aux parties, et aux avocats, et aux magistrats, en sorte qu’il n’y avoit personne qui ne tremblât d’avoir affaire à lui. D’ailleurs, soutenu en tout par la cour, dont il étoit l’esclave, et le très humble serviteur de ce qui y étoit en vraie faveur, fin courtisan et singulièrement rusé politique, tous ces talents, il les tournoit uniquement à son ambition de dominer et de parvenir, et de se faire une réputation de grand homme; d’ailleurs, sans honneur effectif, sans mœurs dans le secret, sans probité qu’extérieure, sans humanité même, en un mot un hypocrite parfait, sans foi, sans loi, sans Dieu et sans âme, cruel mari, père barbare, frère tyran, ami uniquement de soi-même, méchant par nature, se plaisant à insulter, à outrager, à accabler, et n’en ayant de sa vie perdu une occasion. On feroit un volume de ses traits, et tous d’autant plus perçants qu’il avoit infiniment d’esprit, l’esprit naturellement porté à cela, et toujours maître de soi pour ne rien hasarder dont il pût avoir à se repentir.
Pour l’extérieur, un petit homme vigoureux et maigre, un visage en losange, un nez grand et aquilin, des yeux beaux, parlants, perçants, qui ne regardoient qu’à la dérobée, mais qui, fixés sur un client ou sur un magistrat, étoient pour le faire rentrer en terre; un habit peu ample, un rabat presque d’ecclésiastique, et des manchettes plates, comme eux, une perruque fort brune et fort mêlée de blanc, touffue, mais courte, avec une grande calotte par-dessus. Il se tenoit et marchoit un peu courbé, avec un faux air plus humble que modeste, et rasoit toujours les murailles pour se faire faire place avec plus de bruit, et n’avançoit qu’à force de révérences respectueuses et comme honteuses à droite et à gauche, à Versailles[193].
[193] Ed. Chéruel, I. 136-137; ed. Boislisle, II. 53-55.
2. MME DE CASTRIES
MARIE-ELISABETH DE VIVONNE, daughter of Louis-Victor de Rochechouart, Duc de Vivonne, the brother of Mme de Montespan, and wife of the Marquis de Castries. She died in 1718.
Mme de Castries étoit un quart de femme, une espèce de biscuit manqué, extrêmement petite, mais bien prise, et auroit passé dans un médiocre anneau: ni derrière, ni gorge, ni menton, fort laide, l’air toujours en peine et étonné; avec cela une physionomie qui éclatoit d’esprit et qui tenoit encore plus parole. Elle savoit tout: histoire, philosophie, mathématiques, langues savantes, et jamais il ne paroissoit qu’elle sût mieux que parler françois; mais son parler avoit une justesse, une énergie, une éloquence, une grâce jusque dans les choses les plus communes, avec ce tour unique qui n’est propre qu’aux Mortemarts. Aimable, amusante, gaie, sérieuse, toute à tous, charmante quand elle vouloit plaire, plaisante naturellement, avec la dernière finesse, sans la vouloir être, et assénant aussi les ridicules à ne les jamais oublier; glorieuse, choquée de mille choses, avec un ton plaintif qui emportoit la pièce, cruellement méchante quand il lui plaisoit, et fort bonne amie, polie, gracieuse, obligeante en général; sans aucune galanterie, mais délicate sur l’esprit, et amoureuse de l’esprit où elle le trouvoit à son gré; avec cela un talent de raconter qui charmoit, et quand elle vouloit faire un roman sur-le-champ, une source de production, de variété et d’agrément qui étonnoit. Avec sa gloire, elle se croyoit bien mariée, par l’amitié qu’elle eut pour son mari: elle l’étendit sur tout ce qui lui appartenoit, et elle étoit aussi glorieuse pour lui que pour elle; elle en recevoit le réciproque et toutes sortes d’égards et de respects[194].
[194] Ed. Chéruel, I. 390-391 (see also XII. 419, and XIV. 391); ed. Boislisle, III. 332-333.
3. LE NOSTRE
ANDRÉ LE NOSTRE (1613-1700) attracted the notice of Louis XIV by his great work at Vaux-le-Vicomte, the princely residence of Fouquet. Among the famous gardens designed by him were Versailles, the Tuileries, Trianon, the terrace of Saint-Germain, Saint-Cloud, and Chantilly. Dr Martin Lister visited him in 1698 and found him “quick and lively[195].”
[195] _A journey to Paris in the year 1698._ London, 1699.
Le Nostre mourut presque en même temps, après avoir vécu quatre-vingt-huit ans dans une santé parfaite, sa tête et toute la justesse et le bon goût de sa capacité, illustre pour avoir le premier donné les divers dessins de ces beaux jardins qui décorent la France, et qui ont tellement effacé la réputation de ceux d’Italie, qui en effet ne sont plus rien en comparaison, que les plus fameux maîtres en ce genre viennent d’Italie apprendre et admirer ici. Le Nostre avoit une probité, une exactitude et une droiture qui le faisoit estimer et aimer de tout le monde. Jamais il ne sortit de son état ni ne se méconnut, et fut toujours parfaitement désintéressé. Il travailloit pour les particuliers comme pour le Roi, et avec la même application, ne cherchoit qu’à aider la nature, et à réduire le vrai beau aux moins de frais qu’il pouvoit. Il avoit une naïveté et une vérité charmante. Le Pape pria le Roi de le lui prêter pour quelques mois; en entrant dans la chambre du Pape, au lieu de se mettre à genoux, il courut à lui: “Eh! bonjour, lui dit-il, mon Révérend Père, en lui sautant au col, et l’embrassant et le baisant des deux côtés; eh! que vous avez bon visage, et que je suis aise de vous voir, et en si bonne santé!” Le Pape, qui étoit Clément X, Altieri, se mit à rire de tout son cœur; il fut ravi de cette bizarre entrée, et lui fit mille amitiés.
