Chapter 9
Les grands brasiers, ouvrant leur gouffre d'étincelles, Font resplendir les ors d'un chaos de vaisselles; On ébrèche aux moutons, aux lièvres montagnards, Aux faisans, les couteaux tout à l'heure poignards; Sixte Malaspina, derrière le roi, songe; Toute lèvre se rue à l'ivresse et s'y plonge; On achève un mourant en perçant un tonneau; L'oeil croit, parmi les os de chevreuil et d'agneau, Aux tremblantes clartés que les flambeaux prolongent, Voir des profils humains dans ce que les chiens rongent; Des chanteurs grecs, portant des images d'étain Sur leurs chapes, selon l'usage byzantin, Chantent Ratbert, césar, roi, vainqueur, dieu, génie; On entend sous les bancs des soupirs d'agonie; Une odeur de tuerie et de cadavres frais Se mêle au vague encens brûlant dans les coffrets Et les boîtes d'argent sur des trépieds de nacre, Les pages, les valets, encor chauds du massacre, Servent dans le banquet leur empereur ravi Et sombre, après l'avoir dans le meurtre servi; Sur le bord des plats d'or on voit des mains sanglantes, Ratbert s'accoude avec des poses indolentes; Au-dessus du festin, dans le ciel blanc du soir, De partout, des hanaps, du buffet, du dressoir, Des plateaux où les paons ouvrent leurs larges queues, Des écuelles où brûle un philtre aux lueurs bleues, Des verres, d'hypocras et de vils écumants, Des bouches des buveurs, des bouches des amants, S'élève une vapeur gaie, ardente, enflammée, Et les âmes des morts sont dans cette fumée.
XI
TOUTES LES FAIMS SATISFAITES
C'est que les noirs oiseaux de l'ombre ont eu raison, C'est que l'orfraie a bien flairé la trahison, C'est qu'un fourbe a surpris le vaillant sans défense, C'est qu'on vient d'écraser la vieillesse et l'enfance. En vain quelques soldats fidèles ont voulu Résister, à l'abri d'un créneau vermoulu; Tous sont morts; et de sang les dalles sont trempées, Et la hache, l'estoc, les masses, les épées N'ont fait grâce à pas un, sur l'ordre que donna Le roi d'Arle au prévôt Sixte Malaspina. Et, quant aux plus mutins, c'est ainsi que les nomme L'aventurier royal fait empereur par Rome, Trente sur les crochets et douze sur le pal Expirent au-dessus du porche principal.
Tandis qu'en joyeux chants les vainqueurs se répandent, Auprès de ces poteaux et de ces croix où pendent Ceux que Malaspina vient de supplicier, Corbeaux, hiboux, milans, tout l'essaim carnassier, Venus des monts, des bois, des cavernes, des havres, S'abattent par volée, et font sur les cadavres Un banquet, moins hideux que celui d'à côté.
Ah! le vautour est triste à voir, en vérité, Déchiquetant sa proie et planant; on s'effraie Du cri de la fauvette aux griffes de l'orfraie; L'épervier est affreux rongeant des os brisés; Pourtant, par l'ombre immense on les sent excusés, L'impénétrable faim est la loi de la terre, Et le ciel, qui connaît la grande énigme austère, La nuit, qui sert de fond au guet mystérieux Du hibou promenant la rondeur de ses yeux Ainsi qu'à l'araignée ouvrant ses pâles toiles, Met à ce festin sombre une nappe d'étoiles; Mais l'être intelligent, le fils d'Adam, l'élu Qui doit trouver le bien après l'avoir voulu, L'homme exterminant l'homme et riant, épouvante, Même au fond de la nuit, l'immensité vivante, Et, que le ciel soit noir ou que le ciel soit bleu, Caïn tuant Abel est la stupeur de Dieu.
