Selections from Saint-Simon

Part 11

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A dix heures il étoit servi. Le maître d’hôtel en quartier, ayant son bâton, alloit avertir le capitaine des gardes en quartier dans l’antichambre de Mme de Maintenon, où, averti lui-même par un garde de l’heure, il venoit d’arriver. Il n’y avoit que les capitaines des gardes qui entrassent dans cette antichambre, qui étoit fort petite, entre la chambre où étoient le Roi et Mme de Maintenon, et une autre très petite antichambre pour les officiers, et le dessus public du degré, où le gros étoit. Le capitaine des gardes se montrait à l’entrée de la chambre, disant au Roi qu’il étoit servi, revenoit dans l’instant dans l’antichambre. Un quart d’heure après, le Roi venoit souper, toujours au grand couvert, et depuis l’antichambre de Mme de Maintenon jusqu’à sa table, lui parloit encore qui vouloit.

A son souper, toujours au grand couvert, avec la maison royale, c’est-à-dire uniquement les fils et filles de France et les petits-fils et petites-filles de France, étoient toujours grand nombre de courtisans, et de dames tant assises que debout, et la surveille des voyages de Marly toutes celles qui vouloient y aller; cela s’appeloit se présenter pour Marly. Les hommes demandoient le même jour le matin, en disant au Roi seulement: “Sire, Marly.” Les dernières années le Roi s’en importuna: un garçon bleu écrivoit dans la galerie les noms de ceux qui demandoient, et qui y alloient se faire écrire. Pour les dames, elles continuèrent toujours à se présenter.

Après souper, le Roi se tenoit quelques moments debout, le dos au balustre du pied de son lit, environné de toute la cour; puis, avec des révérences aux dames, passoit dans son cabinet, où en arrivant il donnoit l’ordre. Il y passoit un peu moins d’une heure avec ses enfants légitimes et bâtards, ses petits-enfants légitimes et bâtards, et leurs maris ou leurs femmes, tous dans un cabinet, le Roi dans un fauteuil, Monsieur dans un autre, qui dans le particulier vivoit avec le Roi en frère, Monseigneur debout ainsi que tous les autres princes, et les princesses sur des tabourets. Madame y fut admise après la mort de Madame la Dauphine. Ceux qui entroient par les derrières s’y trouvoient, et qu’on a nommés, et les valets intérieurs avec Chamarande, qui avoit été premier valet de chambre en survivance de son père, et qui étoit devenu depuis premier maître d’hôtel de Madame la Dauphine de Bavière, et lieutenant général distingué, fort à la mode dans le monde, et avec fort peu d’esprit un fort galant homme, et bien reçu partout.

Les dames d’honneur des princesses, et les dames du palais de jour, attendoient dans le cabinet du Conseil, qui précédoit celui où étoit le Roi à Versailles, et ailleurs. A Fontainebleau, où il n’y avoit qu’un grand cabinet, les dames des princesses qui étoient assises achevoient le cercle avec les princesses, au même niveau et sur mêmes tabourets; les autres dames étoient derrière, en liberté de demeurer debout, ou de s’asseoir par terre sans carreau, comme plusieurs faisoient. La conversation n’étoit guère que de chasse ou de quelque autre chose aussi indifférente.

Le Roi, voulant se retirer, alloit donner à manger à ses chiens, puis donnoit le bonsoir, passoit dans sa chambre à la ruelle de son lit, où il faisoit sa prière comme le matin, puis se déshabilloit. Il donnoit le bonsoir d’une inclination de tête, et tandis qu’on sortoit, il se tenoit debout au coin de la cheminée, où il donnoit l’ordre au colonel des gardes seul; puis commençoit le petit coucher, où restoient les grandes et secondes entrées ou brevets d’affaires. Cela étoit court. Ils ne sortoient que lorsqu’il se mettoit au lit. Ce moment en étoit un de lui parler pour ces privilégiés; alors tous sortoient quand ils en voyoient un attaquer le Roi, qui demeuroit seul avec lui.

