My Memoirs, Vol. VI, 1832 to 1833
book II, chapter III
Nous avons promis, on se le rappelle, de compulser les archives du conseil d'État, et de donner un extrait de cinq ou six séances où fut débattue, devant la commission formée pour préparer la loi sur les théâtres, la question de la censure dramatique et de la liberté théâtrale. Sans tenir compte de l'ordre chronologique, nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs ce précieux document de notre histoire littéraire, qui nous semble avoir sa place marquée ici mieux que partout ailleurs.
Or, il arriva qu'un jour,--c'était dans la seconde quinzaine de septembre 1849,--je reçus une lettre qui me priait de me rendre le lendemain à une séance du conseil d'État.
Mon étonnement fut grand; je n'ai jamais ni donné, ni demandé un conseil.
Quel conseil pouvait donc avoir à me donner ou à me demander le conseil d'État.
Je me rendis à l'invitation un peu tard, selon mon habitude; aussi la séance était-elle déjà ouverte.
M. Vivien présidait, et MM. les conseillers Béhic et Charton siégeaient à ses côtés.
MM. Bayard, Mélesville, Victor Hugo, Eugène Scribe et Émile Souvestre avaient été convoqués comme moi, et, arrivés avant moi, étaient en séance.
Mélesville parlait sur la question de la liberté industrielle des théâtres. Cette question m'intéressait d'autant plus que c'était la première fois qu'une commission quelconque me fît l'honneur de me convoquer à une pareille délibération.
Mélesville racontait, avec cette parole claire et facile qui, en écartant ses lèvres, fait voir à la fois et son bienveillant sourire et ses belles dents, Mélesville racontait, dis-je, que, l'année précédente, il avait fait partie d'une commission formée par M. Ledru-Rollin dans le but d'examiner la question théâtrale sous le triple aspect de la liberté industrielle, de la censure et des cautionnements.
La commission s'était prononcée pour la liberté industrielle.
Mélesville avouait qu'il ne s'était point, en cette circonstance, réuni à la majorité, et qu'il était, lui, partisan, non d'une liberté illimitée, mais d'une concurrence limitée.
Tout cela fut dit, je le répète, avec cette gracieuse urbanité de paroles qui est le caractère particulier de la conversation de Mélesville.
Puis vint le tour de Bayard.
Vice-président de la société des auteurs dramatiques, il déclara, au nom de cette société, qu'elle demandait la liberté théâtrale la plus absolue.
Quant à lui personnellement, ainsi que Mélesville, il demandait un moyen terme qui donnât plus d'activité aux théâtres existants: --par exemple, l'Odéon vigoureusement soutenu, pour éperonner le Théâtre-Français, et un troisième théâtre lyrique, pour fouetter l'Opéra-Comique et le Grand-Opéra.
Il était comme ces pisciculteurs qui mettent un certain nombre de perches et de brochets dans leurs étangs afin d'empêcher, en leur donnant la chasse, les carpes de devenir trop grasses.
La discussion se prolongea pendant quelque temps sur la même matière entre MM. les conseillers Béhic et Charton, et MM. Mélesville et Bayard,--MM. les conseillers prétendant qu'il y avait déjà trop de théâtres, MM. les auteurs affirmant qu'un troisième théâtre lyrique était nécessaire.
Puis ce fut le tour de Scribe de parler.
M. SCRIBE.--La liberté des théâtres serait la ruine de l'art, du goût, de l'industrie et des _mœurs!_ Avec elle, il ne s'élèvera pas de bons théâtres; il s'en élèvera immédiatement beaucoup de mauvais. La raison en est bien simple: les bons théâtres font peu d'argent; les mauvais, beaucoup. Je ne chercherai pas comment on peut restreindre la liberté des entreprises théâtrales. Mon système est franc: je n'admets pas cette liberté. Si l'absolutisme peut être permis quelque part, c'est assurément en fait de théâtre. Je voudrais que l'on fît ce que firent autrefois les décrets impériaux, qu'on limitât d'une manière précise et assez étroite le nombre des théâtres de la capitale. Je dis assez étroite; je ne voudrais pas, cependant, que l'on adoptât le nombre fixé en 1807. La population a augmenté depuis cette époque: il faut tenir compte de cette augmentation; je prendrais, par exemple, le nombre seize; sur ces seize théâtres conservés, tant seraient consacrés aux chefs-d'œuvre anciens, tant au genre lyrique, tant à la comédie et à la tragédie moderne, etc., etc. Par ce système, on arriverait à augmenter le nombre des grands théâtres, des théâtres utiles, et, en même temps, à les rendre prospères par la diminution des scènes secondaires qui leur font concurrence. Les grands théâtres, devenant plus riches, pourraient se passer des subventions que leur paye le gouvernement. On ferait ainsi de l'économie et de la morale, en supprimant les théâtres inutiles ou _dangereux_: par exemple, les théâtres d'enfants, enseignement mutuel de _mauvaise littérature_ et de _mauvaises mœurs._
Le privilège, dans ce système franc et sévère, est légitime, _puis-qu'il n'est institué qu'en faveur des ouvrages qui peuvent faire honneur à l'art, et être utiles à la morale publique._
M. ALEXANDRE DUMAS.--Je suis fâché de n'être d'accord, avec mon confrère Scribe, sur aucune des propositions qu'il vient d'émettre, relativement aux théâtres et aux privilèges.
Les théâtres d'enfants, a-t-il dit, sont immoraux, c'est vrai; mais on peut les soumettre à une police rigoureuse: ils ne le seront plus. Ne les détruisez pas, c'est une pépinière précieuse de comédiens.
M. SCRIBE.--Et le Conservatoire!
M. DUMAS.--Le Conservatoire fait des comédiens impossibles. Qu'on me donne n'importe qui,--un garde municipal licencié en Février, un boutiquier retiré,--j'en ferai un acteur; mais je n'en ai jamais pu former un seul avec les élèves du Conservatoire. Ils sont à jamais gâtés par la routine et la médiocrité de l'école; ils n'ont point étudié la nature, ils se sont toujours bornés à copier plus ou moins mal leur maître. Au contraire, dès qu'un enfant est sur le théâtre, ce qu'il peut y avoir en lui de talent se développe naturellement. C'est ainsi que se sont formés presque tous nos grands comédiens modernes.
Quant à la liberté des théâtres, à mon avis, plus vous la laisserez entière, plus vous aurez de bons théâtres,--et, par _bons théâtres,_ j'entends, moi, ceux qui attirent le plus de monde, ceux qui font vivre le plus de familles.
Je ne conçois point les privilèges: dès qu'il y a privilège, il y a abus! Un privilège me donne un droit que n'a pas mon voisin, et me pousse à faire ce que je ne ferais pas si l'égalité existait pour tous. Un privilège fait trouver de l'argent pour une entreprise ruineuse, et mène à la banqueroute. Le jour où il n'y aura plus de privilèges, vous aurez trente théâtres dans Paris; mais, un an après, il en restera tout au plus dix ou douze, et tous seront en état de se suffire. Telle personne qui, les privilèges abolis, ne bâtirait jamais un théâtre nouveau, avec un privilège en bâtira un immédiatement. On a donc bien tort de s'effrayer du régime de la liberté!
M. SCRIBE.--Mon confrère, avec la liberté illimitée, nous promet, d'ici à deux ans, une vingtaine de banqueroutes au bout desquelles il restera dix ou douze théâtres; je demande qu'on établisse tout de suite les dix ou douze théâtres, avant d'avoir laissé se consommer la ruine d'un millier de familles.
Où serait le mal, lorsque tant de petits théâtres _immoraux_ disparaîtraient, et que, pour compenser leur disparition, il y aurait trois théâtres français et quatre théâtres lyriques?
Imposez des conditions au privilège, et vous verrez que vous aurez les avantages de la liberté sans en avoir les inconvénients. On a expérimenté tous les abus du régime du privilège, on peut donc y porter remède. La liberté illimitée, vous ne la connaissez pas,--ou, du moins, vous ne la connaissez pas suffisamment: c'est un abîme.
Je ne saurais admettre cette opinion de M. Dumas, que, d'une manière absolue, les meilleurs théâtres sont ceux qui gagnent le plus d'argent, et qui font vivre le plus de monde; je dirai, au contraire, que ces théâtres-là sont souvent les mauvais. On ne gagne pas beaucoup d'argent avec les pièces vraiment littéraires; on réussit souvent mieux à en gagner avec des excentricités, des attaques contre la morale et le gouvernement. Avec la liberté, l'industrialisme conduira de plus en plus loin dans cette voie déplorable.
M. DUMAS.--Les attaques contre le gouvernement, on les réprimera par les lois. M. Scribe exagère, d'ailleurs, quand il dit que ces attaques sont les meilleurs moyens de succès pour un théâtre: le public, la plupart du temps, fait prompte justice des attaques contre la morale; les attaques contre le gouvernement ne l'entraînent qu'un instant, quand elles l'entraînent.
M. Scribe fait trop bon marché des petits théâtres; l'immoralité ne leur est pas inhérente, et l'art ne leur est pas toujours étranger: il y a de l'art jusque dans les pantomimes et dans la danse. Ces théâtres, d'ailleurs, font vivre bien des artistes, bien des familles!
M. le président prie M. Souvostre d'exposer son opinion.
M. ÉMILE SOUVESTRE.--Je suis désolé de ne pouvoir adopter complètement aucune des opinions qu'ont émises jusqu'ici mes confrères.
Je ne crois point, comme M. Alexandre Dumas, que l'art et l'industrie théâtrale soient toujours mêlés, et que là où réussit l'industrie, l'art prospère toujours. Je ne crois pas, comme M. Scribe, qu'il faille mépriser complètement et abandonner l'intérêt de l'industrie là où il n'y a pas d'intérêt d'art.
Un privilège n'a pas de raison d'exister lorsqu'il ne procure pas, soit un profit au gouvernement, soit un bénéfice moral ou intellectuel à la nation. Or, c'est le cas de la plupart des privilèges de théâtre actuellement concédés. Est-ce un monopole qui fasse gagner de l'argent au gouvernement? Non. Ce monopole sert-il à l'avancement moral ou intellectuel? La plupart des théâtres agissent en sens contraire de ce progrès. Je voudrais qu'on fît une distinction entre les théâtres qui sont utiles à la conservation et à l'avancement de l'art, à l'instruction, à la moralisation du peuple, et ceux qui ne sont purement qu'une exploitation industrielle. Ceux-ci, comme toutes les exploitations industrielles, devraient être abandonnés au régime de la liberté, de la libre concurrence. Ceux de la première catégorie seraient, au contraire, dotés, soutenus par le gouvernement; c'est son devoir d'être leur tuteur.
Maintenir le privilège pour les théâtres purement industriels, c'est maintenir une cause de ruine: le privilège est un hameçon avec lequel on attire des écus pour les faire perdre; il n'est point une valeur réelle, il n'en est que le fantôme. A cause de l'espèce de fascination qu'il exerce, il fait fonder des théâtres là où ils ne peuvent réussir; il accumule toutes les charges des exploitations successives, et entretient ainsi une ruine permanente. Ces charges ne seraient point transmises dans une entreprise ordinaire. Si un homme a fait de mauvaises affaires dans une filature, celui qui la lui achète prend l'établissement pour ce qu'il vaut, et ne s'engage pas à payer les dettes de son prédécesseur.
Je crois donc que la loi doit absolument reconnaître le principe de la libre concurrence des théâtres purement industriels. Est-ce à dire pour cela qu'on doive leur donner une liberté sans condition? Je ne le crois point, et je serais des premiers à demander qu'on fixât certaines conditions de police et de capital.
J'arrive aux théâtres qu'on peut regarder comme des écoles, des musées, et qui seraient privilégiés en ce sens qu'ils seraient subventionnés par l'État. Quels seraient ces théâtres? Ici, la difficulté est sérieuse; cependant, je l'aborde.
Il y a un théâtre qui, incontestablement, a droit d'être rangé dans cette catégorie: c'est celui qui est représenté actuellement par le Théâtre-Français. Ce théâtre serait chargé de conserver les chefs-d'œuvre littéraires du passé. Maintenant, à côté de ce théâtre stationnaire, il faut un théâtre qui marche, qui innove: ce sera le Second-Théâtre-Français; il faudra le créer dans des conditions sérieuses de rivalité; on devra conserver, pour le genre lyrique, les deux théâtres qui existent maintenant, l'Opéra et l'Opéra-Comique. Mais ils ne suffisent pas, on le disait tout à l'heure à la commission. Le gouvernement crée, chaque année, des compositeurs auxquels il ne donne ni ne laisse les moyens de faire jouer leurs œuvres. Il faut un troisième théâtre lyrique. Ce ne doit pas être simplement une doublure des deux autres. Il y a une chose qui me paraît trop oubliée dans toute cette question, c'est le peuple. Vous subventionnez des théâtres pour l'art pur, et le peuple, dont l'éducation musicale n'est pas suffisante pour qu'il comprenne nos grands opéras, vous l'abandonnez à lui-même, vous ne faites rien pour lui. Je voudrais que le peuple eût son Théâtre-Français et son Grand-Opéra réunis dans la même salle, c'est-à-dire qu'il eût un théâtre où l'on ne jouerait que les œuvres, soit lyriques, soit purement dramatiques, hors de discussion au point de vue de l'art et de la morale.
Si l'on ne crée pas ce théâtre,--soit sous le régime de la liberté, soit avec le régime du privilège,--on arrivera à une démoralisation successive, à une décadence intellectuelle des masses par le théâtre. En effet, il est bien plus facile d'attirer la foule avec les mauvaises passions qu'avec les bons exemples; de sorte que vous verrez toujours les théâtres dangereux, c'est-à-dire ceux qui out une direction subversive de l'ordre véritable, l'emporter sur les bons, c'est-à-dire sur les théâtres utiles, sur les théâtres où l'on se respecte, et où l'on respecte l'art. Ce résultat se produira sous le régime du privilège aussi facilement que sous celui de la liberté; car le gouvernement n'a pas plus d'action sur la direction intellectuelle des théâtres privilégiés qu'il n'en aurait sur celle des théâtres libres. Voyez ce qui se passe au Vaudeville. Une administration gratifiée d'un privilège de la République attaque impunément la République chaque soir. Vous connaissez, messieurs, ces pièces qu'on a osé décorer du nom d_'aristophanesques._ Comme c'est la première fois qu'on promène sur notre scène les images vivantes des hommes publics, que sur notre scène l'on bafoue grossièrement les plus hautes personnifications du pouvoir national, et les institutions qui régissent la France, le public vient en foule. Est-ce là un moyen honnête de faire prospérer un théâtre?
Quand Aristophane faisait des comédies, il était le représentant de la liberté de la pensée, et non de l'industrie. Son théâtre, c'était, à Athènes, la liberté de la presse; ce n'était point une exploitation; ses attaques acerbes, c'était l'acte d'un citoyen, et non le talent d'un manufacturier. C'est donc en vain que l'on s'abrite derrière un grand nom pour cacher les tristes spéculations du privilège aux abois.