A son retour, le Roi le mena dans ses jardins de Versailles, où il lui montra ce qu’il y avoit fait depuis son absence. A la colonnade, il ne disoit mot; le Roi le pressa d’en dire son avis: “Eh bien! Sire, que voulez-vous que je vous dise? d’un maçon vous avez fait un jardinier (c’étoit Mansart), il vous a donné un plat de son métier.”
Le Roi se tut, et chacun sourit; et il étoit vrai que ce morceau d’architecture, qui n’étoit rien moins qu’une fontaine et qui la vouloit être, étoit fort déplacé dans un jardin. Un mois avant sa mort, le Roi, qui aimoit à le voir et à le faire causer[196], le mena dans ses jardins, et à cause de son grand âge, le fit mettre dans une chaise que des porteurs rouloient à côté de la sienne, et le Nostre disoit là: “Ah! mon pauvre père, si tu vivois et que tu pusses voir un pauvre jardinier comme moi, ton fils, se promener en chaise à côté du plus grand roi du monde, rien ne manqueroit à ma joie.” Il étoit intendant des bâtiments, et logeoit aux Tuileries, dont il avoit soin du jardin, qui est de lui, et du palais. Tout ce qu’il a fait est encore fort au-dessus de tout ce qui a été fait depuis, quelque soin qu’on ait pris de l’imiter et de travailler d’après lui le plus qu’il a été possible. Il disoit des parterres qu’ils n’étoient que pour les nourrices, qui, ne pouvant quitter leurs enfants, s’y promenoient des yeux et les admiraient du second étage. Il y excelloit néanmoins, comme dans toutes les parties des jardins; mais il n’en faisoit aucune estime, et il avoit raison, car c’est où on ne se promène jamais[197].
[196] “No man talks with more freedom to him [Louis XIV],” says Lister.
[197] Ed. Chéruel, II. 344-345; ed. Boislisle, VII. 190-194.
4. VENDÔME
LOUIS-JOSEPH, Duc de VENDÔME (1654-1712), was the grandson of César, Duc de Vendôme, the son of Henri IV and Gabrielle d’Estrées. Having distinguished himself at Steinkirk and in Piedmont, he was given the command of the army of Catalonia (1695) and the capture of Barcelona by his troops was an important factor in bringing about the peace of Ryswick (1697). In the war of the Spanish Succession he was less successful, but on being sent as general to Spain in 1710 he restored the fallen fortunes of Philip V. Saint-Simon is blinded by prejudice to his very real military talent. His soldiers adored him. See Voltaire, _Le siècle de Louis XIV_, pp. 209-210, and Boislisle, XIII. 564-567.
Il étoit d’une taille ordinaire pour la hauteur, un peu gros, mais vigoureux, fort et alerte; un visage fort noble et l’air haut, de la grâce naturelle dans le maintien et dans la parole, beaucoup d’esprit naturel, qu’il n’avoit jamais cultivé, une énonciation facile, soutenue d’une hardiesse naturelle, qui se tourna depuis en audace la plus effrénée, beaucoup de connoissance du monde, de la cour, des personnages successifs, et sous une apparente incurie, un soin et une adresse continuelle à en profiter en tout genre; surtout admirable courtisan, et qui sut tirer avantage jusque de ses plus grands vices, à l’abri du foible du Roi pour sa naissance; poli par art, mais avec un choix et une mesure avare, insolent à l’excès dès qu’il crut le pouvoir oser impunément, et, en même temps, familier et populaire avec le commun par une affectation qui voiloit sa vanité, et le faisoit aimer du vulgaire; au fond, l’orgueil même, et un orgueil qui vouloit tout, qui dévoroit tout. A mesure que son rang s’éleva et que sa faveur augmenta, sa hauteur, son peu de ménagement, son opiniâtreté jusqu’à l’entêtement, tout cela crût à proportion, jusqu’à se rendre inutile toute espèce d’avis, et se rendre inaccessible qu’à un nombre très petit de familiers et à ses valets. La louange, puis l’admiration, enfin l’adoration, furent le canal unique par lequel on pût approcher ce demi-dieu, qui soutenoit des thèses ineptes sans que personne osât, non pas contredire, mais ne pas approuver.
Sa paresse étoit à un point qui ne se peut concevoir. Il a pensé être enlevé plus d’une fois pour s’être opiniâtré dans un logement plus commode, mais trop éloigné, et risqué les succès de ses campagnes, donné même des avantages considérables à l’ennemi, par ne se pouvoir résoudre à quitter un camp où il se trouvoit logé à son aise. Il voyoit peu à l’armée par lui-même; il s’en fioit à ses familiers, que très souvent encore il n’en croyoit pas. Sa journée, dont il ne pouvoit troubler l’ordre ordinaire, ne lui permettoit guère de faire autrement. Sa saleté étoit extrême; il en tiroit vanité: les sots le trouvoient un homme simple. Il étoit plein de chiens et de chiennes dans son lit, qui y faisoient leurs petits à ses côtés. Lui-même ne s’y contraignoit de rien. Une de ses thèses étoit que tout le monde en usoit de même, mais n’avoit pas la bonne foi d’en convenir comme lui. Il le soutint un jour à Mme la princesse de Conti, la plus propre personne du monde et la plus recherchée dans sa propreté[198].
[198] Ed. Chéruel, IV. 383 ff.; Boislisle, XIII. 280 ff.
5. VAUBAN