Lorsque le Roi mourut, il y avoit dix ou douze ans que ce qui n’avoit point ces entrées ne demeuroit plus au coucher, depuis une longue attaque de goutte que le Roi avoit eue, en sorte qu’il n’y avoit plus de grand coucher, et que la cour étoit finie au sortir du souper. Alors le colonel des gardes prenoit l’ordre avec tous les autres, et les aumôniers de quartier, et le grand et le premier aumônier sortoient après la prière.

Les jours de médecine, qui revenoient tous les mois au plus loin, il la prenoit dans son lit, puis entendoit la messe, où il n’y avoit que les aumôniers et les entrées. Monseigneur et la maison royale venoient le voir un moment; puis M. du Maine, M. le comte de Toulouse, lequel y demeuroit peu, et Mme de Maintenon venoient l’entretenir. Il n’y avoit qu’eux et les valets intérieurs dans le cabinet, la porte ouverte. Mme de Maintenon s’asseyoit dans le fauteuil au chevet du lit. Monsieur s’y mettoit quelquefois, mais avant que Mme de Maintenon fût venue, et d’ordinaire après qu’elle étoit sortie; Monseigneur toujours debout, et les autres de la maison royale un moment. M. du Maine, qui y passoit toute la matinée, et qui étoit fort boiteux, se mettoit auprès du lit sur un tabouret, quand il n’y avoit personne que Mme de Maintenon et son frère. C’étoit où il tenoit le dé à les amuser tous deux, et où souvent il en faisoit de bonnes. Le Roi dînoit dans son lit, sur les trois heures, où tout le monde entroit, puis se levoit, et il n’y demeuroit que les entrées. Il passoit après dans son cabinet, où il tenoit conseil, et après il alloit à l’ordinaire chez Mme de Maintenon, et soupoit à dix heures au grand couvert.

Le Roi n’a de sa vie manqué la messe qu’une fois à l’armée, un jour de grande marche, ni aucun jour maigre, à moins de vraie et très rare incommodité. Quelques jours avant le carême, il tenoit un discours public à son lever, par lequel il témoignoit qu’il trouverait fort mauvais qu’on donnât à manger gras à personne, sous quelque prétexte que ce fût, et ordonnoit au grand prévôt d’y tenir la main, et de lui en rendre compte. Il ne vouloit pas non plus que ceux qui mangeoient gras mangeassent ensemble, ni autre chose que bouilli et rôti fort court, et personne n’osoit outre-passer ses défenses; car on s’en serait bientôt ressenti. Elles s’étendoient à Paris, où le lieutenant de police y veilloit et lui en rendoit compte. Il y avoit douze ou quinze ans qu’il ne faisoit plus de carême; d’abord quatre jours maigres, puis trois, et les quatre derniers de la semaine sainte. Alors son très petit couvert étoit fort retranché les jours qu’il faisoit gras; et le soir au grand couvert tout étoit collation[123], et le dimanche tout étoit en poisson; cinq ou six plats gras tout au plus, tant pour lui que pour ceux qui à sa table mangeoient gras. Le vendredi saint, grand couvert matin et soir, en légumes, sans aucun poisson, ni à pas une de ses tables.

[123] A light meal which took the place of supper on fast-days. Readers of Pascal will recollect how in the fifth Provincial Letter the friendly Jesuit relieves the writer of the duty of fasting, if he could not sleep without a proper supper.