Il y a utilité pour l'honneur de la France à ce que le gouvernement ne laisse point complètement l'art dramatique à l'industrie, et le moyen le plus puissant de l'arracher à son matérialisme, c'est d'apporter un soin tout particulier à l'organisation des théâtres d'art, et principalement des théâtres populaires. Il faudrait surtout composer avec un grand soin les comités chargés de juger les pièces; jusqu'à présent, ils l'ont été, en général, dans les grands théâtres avec assez de négligence. On a pris d'ordinaire des personnes appartenant à l'administration théâtrale, des académiciens représentant le passé plutôt que le présent, enfin des comédiens. Les académiciens se retirent promptement; le comité se dépeuple; bientôt il ne reste plus du tribunal primitif que les juges qui n'ont rien de mieux à faire, et ce ne sont pas les meilleurs.
De pareils comités ne conviennent pas au but que doivent atteindre les théâtres subventionnés: il en faut de plus sérieux. Les comités ne seront sérieux qu'autant qu'il y aura une pénalité pour ceux de leurs membres qui manqueraient aux séances. Je voudrais que leurs membres fussent non-seulement des administrateurs de théâtre, des auteurs, des comédiens, mais aussi des artistes, des gens du monde. Des sensations de ce public varié, quoique restreint, il résulterait un jugement qui serait probablement le précurseur certain du jugement du public véritable. Pour me résumer, voici ce que je souhaiterais:
Liberté de l'industrie théâtrale; création de théâtres d'art, littéraires et lyriques, subventionnés par le gouvernement, et soumis à une constitution nouvelle;
Création d'un théâtre populaire, également subventionné, et destiné à faire cultiver la morale, le patriotisme et l'art parmi les travailleurs.
M. SCRIBE.--J'admets la plupart des idées de M. Souvestre; elles me semblent généreuses et de nature à ce que leur application soit utile pour les populations et pour l'art: j'entends parler surtout de celles qui sont relatives à la constitution des théâtres subventionnés. Je dois ajouter que l'application de ses idées me paraît difficile avec le système de la liberté, très-facile avec le système du privilège.
M. SOUVESTRE.--J'ai dit les motifs qui m'out fait combattre le système du privilège. Fût-il plus facile d'appliquer à ce système ma proposition sur les théâtres subventionnés, je le repousserais; mais je ne vois aucune difficulté à concilier ma proposition avec le système de la liberté industrielle. Je veux que le gouvernement décide ce qu'il faut organiser de théâtres subventionnés, mais non ce qu'il faut organiser de théâtres en général; je ne veux pas qu'il intervienne dans ce qui relève seulement de la spéculation, qu'il impose à l'industrie théâtrale son jugement, qu'il décide qu'il ne peut y avoir que tant de scènes jouant tels genres, ouvertes dans tels quartiers. Laissez l'intérêt mercantile décider ces questions de spéculation, vous qui gouvernez; vous n'avez à vous occuper que de deux choses: l'art et le peuple.
Dans l'état actuel, le pouvoir préjuge quels sont les théâtres qui peuvent vivre, et le résultat prouve combien de fois il s'est trompé; laissez l'expérience porter ce jugement. Avec la liberté, les théâtres qui n'ont pas de raison d'être tomberont; ceux qui out une aptitude réelle à vivre resteront seuls debout.
Les Lacédémoniens jetaient dans un gouffre les enfants qui ne leur paraissaient pas viables; ils risquaient d'y jeter Léonidas. Ne faites pas comme eux; mais, comme les Athéniens, laissez tout le monde essayer l'existence:--le temps décidera qui doit vivre qui doit mourir.
Cette merveilleuse improvisation parut produire le plus grand effet sur le conseil d'État; par malheur, le résultat prouva que l'émotion avait été aussi passagère que profonde!
C'était au tour d'Hugo de parler. Il se leva.
M. VICTOR HUGO.--Mon opinion sur la matière qui se discute maintenant devant la commission est anciennement connue; je l'ai même en partie publiée. J'y persiste plus que jamais. Le temps où elle prévaudra n'est pas encore venu. Cependant, comme, dans ma conviction profonde, le principe de la liberté doit finir par triompher sur tous les points, j'attache de l'importance à la manière sérieuse dont la commission du conseil d'État étudie les questions qui lui sont soumises; ce travail préparatoire est utile, et je m'y associe volontiers. Je ne laisserai échapper, pour ma part, aucune occasion de semer des germes de liberté. Faisons notre devoir, qui est de semer les idées; le temps fera le sien, qui est de les féconder.
Je commencerai par dire à la commission que, dans la question des théâtres, question très-grande et très-sérieuse, il n'y a que deux intérêts qui me préoccupent; à la vérité, ils embrassent tout: l'un est le progrès de l'art, l'autre est l'amélioration du peuple.
J'ai dans le cœur une certaine indifférence pour les formes politiques, et une inexprimable passion pour la liberté. Je viens de vous le dire, la liberté est mon principe, et partout où elle m'apparaît, je plaide ou je lutte pour elle.
Cependant, si, dans la question théâtrale, vous trouvez un moyen qui ne soit pas la liberté, mais qui me donne le progrès de l'art et l'amélioration du peuple, j'irai jusqu'à vous sacrifier le grand principe pour lequel j'ai toujours combattu, je m'inclinerai et je me tairai. Maintenant, pouvez-vous arriver à ces résultats autrement que par la liberté?
Vous touchez, dans la matière spéciale qui vous occupe, à la grande, à l'éternelle question qui reparaît sans cesse, et sous toutes les formes, dans la vie de l'humanité. Les deux grands principes qui la dominent dans leur lutte perpétuelle, la liberté, l'autorité, sont en présence dans cette question-ci comme dans toutes les autres. Entre ces deux principes, il vous faudra choisir, sauf ensuite à faire d'utiles accommodements entre celui que vous choisirez et celui que vous ne choisirez pas. Il vous faudra choisir; lequel prendrez-vous? Examinons.
Dans la question des théâtres, le principe de l'autorité a ceci pour lui et contre lui, qu'il a déjà été expérimenté. Depuis que le théâtre existe en France, le principe d'autorité le possède. Si l'on a constaté ses inconvénients, on a aussi constaté ses avantages, on les connaît. Le principe de liberté n'a pas encore été mis à l'épreuve.
M. LE PRÉSIDENT.--Il a été mis à l'épreuve de 1791 à 1806.
M. VICTOR HUGO.--Il fut proclamé en 1791, mais non réalisé; on était en présence de la guillotine: la liberté germait alors, elle ne régnait pas. Il ne faut point juger des effets de la liberté des théâtres par ce qu'elle a pu produire pendant la première révolution.
Le principe de l'autorité a pu, lui, au contraire, produire tous ses fruits; il a eu sa réalisation la plus complète dans un système où pas un détail n'a été omis. Dans ce système, aucun spectacle ne pouvait s'ouvrir sans autorisation. On avait été jusqu'à spécifier le nombre de personnages qui pouvaient paraître en scène dans chaque théâtre, jusqu'à interdire aux uns de chanter, aux autres de parler; jusqu'à régler, en de certains cas, le costume et même le geste; jusqu'à introduire dans les fantaisies de la scène je ne sais quelle rigueur hiératique.
Le principe de l'autorité, réalisé si complètement, qu'a-t-il produit? On va me parler de Louis XIV et de son grand règne. Louis XIV a porté le principe de l'autorité, sous toutes ses formes, à son plus haut degré de splendeur. Je n'ai à parler ici que du théâtre. Eh bien! le théâtre du XVIIe siècle eût été plus grand sans la pression du principe d'autorité. Ce principe a arrêté l'essor de Corneille, et froissé son robuste génie. Molière s'y est souvent soustrait, parce qu'il vivait dans la familiarité du grand roi, dont il avait les sympathies personnelles. Molière n'a été si favorisé que parce qu'il était valet de chambre tapissier de Louis XIV; il n'eût point fait sans cela le quart de ses chefs-d'œuvre. Le sourire du maître lui permettait l'audace. Chose bizarre à dire! c'est sa domesticité qui a fait son indépendance: si Molière n'eût pas été libre!
Vous savez qu'un des miracles de l'esprit humain avait été déclaré immoral par les contemporains; il fallut un ordre formel de Louis XIV pour qu'on jouât _Tartufe._ Voilà ce qu'a fait le principe de l'autorité dans son plus beau siècle. Je passerai sur Louis XV et sur son temps; c'est une époque de complète dégradation pour l'art dramatique. Je range les tragédies de Voltaire parmi les œuvres les plus informes que l'esprit humain ait jamais produites. Si Voltaire n'était pas, à côté de cela, un des plus beaux génies de l'humanité; s'il n'avait pas produit, entre autres grands résultats, ce résultat admirable de l'adoucissement des mœurs, il serait au niveau de Campistron.
Je ne triomphe donc pas du XVIIIe siècle; je le pourrais, mais je m'abstiens. Remarquez seulement que le chef-d'œuvre dramatique qui marque la fin de ce siècle, le _Mariage de Figaro_, est dû à la rupture du principe d'autorité. J'arrive à l'empire: alors l'autorité avait été restaurée dans toute sa splendeur; elle avait quelque chose de plus éclatant encore que l'autorité de Louis XIV; il y avait alors un maître qui ne se contentait pas d'être le plus grand capitaine, le plus grand législateur, le plus grand politique, le plus grand prince de son temps, mais qui voulait être le plus grand organisateur de toutes choses. La littérature, l'art, la pensée, ne pouvaient échapper à sa domination, pas plus que tout le reste. Il a eu, et je l'en loue, la volonté d'organiser l'art; pour cela, il n'a rien épargné, il a tout prodigué. De Moscou, il organisait le Théâtre-Français. Dans le moment même où la fortune tournait, et où il pouvait voir l'abîme s'ouvrir, il s'occupait de réglementer les soubrettes et les Crispins.
Eh bien, malgré tant de soins et tant de volonté, cet homme, qui
pouvait gagner la bataille de Marengo et la bataille d'Austerlitz, n'a pu faire faire un chef-d'œuvre. Il aurait donné des millions pour que ce chef-d'œuvre naquît; il aurait fait prince celui qui en aurait honoré son règne. Un jour, il passait une revue. Il y avait là dans les rangs un auteur assez médiocre qui s'appelait Barjaud. Personne ne connaît plus ce nom. On dit à l'empereur: "Sire, M. Barjaud est là.--M. Barjaud, dit-il aussitôt, sortez des rangs!" Et il lui demanda ce qu'il pouvait faire pour lui.
M. SCRIBE.--M. Barjaud demanda une sous-lieutenance; ce qui ne prouve pas qu'il eût la vocation des lettres. Il fut tué peu de temps après; ce qui aurait empêché son talent--s'il avait eu du talent--d'illustrer le règne impérial.
M. VICTOR HUGO.--Vous abondez dans mon sens. D'après ce que l'empereur faisait pour des médiocrités, jugez de ce qu'il eût fait pour des talents; jugez de ce qu'il eût fait pour des génies! Une de ses passions eût été de faire naître une grande littérature. Son goût littéraire était supérieur: le _Mémorial de Sainte-Hélène_ le prouve. Quand l'empereur prend un livre, il ouvre Corneille. Eh bien! cette littérature qu'il souhaitait si ardemment pour en couronner son règne, lui, ce grand créateur, il n'a pu la créer. Qu'ont produit, dans le domaine de l'art, tant d'efforts, tant de persévérance, tant de magnificence, tant de volonté? Qu'a produit ce principe de l'autorité, si puissamment appliqué par l'homme qui le faisait en quelque sorte vivant? Rien!
M. SCRIBE.--Vous oubliez les _Templiers_ de M. Raynouard.
M. VICTOR HUGO.--Je ne les oublie pas. Il y a dans cette pièce un beau vers.
Voilà, au point de vue de l'art sous l'empire, ce que l'autorité a produit, c'est-à-dire rien de grand, rien de beau.
J'en suis venu à me dire, pour ma part, en voyant ces résultats, que l'autorité pourrait bien ne pas être le meilleur moyen de faire fructifier l'art; qu'il fallait peut-être songer à quelque autre chose: nous verrons tout à l'heure à quoi.
Le point de vue de l'art épuisé, passons à l'autre, au point de vue de la moralisation et de l'instruction du peuple. C'est un côté de la question qui me touche infiniment.
Qu'a fait le principe d'autorité à ce point de vue? et que veut-il? --Je me borne toujours au théâtre.--Le principe d'autorité voulait et devait vouloir que le théâtre contribuât, pour sa part, à enseigner au peuple tous les respects, les devoirs moraux, la religion, le principe monarchique qui dominait alors, et dont je suis loin de méconnaître la puissance civilisatrice. Eh bien! je prends le théâtre tel qu'il a été au siècle par excellence de l'autorité, je le prends dans sa personnification française la plus illustre, dans l'homme que tous les siècles et tous les temps nous envieront, dans Molière. J'observe: que vois-je? Je vois le théâtre échapper complètement à la direction que lui donne l'autorité; Molière prêche, d'un bout à l'autre de ses œuvres, la lutte du valet contre le maître, du fils contre le père, de la femme contre le mari, du jeune homme contre le vieillard, de la liberté contre l'autorité.
Nous disons, nous: "Dans _Tartufe_, Molière n'a attaqué que l'hypocrisie." Tous ses contemporains le comprirent autrement.
Le but de l'autorité était-il atteint? Jugez vous-même. Il était complètement tourné; elle avait été radicalement impuissante. J'en conclus qu'elle n'a pas en elle la force nécessaire pour donner au peuple, au moins par l'intermédiaire du théâtre, l'enseignement le meilleur selon elle.
Voyez en effet: l'autorité veut que le théâtre enseigne tous les respects; le théâtre enseigne toutes les désobéissances. Sous la pression des idées religieuses, et même dévotes, toute la comédie qui sort de Molière est sceptique; sous la pression des idées monarchiques, toute la tragédie qui sort de Corneille est républicaine. Tous deux, Corneille et Molière, sont déclarés, de leur vivant, immoraux, l'un par l'Académie, l'autre par le parlement.
Et voyez comme le jour se fait, voyez comme la lumière vient! Corneille et Molière, qui out fait le contraire de ce que voulait leur imposer le principe d'autorité sous la double pression religieuse et monarchique, sont-ils immoraux vraiment? L'Académie dit oui, le parlement dit oui,--la postérité dit non. Ces deux grands poètes ont été deux grands philosophes; ils n'ont pas produit au théâtre la vulgaire morale de l'autorité, mais la haute morale de l'humanité. C'est cette morale, cette morale supérieure et splendide, qui est faite pour l'avenir, et que la courte vue des contemporains qualifie toujours d'immoralité.
Aucun génie n'échappe à cette loi, aucun sage, aucun juste! L'accusation d'immoralité a successivement atteint et quelquefois martyrisé tous les fondateurs de la sagesse humaine, tous les révélateurs de la sagesse divine. C'est au nom de la morale qu'on a fait boire la ciguë à Socrate, et qu'on a cloué Jésus au gibet....
Maintenant, voulez-vous que je descende de cette région élevée, où je voudrais que les esprits se maintinssent toujours, pour traiter, au point de vue purement industriel, la question que vous étudiez? Ce point de vue est pour moi peu considérable, et je déclare que le nombre des faillites n'est rien pour moi, à côté d'un chef-d'œuvre créé ou d'un progrès intellectuel ou moral du peuple obtenu. Cependant, je ne veux point négliger complètement ce côté de la question, et je demanderai si le principe de l'autorité a été, du moins, bon pour faire prospérer les entreprises dramatiques? Non. Il n'a pas même obtenu ce mince résultat. Je n'en veux pour preuve que les dix-huit années du dernier règne. Pendant ces dix-huit années, l'autorité a tenu dans ses mains les théâtres par le privilège et par la distinction des genres. Quel a été le résultat?
