Selections from Saint-Simon

Part 12

Chapter 123,831 wordsPublic domain

Quand tout cela fut épuisé, Mme de Maintenon la supplia de trouver bon qu’après s’être acquittée de la commission que le Roi lui avoit donnée, elle pût aussi lui dire un mot d’elle-même, et lui faire ses plaintes de ce qu’après l’honneur qu’elle lui avoit fait autrefois de vouloir bien desirer son amitié et de lui jurer la sienne, elle avoit entièrement changé depuis plusieurs années. Madame crut avoir beau champ: elle répondit qu’elle étoit d’autant plus aise de cet éclaircissement, que c’étoit à elle à se plaindre du changement de Mme de Maintenon, qui tout d’un coup l’avoit laissée et abandonnée, et forcée de l’abandonner à la fin aussi, après avoir longtemps essayé de la faire vivre avec elle comme elles avoient vécu auparavant. A cette seconde reprise, Mme de Maintenon se donna le plaisir de la laisser enfiler comme à l’autre les plaintes, et de plus les regrets et les reproches: après quoi elle avoua à Madame qu’il étoit vrai que c’étoit elle qui la première s’étoit retirée d’elle, et qui n’avoit osé s’en rapprocher, que ses raisons étoient telles qu’elle n’avoit pu moins que d’avoir cette conduite; et par ce propos fit redoubler les plaintes de Madame, et son empressement de savoir quelles pouvoient être ses raisons. Alors Mme de Maintenon lui dit que c’étoit un secret qui jusqu’alors n’étoit jamais sorti de sa bouche, quoique elle en fût en liberté depuis dix ans qu’étoit morte celle qui le lui avoit confié sur sa parole de n’en parler à personne; et de là raconte à Madame mille choses plus offensantes les unes que les autres qu’elle avoit dites d’elle à Madame la Dauphine, lorsqu’elle étoit mal avec cette dernière, qui dans leur raccommodement le lui avoit redit de mot à mot. A ce second coup de foudre, Madame demeura comme une statue. Il y eut quelques moments de silence. Mme de Ventadour fit son même personnage, pour laisser reprendre les esprits à Madame, qui ne sut faire que comme l’autre fois, c’est-à-dire qu’elle pleura, cria, et pour fin demanda pardon, avoua; puis repentirs et supplications. Mme de Maintenon triompha froidement d’elle assez longtemps, la laissant s’engouer de parler, de pleurer et lui prendre les mains. C’étoit une terrible humiliation pour une si rogue et fière Allemande. A la fin, Mme de Maintenon se laissa toucher, comme elle l’avoit bien résolu, après avoir pris toute sa vengeance. Elles s’embrassèrent, elles se promirent oubli parfait et amitié nouvelle; Mme de Ventadour se mit à en pleurer de joie, et le sceau de la réconciliation fut la promesse de celle du Roi, et qu’il ne lui dirait pas un mot des deux matières qu’elles venoient de traiter: ce qui, plus que tout, soulagea Madame. Tout se sait enfin dans les cours, et, si je me suis peut-être un peu étendu sur ces anecdotes, c’est que je les ai sues d’original et qu’elles m’ont paru très curieuses[132].

[132] M. de Boislisle says that Saint-Simon’s informant was probably not Mme de Ventadour, with whom he was on bad terms, but Mme de Clérembault, widow of the Maréchal de Clérembault, who was one of Madame’s ladies-in-waiting, and whom Saint-Simon frequently met at her cousins’, the Pontchartrains. For an amusing portrait of her see III. 243-245, and for some additional touches, XIX. 84-85. Out of doors and in the galleries at Versailles she always wore a black velvet mask to preserve her complexion. She was passionately fond of cards, but being very miserly did not like high play. She had a wide knowledge of history, was well informed on other subjects, and had more _esprit_ than any woman of her day.

With Saint-Simon’s account of this interview may be compared Madame’s, which is given in a letter to the Electress Sophia (_Corr._ I. 241-242).