Il manquoit peu de sermons l’avent et le carême, et aucune des dévotions de la semaine sainte, des grandes fêtes, ni les deux processions du Saint Sacrement, ni celles des jours de l’ordre du Saint-Esprit, ni celle de l’Assomption. Il étoit très respectueusement à l’église. A sa messe tout le monde étoit obligé de se mettre à genoux au _Sanctus_, et d’y demeurer jusqu’après la communion du prêtre; et s’il entendoit le moindre bruit ou voyoit causer pendant la messe, il le trouvoit fort mauvais. Il manquoit rarement le salut les dimanches, s’y trouvoit souvent les jeudis, et toujours pendant toute l’octave du Saint Sacrement. Il communioit toujours en collier de l’Ordre, rabat et manteau, cinq fois l’année, le samedi saint à la paroisse, les autres jours à la chapelle, qui étoient la veille de la Pentecôte, le jour de l’Assomption, et la grand messe après, la veille de la Toussaint et la veille de Noël, et une messe basse après celle où il avoit communié, et ces jours-là point de musique à ses messes, et à chaque fois il touchoit les malades. Il alloit à vêpres les jours de communion, et après vêpres il travailloit dans son cabinet, avec son confesseur, à la distribution des bénéfices qui vaquoient; il n’y avoit rien de plus rare que de lui voir donner aucun bénéfice en d’autres temps; il alloit le lendemain à la grand messe et à vêpres. A matines et à trois messes de minuit en musique, et c’étoit un spectacle admirable que la chapelle; le lendemain à la grand messe, à vêpres, au salut. Le jeudi saint, il servoit les pauvres à dîner, et après la collation, il ne faisoit qu’entrer dans son cabinet, et passoit à la tribune adorer le Saint Sacrement, et se venoit coucher tout de suite. A la messe, il disoit son chapelet (il n’en savoit pas davantage), et toujours à genoux, excepté à l’évangile. Aux grandes messes, il ne s’asseyoit dans son fauteuil qu’aux temps où on a coutume de s’asseoir. Aux jubilés, il faisoit presque toujours ses stations à pied; et tous les jours de jeûne, et ceux du carême où il mangeoit maigre, il faisoit seulement collation.

Il étoit toujours vêtu de couleur plus ou moins brune avec une légère broderie, jamais sur les tailles, quelquefois rien qu’un bouton d’or, quelquefois du velours noir. Toujours une veste de drap ou de satin rouge, ou bleue, ou verte, fort brodée. Jamais de bague, et jamais de pierreries qu’à ses boucles de souliers, de jarretières, et de chapeau toujours bordé de point d’Espagne avec un plumet blanc. Toujours le cordon bleu dessous, excepté des noces ou autres fêtes pareilles qu’il le portoit par dessus, fort long avec pour huit ou dix millions de pierreries. Il étoit le seul de la maison royale et des princes du sang qui portât l’Ordre dessous, en quoi fort peu de chevaliers de l’Ordre l’imitoient, et aujourd’hui presque aucun ne le porte dessus, les bons par honte de leurs confrères, et ceux-là embarrassés de le porter.

Jusqu’à la promotion de 1661 inclusivement, les chevaliers de l’Ordre en portoient tous le grand habit à toutes les trois cérémonies de l’Ordre, y alloient à l’offrande, et y communiant. Le Roi retrancha lors le grand habit, l’offrande et la communion. Henri III l’avoit prescrite à cause des huguenots et de la Ligue. La vérité est qu’une communion générale, publique, en pompe, prescrite à jour nommé trois fois l’an à des courtisans, devient une terrible et bien dangereuse pratique, qu’il a été très bon d’ôter; mais pour l’offrande, qui étoit majestueuse, où il n’y a plus que le Roi qui y aille, et le grand habit de l’Ordre réduit aux jours de réception, et le plus souvent encore seulement pour ceux qui sont reçus, cela ôte toute la beauté de la cérémonie. A l’égard du repas en réfectoire avec le Roi, on a dit ailleurs ce qui l’a fait supprimer.