XII
QUE C'EST FABRICE QUI EST UN TRAÎTRE
Un homme qu'un piquet de lansquenets escorte, Qui tient une bannière inclinée, et qui porte Une jacque de vair taillée en éventail, Un héraut, fait ce cri devant le grand portail:
'Au nom de l'empereur clément et plein de gloire, --Dieu le protège!--peuple! il est pour tous notoire Que le traître marquis Fabrice d'Albenga Jadis avec les gens des villes se ligna, Et qu'il a maintes fois guerroyé le Saint-Siège; C'est pourquoi l'empereur très clément,--Dieu protège L'empereur!--le citant à son haut tribunal, A pris possession de l'état de Final.'
L'homme ajoute, dressant sa bannière penchée: --Qui me contredira, soit sa tête tranchée, Et ses biens confisqués à l'empereur. J'ai dit.
XIII
SILENCE
Tout à coup on se tait; ce silence grandit, Et l'on dirait qu'au choc brusque d'un vent qui tombe Cet enfer a repris sa figure de tombe; Ce pandémonium, ivre d'ombre et d'orgueil, S'éteint; c'est qu'un vieillard a paru sur le seuil; Un prisonnier, un juge, un fantôme; l'ancêtre!
C'est Fabrice.
On l'amène à la merci du maître. Ses blêmes cheveux blancs couronnent sa pâleur; Il a les bras liés au dos comme un voleur; Et, pareil au milan qui suit des yeux sa proie, Derrière le captif marche, sans qu'il le voie, Un homme qui tient haute une épée à deux mains.
Matha, fixant sur lui ses beaux yeux inhumains, Rit sans savoir pourquoi, rire étant son caprice. Dix valets de la lance environnent Fabrice. Le roi dit:--Le trésor est caché dans un lieu Qu'ici tu connais seul, et je jure par Dieu Que, si tu dis l'endroit, marquis, ta vie est sauve.
Fabrice lentement lève sa tête chauve Et se tait.
Le roi dit:--Es-tu sourd, compagnon?
Un reître avec le doigt fait signe au roi que non. --Marquis, parle! ou sinon, vrai comme je me nomme Empereur des Romains, roi d'Arle et gentilhomme, Lion, tu vas japper ainsi qu'un épagneul. Ici, bourreaux!--Réponds, le trésor?
Et l'aïeul Semble, droit et glacé parmi les fers de lance, Avoir déjà pris place en l'éternel silence.
Le roi dit:--Préparez les coins et les crampons. Pour la troisième fois parleras-tu? Réponds.
Fabrice, sans qu'un mot d'entre ses lèvres sorte, Regarde le roi d'Arle et d'une telle sorte, Avec un si superbe éclair, qu'il l'interdit; Et Ratbert, furieux sous ce regard, bondit Et crie, en s'arrachant le poil de la moustache --Je te trouve idiot et mal en point, et sache Que les jouets d'enfant étaient pour toi, vieillard! Çà, rends-moi ce trésor, fruit de tes vols, pillard! Et ne m'irrite pas, ou ce sera ta faute, Et je vais envoyer sur la tour la plus haute Ta tête au bout d'un pieu se taire dans la nuit.
Mais l'aïeul semble d'ombre et de pierre construit; On dirait qu'il ne sait pas même qu'on lui parle.
--Le brodequin! A toi, bourreau! dit le roi d'Arle.
Le bourreau vient, la foule effarée écoutait.
On entend l'os crier, mais la bouche se tait.
Toujours prêt à frapper le prisonnier en traître, Le coupe-tête jette un coup d'oeil à son maître.
--Attends que je te fasse un signe, dit Ratbert. Et, reprenant:
--Voyons, toi chevalier haubert, Hais cadet, toi marquis, mais bâtard, si tu donnes Ces quelques diamants de plus à mes couronnes, Si tu veux me livrer ce trésor, je te fais Prince, et j'ai dans mes ports dix galères de Fez Dont je te fais présent avec cinq cents esclaves.
Le vieillard semble sourd et muet.
--Tu me braves! Eh bien! tu vas pleurer, dit le fauve empereur.