V

THE REVIEW AT COMPIÈGNE[133]

[133] Ed. Chéruel, II. c. viii; ed. Boislisle, V. 348-375. The review took place in September, 1698.

Il n’étoit question que de Compiègne[134], où soixante mille hommes venoient former un camp. Il en fut en ce genre comme du mariage de Mgr le duc de Bourgogne au sien; le Roi témoigna qu’il comptoit que les troupes seroient belles et que chacun s’y piqueroit d’émulation; c’en fut assez pour exciter une telle émulation, qu’on eut, après tout, lieu de s’en repentir. Non-seulement il n’y eut rien de si parfaitement beau que toutes les troupes, et toutes à tel point qu’on ne sut à quels corps en donner le prix; mais leurs commandants ajoutèrent à la beauté majestueuse et guerrière des hommes, des armes, des chevaux, les parures et la magnificence de la cour, et les officiers s’épuisèrent encore par des uniformes qui auroient pu orner des fêtes.

[134] Fifty-two miles N.E. of Paris. Jeanne d’Arc was taken prisoner before its walls.

Les colonels, et jusqu’à beaucoup de simples capitaines, eurent des tables abondantes et délicates; six lieutenants généraux et quatorze maréchaux de camp employés s’y distinguèrent par une grande dépense; mais le maréchal de Boufflers étonna par sa dépense et par l’ordre surprenant d’une abondance et d’une recherche de goût, de magnificence et de politesse qui, dans l’ordinaire de la durée de tout le camp et à toutes les heures de la nuit et du jour, put apprendre au Roi même ce que c’étoit que donner une fête vraiment magnifique et superbe, et à Monsieur le Prince, dont l’art et le goût y surpassoit tout le monde, ce que c’étoit que l’élégance, le nouveau et l’exquis. Jamais spectacle si éclatant, si éblouissant, il le faut dire, si effrayant, et en même temps rien de si tranquille que lui et toute sa maison dans ce traitement universel, de si sourd que tous les préparatifs, de si coulant de source que le prodige de l’exécution, de si simple, de si modeste, de si dégagé de tout soin que ce général, qui néanmoins avoit tout ordonné et ordonnoit sans cesse, tandis qu’il ne paroissoit occupé que des soins du commandement de cette armée. Les tables sans nombre, et toujours neuves, et à tous les moments servies à mesure qu’il se présentoit ou officiers, ou courtisans, ou spectateurs. Jusqu’aux bayeurs les plus inconnus, tout étoit retenu, invité, et comme forcé par l’attention, la civilité et la promptitude du nombre infini de ses officiers; et pareillement toutes sortes de liqueurs chaudes et froides, et tout ce qui peut être le plus vastement et le plus splendidement compris dans le genre des rafraîchissements, les vins françois, étrangers, ceux de liqueur les plus rares, y étoient comme abandonnés à profusion; et les mesures étoient si bien prises que l’abondance de gibier et de venaison arrivoit de tous côtés, et que les mers de Normandie, de Hollande, d’Angleterre, de Bretagne, et jusqu’à la Méditerranée, fournissoient tout ce qu’elles avoient de plus monstrueux et de plus exquis, à jours et point nommés, avec un ordre inimitable, et un nombre de courriers et de petites voitures de poste prodigieux. Enfin jusqu’à l’eau, qui fut soupçonnée de se troubler ou de s’épuiser par le grand nombre de bouches, arrivoit de Sainte-Reine, de la Seine et des sources les plus estimées. Et il n’est possible d’imaginer rien en aucun genre qui ne fût là sous la main, et pour le dernier survenant de paille[135] comme pour l’homme le plus principal et le plus attendu: des maisons de bois meublées comme les maisons de Paris les plus superbes, et tout en neuf et fait exprès, avec un goût et une galanterie singulière, et des tentes immenses, magnifiques, et dont le nombre pouvoit seul former un camp; les cuisines, les divers lieux, et les divers officiers pour cette suite sans interruption de tables et pour tous leurs différents services, les sommelleries, les offices, tout cela formoit un spectacle dont l’ordre, le silence, l’exactitude, la diligence et la parfaite propreté ravissoit de surprise et d’admiration.