Il ne se passoit guère quinze jours que le Roi n’allât à Saint-Germain, même après la mort du roi Jacques II. La cour de Saint-Germain venoit aussi à Versailles, mais plus souvent à Marly, et souvent y souper, et nulle fête de cérémonie ou de divertissement qu’elle n’y fût invitée, qu’elle n’y vînt et dont elle ne reçût tous les honneurs. Ils étoient réciproquement convenus de se recevoir et se conduire dans le milieu de leur appartement. A Marly, le Roi les recevoit et les conduisoit à la porte du petit salon du côté de la Perspective, et les y voyoit descendre et monter dans leur chaise à porteurs; à Fontainebleau, tous les voyages, au haut de l’escalier à fer à cheval, depuis que le Roi leur eut accordé de ne les aller plus recevoir et conduire au bout de la forêt. Rien n’étoit pareil aux soins, aux égards, à la politesse du Roi pour eux, ni à l’air de majesté et de galanterie avec lequel cela se passoit à chaque fois; on en a parlé ailleurs plus au long. A Marly, ils demeuroient en arrivant un quart d’heure dans le salon, debout au milieu de toute la cour, puis passoient chez le Roi ou chez Mme de Maintenon. Le Roi n’entroit jamais dans le salon que pour le traverser, pour des bals, ou pour y voir jouer un moment le jeune roi d’Angleterre ou l’électeur de Bavière. Les jours de naissance ou de la fête du Roi et de sa famille, si observés dans les cours de l’Europe, ont toujours été inconnus dans celle du Roi, en sorte que jamais il n’y en a été fait la moindre mention en rien, ni différence aucune de tous les autres jours de l’année.

Louis XIV ne fut regretté que de ses valets intérieurs, de peu d’autres gens, et des chefs de l’affaire de la Constitution. Son successeur n’en étoit pas en âge. Madame n’avoit pour lui que de la crainte et de la bienséance. Mme la duchesse de Berry ne l’aimoit pas, et comptoit aller régner. M. le duc d’Orléans n’étoit pas payé pour le pleurer, et ceux qui l’étoient n’en firent pas leur charge. Mme de Maintenon étoit excédée du Roi depuis la perte de la Dauphine; elle ne savoit qu’en faire ni à quoi l’amuser; sa contrainte en étoit triplée, parce qu’il étoit beaucoup plus chez elle, ou en parties avec elle. Sa santé, ses affaires, les manèges qui avoient fait tout faire, ou pour parler plus exactement, qui avoient tout arraché pour le duc du Maine, avoient fait essuyer continuellement d’étranges humeurs, et souvent des sorties, à Mme de Maintenon. Elle étoit venue à bout de ce qu’elle avoit voulu; ainsi, quoi qu’elle perdît en perdant le Roi, elle se sentit délivrée, et ne fut capable que de ce sentiment. L’ennui et le vide dans la suite rappelèrent les regrets; mais comme elle n’influa plus rien de sa retraite, il n’est pas temps de parler d’elle, ni des occupations qu’elle s’y fit.

On a vu jusqu’à quelle joie, à quelle barbare indécence le prochain point de vue de la toute puissance jeta le duc du Maine. La tranquillité glacée de son frère ne s’en haussa ni baissa. Madame la Duchesse, affranchie de tous ses liens, n’avoit plus besoin de l’appui du Roi, elle n’en sentoit que la crainte et la contrainte, elle ne pouvoit souffrir Mme de Maintenon; elle ne pouvoit douter de la partialité du Roi pour le duc du Maine dans leur procès de la succession de Monsieur le Prince; on lui reprochoit depuis toute sa vie qu’elle n’avoit point de cœur, mais seulement un gisier[124]; elle se trouva donc fort à son aise et en liberté, et n’en fit pas grandes façons.

[124] Apparently a provincial form of _gésier_ = gizzard.

Mme la duchesse d’Orléans me surprit. Je m’étois attendu à de la douleur; je n’aperçus que quelques larmes qui, sur tous sujets, lui couloient très aisément des yeux, et qui furent bientôt taries. Son lit, qu’elle aimoit fort, suppléa à tout pendant quelques jours, avec la façon de l’obscurité qu’elle ne haïssoit pas; mais bientôt les rideaux des fenêtres se rouvrirent, et il n’y parut plus qu’en rappelant de fois à autre quelque bienséance. Pour les princes du sang, c’étoient des enfants.