XIV
RATBERT REND L'ENFANT À L'AÏEUL
Et voici qu'on entend comme un souffle d'horreur Frémir, même en cette ombre et même en cette horde. Une civière passe, il y pend une corde; Un linceul la recouvre; on la pose à l'écart; On voit deux pieds d'enfants qui sortent du brancard. Fabrice, comme au vent se renverse un grand arbre, Tremble, et l'homme de chair sous cette homme de marbre Reparaît; et Ratbert fait lever le drap noir.
C'est elle! Isora! pâle, inexprimable à voir, Étranglée; et sa main crispée, et cela navre, Tient encore un hochet; pauvre petit cadavre!
L'aïeul tressaille avec la force d'un géant; Formidable, il arrache au brodequin béant Son pied dont le bourreau vient de briser le pouce; Les bras toujours liés, de l'épaule il repousse Tout ce tas de démons, et va jusqu'à l'enfant, Et sur ses deux genoux tombe, et son coeur se fend. Il crie en se roulant sur la petite morte:
--Tuée! ils l'ont tuée! et la place était forte, Le pont avait sa chaîne et la herse ses poids, On avait des fourneaux pour le soufre et la poix, On pouvait mordre avec ses dents le roc farouche, Se défendre, hurler, lutter, s'emplir la bouche De feu, de plomb fondu, d'huile, et les leur cracher A la figure avec les éclats du rocher! Non! on a dit: Entrez, et, par la porte ouverte, Ils sont entrés! la vie à la mort s'est offerte! On a livré la place, on n'a point combattu! Voilà la chose; elle est toute simple; ils n'ont eu Affaire qu'à ce vieux misérable imbécile! Égorger un enfant, ce n'est pas difficile. Tout à l'heure, j'étais tranquille, ayant peu vu Qu'on tuât des enfants, et je disais: Pourvu Qu'Isora vive, eh bien! après cela, qu'importe?-- Mais l'enfant! O mon Dieu! c'est donc vrai qu'elle est morte! Penser que nous étions là tous deux hier encor! Elle allait et venait dans un gai rayon d'or; Cela jouait toujours, pauvre mouche éphémère! C'était la petite âme errante de sa mère! Le soir, elle posait son doux front sur mon sein, Et dormait...--Ah! brigand! assassin! assassin!
Il se dressait, et tout tremblait dans le repaire, Tant c'était la douleur d'un lion et d'un père, Le deuil, l'horreur, et tant ce sanglot rugissait!
--Et moi qui, ce matin, lui nouais son corset! Je disais: Fais-toi belle, enfant! Je parais l'ange Pour le spectre.--Oh! ris donc là-bas, femme de fange! Riez tous! Idiot, en effet, moi qui crois Qu'on peut se confier aux paroles des rois Et qu'un hôte n'est pas une bête féroce! Le roi, les chevaliers, l'évêque avec sa crosse, Ils sont venus, j'ai dit: Entrez; c'étaient des loups! Est-ce qu'ils ont marché sur elle avec des clous Qu'elle est toute meurtrie? Est-ce qu'ils l'ont battue? Et voilà maintenant nos filles qu'on nous tue Pour voler un vieux casque en vieil or de ducat! Je voudrais que quelqu'un d'honnête m'expliquât Cet évènement-ci, voilà ma fille morte! Dire qu'un empereur vient avec une escorte, Et que des gens nommés Farnèse, Spinola, Malaspina, Cibo, font de ces choses-là, Et qu'on se met à cent, à mille, avec ce prêtre, Ces femmes, pour venir prendre un enfant en traître, Et que l'enfant est là, mort, et que c'est un jeu; C'est à se demander s'il est encore un Dieu, Et si, demain, après de si lâches désastres, Quelqu'un osera faire encor lever les astres! M'avoir assassiné ce petit être-là! Mais c'est affreux d'avoir à se mettre cela Dans la tête, que c'est fini, qu'ils l'ont tuée, Qu'elle est morte!