L'empereur avait jugé qu'il y avait beaucoup trop de théâtres dans Paris; qu'il y en avait plus que la population de la ville n'en pouvait porter. Par un acte d'autorité despotique, il supprima une partie de ces théâtres, il émonda en bas, et conserva en haut. Voilà ce que fit un homme de génie. La dernière administration des beaux-arts a retranché en haut, et multiplé en bas. Cela seul suffit pour faire juger qu'au grand esprit de gouvernement avait succédé le petit esprit. Qu'avez-vous vu pendant les dix-huit années de la déplorable administration qui s'est continuée, en dépit des chocs de la politique, sous tous les ministres de l'intérieur? Vous avez vu périr successivement ou s'amoindrir toutes les scènes vraiment littéraires.
Chaque fois qu'un théâtre montrait quelques velléités de littérature, l'administration faisait des efforts inouïs pour le faire rentrer dans des genres misérables. Je caractérise cette administration d'un mot: point de débouchés à la pensée élevée; multiplication des spectacles grossiers! les issues fermées en haut, ouvertes en has? Il suffisait de demander à exploiter un spectacle-concert, un spectacle de marionnettes, de danseurs de corde, pour obtenir la permission d'attirer et de dépraver le public. Les gens de lettres, au nom de l'art et de la littérature, avaient demandé un Second-Théâtre-Français: on leur a répondu par une dérision; on leur a donné l'Odéon!
Voilà comment l'administration comprenait son devoir; voilà comment le principe de l'autorité a fonctionné depuis vingt ans: d'une part, il a comprimé l'essor de la pensée; de l'autre, il a développé l'essor, soit des parties infimes de l'intelligence, soit des intérêts purement matériels. Il a fondé la situation actuelle, dans laquelle nous avons vu un nombre de théâtres hors de toute proportion avec la population parisienne, et créés par des fantaisies sans motifs. Je n'épuise pas les griefs. On a dit beaucoup de choses sur la manière dont on trafiquait des privilèges. J'ai peu de goût à ce genre de recherches. Ce que je constate, c'est qu'on a développé outre mesure l'industrie misérable pour refouler le développement de l'art.
Maintenant qu'une révolution est survenue, qu'arrive-t-il? C'est que, du moment qu'elle a éclaté, tous ces théâtres factices sortis du caprice d'un commis, de pis encore quelquefois, sont tombés sur les bras du gouvernement. Il faut, ou les laisser mourir, ce qui est une calamité pour une multitude de malheureux qu'ils nourrissent, ou les entretenir à grands frais, ce qui est une calamité pour le budget. Voilà les fruits des systèmes fondés sur le principe de l'autorité. Ces résultats, je les ai énumérés longuement. Ils ne me satisfont point. Je sens la nécessité d'en venir à un système fondé sur autre chose que ce principe.
Or, ici, il n'y a pas deux solutions. Du moment où vous renoncez au principe d'autorité, vous êtes contraints de vous tourner vers le principe de liberté.
Examinons, maintenant, la question des théâtres au point de vue de la liberté. Je veux pour le théâtre deux libertés qui sont toutes deux dans l'air de ce siècle: liberté d'industrie, liberté de pensée.
Liberté d'industrie, c'est-à-dire point de privilèges; liberté de pensée, c'est-à-dire point de censure.
Commençons par la liberté d'industrie. Voyons comment nous pourrions organiser le système de la liberté. Ici, je dois supposer un peu; rien n'existe.
Je suis obligé de revenir à mon point de départ; car, il ne faut pas le perdre de vue un seul instant, la grande pensée de ce siècle, celle qui doit survivre à toutes les autres, à toutes les formes politiques, quelles qu'elles soient, celle qui sera le fondement de toutes les institutions de l'avenir, c'est la liberté. Je suppose donc que la liberté pénètre dans l'industrie théâtrale comme elle a pénétré dans toutes les autres industries; puis je me demande si elle satisfera au progrès de l'art, si elle produira la rénovation du peuple. Voici d'abord comment je comprendrais que la liberté de l'industrie théâtrale fût proclamée.
Dans la situation où sont encore les esprits et les questions politiques, aucune liberté ne peut exister sans que le gouvernement y ait pris sa part de surveillance et d'influence. La liberté d'enseignement ne peut, à mon sens, exister qu'à cette condition; il en est de même de la liberté théâtrale. L'État doit d'autant mieux intervenir dans ces deux questions, qu'il n'y a pas là seulement un intérêt matériel, mais un intérêt moral de la plus haute importance.
Quiconque voudra ouvrir un théâtre le pourra en se soumettant aux conditions de police que voici ... aux conditions de cautionnement que voici ... aux garanties de diverses natures que voici.... Ce sera le cahier des charges de la liberté.
Ces mesures ne suffisent pas. Je rapprochais tout à l'heure la liberté des théâtres de la liberté de l'enseignement; c'est que le théâtre est une des branches de l'enseignment populaire. Responsable de la moralité et de l'instruction du peuple, l'État ne doit point se résigner à un rôle négatif, et, après avoir pris quelques précautions, regarder, laisser aller. L'État doit installer, à côté des théâtres libres, des théâtres qu'il gouvernera, et où la pensée sociale se fera jour.
Je voudrais qu'il y eût un théâtre digne de la France, pour les célèbres poètes morts qui l'out honorée; puis un théâtre pour les auteurs vivants. Il faudrait encore un théâtre pour le grand opéra, un autre pour l'opéra-comique. Je subventionnerais magnifiquement ces quatre théâtres.
Les théâtres livrés à l'industrie personnelle sont toujours forcés à une certaine parcimonie. Une pièce coûte cent mille francs à monter: ils reculeront; vous, vous ne reculerez pas. Un grand acteur met à haut prix ses prétentions: un théâtre libre pourrait marchander et le laisser échapper; vous, vous ne marchanderez pas. Un écrivain de talent travaille pour un théâtre libre, il reçoit tel droit d'auteur: vous lui donnerez le double; il travaillera pour vous. Vous aurez ainsi dans les théâtres de l'État, dans les théâtres nationaux, les meilleures pièces, les meilleurs comédiens, les plus beaux spectacles. En même temps, vous, l'État, qui ne spéculez pas, et qui, à la rigueur, en présence d'un grand but de gloire et d'utilité à atteindre, n'êtes pas forcé de gagner de l'argent, vous offrirez au peuple ces magnifiques spectacles au meilleur marché possible.
Je voudrais que l'homme du peuple, pour dix sous, fût aussi bien assis au parterre, dans une stalle de velours, que l'homme du monde à l'orchestre, pour dix francs. De même que je voudrais le théâtre grand pour l'idée, je voudrais la salle vaste pour la foule. De cette façon, vous auriez, dans Paris, quatre magnifiques lieux de rendezvous où le riche et le pauvre, l'heureux et le malheureux, le Parisien et le provincial, le Français et l'étranger, se rencontreraient tous les soirs, mêleraient fraternellement leur âme, et communieraient, pour ainsi dire, dans la contemplation des grandes œuvres de l'esprit humain. Que sortirait-il de là? L'amélioration populaire et la moralisation universelle.
Voilà ce que feraient les théâtres nationaux. Maintenant, que feraient les théâtres libres? Vous allez me dire qu'ils seraient écrasés par une telle concurrence. Messieurs, je respecte la liberté; mais je gouverne et je tiens le niveau élevé. C'est à la liberté de s'en arranger.
Les dépenses des théâtres nationaux vous effrayent peut-être: c'est à tort; fussent-elles énormes, j'en réponds, bien que mon but ne soit pas de créer une spéculation en faveur de l'État, le résultat financier ne lui sera pas désavantageux. Les hommes spéciaux vous diraient que l'État fera avec ces établissements de bonnes affaires. Il arrivera alors ce résultat singulier et heureux qu'avec un chef-d'œuvre, un poëte pourra gagner presque autant d'argent qu'un agent de change par un coup de bourse.
Surtout, ne l'oubliez pas, aux hommes de talent et de génie qui viendront à moi, je dirai: "Je n'ai pas seulement pour but de faire votre fortune, et d'encourager l'art en vous protégeant; j'ai un but plus élevé encore. Je veux que vous fassiez des chefs-d'œuvre, s'il est possible, mais je veux surtout que vous amélioriez le peuple de toutes les classes. Versez dans la population des idées saines; faites que vos ouvrages ne sortent pas d'une certaine ligne que voici, et qui me paraît la meilleure." C'est là un langage que tout le monde comprendra; tout esprit consciencieux, toute âme honnête sentira l'importance de la mission. Vous aurez un théâtre qui attirera la foule, et qui répandra les idées civilisatrices, l'héroïsme, le dévouement, l'abnégation, le devoir, l'amour du pays, par la reproduction vraie, animée ou même patriotiquement exaltée des grands faits de notre histoire.
Et savez-vous ce qui arrivera! Vous n'attirerez pas seulement le peuple à vos théâtres, vous y attirerez aussi l'étranger. Pas un homme riche en Europe que ne soit tenu de venir à vos théâtres compléter son éducation française et littéraire. Ce sera là une source de richesse pour la France et pour Paris. Vos magnifiques subventions, savez-vous qui les payera? L'Europe. L'argent de l'étranger affluera chez vous; vous ferez à la gloire nationale une avance que l'admiration européenne vous remboursera.
Messieurs, au moment où nous sommes, il n'y a qu'une seule nation qui soit en état de donner des produits littéraires au monde entier, et, cette nation, c'est la nation française. Vous avez donc là un monopole immense, un monopole que l'univers civilisé subit depuis dix-huit ans. Les ministres qui nous ont gouvernés n'out eu qu'une seule pensée: comprimer la littérature française à l'intérieur, la sacrificer au dehors, la laisser systématiquement spolier dans un royaume voisin parla contrefaçon. Je favoriserais, au contraire, cet admirable monopole sous toutes ses formes, et je le répandrais sur le monde entier; je créerais à Paris des foyers lumineux qui éclaireraient toutes les nations, et vers lesquels toutes les nations se tourneraient.
Ce n'est pas tout. Pour achever l'œuvre, je voudrais des théâtres spéciaux pour le peuple; ces théâtres, je les mettrais à la charge, non de l'État, mais de la ville de Paris; ce seraient des théâtres créés à ses frais, et bien choisis par son administration municipale parmi les théâtres déjà existants, et dés lors subventionnés par elle. Je les appellerais théâtres municipaux.
La ville de Paris est intéressée, sous tous les rapports, à l'existence de ces théâtres: ils développeraient les sentiments moraux et l'instruction dans les classes inférieures: ils contribueraient à faire régner le calme dans cette partie de la population d'où sortent parfois des commotions si fatales à la ville.
Je l'ai dit plus haut d'une manière générale en me faisant le plagiaire de l'empereur Napoléon, je le répète ici en appliquant surtout mon assertion aux classes inférieures de la population parisienne: la peuple français, la population parisienne principalement, ont beaucoup du peuple athénien; il faut quelque chose pour occuper leur imagination. Les théâtres municipaux seront des espèces de dérivatifs qui neutraliseront les bouillonnements populaires. Avec eux, le peuple parisien lira moins de mauvais pamphlets, boira moins de mauvais vins, hantera moins de mauvais lieux, fera moins de révolutions violentes.
L'intérêt de la ville est patent; il est naturel qu'elle fasse les frais de ces fondations. Elle ferait appel à des auteurs sages et distingués, qui produiraient sur la scène des pièces élémentaires, tirées surtout de notre histoire nationale. Vous avez vu une partie de cette pensée réalisée par le Cirque; on a eu tort de le laisser fermer.
Les théâtres municipaux seraient répartis entre les différents quartiers de la capitale, et placés surtout dans les quartiers les moins riches, dans les faubourgs.
Ainsi, à la charge de l'État, quatre théâtres nationaux pour la France et pour l'Europe; à la charge de la ville, quatre théâtres municipaux pour le peuple des faubourgs; à côté de ce haut enseignement de l'État, les théâtres libres; voilà mon système.
Selon moi, de ce système, qui est la liberté, sortiraient la grandeur de l'art, et l'amélioration du peuple, qui sont mes deux buts. Vous avez vu ce qu'avait produit, pour ces deux grands buts, le système basé sur l'autorité, c'est-à-dire le privilège et la censure. Comparez et choisissez.
M. LE PRÉSIDENT--Vous admettez le régime de la liberté, mais vous faites aux théâtres libres une condition bien difficile. Ils seront écrasés par ceux de l'État.
M. VICTOR HUGO.--Le rôle des théâtres libres est loin d'être nul à côté des théâtres de l'État. Ces théâtres lutteront avec les vôtres. Quoique vous soyez le gouvernement, vous vous trompez quelquefois. Il vous arrive de repousser des œuvres remarquables; les théâtres libres accueilleront ces œuvres-là; ils profiteront des erreurs que vous aurez commises, et les applaudissements du public que vous entendrez dans les salles seront pour vous des reproches, et vous stimuleront.
On va me dire: "Les théâtres libres, qui auront peine à faire concurrence au gouvernement, chercheront, pour réussir, les moyens les plus fâcheux: ils feront appel au dévergondage de l'imagination, ou aux passions populaires; pour attirer le public, ils spéculeront sur le scandale; ils feront de l'immoralité, et ils feront de la politique; ils joueront des pièces extravagantes, excentriques, obscènes, et des comédies aristophanesques." S'il y a dans tout cela quelque chose de criminel, on pourra le réprimer par les moyens légaux; sinon, ne vous en inquiétez pas. Je suis un de ceux qui out eu l'inconvénient ou l'honneur, depuis Février, d'être quelquefois mis sur le théâtre. Que m'importe! j'aime mieux ces plaisanteries, inoffensives après tout, que telles calomnies répandues contre moi par un journal dans ses cinquante mille exemplaires.
Quand on me met sur la scène, j'ai tout le monde pour moi; quand on me travestit dans un journal, j'ai contre mois les trois quarts des lecteurs; et, cependant, je ne m'inquiète pas de la liberté de la presse; je ne fais point de procès aux journaux qui me travestissent; je ne leur écris pas même de lettres avec un huissier pour facteur. Sachez donc accepter et comprendre la liberté de la pensée sous toutes ses formes, la liberté du théâtre comme la liberté de la presse: c'est l'air même que vous respirez. Contentez-vous, quand les théâtres libres ne dépassent point certaines bornes que la loi peut préciser, de leur faire une noble et puissante guerre avec vos théâtres nationaux et municipaux; la victoire vous restera.
M. SCRIBE.--Les généreuses idées qui vient d'émettre M. Victor Hugo sont en partie les miennes; mais il me semble qu'elles gagneraient à être réalisées dans un système moins compliqué. Le système de M. Victor Hugo est double, et ses deux parties semblent se contredire. Dans ce système, où la moitié des théâtres serait privilégiée, et l'autre moitié libre, il y aurait deux choses à craindre: ou bien les théâtres du gouvernement et de la ville ne donneraient que de pièces officielles où personne n'irait, ou bien ils pourraient à leur gré user de ressources immenses de leurs subventions; dans ce cas, les théâtres libres seraient évidemment écrasés.