La duchesse de Ventadour[125] et le maréchal de Villeroy donnèrent un peu la comédie; pas un autre n’en prit même la peine. Mais quelques vieux et plats courtisans, comme Dangeau[126], Cavoye[127], et un très petit nombre d’autres, qui se voyoient hors de toute mesure, quoique tombés d’une fort commune situation, regrettèrent de n’avoir plus à se cuider parmi les sots, les ignorants, les étrangers, dans les raisonnements et l’amusement journalier d’une cour qui s’éteignoit avec le Roi.

[125] At one time lady-in-waiting to Madame, who calls her “la pauvre Doudon,” and her husband “a monster.” He was, says Saint-Simon (XIV. 123), “un homme fort laid et fort contrefait, qui avec beaucoup d’esprit et de valeur, avoit toujours mené la vie la plus obscure et la plus débauchée.” She was a daughter of the Maréchale de La Mothe (see above, p. 77, n. 117).

[126] See aqwIntroduction.

[127] The Marquis de Cavoye, without birth or intelligence, rose to a position of high consideration at the Court. “Without the court,” says Saint-Simon, “he was like a fish out of water.” He fought several duels, in spite of the edicts against duelling, and was known as “le brave Cavoye.” For his career and marriage see I. 299-302.

Tout ce qui la composoit étoit de deux sortes: les uns, en espérance de figurer, de se mêler, de s’introduire, étoient ravis de voir finir un règne sous lequel il n’y avoit rien pour eux à attendre; les autres, fatigués d’un joug pesant, toujours accablant, et des ministres bien plus que du Roi, étoient charmés de se trouver au large; tous, en général, d’être délivrés d’une gêne continuelle, et amoureux des nouveautés.

Paris, las d’une dépendance qui avoit tout assujetti, respira dans l’espoir de quelque liberté, et dans la joie de voir finir l’autorité de tant de gens qui en abusoient. Les provinces, au désespoir de leur ruine et de leur anéantissement, respirèrent et tressaillirent de joie, et les parlements et toute espèce de judicature, anéantie par les édits et par les évocations, se flatta, les premiers de figurer, les autres de se trouver affranchis. Le peuple, ruiné, accablé, désespéré, rendit grâces à Dieu, avec un éclat scandaleux, d’une délivrance dont ses plus ardents desirs ne doutoient plus.

Les étrangers, ravis d’être enfin, après un si long cours d’années, défaits d’un monarque qui leur avoit si longuement imposé la loi, et qui leur avoit échappé par une espèce de miracle au moment qu’ils comptoient le plus sûrement de l’avoir enfin subjugué, se continrent avec plus de bienséance que les François. Les merveilles des trois quarts premiers de ce règne de plus de soixante-dix ans, et la personnelle magnanimité de ce roi jusqu’alors si heureux, et si abandonné après de la fortune pendant le dernier quart de son règne, les avoit justement éblouis. Ils se firent un honneur de lui rendre après sa mort ce qu’ils lui avoient constamment refusé pendant sa vie. Nulle cour étrangère n’exulta; tous se piquèrent de louer et d’honorer sa mémoire.

L’Empereur en prit le deuil comme d’un père; et quoique il y eût quatre ou cinq mois depuis la mort du Roi jusqu’au carnaval, toute espèce de divertissement fut défendu à Vienne, et observé exactement. Le monstrueux fut que, sur la fin du carnaval, il y eut un bal unique, avec une espèce de fête, que le comte du Luc, ambassadeur de France, n’eut pas honte de donner aux dames, qui le séduisirent par l’ennui d’un carnaval si triste. Cette complaisance ne le fit pas estimer à Vienne ni ailleurs; en France on se contenta de l’ignorer. Pour nos ministres et les intendants des provinces, les financiers, et ce qu’on peut appeler la canaille, ceux-là sentirent toute l’étendue de leur perte. Nous allons voir si le royaume eut tort ou raison des sentiments qu’il montra, et s’il trouva bientôt après qu’il eût gagné ou perdu.