[135] For the merest nobody.

Ce voyage fut le premier où les dames traitèrent d’ancienne délicatesse ce qu’on n’eût osé leur proposer: il y en eut tant qui s’empressèrent à être du voyage, que le Roi lâcha la main et permit à celles qui voudroient de venir à Compiègne; mais ce n’étoit pas où elles tendoient: elles vouloient toutes être nommées, et la nécessité, non la liberté, du voyage, et c’est ce qui leur fit sauter le bâton[136] de s’entasser dans les carrosses des princesses. Jusqu’alors, tous les voyages que le Roi avoit faits, il avoit nommé des dames pour suivre la Reine ou Madame la Dauphine dans les carrosses de ces premières princesses; ce qu’on appela les princesses, qui étoient les bâtardes du Roi, avoient leurs amies et leur compagnie pour elles, qu’elles faisoient agréer au Roi, et qui alloient dans leurs carrosses à chacune, mais qui le trouvoient bon et qui marchoient sur ce pied-là. En ce voyage-ci, tout fut bon pourvu qu’on allât. Il n’y en eut aucune dans le carrosse du Roi que la duchesse du Lude[137] avec les princesses. Monsieur et Madame demeurèrent à Saint-Cloud et à Paris.

[136] Saint-Simon frequently uses this expression in the sense of compelling a person to do something against his will.

[137] Wife of the Duc du Lude (see above, p. 44, n. 77).

La cour en hommes fut extrêmement nombreuse, et tellement que pour la première fois à Compiègne, les ducs furent couplés. J’échus avec le duc de Rohan[138] dans une belle et grande maison du sieur Chambaudon, où nous fûmes, nous et nos gens, fort à notre aise. J’allai avec M. de la Trémoïlle[139] et le duc d’Albret[140], qui me reprochèrent un peu que j’en avois fait une honnêteté à M. de Bouillon, qui en fut fort touché; mais je crus la devoir à ce qu’il étoit, et plus encore à l’amitié intime qui étoit entre lui et M. le maréchal de Lorges, et qui, en outre, étoient cousins germains.

[138] Louis, Duc de Rohan-Chabot, brother of Mme de Soubise.

[139] Charles, Duc de La Trémoïlle, “un fort grand homme, le plus noblement, et le plus mieux fait de la cour; et qui, avec un fort vilain visage, sentait le mieux son grand seigneur” (VI. 396). He was a great friend of Saint-Simon.

[140] Son-in-law of the Duc de La Trémoïlle and son of the Duc de Bouillon, with whom he was in litigation.

Les ambassadeurs furent conviés d’aller à Compiègne. Le vieux Ferreiro, qui l’étoit de Savoie, leur mit dans la tête de prétendre le _pour_: il assura qu’il l’avoit eu autrefois à sa première ambassade en France; celui de Portugal allégua que Monsieur, le menant à Montargis, le lui avoit fait donner par ses maréchaux des logis, ce qui, disoit-il, ne s’étoit fait que sur l’exemple de ceux du Roi, et le nonce maintint que le nonce Cavallerini l’avoit eu avant d’être cardinal. Pomponne, Torcy, les introducteurs des ambassadeurs, Cavoye[141], protestèrent tous que cela ne pouvoit être, que jamais ambassadeur ne l’avoit prétendu, et il n’y en avoit pas un mot sur les registres; mais on a vu quelle foi les registres peuvent porter. Le fait étoit que les ambassadeurs sentirent l’envie que le Roi avoit de leur étaler la magnificence de ce camp, et qu’ils crurent en pouvoir profiter pour obtenir une chose nouvelle. Le Roi tint ferme; les allées et venues se poussèrent jusque dans les commencements du voyage, et ils finirent par n’y point aller. Le Roi en fut si piqué, que lui, si modéré et si silencieux, je lui entendis dire à son souper, à Compiègne, que s’il faisoit bien il les réduiroit à ne venir à la cour que par audiences comme il se pratiquoit partout ailleurs.

[141] Quarter-Master-General of the Royal Household (see above, p. 88, n. 127).