Pourquoi, alors, permettre à ceux-ci de soutenir une lutte inégale, qui doit fatalement se terminer par leur ruine? Si le principe de liberté n'est pas bon en haut, pourquoi serait-il bon en has? Je voudrais, et sans invoquer d'autres motifs que ceux que vient de me fournir M. Hugo, que tous les théâtres fussent placés entre les mains du gouvernement.
M. VICTOR HUGO.--Je ne prétends nullement établir des théâtres privilégiés; dans ma pensée, le privilège disparaît. Le privilège ne crée que des théâtres factices; la liberté vaudra mieux: elle fonctionnera pour l'industrie théâtrale comme pour toutes les autres; la demande réglera la production. La liberté est la base de tout mon système, il est franc et complet; mais je veux la liberté pour tout le monde, aussi bien pour l'État que pour les particuliers. Dans mon système, l'État a tous les droits de l'individu; il peut fonder un théâtre, comme il peut créer un journal; seulement, il a plus de devoirs encore. J'ai indiqué comment l'État, pour remplir ses devoirs, devait user de la liberté commune; voilà tout.
M. LE PRÉSIDENT.--Voulez-vous me permettre de vous questionner sur un détail? Admettriez-vous, dans votre système, le principe du cautionnement?
M. VICTOR HUGO.--J'en ai déjà dit un mot tout à l'heure; je l'admettrais, et voici pourquoi: je ne veux compromettre les intérêts de personne, principalement des pauvres et des faibles, et les comédiens, en général, sont faibles et pauvres. Avec le système de la liberté industrielle, il se présentera plus d'un aventurier qui dira: "Je vais louer un local, engager des acteurs; si je réussis, je payerai; si je ne réussis pas, je ne payerai personne." Or, c'est ce que je ne veux point. Le cautionnement répondra. Il aura un autre usage: le payement des amendes qui pourront être infligées aux directeurs. A mon avis, la liberté implique la responsabilité; c'est pourquoi je veux le cautionnement.
M. LE PRÉSIDENT.--On a proposé devant la commission d'établir, dans l'hypothèse où la liberté industrielle serait proclamée, des conditions qui empêcheraient d'établir, sous le nom de théâtres, de véritables échoppes: conditions de construction, conditions de dimension, etc.
M. VICTOR HUGO.--Ces conditions sont de celles que je mettrais à l'établissement des théâtres.
M. SCRIBE.--Elles me paraissent parfaitement sages.
M. LE PRÉSIDENT.--On avait proposé aussi d'interdire le mélange des représentations théâtrales avec d'autres industries; par exemple, les cafés-spectacles.
M. ALEXANDRE DUMAS.--C'est d'une affaire de police.
M. LE CONSEILLER DEFRESNE.--Comment seront administrés, dans le système de M. Hugo, les théâtres subventionnés?
M. ALEXANDRE DUMAS.--Je demanderai à la commission la permission de lui dire comment, selon moi, la question devrait être résolue. J'ai quelque expérience de la matière, j'ai beaucoup manié les théâtres, soit comme auteur, soit comme directeur. J'adopte avec empressement l'institution des théâtres de l'État, selon le système de M. Victor Hugo et celui de M. Souvestre.
Je ne crois pas que l'administration directe de ces théâtres par le gouvernement doive être plus dispendieuse pour lui que la tutelle actuelle. Le chiffre total des subventions annuelles s'élève à onze cent et quelques mille francs. Cette somme suffit, selon moi, pour soutenir largement quatre théâtres que je voudrais voir subventionner par le gouvernement: le Théâtre-Français, l'Opéra-Comique, les théâtres des Italiens et de l'Odéon. Je ne parle pas encore de l'Opéra. Tous ces théâtres out trente-quatre pieds à peu près d'ouverture; tous pourraient user des mêmes décors. Maintenant, ils ont chacun les leurs; chacun a une administration pour répondre de ceux qu'il possède. Le jour où les quatre théâtres seront dans la main de la nation, on pourra réunir ces quatre administrations en une seule. Dans chacun des théâtres, on aura le choix des décorations qui auront été faites pour tous les quatre depuis dix ans.
On fera ainsi cent cinquante mille francs d'économie par an, rien qu'en faisant servir la toile et la bois d'un théâtre pour un autre. Je n'ai point parlé de l'Opéra: à cause de ses machines, on doit le laisser à part. Le théâtre de l'Opéra dépense prodigieusement en décors; dès qu'une toile a servi sur la scène, elle ne peut plus resservir. Le Théâtre-Français tombe dans un excès contraire; il ne dépense pas par an, plus de quinze mille francs de décorations. Il a un tailleur qui lui fait ses costumes à forfait, pour vingt-quatre mille francs par an. Tel qu'il est, le Théâtre-Français est constitué pour être éternellement en ruine. Ce qu'il faut pour faire vivre un théâtre, c'est une moyenne de recettes. Quand une administration tire ses gains moins du mérite de son répertoire que du talent d'un acteur, il faut nécessairement qu'elle fasse de mauvaises affaires, car un acteur ne pourra pas jouer tous les jours. Dans ce cas-là, il faut au moins que l'administration ait deux grands acteurs, et qu'ils alternent entre eux afin d'attirer le public tous les jours.
M. LE PRÉSIDENT.--Ce que la commission demandait, c'était surtout des détails sur le mode d'administration des théâtres qui seraient entretenus par L'État ou par les villes.
M. VICTOR HUGO.--Vous me demandez comment je ferais administrer, dans mon système, les théâtres subventionnés, c'est-à-dire les théâtres nationaux et les théâtres municipaux.
Je commence par vous dire que, quoi que l'on fasse, le résultat d'un système est toujours au dessous de ce que l'on en attend. Je ne vous promets donc pas la perfection, mais une amélioration immense. Pour la réaliser, il est nécessaire de choisir avec un soin extrême les hommes qui voudront diriger ce que j'appellerais volontiers les _théâtres écoles._ Avec de mauvais choix, l'institution ne vaudrait pas grand'chose; il arrivera peut-être quelquefois qu'on se trompera; le ministère, au lieu de prendre Corneille, pourra prendre M. Campistron; quand il choisira mal, ce seront les théâtres libres qui corrigeront le mal, et, alors, vous aurez le Théâtre-Français ailleurs qu'au Théâtre-Français, mais cela ne durera pas longtemps.
Je voudrais, à la tête des théâtres du gouvernement, des directeurs indépendants les uns des autres, subordonnés tous quatre au directeur, ou plutôt au ministre des arts, et se faisant, pour ainsi dire, concurrence entre eux. Ils seraient rétribués par le gouvernement, et auraient un certain intérêt dans les bénéfices de leurs théâtres.
M. MÉLESVILLE.--Qui est-ce qui nommera, et qui est-ce qui destituera les directeurs?
M. VICTOR HUGO.--Le ministre compétent les nommera, et ce sera lui aussi qui les destituera. Il en sera pour eux comme pour les préfets.
M. MÉLESVILLE.--Vous leur faites là une position singulière. Supposez un homme honorable, distingué, qui aura administré avec succès la Comédie-Française: un ministre lui a demandé une pièce d'une certaine couleur politique; le ministre suivant sera défavorable à cette couleur politique. Le directeur, malgré tout son mérite et son service, sera immédiatement destitué.
M. ALEXANDRE DUMAS.--C'est un danger commun à tous les fonctionnaires.
Sur la question de la censure dramatique, voici, maintenant, comment s'exprimait Victor Hugo:
M. VICTOR HUGO.--Le système actuel est détestable. En principe, c'est l'État qui régit la liberté littéraire des théâtres: mais l'État est un être de raison, le gouvernement l'incarne et le représente; mais le gouvernement a autre chose à faire que de s'occuper des théâtres: il s'en repose sur le ministre de l'intérieur; mais le ministre de l'intérieur est un personnage bien occupé; il se fait remplacer par le directeur des beaux-arts; la besogne déplaît au directeur des beaux-arts, qui la passe au bureau de censure.
Admirez ce système qui commence par l'État, et qui finit par un commis! Si bien que cette espèce de balayeur d'ordures dramatiques qu'on appelle un censeur peut dire, comme Louis XIV.: "L'État, c'est moi!"
La liberté de la pensée dans un journal, vous la respectez en la surveillant; vous la confiez au jury. La liberté de la pensée sur le théâtre, vous l'insultez en la réprimant; vous la livrez à la censure!
Y a-t-il au moins un grand intérêt qui excuse cela? Point.
Quel bien la censure, appliquée au théâtre, a-t-elle produit depuis trente ans? A-t-elle empêché une allusion politique de se faire jour? Jamais. En général, elle a plutôt éveillé qu'endormi l'instinct qui pousse le public à faire, au théâtre, de l'opposition en riant.
Au point de vue politique, elle ne vous a donc rendu aucun service. En a-t-elle rendu au point de vue moral? Pas davantage.
Rappelez vos souvenirs. A-t-elle empêché des théâtres de s'établir uniquement pour l'exploitation d'un certain côté des appétits les moins nobles de la foule? Non. Au point de vue moral, la censure n'a été bonne à rien; au point de vue politique, bonne à rien. Pourquoi donc y tenez-vous?
Il y a plus. Comme la censure est réputée veiller aux mœurs publiques, le peuple abdique sa propre autorité, sa propre surveillance; il fait volontiers cause commune avec les licences du théâtre contre les persécutions de la censure. Ainsi que je l'ai dit un jour à l'Assemblée nationale, de juge, il se fait complice.
La difficulté même de créer des censeurs montre combien la censure est un labeur impossible. Ces fonctions si difficiles, si délicates, sur lesquelles pèse une responsabilité si énorme, elles devraient logiquement être exercées par les hommes les plus éminents en littérature. En trouverait-on parmi eux qui les accepteraient? Ils rougiraient seulement de se les entendre proposer. Vous n'aurez donc jamais, pour les remplir, que des hommes sans valeur personnelle, et j'ajouterai, des hommes qui s'estiment peu; et ce sont ces hommes que vous faites arbitres, de quoi? De la littérature! Au nom de quoi? De la morale!
Les partisans de la censure nous disent: "Oui, elle a été mal exercée jusqu'ici; mais on peut l'améliorer." Comment l'améliorer? On n'indique guère qu'un moyen: faire exercer la censure par des personnages considérables, des membres de l'Institut, de l'Assemblée nationale, et autres, qui fonctionneront au nom du gouvernement, avec une certaine indépendance, dit-on, une certaine autorité, et, à coup sûr, une grande honorabilité. Il n'y a à cela qu'une petite objection, c'est que c'est impossible....
Croyez-moi, n'accouplez jamais ce mot, qui est si noble, l'Institut de France, avec ce mot qui l'est si peu, la censure!
Dans votre comité de censure, mettez-vous des membres de l'Assemblée nationale élus par cette assemblée? Mais, d'abord, j'espère que l'Assemblée refuserait tout net; et puis, si elle y consentait, en quoi elle aurait grand tort, la majorité vous enverrait des hommes de parti qui vous feraient de belle besogne!
Pour commission de censure, vous bornerez-vous à prendre la commission des théâtres? Il y a un élément qui y serait nécessaire; eh bien! cet élément n'y sera pas. Je veux parler des auteurs dramatiques. Tous refuseront, comptez-y. Que sera alors votre commission de censure? Ce que serait une commission de marine sans marins.
Difficultés sur difficultés. Mais je suppose votre commission composée, soit; fonctionnera-t-elle? Point. Vous figurez-vous un représentant du peuple, un conseiller d'État, un conseiller à la cour de cassation, allant dans les théâtres, et s'occupant de savoir si telle pièce n'est pas faite plutôt pour éveiller des appétits sensuels que des idées élevées. Vous les figurez-vous assistant aux répétitions, et faisant allonger les jupes des danseuses? Pour ne parler que de la censure du manuscrit, vous les figurez-vous marchandant avec l'auteur la suppression d'un coq-à-l'âne ou d'un calembour?
Vous me direz: "Cette commission ne jugera qu'en appel." De deux choses l'une: ou elle jugera en appel sur tous les détails qui feront difficulté entre l'auteur et les censeurs inférieurs, et l'auteur ne s'entendra jamais avec les censeurs inférieurs: autant alors, ne faire qu'un degré; ou bien elle se bornera, sans entrer dans les détails, à accorder ou à refuser l'autorisation: alors, la tyrannie sera plus grande qu'elle n'a jamais été.
Tenez, renonçons à la censure, et acceptons résolûment la liberté. C'est le plus simple, le plus digne et le plus sûr.
En dépit de tout sophisme contraire, j'avoue qu'en présence de la liberté de la presse, je ne puis redouter la liberté des théâtres. La liberté de la presse présente, à mon avis, dans une mesure beaucoup plus considérable, tous les inconvénients de la liberté du théâtre.
Mais liberté implique responsabilité. A tout abus, il faut la répression. Pour la presse, je viens de le rappeler, vous avez le jury; pour le théâtre, qu'aurez-vous?
La cour d'assises? des tribunaux ordinaires? Impossible.
Les délits que l'on peut commettre par la voie du théâtre sont de toutes sortes. Il y a ceux que peut commettre volontairement un auteur écrivant dans une pièce des choses contraires aux mœurs; il y a, ensuite, les délits de l'acteur, ceux qu'il peut commettre en ajoutant aux paroles, par des gestes ou des inflexions de voix, un sens répréhensible qui n'est pas celui de l'auteur.
Il y a les délits du directeur, par exemple: des exhibitions de nudités sur la scène; puis les délits du décorateur, résultant de certains emblèmes dangereux ou séditieux mêlés à une décoration; puis ceux du costumier, puis ceux du coiffeur ... oui, du coiffeur: un toupet peut être factieux; une paire de favoris a fait défendre _Vautrin._ Enfin, il y a les délits du public: un applaudissement qui accentue un vers, un sifflet qui va plus haut que l'acteur, et plus loin que l'auteur.
Comment votre jury, composé de bons bourgeois, se tirera-t-il de là?
Comment démêlera-t-il ce qui est à celui-ci, et ce qui est à celui-là? le fait de l'auteur, le fait du comédien, et le fait du public? Quelquefois le délit sera un sourire, une grimace, un geste. Transporterez-vous les jurés au théâtre pour le juger? Ferez-vous siéger la cour d'assises au parterre?
Supposez-vous,--ce qui, du reste, ne sera pas,--que les jurys, en général, se défiant de toutes ces difficultés, et voulant arriver à une répression efficace, justement parce qu'ils n'entendent pas grand'chose aux délits de théâtre, suivront aveuglement les indications du ministère public, et condamneront, sans broncher, sur ouï-dire? Alors, savez-vous ce que vous aurez fait? Vous aurez créé la pire des censures, la censure de la peur. Les directeurs, tremblant devant les arrêts qui seraient leur ruine, mutileront la pensée, et supprimeront la liberté.
Vous êtes placés entre deux systèmes impossibles: la censure préventive, que je vous défie d'organiser convenablement; la censure répressive, la seule admissible maintentant, mais qui échappe aux moyens du droit commun.
Je ne vous qu'une manière de sortir de cette double impossibilité.