--Oh! ce fils de la prostituée, Ce Ratbert, comme il m'a hideusement trompé! O Dieu! de quel démon est cet homme échappé? Vraiment! est-ce donc trop espérer que de croire Qu'on ne va point, par ruse et par trahison noire, Massacrer des enfants, broyer des orphelins, Des anges, de clarté céleste encor tout pleins? Mais c'est qu'elle est là, morte, immobile, insensible! je n'aurais jamais cru que cela fût possible. Il faut être le fils de cette infâme Agnès! Rois! j'avais tort jadis quand je vous épargnais; Quand, pouvant vous briser au front le diadème, je vous lâchais, j'étais un scélérat moi-même, j'étais un meurtrier d'avoir pitié de vous! Oui, j'aurais dû vous tordre entre mes serres, tous! Est-ce qu'il est permis d'aller dans les abîmes Reculer la limite effroyable des crimes De voler, oui, ce sont des vols, de faire un tas D'abominations, de maux et d'attentats, De tuer des enfants et de tuer des femmes, Sous prétexte qu'on fut, parmi les oriflammes Et les clairons, sacré devant le monde entier Par Urbain quatre, pape, et fils d'un savetier? Que voulez-vous qu'on fasse à de tels misérables? Avoir mis son doigt noir sur ces yeux adorables! Ce chef-d'oeuvre du Dieu vivant, l'avoir détruit! Quelle mamelle d'ombre et d'horreur et de nuit, Dieu juste, a donc été de ce monstre nourrice? Un tel homme suffit pour qu'un siècle pourrisse. Plus de bien ni de mal, plus de droit, plus de lois. Est-ce que le tonnerre est absent quelquefois? Est-ce qu'il n'est pas temps que la foudre se prouve, Cieux profonds, en broyant ce chien, fils de la louve? Oh! sois maudit, maudit, maudit, et sois maudit, Ratbert, empereur, roi, césar, escroc, bandit! O grand vainqueur d'enfants de cinq ans! maudits soient Les pas que font tes pieds, les jours que tes yeux voient, Et la gueuse qui t'offre en riant son sein nu, Et ta mère publique, et ton père inconnu! Terre et cieux! c'est pourtant bien le moins qu'un doux être Qui joue à notre porte et sous notre fenêtre, Qui ne fait rien que rire et courir dans les fleurs, Et qu'emplir de soleil nos pauvres yeux en pleurs, Ait le droit de jouir de l'aube qui l'enivre, Puisque les empereurs laissent les forçats vivre, Et puisque Dieu, témoin des deuils et des horreurs, Laisse sous le ciel noir vivre les empereurs!'
XV
LES DEUX TÊTES
Ratbert en ce moment, distrait jusqu'à sourire, Écoutait Afranus à voix basse lui dire: --Majesté, le caveau du trésor est trouvé.
L'aïeul pleurait.
--Un chien, au coin des murs crevé, Est un être enviable auprès de moi. Va, pille, Vole, égorge, empereur! O ma petite fille, Parle-moi! Rendez-moi mon doux ange, ô mon Dieu! Elle ne va donc pas me regarder un peu? Mon enfant! Tous les jours nous allions dans les lierres. Tu disais: Vois les fleurs, et moi. Prends garde aux pierres! Et je la regardais, et je crois qu'un rocher Se fût attendri rien qu'en la voyant marcher. Hélas! avoir eu foi dans ce monstrueux drôle! Mets ta tête adorée auprès de mon épaule. Est-ce que tu m'en veux? C'est moi qui suis là! Dis, Tu n'ouvriras donc plus tes yeux du paradis! Je n'entendrai donc plus ta voix, pauvre petite! Tout ce qui me tenait aux entrailles me quitte; Et ce sera mon sort, à moi, le vieux vainqueur, Qu'à deux reprises Dieu m'ait arraché le coeur, Et qu'il ait retiré de ma poitrine amère L'enfant, après m'avoir ôté du flanc la mère! Mon Dieu, pourquoi m'avoir pris cet être si doux? Je n'étais pourtant pas révolté contre vous, Et je consentais presque à ne plus avoir qu'elle. Morte! et moi, je suis là, stupide qui l'appelle! Oh! si je n'avais pas les bras liés, je crois Que je réchaufferais ses pauvres membres froids. Comme ils l'ont fait souffrir! La corde l'a coupée. Elle saigne.