IV

MADAME AND MME DE MAINTENON[128]

[128] Ed. Chéruel, III. 37-40; ed. Boislisle, VIII. 349-355.

Le samedi 11 juin, la cour retourna à Versailles, où en arrivant le Roi alla voir Madame, M. et Mme de Chartres, chacun dans leur appartement; elle, fort en peine de la situation où elle se trouvoit avec le Roi, dans une occasion où il y alloit du tout pour elle, et avoit engagé la duchesse de Ventadour de voir Mme de Maintenon. Elle le fit: Mme de Maintenon ne s’expliqua qu’en général, et dit seulement qu’elle iroit chez Madame au sortir de son dîner, et voulut que Mme de Ventadour[129] se trouvât chez Madame et fût en tiers pendant sa visite. C’étoit le dimanche[130], le lendemain du retour de Marly. Après les premiers compliments, ce qui étoit là sortit, excepté Mme de Ventadour. Alors Madame fit asseoir Mme de Maintenon, et il falloit pour cela qu’elle en sentît tout le besoin. Elle entra en matière sur l’indifférence avec laquelle le Roi l’avoit traitée pendant toute sa maladie, et Mme de Maintenon la laissa dire tout ce qu’elle voulut, puis lui répondit que le Roi lui avoit ordonné de lui dire que leur perte commune effaçoit tout dans son cœur, pourvu que dans la suite il eût lieu d’être plus content d’elle qu’il n’avoit eu depuis quelque temps, non-seulement sur ce qui regardoit ce qui s’étoit passé à l’égard de M. le duc de Chartres, mais sur d’autres choses encore plus intéressantes, dont il n’avoit pas voulu parler, et qui étoient la vraie cause de l’indifférence qu’il avoit voulu lui témoigner pendant qu’elle avoit été malade. A ce mot, Madame, qui se croyoit bien assurée, se récrie, proteste qu’excepté le fait de son fils elle n’a jamais rien dit ni fait qui pût déplaire, et enfile des plaintes et des justifications. Comme elle y insistoit le plus, Mme de Maintenon tire une lettre de sa poche et la lui montre, en lui demandant si elle en connoissoit l’écriture. C’étoit une lettre de sa main à sa tante la duchesse d’Hanovre[131], à qui elle écrivoit tous les ordinaires, où, après des nouvelles de cour, elle lui disoit en propres termes qu’on ne savoit plus que dire du commerce du Roi et de Mme de Maintenon, si c’étoit mariage ou concubinage, et de là tomboit sur les affaires du dehors et sur celles du dedans, et s’étendoit sur la misère du royaume, qu’elle disoit ne s’en pouvoir relever. La poste l’avoit ouverte, comme elle les ouvroit et les ouvre encore presque toutes, et l’avoit trouvée trop forte pour se contenter, à l’ordinaire, d’en donner un extrait, et l’avoit envoyée au Roi en original. On peut penser si, à cet aspect et à cette lecture, Madame pensa mourir sur l’heure. La voilà à pleurer, et Mme de Maintenon à lui représenter modestement l’énormité de toutes les parties de cette lettre, et en pays étranger; enfin Mme de Ventadour à verbiager, pour laisser à Madame le temps de respirer et de se remettre assez pour dire quelque chose. Sa meilleure excuse fut l’aveu de ce qu’elle ne pouvoit nier, des pardons, des repentirs, des prières, des promesses.

[129] See above, p. 87, n. 2.

[130] The interview really took place on the previous Saturday.

[131] The Electress Sophia, mother of George I.