Pour arriver à la solution, reprenons le système théâtral tel que je vous l'ai indiqué. Vous avez un certain nombre de théâtres subventionnés; tous les autres sont livres à l'industrie privée; à Paris, il y a quatre théâtres subventionnés par le gouvernement, et quatre par la ville.
L'état normal de Paris ne comporte pas plus de seize théâtres. Sur ces seize théâtres, la moitié sera donc sous l'influence directe du gouvernement ou de la ville; l'autre moitié fonctionnera sous l'empire des restrictions de police et autres que dans votre loi vous imposerez à l'industrie théâtrale.
Pour alimenter tous ces théâtres et ceux de la province, dont la position sera analogue, vous aurez la corporation des auteurs dramatiques, corporation composée d'environ trois cents personnes, et ayant un syndicat.
Cette corporation a le plus sérieux intérêt à maintenir le théâtre dans la limite où il doit rester pour ne point troubler la paix de l'État et l'honnêteté publique. Cette corporation, par la nature même des choses, a sur ses membres un ascendant disciplinaire considérable. Je suppose que l'État reconnaît cette corporation, et qu'il en fait son instrument.
Chaque année, elle nomme dans son sein un conseil de prud'hommes, un jury. Ce jury, élu au suffrage universel, se composera de huit ou dix membres;--ce seront toujours, soyez-en sûrs, les personnages les plus considérés et les plus considérables de l'association.
Ce jury, que vous apellerez _jury de blâme,_ ou de tout autre nom que vous voudrez, sera saisi, soit sur la plainte de l'autorité publique, soit sur celle de la commission dramatique elle même, de tous les délits de théâtre commis par les auteurs, les directeurs, les comédiens. Composé d'hommes spéciaux, investi d'une sorte de magistrature de famille, il aura la plus grande autorité, il comprendra parfaitement la matière, il sera sévère dans la répression, et il saura superposer la peine au délit.
Le jury dramatique juge les délits; s'il les reconnaît, il les blâme; s'il blâme deux fois, il y a lieu à la suspension de la pièce, et à une amende considérable, qui peut, si elle est infligée à un auteur, être prélevée sur les droits d'auteur recueillis par les agents de la société.
Si un auteur est blâmé trois fois, il y a lieu à le rayer de la liste des associés. Cette radiation est une peine très-grave: elle n'atteint pas seulement l'auteur dans son honneur, elle l'atteint dans sa fortune, elle implique pour lui la privation à peu près complète de ses droits de province.
Maintenant, croyez-vous qu'un auteur aille trois fois devant le jury dramatique? Pour moi, je ne le crois pas. Tout auteur traduit devant le jury se défendra; s'il est blâmé, il sera profondément affecté par ce blâme, et, soyez tranquilles, je connais l'esprit de cette excellente et utile association, vous n'aurez pas de récidives.
Vous aurez donc ainsi, dans le sein de l'association dramatique elle-même, les gardiens les plus vigilants de l'intérêt public.
C'est la seule manière possible d'organiser la censure répressive. De cette manière vous conciliez les deux choses qui font tout le problème: l'intérêt de la société et l'intérêt de la liberté....
En dehors du syndicat de l'ordre des auteurs dramatiques, il y aura aussi un juge qui veillera à la police de l_'audience,_ à la dignité de la représentation; ce juge, ce sera le public. Sa puissance est grande et sérieuse; elle sera plus sérieuse encore quand il se sentira réellement investi d'une sorte de magistrature par la liberté même. Ce juge a puissance de vie et de mort; il peut faire tomber la toile, et alors tout est dit.
M. LE PRÉSIDENT.--Mais ce juge n'est pas un, la majorité décidera, la minorité protestera, et une lutte personnelle s'engagera pour trancher la question.
M. SOUVESTRE.--Les troubles seront plus rares que vous ne le croyez. Je n'en veux pour preuve que ce qui s'est passé au Vaudeville dans ces derniers temps. On y jouait des pièces faites pour exciter la passion et la répulsion d'une partie de la population parisienne. La majorité du public s'est prononcée en faveur de ces pièces; la minorité s'est retirée, s'inclinant ainsi devant le jugement de la majorité. Des faits analogues seront de plus en plus communs à mesure qu'on s'habituera à la liberté du théâtre.
M. LE CONSEILLER BÉHIC.--L'organisation de la censure répressive, telle que la propose M. Victor Hugo, présente une difficulté dont je le rends juge. On ne peut, maintenant, faire partie de l'association des auteurs dramatiques qu'après avoir fait jouer une pièce. M. Victor Hugo propose de maintener ces conditions ou des conditions analogues d'incorporation. Quel système répressif appliquera-t-il alors à la première pièce d'un auteur?
M. VICTOR HUGO.--Le système de droit commun, comme aux pièces de tous les auteurs qui ne feront pas partie de la société, la répression par le jury.
M. LE CONSEILLER BÉHIC.--J'ai une autre critique plus grave à faire au système de M. Victor Hugo. Toute personne qui remplit des conditions déterminées a droit de se faire inscrire dans l'ordre des avocats. De plus, les avocats peuvent seuls plaider. Si un certain esprit littéraire prédominait dans votre association, ne serait-il pas à craindre qu'elle repoussât de son sein les auteurs dévoués à des idées contraires, ou même que ceux-ci ne refusassent de se soumettre à un tribunal évidemment hostile, et aimassent mieux se tenir en dehors? Ne risque-t-on pas de voir alors, en dehors de la corporation des auteurs dramatiques, un si grand nombre d'auteurs, que son syndicat deviendrait impuissant à réaliser la mission que lui attribue M. Victor Hugo?
M. SCRIBE.--Je demande la permission d'appuyer cette objection par quelques mots. Il y a des esprits indépendants qui refuseront d'entrer dans notre association précisément parce qu'ils craindront une justice disciplinaire, à laquelle il n'y aura pas chance d'échapper, et ceux-là seront sans doute les plus dangereux.
J'irai plus loin. Si vous attributez à notre association le caractère que lui veut M. Victor Hugo, vous changez le nature du contrat qui nous unit, et que nous avons souscrit. Or, je suis persuadé que, dès que ce changement aura lieu, beaucoup de nos confrères se sépareront de nous immédiatement: il y en a plusieurs que trouvent déjà bien lourd le joug si léger que leur imposent nos conventions mutuelles.
Du reste, il y a, dans le système de M. Victor Hugo, des idées larges et vraies, qu'il me semble bon de conserver dans le système préventif, le seul qui, selon moi, puisse être établi avec quelque chance de succès. Il n'est personne de ceux qui veulent l'établir dans la nouvelle loi qui ne le veuille avec des garanties qu'il n'a jamais eues jusqu'ici. Je suppose la censure à deux degrés. Ne pourrait-on pas composer la commission d'appel de personnes considérables de professions diverses, parmi lesquelles se trouveraient, en certain nombre, des auteurs dramatiques élus par le suffrage de leurs confrères?
Si ces auteurs étaient désignés par le ministre, par le directeur des beaux-arts, ils n'accepteraient sans doute pas; mais, nommés par leurs confrères, ils accepteront. J'avais soutenu le contraire en combattant le principe de M. Souvestre; les paroles de M. Victor Hugo m'ont fait changer d'opinion. Celui de nous qui serait élu ainsi ne verrait pas de honte à exercer les fonctions de censeur; il s'en ferait même honneur, car il sentirait qu'elles lui ont été confiées, non pour opprimer, mais pour protéger et défendre les auteurs dramatiques.
M. VICTOR HUGO.--Personne n'accepterait. Les auteurs dramatiques consentiront à exercer la censure répressive, parce que c'est une magistrature; ils refuseront d'exercer la censure préventive, parce que c'est une police.
J'ai dit les motifs qui, à tous les points de vue, me font repousser la censure préventive; je n'y reviens pas.
Maintenant, j'arrive à cette objection, que m'a faite M. Béhic, et qu'a appuyée M. Scribe. On m'a dit qu'un grand nombre d'auteurs dramatiques pourraient se tenir, pour des motifs divers, en dehors de la corporation, et qu'alors mon but serait manqué.
Cette difficulté est grave. Je n'essayerai point de la tourner; je l'aborderai franchement, en disant ma pensée tout entière. Pour réaliser la réforme, il faut agir rigoureusement, et mêler à l'esprit de liberté l'esprit de gouvernement. Pourquoi voulez-vous que l'État, au moment de donner une liberté considérable, n'impose pas des conditions aux hommes appelés à jouir de cette liberté? L'État dira: "Tout individu qui voudra faire représenter une pièce sur un théâtre du territoire français pourra la faire représenter sans la soumettre à la censure; mais il devra être membre de la société des auteurs dramatiques." Personne, de cette manière, ne restera en dehors de la société: personne, pas même les nouveaux auteurs, car on pourrait exiger, pour l'entrée dans la société, la composition, et non la représentation, d'une ou plusieurs pièces.
Le temps me manque ici pour dire ma pensée dans toute son étendue; je la compléterai ailleurs et dans quelque autre occasion. Je voudrais qu'on organisât une corporation, non pas seulement de tous les auteurs dramatiques, mais encore de tous les lettrés. Tous les délits de presse auraient leur répression dans les jugements des tribunaux d'honneur de la corporation. Ne sent-on pas tous les jours l'inefficacité de la répression par les cours d'assises?
Tout homme qui écrirait et ferait publier quelque chose serait nécessairement compris dans la corporation des gens de lettres. A la place de l'anarchie qui existe maintenant parmi nous, vous auriez une autorité; cette autorité servirait puissamment à la gloire et à la tranquillité du pays.
Aucune tyrannie dans ce système: l'organisation. A chacun la liberté entière de la manifestation de sa pensée, sauf à l'astreindre à une condition préalable de garantie qu'il serait possible à tous de remplir.
Les idées que je viens d'exprimer, j'y crois de toute la force de mon âme; mais je pense, en même temps, qu'elles ne sont pas encore mûres. Leur jour viendra; je le hâterai pour ma part. Je prévois les lenteurs: je suis de ceux qui acceptent sans impatience la collaboration du temps.
M. ÉMILE SOUVESTRE.--Avant l'arrivée de M. Victor Hugo dans le sein de la commission, et sans connaître les moyens qu'il supposait nécessaires pour organiser la censure répressive, j'avais émis des idées analogues à celles qu'il vient de développer. Cette rencontre fortuite est pour moi un motif nouveau et puissant de ne voir le port que là où je l'ai indiqué: je pense qu'elle aura frappé la commission.
Je dois ajouter qu'on n'aurait pas autant de peine à établir un tribunal disciplinaire de gens de lettres ou d'auteurs dramatiques que le croit M. Scribe; maintenant, avec notre organisation imparfaite, très-souvent les bureaux de ces sociétés rendent des sentences arbitrales aux-quelles les parties se soumettent très-volontiers. C'est déjà un commencement de juridiction.
M. LE CONSEILLER DEFRESNE.--Ce que M. Victor Hugo et M. Souvestre demandent, c'est tout bonnement l'établissement d'une jurande ou maîtrise littéraire. Je ne dis pas cela pour les blâmer. L'institution qu'ils demandent serait une grande et utile institution; mais, comme eux, je pense qu'il n'y faut songer que pour un temps plus ou moins éloigné.
M. VICTOR HUGO.--Les associations de l'avenir ne seront point celles qu'ont vues nos pères. Les associations du passé étaient basées sur le principe de l'autorité, et faites pour le soutenir et l'organiser; les associations de l'avenir organiseront et développeront la liberté.
Je voudrais voir désormais la loi organiser des groupes d'individualités, pour aider, par ces associations, au progrès véritable de la liberté. La liberté jaillirait de ces associations, et rayonnerait sur tout le pays. Il y aurait liberté d'enseignement avec des conditions fortes imposées à ceux qui voudraient enseigner. Je n'entends pas la liberté d'enseignement comme ce qu'on appelle le parti catholique: liberté de la parole avec des conditions imposées à ceux qui en usent devant les tribunaux, liberté du théâtre avec des conditions analogues; voilà comme j'entends la solution du problème
J'ajoute un détail qui complète les idées que j'ai émises sur l'organisation de la liberté théâtrale. Cette organisation, on ne pourra guère la commencer sérieusement que quand une réforme dans la haute administration aura réuni dans une même main tout ce qui se rapporte à la protection que l'État doit aux beaux-arts, aux créations de l'intelligence; et, cette main, je ne veux pas que ce soit celle d'un directeur, mais celle d'un ministre. Le pilote de l'intelligence ne saurait être trop haut placé. Voyez, à l'heure qu'il est, quel chaos!
Le ministre de la justice a l'imprimerie nationale; le ministre de l'intérieur, les théâtres, les musées; le ministre de l'instruction publique, les sociétés savantes; le ministre des cultes, les églises; le ministre des travaux publics, les grandes constructions nationales. Tout cela devrait être réuni.
Un même esprit devrait coordonner dans un vaste système tout cet ensemble, et le féconder. Que peuvent, maintenant, toutes ces pensées divergentes, qui tirent chacune de leur côté? Rien, qu'empêcher tout progrès réel.
Ce ne sont point là des utopies, des rêves. Il faut organiser. L'autorité avait organisé autrefois assez mal, car rien de véritablement bon ne peut sortir d'elle seule. La liberté l'a débordée et l'a vaincue à jamais. La liberté est un principe fécond; mais, pour qu'elle produise ce qu'elle peut et doit produire, il faut l'organiser.
Organisez donc dans le sens de la liberté, et non pas dans le sens de l'autorité. La liberté, elle est maintenant nécessaire. Pourquoi, d'ailleurs, s'en effrayer? Nous avons la liberté du théâtre depuis dix-huit mois; quel grand danger a-t-elle fait courir à la France?
Et, cependant, elle existe maintenant sans être entourée d'aucune des garanties que je voudrais établir. Il y a eu de ces pièces qu'on appelle réactionnaires; savez-vous ce qui en est résulté? C'est que beaucoup de gens qui n'étaient pas républicains avant ces pièces le sont devenus après. Beaucoup des amis de la liberté ne voulaient pas de la République, parce qu'ils croyaient que l'intolérance était dans la nature de ce gouvernement; ces hommes-là se sont réconcilies avec la République le jour où ils ont vu qu'elle donnait un libre cours à l'expression des opinions, et qu'on pouvait se moquer d'elle, qu'elle était bonne princesse, en un mot. Tel a été l'effet des pièces réactionnaires. La République s'est fait honneur en les supportant.
Voyez maintenant ce qui arrive! la réaction contre la réaction commence. Dernièrement, on a représenté une pièce ultra-réactionnaire: elle a été sifflée! Et c'est dans ce moment que vous songeriez à vous donner tort en rétablissant la censure! Vous relèveriez à l'instant même l'esprit d'opposition qui est au fond du caractère national!
Ce qui s'est passé pour la politique s'est passé aussi pour la morale. En réalité, il s'est joué, depuis dix-huit mois, moins de pièces décolletées qu'il ne s'en jouait d'ordinaire sous l'empire de la censure. Le public sait que le théâtre est libre; il est plus difficile. Voilà la situation d'esprit où est le public. Pourquoi donc vouloir faire mal ce que la foule fait bien?
Laissez là la censure, organisez; mais, je vous le répète, organisez la liberté!