Le _pour_ est une distinction dont j’ignore l’origine, mais qui en effet n’est qu’une sottise; elle consiste à écrire en craie sur les logis: “_Pour_ Monsieur un tel,” ou simplement écrire: “Monsieur un tel.” Les maréchaux des logis, qui marquent ainsi tous les logements dans les voyages, mettent ce _pour_ aux princes du sang, aux cardinaux et aux princes étrangers. M. de la Trémoïlle l’a aussi obtenu, et la duchesse de Bracciano, depuis princesse des Ursins[142]. Ce qui me fait appeler cette distinction une sottise, c’est qu’elle n’emporte ni primauté ni préférence de logement: les cardinaux, les princes étrangers et les ducs sont logés également entre eux, sans distinction quelconque, qui est toute renfermée dans ce mot _pour_, et n’opère d’ailleurs quoi que ce soit. Ainsi ducs, princes étrangers, cardinaux sont logés sans autre différence entre eux après les charges du service nécessaire, après eux les maréchaux de France, ensuite les charges considérables, et puis le reste des courtisans. Cela est de même dans les places; mais quand le Roi est à l’armée, son quartier est partagé, et la cour est d’un côté et le militaire de l’autre, sans avoir rien de commun; et s’il se trouve à la suite du Roi des maréchaux de France sans commandement dans l’armée, ils ne laissent pas d’être logés du côté militaire et d’y avoir les premiers logements.

[142] See above, p. 44, n. 81.

Le jeudi 28 août, la cour partit pour Compiègne; le Roi passa à Saint-Cloud, coucha à Chantilly, y demeura un jour, et arriva le samedi à Compiègne. Le quartier général étoit au village de Condun, où le maréchal de Boufflers[143] avoit des maisons outre ses tentes. Le Roi y mena Mgr le duc de Bourgogne et Mme la duchesse de Bourgogne, etc., qui y firent une collation magnifique, et qui y virent les ordonnances dont j’ai parlé ci-dessus avec tant de surprise, qu’au retour à Compiègne, le Roi dit à Livry[144], qui par son ordre avoit préparé des tables au camp pour Mgr le duc de Bourgogne, qu’il ne falloit point que ce prince en tînt; que quoi qu’il pût faire, ce ne serait rien en comparaison de ce qu’il venoit de voir, et que quand son petit-fils iroit à l’avenir au camp, il dîneroit chez le maréchal de Boufflers. Le Roi s’amusa fort à voir et à faire voir les troupes aux dames, leur arrivée, leur campement, leurs distributions, en un mot tous les détails d’un camp, des détachements, des marches, des fourrages, des exercices, de petits combats, des convois. Mme la duchesse de Bourgogne, les princesses, Monseigneur, firent souvent collation chez le maréchal, où la maréchale de Boufflers leur faisoit les honneurs. Monseigneur y dîna quelquefois, et le Roi y mena dîner le roi d’Angleterre, qui vint passer trois ou quatre jours au camp. Il y avoit longues années que le Roi n’avoit fait cet honneur à personne, et la singularité de traiter deux rois ensemble fut grande. Monseigneur et les trois princes ses enfants y dînèrent aussi, et dix ou douze hommes des principaux de la cour et de l’armée. Le Roi pressa fort le maréchal de se mettre à table; il ne voulut jamais: il servit le Roi et le roi d’Angleterre, et le duc de Gramont[145], son beau-père, servit Monseigneur. Ils avoient vu, en y allant, les troupes à pied, à la tête de leurs camps; et en revenant, ils virent faire l’exercice à toute l’infanterie, les deux lignes face à face l’une de l’autre. La veille, le Roi avoit mené le roi d’Angleterre à la revue de l’armée. Mme la duchesse de Bourgogne la vit dans son carrosse; elle y avoit Madame la Duchesse[146], Mme la princesse de Conti[147] et toutes les dames titrées; deux autres de ses carrosses la suivirent, remplis de toutes les autres dames.

[143] See above, p. 22, n. 51. He was Commander-in-chief of the camp under the Duc de Bourgogne.