* * * * *
[See text, p. 174. The following precedes the letter to M. S. Henry Berthoud, in the Paris edition of the _Souvenirs,_ 1854. --See TO M. S.--HENRY BERTHOUD]
Nous empruntous textuellement tout ce qui va suivre au _Musée des Familles_
HISTOIRE LITTÉRAIRE ET DRAMATIQUE DU XIXe SIÈCLE _Tour de Nesle._--M. ALEX. DUMAS--M. GAILLARDET--M. JULES JANIN--M. HAREL--M. BARBA
Une seule phrase, jetée au milieu d'un article publié par le _Musée des Familles_, a fait naître de tristes débats que la loi autant que notre esprit d'impartialité nous contraignent de reproduire. Si nous avons consenti à le faire aussi longuement, c'est afin de mettre un terme à cette lutte littéraire, de clore cette véritable mêlée dramatique dans laquelle ne manque aucun personnage. L'auteur en vogue malgré l'éclat qui s'attache à son nom, l'écrivain inconnu malgré l'intérêt qu'inspire tout jeune homme à ses débuts dans une carrière difficile,--le directeur de théâtre, malgré ses habiles combinaisons pour faire payer au parterre ses victories dramatiques,--l'éditeur théâtral marchandant la valeur litéraire du drame moderne,--et enfin, enfin le redoutable feuilletoniste des _Débats_, celui dont les deux seules initiales sont la terreur des vaudevillistes et qui jusqu'à présent avait joui du privilège de pouvoir attaquer sans réplique. Dans ce drame, qui se passe hors la scène et dans les colonnes du _Journal à deux sous_, tous les rôles sont remplis, tous les caractères se développent parfaitement, quelque confuse que paraisse l'action, et quelque hérissées de notes et de pièces que soient les pages du récit.
Un seul espoir affaiblit le regret que nous éprouvons de servir d'organes à une si triste révélation des mœurs littéraires de notre époque. L'immense publicité que lui donne le _Musée des Familles_ éclairera, nous l'espérons, cette foule de jeunes hommes, qui, trompés par leur imagination, aspirent à quitter leur province, leur famille, leur foyer, leur profession modeste et lucrative pour les échanger contre la gloire et le bien-être de la vie littéraire et artistique de Paris. Qu'ils regardent de près quelle est cette gloire, quel est ce bien-être!--
[See p. 204. The following additional passage occurs in the Paris edition of the _Souvenirs,_ vol. iv., 1854.]
They forgot that a soldier is an impassive tool, who is placed inflexibly between the two words _obedience_ and _disobedience,_ and that, from the standpoint of martial law, to obey is his duty, to disobey means disgrace. The soldiers had only done their duty by obeying. Men of intelligence fully understand this distinction; but the masses class together under the same malediction both the steel and the arm which wields it.
[See p. 216. From the Paris edition of the _Souvenirs,_ vol. iv., 1854.]
Is it not strange to hear Charles X., an exile in England, continuing to call himself King _by the grace of God_? One recalls the poor bricklayer who fell from the top of a ladder, to whom, as he picked himself up with one leg only broken, a passer-by remarked:--
"Ah! friend, Providence has been very gracious to you!"
"To me!--He might have favoured me with the missing rung of the ladder."
But let us return to our proclamation.
[See p. 316. Report of 2 December 1831.]
No. 1034.
Les renseignements les plus scrupuleux ont été pris sur M. Véret et les personnes désignées dans la note dont le numéro est ci-contre.
M. Véret est arrivé d'un petit voyage il y a quinze jours, d'où il avait conduit les fils d'un ami qu'il a eu la douleur de voir mourir peu de temps après son arrivée.
Le 25 de ce mois, en arrivant à Monceau (parc), où il est logé, il y trouva MM. Teulon, député du Gard, et Augier, avocat, qui étaient venus demander à dîner à madame Véret; il n'y avait que ces deux messieurs d'étrangers. Ils y ont, en effet, dîné, et n'en sont sortis qu'à onze heures un quart. Le 26 au matin, madame Véret a été occupée toute la matinée à savonner, et, l'après-midi, à repasser son linge, et n'est point sortie dans le parc de toute la journée; mais, le dimanche 27, elle s'y est promenée pendant une demi-heure avec un parent de M. Véret; j'ignore sur quel objet ils se sont entretenus.
Ce qu'il y a de certain, c'est que M. Véret, quoique ayant de l'esprit, est peut-être l'homme du monde le moins propre à la politique, et qu'il ne s'en occupe jamais.
Le donneur d'avis aurait pu signaler aussi comme fréquentant la maison de M. Véret: MM. Crémieux, Madier de Montjau, Augier, gendre de Pigaulte-Lebrun, et Oudard, secrétaire des commandements de la reine.
Le préfet qui commande la maison de M. Véret, et qui, dit-on, doit être connu de M. Thibault,--et non Thiébault,--médecin, rue de Provence, 56, ne serait-il point M. le comte de Celles, qui, à une époque déjà ancienne, était préfet à Amsterdam, lorsque M. Véret y était commissaire de police? M. le comte de Celles, honoré des bontés du roi depuis longtemps, pourrait-il donner des soupçons d'être en opposition au gouvernement du roi Louis-Philippe? On peut affirmer que non.
La liaison de M. Véret avec MM. Teulon, député du Gard; Augier, avocat; Rousselle et Madier de Montjau, ainsi que M. Detrée, demeurant rue Planche-Mibray, n° 3, date de 1815, lorsque M. Véret, était commissaire de police à Nîmes, et que, d'accord ensemble, ils s'opposèrent avec énergie aux massacres qui eurent lieu dans cette ville. Ce furent encore eux qui rédigèrent la fameuse protestation de M. Madier de Montjau, qui valut à celui-ci d'être censuré à la cour royale de Paris.
M. Thibault, médecin demeurant, rue de Provence, n° 56, est l'ami et le médecin de M. Véret et de sa famille, et, en cette double qualité, il va quelquefois chez la famille Véret, mais rarement sans y être appelé. J'ai déjà rendu compte, dans un précédent rapport, de l'opinion de ce jeune homme, qui a l'habitude de s'exprimer librement et avec franchise, mais qui, j'en ai la certitude, est incapable de nuire au gouvernement du roi Louis-Philippe, ni à aucun ministère; ce jeune homme, qui a du talent, est recherché des meilleures sociétés de la capitale, et même d'opinions très-opposées; il appartient, comme je l'ai déjà dit, à une famille de distinction; un grand vicaire de Lisieux est son oncle.
_M. Alexandre Dumas, demeurant rue Sainte-Lazare, dans une maison bâtie par des Anglais, est, en effet, un républicain dans toute l'acception du terme. Il était employé dans la maison de M. le due d'Orléans, avant la révolution de juillet. Il y a resta encore quelques temps après; mais, enfin, n'ayant pas voulu prêter serment de fidélité au roi Louis-Philippe, il quitta son service. Pendant tout le temps qu'il a été employé dans la maison de monseigneur le due d'Orléans, il a fréquenté la maison de M. Véret; mais on peut affirmer, sans crainte d'être démenti, qui, depuis ce temps, il ri a pas été une fois chez lui._
M. Detrée est propriétaire de la maison où il demeure, rue Planche-Mibray, n° 3, depuis sept ou huit ans, et où il tient un bureau de loterie; il a été anciennement chirurgien-major aux armées; cet homme jouit de la réputation d'un homme de bien, et est parfaitement dans les principes du gouvernement actuel. Sous le gouvernement déchu, il passait pour être bonapartiste; mais on peut dire que c'est un homme à peu près nul. J'ai déjà dit depuis quelle époque il est lié d'amitié avec M. Véret.
M. Rousselle, homme de loi, ami de M. Véret, demeure depuis plusieurs années rue de la Coutellerie, n° 10, où il tient un cabinet d'affaires et a une nombreuse clientèle; il est très-considéré dans son quartier, a la réputation d'avoir beaucoup d'esprit, a vu la révolution de juillet avec plaisir; depuis ce temps, il fait parte delà garde nationale, et en remplit exactement tous les devoirs; son opinion est et a toujours été très-modérée, et, quoique ami de la famille Véret, il n'y va que rarement le soir.
M. Augier, gendre de M. Pigault-Lebrun, a la réputation d'être un avocat distingué, ami intime de M. Véret et de M. Teulon, député du Gard, jouissant de l'estime générale, et, à ce qu'on m'a assuré, grand partisan du roi Louis-Philippe.
M. Puget, élève en droit, natif de Nîmes, est fils d'un ami de M. Véret, et ce n'est qu'en cette qualité qu'il est reçu chez lui, et encore peu souvent; ce jeune homme a demeuré pendant dix-huit mois en garni, rue Hautefeuille, n° 11, où il s'est fait estimer pour sa douceur et sa bonne conduite; depuis le 1er novembre, il est logé rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés, n° 9, où il est en pension, et on ne l'a pas encore entendu parler politique.
Le sieur Bluret ne demeure rue Jacob, n° 6, que depuis quinze jours; on ne sait où il demeurait auparavant: il prend la qualité d'homme de lettres, et n'en paraît pas plus heureux. Tant qu'à son opinion, on ne la connaît pas, n'étant connu de personne dans la maison, ni dans le quartier.
Le sieur Zacharie demeure rue de Bussy, n° 30, depuis plus d'un an. Avant, il travaillait, à Lyon, dans une fabrique de châles. Croyant qu'à Paris cet état était plus avantageux, il y vint avec sa femme, et s'y est fixé; mais, ayant été sans ouvrage, et se trouvant dans la misère, il a réclamé des secours de la maison du roi. Depuis quelque temps, on dit qu'il est occupé à la construction du nouveau pont en face des Saints-Pères. Cet homme n'a point d'opinion, et, quoique pas heureux, jouit de la réputation d'un honnête homme.
Le sieur Riverand a demeuré rue Saint-Martin, n° 222, pendant deux mois seulement. On ne sait où il demeurait avant, et il y a environ trois mois qu'il a quitté ce logement pour aller, a-t-on dit, loger rue du Mail; mais toutes les recherches pour l'y trouver ont été inutiles. Ayant laissé des dettes rue Saint-Martin, on a des raisons de croire qu'il cache sa nouvelle demeure. Quoi qu'il en soit, on n'en dit ni bien ni mal dans son ancien domicile de la rue Saint-Martin; seulement, on sait qu'il n'était pas heureux.
D'après les renseignements que j'ai pu recueillir sur M. Véret, je puis affirmer qu'il jouit de l'estime de tous les gens de bien, qu'il est aimé dans la maison du roi; mais il n'est pas sans avoir quelques ennemis qui peut-être sont jaloux de la faveur dont il jouit, et, si j'en crois quelques mots échappés à quelques personnes, M. le marquis d'Estrada pourrait bien être pour quelque chose dans les déclarations contre M. Véret.
_Signé:_ BINET
* * * * *
[See p. 320. From the Paris edition of the _Souvenirs,_ vol. v., 1855.]
I awoke at Montereau. I made up my mind to stop at every place renowned in history. I began at Montereau, celebrated for two events, one during the Middle Ages and one in modern times. Jean-sans-peur was assassinated there and Napoleon won a battle there.
* * * * *
[See p. 401. From the Paris edition of the _Souvenirs_, vol. vi., 1855.]
These three days of hospitable entertainment left such a pleasant recollection in my memory as will easily account for the different episodes I shall have to relate concerning that adorable princess and the other members of her family.
* * * * *
[See p. 472. From the Paris edition of the _Souvenirs_, vol. vii., 1855.]
But my reader will not lose anything thereby, for I know these lines by heart and I will repeat them--
"Ce vieillard m'a maudit!"
This is the second time that Triboulet repeats this hemistich. You see clearly that Victor Hugo was undoubtedly right.
"Pendant qu'il me parlait, Pendant qu'il me criait: Oh! sois maudit, valet! Je raillais sa douleur! Oh! oui, j'étais infâme! Je riais, mais j'avais l'épouvante dans l'âme. Maudit!"
What the deuce! you see clearly, my learned critic, that this time you are wrong and that the first act is connected with the second.
"Ah! la nature et les hommes m'ont fait Bien méchant, bien cruel et bien lâche en effet! O rage! être bouffon! O rage! être difforme! Toujours cette pensée! et qu'on veille, qu'on dorme, Quand du monde en rêvant vous avez fait le tour, Retomber sur ceci. Je suis bouffon de cour! Ne vouloir, ne pouvoir, ne devoir et ne faire Que rire!... Quel excès d'opprobre et de misère! Quoi! ce qu'ont les soldats, ramassés par troupeau Autour de ce haillon qu'on appelé drapeau! Ce qui reste, après tout, au mendiant d'Espagne, A l'esclave à Tunis, au forçat dans son bagne, A tout homme, ici-bas, qui respire et se meut, Le droit de ne pas rire et de pleurer, s'il veut Je ne l'ai pas! Oh Dieu! triste et d'humeur mauvaise, Pris dans un corps mal fait où je suis mal à l'aise, Tout rempli de dégoût de ma difformité, Jaloux de toute force et de toute beauté, Entouré de splendeurs qui me rendent plus sombre, Parfois, farouche et seul, si je cherche un peu d'ombre, Si je veux recueillir et calmer un moment Mon âme qui sanglote et pleure amèrement, Mon maître tout à coup survient, mon joyeux maître, Qui, tout puissant, aimé des femmes, content d'être, A force de bonheur oubliant le tombeau, Quand, jeune, et bien portant, et roi de France, et beau, Me pousse avec le pied dans l'ombre où je soupire, Et me dit en bâillant: Bouffon! fais-moi donc rire! O pauvre fou de cour!--C'est un homme après tout! Eh Bien! la passion qui dans son âme bout, La rancune, l'orgueil, la colère hautaine, L'envie et la fureur dont sa poitrine est pleine, Le calcul éternel de quelqu'affreux dessein, Tous ces noirs sentiments qui lui rongent le sein, Sur un signe du maître, en lui-même il les broie, Et, pour quiconque en veut, il en fait de la joie! Abjection! s'il marche, ou se lève ou s'assied, Toujours il sent le fil qui lui tire le pied. --Mépris de toute part!--Tout homme l'humilie. Ou bien, c'est une femme, une femme, jolie, Demi-nue et charmante, et dont il voudrait bien, Qui le laisse jouer sur son lit comme un chien!-- Aussi, mes beaux seigneurs, mes railleurs gentilhommes; Oh! comme il vous hait bien! quels ennemis nous sommes! Comme il vous fait parfois payer cher vos dédains! Comme il leur sait trouver des contre-coups soudain! Il est le noir démon qui conseille le maître. Vos fortunes, messieurs, n'ont plus le temps de naître. Et, sitôt qu'il a pu dans ses ongles saisir Quelque belle existence, il l'effeuille à plaisir! --Vous l'avez fait méchant! O douleur! est-ce vivre? Mêler du fiel au vin dont un autre s'enivre, Si quelque bon instinct germe en soi, l'effacer, Étourdir de grelots l'esprit qui veut penser, Traverser chaque jour, comme un mauvais génie, Des fêtes qui, pour vous, ne sont qu'une ironie, Démolir le bonheur des heureux par ennui, N'avoir d'ambition qu'aux ruines d'autrui, Et, contre tous, partout où le hasard vous pose Porter toujours en soi, mêler à toute chose, Et garder, et cacher, sous un rire moqueur. Un fond de vieille haine, extravasée au cœur! Oh! je suis malheureux!"
Surely, Virgil and those with him when they visited the seventh circle of Hell--read the _Divine Comedy_--never heard a more sorrowful or more bitter wail of despair.
The critic next analyses the third scene.
* * * * *
[See p. 479. From the Paris edition of the _Souvenirs_, vol. vii., 1855.] But here is the play against which the Government seeks to raise numerous objections! Behold immorality and obscenity exposed. What a pity! The power had its hidden reasons (which we will reveal presently), for stirring up as many prejudices against _le Roi s'amuse_ as possible. It would have liked the public to smother the play without a hearing, on the ground of an imaginary wrong, as Othello smothered Desdemona--HONEST IAGO!
* * * * *
[See p. 481. From the Paris edition of the _Souvenirs,_ vol. vii., 1855.]
Écoutez:--"C'est bien lui!--Maintenant, monde, regarde-moi, Ceci, c'est un bouffon, et ceci c'est un roi! Et quel roi! le premier de tous! le roi suprême! Le voilà sous mes pieds, je le tiens, c'est lui-même. La Seine pour sépulcre, et ce sac pour linceul, Qui donc a fait cela! Eh bien, oui, c'est un seul. Non, je ne reviens pas d'avoir eu la victoire, Et les peuples demain refuseront d'y croire. Que dira l'avenir? Quel long étonnement! Parmi les nations, d'un tel événement! Sort, qui nous mets ici, comme tu nous en ôtes! Une des majestés humaines les plus hautes, Quoi, François de Valois, ce prince au cœur de feu, Rival de Charles-Quint, un roi de France, un Dieu, --A l'éternité, près,--un gagneur de batailles Dont le pas ébranlait les bases des murailles, L'homme de Marignan, lui qui, toute une nuit, Poussa des bataillons l'un sur l'autre à grand bruit, Et qui, quand le jour vint, les mains de sang trempeés N'avait plus qu'un tronçon de trois grandes épées, Ce roi! de l'univers par sa gloire étoilé, Dieu! comme il se sera brusquement en allé! Emporté tout à coup, dans toute sa puissance, Avec son nom, son bruit, et sa cour qui l'encense, Emporté, comme on fait d'un enfant mal venu, Une nuit qu'il tonnait, par quelqu'un d'inconnu! Quoi! cette cour, ce siècle et ce règne,--fumée! Ce roi, qui se levait dans une aube enflammée! --Éteint, évanoui, dissipé dans les airs! Apparu, disparu,--comme un de ces éclairs! Et peut-être demain des crieurs inutiles. Montrant des tonnes d'or, s'en iront par les villes Et crieront au passant, de surprise éperdu:--A qui retrouvera François premier perdu!--C'est merveilleux!--
Ma fille, ô ma pauvre affligée, Le voilà donc puni, te voilà donc vengée! Oh! que j'avais besoin de son sang! Un peu d'or, Et je l'ai! Scélérat, peux tu m'entendre encor? Ma fille, qui vaut plus que ne vaut ta couronne, Ma fille, qui n'avait fait de mal à personne, Tu me l'as enviée et prise! Tu me l'as Rendue avec la honte,--et le malheur, hélas! Et bien! dis, m'entends-tu? Maintenant, c'est étrange, Oui, c'est moi qui suis là, qui ris et qui me venge! Par ce que je feignais d'avoir tout oublié, Tu t'étais endormi!--Tu croyais donc, pitié! La colère d'un père aisément édentée!--Oh! non! dans cette lutte, entre nous suscitée, Lutte du faible au fort, le faible est le vainqueur Lui, qui léchait tes pieds, il te ronge le cœur."
* * * * *
[See p. 481. From the Paris edition of the _Souvenirs,_ vol. vii., 1855.]
Very well! Why is Triboulet's not as long as yours? Do you not imagine that the father, whose daughter has been stolen from him, has not as much to say to the King, as you, a poet, who have not even stolen as much as Alexander stole from the cynic Diogenes--namely, his share of sunshine?
* * * * *
[See p. 495. From the Paris edition of the _Souvenirs,_ vol. vii., 1855.]
The engagements I have entered into I shall keep, messieurs. Those in authority who are concerned that this discussion shall be conducted with dignity and in order need have no fear of me. I feel neither anger nor animosity. Only, as the police have put a construction on one of my lines which it does not bear and which was never in my mind, I declare that to be an impertinence and more insulting even to the King than to me the poet. I would have the police to understand once for all that I do not write plays with double meanings. Let them fully understand this, because I shall not refer to the question again.
* * * * *
[See p. 498. From the Paris edition of the _Souvenirs_, vol. vii., 1855.]
When Bonaparte was Consul and Emperor, he also desired despotism, but he acted differently. He did it boldly and openly. He did not make use of any of the wretched little precautionary measures with which nowadays all our liberties are juggled, older liberties as well as the more recent ones, those of 1830 as well as those of 1789. Napoleon was neither cunning nor a hypocrite; he did not swindle us ont of our rights one after the other, under cover of our supineness, as is done now. Napoleon took everything at once at a single bound and single-handed. The lion has not the same methods as the fox.
Those, messieurs, were great times! The Empire, both in its government and in its administration, was undoubtedly an epoch of intolerable tyranny; but let us remember that the loss of our liberty was largely made up for by glory. The attitude of France then, like that of Rome under Cæsar, was, at the same time, both submissive and dignified. It was not France as we like it, a free France, the independent sovereign of herself, but France the slave of one man and mistress of the world.
Then, it is true, our liberty was taken from us; but we were presented with a sublime spectacle. We were told at such a day and hour "I will enter such or such a capital"; and we did enter it, the said day and hour. All sorts of kings elbowed against one another in his ante-chambers. A dynasty was dethroned with one decree of the _Moniteur._ If any one took a fancy for a column, the Emperor of Austria was made to provide the bronze.
The lot of French comedians was, I admit, ruled in rather an arbitrary fashion, but the regulation proceeded from Moscow. As I say, they took away all our liberty, created a bureau of censorship, tore up our books, stripped our play-bills off the walls; but, to all our complaints, they had ready the magnificent reply, Marengo! Jena! Austerlitz!
Those days, I repeat, were great; to-day we are petty. We obey an arbitrary will as then, but we are no longer giants. Our Government is not calculated to console a great nation for the loss of its liberty. In matters of art, we deface the Tuileries; in matters of glory, we let Poland perish. That does not prevent our puny statesmen from handling liberty, as though they were cut ont for despots; or from trampling on France as though their shoulders were strong enough to carry the world.
* * * * *
[See p. 539. In the Paris edition of the _Souvenirs,_ vol. viii., 1835, Dumas ends thus:--]
"Now would you like to have an idea of French wit in the year 1825?"
"What do you mean? Does French wit, then, change?"
"Certainly! every ten or fifteen years; that is how it is eternal."
"Then, according to you, witty men are only clever for ten years?"
"Witty men are clever all their lives, for example, Voltaire and M. de Talleyrand. But their wit changes its form, as a serpent changes its skin, often in order to take a more brilliant one than it has cast off."
[And then he prints twenty pages of extracts from a newspaper of 1825 as specimens of "esprit."]
* * * * *
[See p. 540.]
PRÈMIERE LETTRE DE L'HOMME-MOUCHE
_A Monsieur le préfet_ * * *
MONSIEUR LE PRÉFET,--Je prends la liberté de me rappeler à votre souvenir; car vous n'ignorez pas que, depuis dix ans que je suis au bagne de Toulon, je n'ai pas interrompu un seul instant les honorables fonctions que l'on m'a confiées. Cependant, comme il serait possible que vous m'eussiez oubié, je vais vous tracer de nouveau un petit tableau de mon existence physique et morale.
Je m'appelle de ***; oui, monsieur le préfet, de ***! Mon nom est précédé de la particule, et j'ai pourtant été confondu avec un tas de coquins obscurs.... Mais, hélas! vous le savez comme moi, dans ce monde, à quoi n'est-on pas exposé? Revenons à mon portrait.--Je ne suis ni grand ni petit, ni beau ni laid; j'ai une de ces figures qui s'oublient facilement ce qui est un grand avantage dans notre état, car, si l'on nous reconnaissait toujours, nous serions souvent exposés à des scènes fort désagréables. La nature m'a doué d'un de ces regards obliques que le vulgaire appelle _louches,_ mais que nous autres savons apprécier; car, lorsqu'on a l'air de regarder d'un côté, on voit de l'autre. J'ai l'organe de l'ouie trés-développé, et, dans une conversation, pas un mot ne m'échappe. Enfin, ma colonne vertébrale est excessivement souple; ce qui m'a été d'une grande utilité dans mainte occasion.... Quant au moral, j'ai l'air le plus engageant du monde: je suis poli, affable, obséquieux même, et je possède la flatterie au plus haut degré; je m'insinue dans l'intérieur des familles, je pénètre les replis les plus cachés du cœur humain: un regard, un demi-mot, me mettent sur la voie, et, quand, malgré tout ma pénétration, tout ma science, je n'ai rien trouvé, alors j'invente!
Grâce à cette réunion d'heureuses qualités, vous eûtes la bonté de me donner de l'emploi. Criblé de dettes, connu comme un assez mauvais sujet de bon ton ... vous entendez? un de vos agents qui pouvait m'apprécier me proposa d'entrer dans la grande confrérie; j'acceptai, et ce nouvel état ne servit qu'à développer mon naturel; car je fus accusé pour faux! J'eus beau supplier, intriguer, faire parler en ma faveur par un de mes confrères de Montrouge...; impossible de me disculper: la justice et les tribunaux n'entrent pas, malheureusement, dans tous ces petits intérêts-là; elle ne plaisante jamais. Je fus condamné à dix ans de travaux forcés. Quelle humiliation pour un agent de l'autorité!
A peine arrivé dans ce vast établissement,... qui rend réellement d'immenses services à la société, et qu'on devrait nommer autrement, par égard pour nous autres gens bien nés ... ma figure plut à l'inspecteur de police; il devina mes talents, me fit des propositions. Malgré le vœu que j'avais fait de ne plus servir un pays aussi ingrat, la philanthropie, le désir du bien général, etc., etc., me déterminèrent; mais hélas! quelle décadence, monsieur le préfet! être réduit à examiner la conduite morale et politique des galériens ... moi qui avais exercé cet état important dans la meilleure société! Vous m'avouerez que c'est très-désagréable. Outre que les agents en chef ne sont pas honnêtres du tout.... Au moins, dans la capitale, on gazait les termes; vous nous faisiez appeler agents de l'autorité, voire même du gouvernement, tandis que, là, on vous appelle _mouchards_ tout court.... Si nous nous plaignons, si nous parlons de notre utilité, on nous compare aux plus vils instruments! Enfin, monsieur le préfet c'était à n'y pas tenir. Heureusement que vous avez bien voulu vous intéresser à moi, pour me faire, le plus tôt possible, sortir de ce vilain endroit, et me promettre de me faciliter les moyens de continuer une carrière que je crois avoir exercée avec honneur et au gré de vos désirs; car j'ai mis à profit le temps que j'ai passé ici. J'ai fait des progrès sensibles en souplesse et en ruse; je sais beaucoup de tours d'adresse que m'ont enseignés ces messieurs, et j'en compte faire usage, non pas pour moi, mais pour le bien public.
Vous voyez, monsieur le préfet, que je suis digne de toute votre estime et de toute votre confiance. Mes talents ont augmenté; j'ai analysé la délation avec fruit, et je suis certain que ma conduite passée vous sera un garant de ma fidélité future à remplir mes devoirs.
Veuillez me faire connaître vos ordres, et ce que vous désirez faire de moi à la sortie du bagne.
J'ai l'honneur d'être, monsieur le préfet, avec la considération la plus distinguée, votre très-humble serviteur,
L'HOMME-MOUCHE
DEUXIÈME LETTRE DE L'HOMME-MOUCHE _A Monsieur le préfet * * *_
MONSIEUR LE PRÉFET,--J'ai reçu vos nouveaux ordres, et, grâce à vous, je suis sorti de ce vilain endroit, où je m'ennuyais à la mort; car j'y étais tout à fait déplacé. J'ai quitté l'uniforme, j'ai changé mon bonnet rouge pour un _trois-pour-cent._.. Oh! pardon monsieur le préfet ... pardon! cela m'échappe!... N'allez pas croire au moins que je veuille insulter ce respectable M. de V* * *, notre père à tous, notre bon père! car c'est lui qui fournit à toutes nos petites dépenses, à votre budget secret.... Mais cette expression est si universellement répandue, que je suis excusable.--J'ai donc quitté cette casaque rouge qui m'allait si mal, pour un frac couleur aile de mouche: c'est du dernier goût; au lieu de cette grosse bague qu'ils m'avaient mise aux jambes (ce qui, entre nous, n'a pas le sens commun), j'en ai une au doigt, fort jolie, sur laquelle est gravé un œil qui n'est pas celui de la Providence. Mon passe-port est en règle ... "On accordera protection et appui au sieur de ***, propriétaire ..." Il est vrai que j'ai fort peu de propriétés, et que je n'en ai même plus du tout, si ce n'est un pot de fleurs avec un rosier ... que j'ai confiés aux soins d'un ami, à l'époque de mon accident; mais j'ai mon industrie, votre protection, et c'est quelque chose!
Je me suis mis en route le ... pour ***. Je vais tâcher de vous rendre un compte succinct de mon voyage.
J'ai préféré la diligence, parce que, pour nous autres observateurs, le théâtre est plus vaste et les scènes plus variées. J'aurais bien désiré avoir le coin gauche, à cause de mon épaule; mais la place était prise: il a fallu me contenter du côté droit. En face de moi se trouvaient deux grands militaires porteurs de moustaches effroyables. Je ne sais, mais leur aspect m'importunait ... je ne pouvais supporter leur regard.... A côté d'eux était un prêtre; et j'avais pour voisins un gros monsieur et une grosse dame. Je commençai par faire semblant de dormir, parce que cela n'empêche pas d'entendre, et qu'on inspire une honnête confiance.
Les deux militaires parlaient à voix basse; les mots: _Mécontents._ ... _Assez de leur service_, etc., etc., frappèrent mon oreille attentive; je jugeai qu'il était temps de ne plus dormir, je m'éveillai; je tâchai de provoquer insensiblement une de ces petites inconséquences dont nous faisons si facilement des conspirations ... Impossible! je suis forcé de l'avouer. Ils pensaient presque bien.... Écoutez notre conversation.
--Ces messieurs sont au service?
--Nous y étions.
--Ces messieurs ont quitté le service volontairement?
--Oui, monsieur.
--Ces messieurs ont bien fait; car, dans le temps où nous sommes, hélas! comment récompense-t-on la valeur?... Tenez, moi qui vous parle....
--Monsieur a servi?
--Beaucoup, monsieur! beaucoup! même plus que je n'aurais voulu ... et Dieu sait comment j'ai été récompensé!
--Nous, monsieur, c'est à peu près la même chose. Nous allons en Grèce; nous offrons notre bras et notre sang; on accepte, et on ne nous paye pas.... Nous manquons vingt fois d'être assassinés! Alors, nous quittons cette terre inhospitalière, et nous revenons servir le roi dans nos grades respectifs.
--Vous voyez, monsieur le préfet, qu'il n'y avait rien à faire de ce côté.
Je m'adressai au curé.... Écoutez encore.