[144] First _maître-d’hôtel_ to the king.

[145] Antoine IV, son of Antoine III, Maréchal de Gramont, and younger brother of the Comte de Guiche, who predeceased his father.

[146] The Duchesse de Bourbon, daughter of Louis XIV and Mme de Montespan.

[147] Daughter of Louis XIV and Mlle de La Vallière, and widow of Louis-Armand, Prince de Conti.

Il arriva sur cette revue une plaisante aventure au comte de Tessé[148]. Il étoit colonel général des dragons. M. de Lauzun lui demanda deux jours auparavant, avec cet air de bonté, de douceur et de simplicité qu’il prenoit presque toujours, s’il avoit songé à ce qu’il lui falloit pour saluer le Roi à la tête des dragons; et là-dessus entrèrent en récit du cheval, de l’habit et de l’équipage. Après les louanges: “Mais le chapeau, lui dit bonnement Lauzun, je ne vous en entends point parler!--Mais non, répondit l’autre; je compte d’avoir un bonnet.--Un bonnet! reprit Lauzun, mais y pensez-vous? un bonnet! cela est bon pour tous les autres, mais le colonel général avoir un bonnet! Monsieur le comte, vous n’y pensez pas.--Comment donc? lui dit Tessé, qu’aurois-je donc?” Lauzun le fit danser, et se fit prier longtemps, en lui faisant accroire qu’il savoit mieux qu’il ne disoit. Enfin, vaincu par ses prières, il lui dit qu’il ne lui vouloit pas laisser commettre une si lourde faute; que cette charge ayant été créée pour lui, il en savoit bien toutes les distinctions, dont une des principales étoit, lorsque le Roi voyoit les dragons, d’avoir un chapeau gris. Tessé surpris avoue son ignorance, et dans l’effroi de la sottise où il seroit tombé sans cet avis si à propos, se répand en actions de grâces, et s’en va vite chez lui dépêcher un de ses gens à Paris pour lui rapporter un chapeau gris. Le duc de Lauzun avoit bien pris garde à tirer adroitement Tessé à part pour lui donner cette instruction, et qu’elle ne fût entendue de personne; il se doutoit bien que Tessé, dans la honte de son ignorance, ne s’en vanteroit à personne, et lui aussi se garda bien d’en parler.

[148] See above, p. 46, n. 90.

Le matin de la revue, j’allai au lever du Roi, et contre sa coutume, j’y vis M. de Lauzun y demeurer, qui, avec ses grandes entrées, s’en alloit toujours quand les courtisans entroient. J’y vis aussi Tessé avec un chapeau gris, une plume noire et une grosse cocarde, qui piaffoit et se pavanoit de son chapeau. Cela, qui me parut extraordinaire, et la couleur du chapeau, que le Roi avoit en aversion et dont personne ne portoit plus depuis bien des années, me frappa et me le fit regarder, car il étoit presque vis-à-vis de moi, et M. de Lauzun assez près de lui, un peu en arrière. Le Roi, après s’être chaussé, et parlé à quelques-uns, avise enfin ce chapeau. Dans la surprise où il en fut, il demanda à Tessé où il [l’]avoit pris. L’autre, s’applaudissant, répondit qu’il lui étoit arrivé de Paris. “Et pourquoi faire? dit le Roi.--Sire, répondit l’autre, c’est que Votre Majesté nous fait l’honneur de nous voir aujourd’hui.--Eh bien! reprit le Roi, de plus en plus surpris; que fait cela pour un chapeau gris?--Sire, dit Tessé, que cette réponse commençoit à embarrasser, c’est que le privilège du colonel général est d’avoir ce jour-là un chapeau gris.--Un chapeau gris! reprit le Roi, où diable avez-vous pris cela?--M. de Lauzun, Sire, pour qui vous avez créé la charge, qui me l’a dit”: et à l’instant, le bon duc à pouffer de rire et s’éclipser. “Lauzun s’est moqué de vous, répondit le Roi un peu vivement: croyez-moi, envoyez tout à l’heure ce chapeau-là au général des Prémontrés[149].” Jamais je ne vis homme plus confondu que Tessé: il demeura les yeux baissés, et regardant ce chapeau avec une tristesse et une honte qui rendit la scène parfaite. Aucun des spectateurs ne se contraignit de rire, ni des plus familiers avec le Roi d’en dire son mot. Enfin Tessé reprit assez ses sens pour s’en aller; mais toute la cour lui en dit sa pensée, et lui demanda s’il ne connoissoit point encore M. de Lauzun, qui en rioit sous cape quand on lui en parloit. Avec tout cela, Tessé n’osa s’en fâcher, et la chose, quoique un peu forte, demeura en plaisanterie, dont Tessé fut longtemps tourmenté et bien honteux.

[149] The order of Premonstratensian Canons was founded by St Norbert about 1120. The original house was at Prémontré in the forest of Coucy.

Presque tous les jours, les enfants de France dînoient chez le maréchal de Boufflers, quelquefois Mme la duchesse de Bourgogne, les princesses et les dames, mais très souvent des collations. La beauté et la profusion de la vaisselle pour fournir à tout, et toute marquée aux armes du maréchal, fut immense et incroyable; ce qui ne le fut pas moins, l’exactitude des heures et des moments de tout service partout: rien d’attendu, rien de languissant, pas plus pour les bayeurs du peuple, et jusqu’à des laquais, que pour les premiers seigneurs, à toutes heures et à tous venants. A quatre lieues autour de Compiègne, les villages et les fermes étoient remplis de monde, et François et étrangers, à ne pouvoir plus contenir personne; et cependant tout se passa sans désordre. Ce qu’il y avoit de gentilshommes et de valets de chambre chez le maréchal étoit un monde, tous plus polis et plus attentifs les uns que les autres à leurs fonctions de retenir tout ce qui paroissoit, et les faire servir depuis cinq heures du matin jusqu’à dix et onze heures du soir, sans cesse et à mesure, et à faire les honneurs, et une livrée prodigieuse avec grand nombre de pages. J’y reviens malgré moi, parce que quiconque l’a vu ne le peut oublier ni cesser d’en être dans l’admiration et l’étonnement, et de l’abondance, et de la somptuosité, et de l’ordre, qui ne se démentit jamais d’un seul moment ni d’un seul point.

Le Roi voulut montrer des images de tout ce qui se fait à la guerre; on fit donc le siège de Compiègne dans les formes, mais fort abrégées: lignes, tranchées, batteries, sapes, etc. Crenan défendoit la place. Un ancien rempart tournoit du côté de la campagne autour du château; il étoit de plain-pied à l’appartement du Roi, et par conséquent élevé, et dominoit toute la campagne. Il y avoit au pied une vieille muraille et un moulin à vent, un peu au delà de l’appartement du Roi, sur le rempart, qui n’avoit ni banquette ni mur d’appui. Le samedi 13 septembre fut destiné à l’assaut: le Roi, suivi de toutes les dames, et par le plus beau temps du monde, alla sur ce rempart; force courtisans, et tout ce qu’il y avoit d’étrangers considérables. De là, on découvroit toute la plaine et la disposition de toutes les troupes. J’étois dans le demi-cercle, fort près du Roi, à trois pas au plus, et personne devant moi. C’étoit le plus beau coup d’œil qu’on pût imaginer que toute cette armée, et ce nombre prodigieux de curieux de toutes conditions, à cheval et à pied, à distance des troupes pour ne les point embarrasser, et ce jeu des attaquants et des défendants à découvert, parce que, n’y ayant rien de sérieux que la montre et qu’il n’y avoit de précaution à prendre pour les uns et les autres que la justesse des mouvements[150]. Mais un spectacle d’une autre sorte, et que je peindrois dans quarante ans comme aujourd’hui, tant il me frappa, fut celui que, du haut de ce rempart, le Roi donna à toute son armée et à cette innombrable foule d’assistants de tous états, tant dans la plaine que dessus le rempart même.

[150] This incorrect phrase is as Saint-Simon wrote it.