--Monsieur le curé va rejoindre sa paroisse?
--Oui, monsieur.
--La paroisse de M. le curé est considérable?
--Non, monsieur.
--Alors, les appointements de M. le curé doivent être fort médiocres?
--Oui, monsieur.
--Mais c'est affreux, des appointements médiocres! Comment veut-on que le clergé soutienne le trône si on le paye aussi mal?
--Monsieur, je ne me plains pas; car je trouve encore de quoi secourir quelques malheureux.
--Mais, monsieur le curé, secourir les malheureux, sans doute c'est fort beau; mais vous devez vivre de privations?
--Monsieur, j'ai fait vœu de charité et d'humilité: je suis fidèle à mon vœu.
--Mais, monsieur le curé, je connais des habitants de Montrouge qui ont aussi fait ce vœu-là, et ça n'empêche pas....
--Monsieur, je n'habite pas Montrouge; je suis un homme honnête, pieux, et je sais aimer Dieu sans haïr mon prochain.
A ces mots, il se remet à lire son bréviaire.
Il ne me restait qu'à exploiter le gros monsieur et la grosse dame; ils ronflaient à qui mieux mieux....
Je pris le parti d'éveiller le gros monsieur pour lui demander l'heure: il accueillit ma demande assez peu civilement; mais il était éveillé, et c'est ce que je voulais. J'engageai la conversation, et j'appris qu'il était électeur.... Electeur! hein! monsieur le préfet ... électeur! quelle mine!... Eh bien, pas du tout. Écoutez encore.
--Peut-on savoir de quel côté monsieur votera?
--Pardieu! monsieur, du bon côté.
--Comment, monsieur? lequel?
--Y en a-t-il donc tant?... Celui où se trouve l'amour du roi et une juste liberté!
Et de trois!... Vous avouerez, monsieur le préfet, qu'il est excessivement désagréable de perdre ainsi un temps précieux; aussi, pour l'éviter, je serais assez d'avis de faire surveiller d'abord les deux grands militaires. Ils aiment le roi, c'est bien; ils sont braves, c'est très-bien; mais ils ont combattu les Turcs, et c'est suspect.--Et ce prêtre qui fait du bien, qui n'habite pas Montrouge ... c'est suspect! très-suspect! car, enfin, il ne suffit pas d'aimer Dieu et son prochain: il faut savoir se faire respecter.--Quant au gros monsieur, il avait un air goguenard avec son _bon côté!_ La grosse dame a rappelé certaine époque où l'on assommait les chiens: j'ai pris cela pour une personnalité. Tenez, si vous m'en croyez, nous dénoncerons toute la voiture; si ça ne fait pas de mal ça ne peut pas faire de bien. Vous voyez ... toujours fidèle à nos principes.
Nous sommes arrivés à ***. J'attends de nouvelles instructions.
J'ai l'honneur d'être, etc.,
L'HOMME-MOUCHE
TROISIÈME LETTRE DE L'HOMME-MOUCHE _A Monsieur le préfet_ * * *
MONSIEUR LE PRÉFET,--J'ai reçu vos nouveaux ordres à mor arrivée à ***. Je suis logé d'une manière commode et agréable j'ai surtout un fort joli cabinet où je _travaille._ Je mange à table d'hôte, parce qu'on peut mieux _observer._ Le théâtre n'est pas très-bon; mais il faut bien aller quelque part.
Je vous avouerai que je ne goûte pas du tout la manière de voir des acteurs.
Je vous recommande surtout de faire défendre un pitoyable mélodrame, où l'on pend un espion; ce n'est pas que je redoute aucune allusion, mais c'est égal, on n'aime pas à voir ce spectacle-là devant les yeux. D'ailleurs, la pièce est immorale, très-immorale!
Il m'est arrivé ici une scène assez bizarre, mais qui prouve combien vos employés, mes confrères, font bien leur devoir.
Je vous demanderai la permission de vous rapporter notre conversation et les réflexions que nos réponses mutuelles nous suggéraient; car mon confrère m'a communiqué les siennes.
J'étais allé au café prendre ma demi-tasse, parce que cela me donne des idées, agrandit l'imagination; car vous sentez que nous ne pouvons jamais avoir trop d'imagination. Je prenais donc mon café sur la table qui est près du poêle ... excellente place pour un observateur! On domine tout, rien ne vous échappe; on est à peu près caché par le tuyau, et, grâce à cet abri protecteur, on voit sans être vu.
Le café était assez mal composé: des marchands, quelques sous-officiers, de petites gens enfin. Je perdais mon temps, lorsqu'un grand monsieur d'assez mauvaise mine entra dans le café; ses regards observateurs le parcoururent dans tous les sens; puis il choisit une table dans un coin écarté, et demanda d'une voix de stentor ... devinez, monsieur le préfet ... j'ose à peine vous le dire! Il demanda _le Constitutionnel!_ Vous sentez bien qu'en province, surtout, quand on demande un journal comme celui-là, on est très suspect. Aussi, je m'approchai d'un air engageant, et lui souris agréablement.
Écoutez, monsieur le préfet; c'est une espèce de scène de comédie.
L'HOMME-MOUCHE.--Monsieur voudrait-il me passer le journal après lui?
L'INCONNU.--Certainement, monsieur, avec plaisir ... _(À part.)_ Voilà un gaillard qui fait un bien mauvais choix en fait de journaux! Tachons d'engager la conversation.... (_Haut_.) Monsieur va bien s'ennuyer en attendant! s'il prenait un autre journal?...
L'HOMME-MOUCHE.--Monsieur, je vous avouerai que je ne lis que celui-là.
L'INCONNU, _à part._--Diable! que celui-là.... Attention! Cet homme est suspect. (_Haut_.) Monsieur a bien raison: c'est le seul, l'unique qui pense bien.... Seulement, je lui voudrais un peu plus d'énergie.
L'HOMME-MOUCHE, _à part._--Ceci devient sérieux, trés-sérieux!... _(Haut.)_ Certainement, monsieur, je lui voudrais beaucoup plus d'énergie.... Car entre nous, ça va mal, très-mal ... n'est-ce pas?
L'INCONNU.--Hum! hum!
L'HOMME-MOUCHE, _à part._--J'espère que c'est clair! _(Haut.)_ Parbleu! je le crois bien! ce M. de V***, entre nous, c'est un....
L'INCONNU, _à part._--Plus de doute! _(Haut.)_ Comment donc! et ce M. de C***, c'est un paresseux!
L'HOMME-MOUCHE, _à part.--_Je ne puis décidément plus longtemps supporter un langage aussi opposé à la morale publique.... _(Haut.)_ Monsieur, je suis désolé, mais j'ai une triste fonction à remplir ... à remplir envers vous, vu votre manière de penser....
L'INCONNU.--Eh bien, monsieur?
L'HOMME-MOUCHE.--Eh bien, monsieur, je vous arrête!
L'INCONNU.--Monsieur, ne plaisantez pas avec des choses aussi sacrées! Dans cet instant, je suis moi-même disposé à vous arrêter.
L'HOMME-MOUCHE.--Comment! m'arrêter?... Monsieur, connaissez-vous ce signe respectable et respecté? le connaissez-vous?
L'INCONNU.--Quoi! vous seriez?...
L'HOMME-MOUCHE.--Comme vous dites!
L'INCONNU, _montrant sa carte._--Le tour est charmant!...
L'HOMME-MOUCHE.--Comment! vous êtes aussi un m....?
L'INCONNU.--Parole d'honneur ... foi d'honnête homme!
L'HOMME-MOUCHE.--Touchez là, monsieur! Sans vous flatter, vous avez été charmant: impossible de réunir plus d'esprit, de finesse et de pénétration!
L'INCONNU.--Et vous donc! comme vous lancez le mot de temps en temps!
L'HOMME-MOUCHE.--Et votre _hum! hum!_ quelle profondeur, quel génie dans votre _hum!_
L'INCONNU.--Et puis, il faut l'avouer, vous avez tout à fait le ton de bonne compagnie: je vous prenais au moins pour un courtier marron!
L'HOMME-MOUCHE.--Vous êtes trop indulgent!... Si un petit verre pouvait vous être agréable!...
L'inconnu accepta le petit verre, et me mit au fait de quelques petites intrigues d'en je vous donnerai connaissance.
Vous voyez, monsieur le préfet, avec quel zèle nous nous occupons du bien public.
J'attends de nouveaux ordres.
J'ai l'honneur d'être, etc., L'HOMME-MOUCHE
QUATRIÈME ET DERNIÈRE LETTRE DE L'HOMME-MOUCHE
_A Monsieur le préfet_ * * *
MONSIEUR LE PRÉFET,--Vous avez été instruit de l'accident qui m'a forcé de revenir dans la capitale: ça commence à aller un peu mieux; seulement, les reins sont encore bien faibles.... Enfin, n'y pensons plus!... mais je l'ai échappé belle; une canne grosse comme le bras! Ah! ciel! j'en frissonne encore....
Revenons à nos affaires.
Comme, dans la capitale, chaque instant offre un sujet d'observation, je vais tout bonnement vous tracer un petit journal de ma journée.
Je me suis levé à neuf heures; j'ai appelé mon petit Brisquet.... Quel bon chien! quel chien estimable! monsieur le préfet, vous n'en avez pas d'idée. D'abord, il _rapporte_ très-bien; il a un nez ... quel nez! il sent un suspect d'une lieue à la ronde ... et il arrête supérieurement!... je ne fais pas mieux.
J'ai été déjeuner dans un cabaret de la rue Montorgueil. Un cabaret! direz-vous, monsieur le préfet; quel mauvais genre!... Comment un homme de bon ton peut-il fréquenter un tel endroit? Eh bien, détrompez-vous: ce cabaret est quelquefois le rendezvous de jeunes élégants du café de _Paris_, qui viennent y manger des huîtres fraîches et boire du vin blanc. J'attendis quelque temps. Rien ne me paraissait digne de fixer mon attention, lorsque j'entendis du bruit dans l'escalier, et que je vis monter quatre jeunes gens; ils avaient l'air un peu défait: leur toilette était négligée.... J'y suis: ils sortent du bal, du jeu, etc., etc. Écoutons.
--Que demanderons-nous?
--Des huîtres, du vin blanc et une soupe au madère.
--Pas autre chose?
--Ici, il n'y a que cela de supportable.... A propos, mon cher, sais-tu qu'on devrait faire fermer ces maisons honnêtes oû l'on vous vole votre argent, et dont les maîtresses vivent du produit du flambeau! Autrefois, si l'on y allait, on était sûr au moins d'y trouver bonne compagnie ... en hommes; mais, maintenant, qu'y voyez-vous? Des gens fardés, des fripons et même des mouchards!
J'irai là, monsieur le préfet.
L'entretien roula sur les femmes, les chevaux ... le vocabulaire ordinaire de ces messieurs. Ils s'en allèrent en se donnant rendezvous pour le bal de l'Opéra.
J'allai faire un tour aux Tuileries, aux Champs-Élysées ... voir si je ne pourrais pas mal interpréter un pantalon ... ou dénoncer un chapeau. Oui, monsieur le préfet ... n'avons-nous pas eu les habillements politiques: les quirogas, les bolivars, etc.? Je ne remarquai qu'un gros monsieur en _trois-pour-cent_; j'eus d'abord envie de faire quelque attention à lui; mais j'appris qu'il arrivait de province.... Alors, je vis qu'il était coiffé sans intention politique.
Je fus à la Bourse: c'étaient, comme à l'ordinaire, des entrepreneurs en faillite, des goujats se vendant trois ou quatrecent mille livres de rente, et s'empruntant trente sous pour aller dîner!
Cinq heures sonnèrent. Je me rendis au café _Anglais._ Quel désappointement pour un observateur! J'arrive, je me trouve seul; j'espère que la foule va arriver: personne ne vient, excepté un monsieur qui demande un poulet à la Marengo, et un autre un potage à la Colbert.... À la Colbert! il me semble que c'est un peu insultant pour M. de V***; nous verrons. Mais, comme ils étaient seuls, il n'y eut pas de conversation.
Je fus, de là, aux Variétés. Rien de marquant. Mauvaise journée, monsieur le préfet; elle finira mal. Cependant, j'y pense, vous avez toléré une chose bien extraordinaire: votre M. Odry, avec sa chanson des gendarmes! Mais c'est direct, cela, monsieur le préfet, c'est direct.... Les gendarmes n'obéissent qu'à l'impulsion qu'on leur donne; cette impulsion est produite par un autre; remontez à la source, et vous verrez que rien n'est sacré pour M. Odry!
En sortant du spectacle, je fus dans une maison de jeu. Il n'y a guère à observer dans ces endroits (aussi c'est de l'un d'eux que je vous écris, ne sachant que faire de mon temps), parce que les croupiers, etc., sont nos confrères.... Mais quelquefois on voit le jeune homme s'y présenter pour la première fois.... Il rougit, porte à la ronde des yeux timides, et tremble de rencontrer un regard de connaissance; sa vue s'arrête surtout avec crainte sur le banquier ... Si on allait l'expulser, l'empêcher de perdre l'or, fruit d'un emprunt usuraire!...
Le banquier m'appelle; justement, il venait d'entrer un de ces jeunes gens.
--Mon cher, me dit-il (je connais beaucoup ce banquier, nous avons _servi_ ensemble), ce jeune homme a de l'or, beaucoup d'or! mes renseignements sont pris; mais il est timide, il tente la fortune d'une main tremblante. Donnez-lui l'exemple; rendez-nous ce petit service; car, vous savez, vous et nous, c'est tout un. Prenez ces dix mille francs; jouez comme vous voudrez; perdez, gagnez: l'exemple agira sur lui, et il mordra à l'hameçon!
Je pris les billets.... Le banquier s'apprêta à lancer la bienheureuse boule. Le confrère a un poignet d'enfer; c'est comme un coup de pistolet, et ...
(Ici, le manuscrit est interrompu; on lit la lettre suivante:)
MONSIEUR LE PRÉFET,--L'Homme-Mouche n'est plus! un malheur effroyable vient d'arriver! Le banquier allait lancer la fatale boule de roulette; mais, au moment où son bras vigoureux lui donnait l'impulsion, elle lui a échappé des mains, est allée frapper à la tête notre malheureux ami, et il est tombé mort dans mes bras, victime de son attachement à ses devoirs.
Quelle perte, monsieur le préfet!
Je vous envoie ci-jointe une lettre, sa carte, sa médaille, etc., etc.
Si vous aviez de confiance en moi pour me donner sa place (car il avait un grade au-dessus de moi), je vous en aurais la plus grande obligation.... Il y a huit ans que je végète dans les emplois, et, étant aussi bien élevé que le défunt, je puis prétendre à le remplacer.
J'ai l'honneur d'être, etc.
TRANSLATOR'S NOTE
The Brussels edition of the Memoirs, which has been taken as the basis of this translation, ends with p. 571 of the present volume. The three chapters which follow are taken from the eighth volume of the Paris edition of the _Souvenirs,_ 1855, in order to arrive at a more convenient finish. The last chapter of the eighth volume of the Paris edition has been here omitted, as it concerns itself mainly with a recapitulation of the story of the Wars of the Roses.
End of Project Gutenberg's My Memoirs, Vol. VI, 1832-1833, by Alexandre Dumas