Ratbert, blême et la main crispée, Le voyant à genoux sur son ange dormant, Dit:--Porte-glaive, il est ainsi commodément.
Le porte-glaive fit, n'étant qu'un misérable, Tomber sur l'enfant mort la tête vénérable.
Et voici ce qu'on vit dans ce même instant-là: La tête de Ratbert sur le pavé roula, Hideuse, comme si le même coup d'épée, Frappant deux fois, l'avait avec l'autre coupée.
L'horreur fut inouïe; et tous, se retournant, Sur le grand fauteuil d'or du trône rayonnant Aperçurent le corps de l'empereur sans tête, Et son cou d'où sortait, dans un bruit de tempête, Un flot rouge, un sanglot de pourpre, éclaboussant Les convives, le trône et la table, de sang. Alors dans la clarté d'abîme et de vertige Qui marque le passage énorme d'un prodige, Des deux têtes on vit l'une, celle du roi, Entrer sous terre et fuir dans le gouffre d'effroi Dont l'expiation formidable est la règle, Et l'autre s'envoler avec des ailes d'aigle.
XVI
APRÈS JUSTICE FAITE
L'ombre couvre à présent Ratbert, l'homme de nuit. Nos pères--c'est ainsi qu'un nom s'évanouit-- Défendaient d'en parler, et du mur de l'histoire Les ans ont effacé cette vision noire.
Le glaive qui frappa ne fut point aperçu; D'où vint ce sombre coup, personne ne l'a su; Seulement, ce soir-là, bêchant pour se distraire, Héraclius le Chauve, abbé de Joug-Dieu, frère D'Acceptus, archevêque et primat de Lyon, Étant aux champs avec le diacre Pollion, Vit, dans les profondeurs par les vents remuées, Un archange essuyer son épée aux nuées.
LA ROSE DE L'INFANTE
Elle est toute petite, une duègne la garde. Elle tient à la main une rose, et regarde. Quoi? que regarde-t-elle? Elle ne sait pas. L'eau, Un bassin qu'assombrit le pin et le bouleau; Ce qu'elle a devant elle; un cygne aux ailes blanches, Le bercement des flots sous la chanson des branches, Et le profond jardin rayonnant et fleuri. Tout ce bel ange a l'air dans la neige pétri. On voit un grand palais comme au fond d'une gloire, Un parc, de clairs viviers où les biches vont boire, Et des paons étoilés sous les bois chevelus. L'innocence est sur elle une blancheur de plus; Toutes ses grâces font comme un faisceau qui tremble. Autour de cette enfant l'herbe est splendide et semble Pleine de vrais rubis et de diamants fins; Un jet de saphirs sort des bouches des dauphins. Elle se tient au bord de l'eau; sa fleur l'occupe. Sa basquine est en point de Gênes; sur sa jupe Une arabesque, errant dans les plis du satin, Suit les mille détours d'un fil d'or florentin. La rose épanouie et toute grande ouverte, Sortant du frais bouton comme d'une urne ouverte, Charge la petitesse exquise de sa main; Quand l'enfant, allongeant ses lèvres de carmin, Fronce, en la respirant, sa riante narine, La magnifique fleur, royale et purpurine, Cache plus qu'à demi ce visage charmant, Si bien que l'oeil hésite, et qu'on ne sait comment Distinguer de la fleur ce bel enfant qui joue, Et si l'on voit la rose ou si l'on voit la joue. Ses yeux bleus sont plus beaux sous son pur sourcil brun. En elle tout est joie, enchantement, parfum; Quel doux regard, l'azur! et quel doux nom, Marie! Tout est rayon: son oeil éclaire et son nom prie. Pourtant, devant la vie et sous le firmament, Pauvre être! elle se sent très grande vaguement; Elle assiste au printemps, à la lumière, à l'ombre, Au grand soleil couchant horizontal et sombre, A la magnificence éclatante du soir, Aux ruisseaux murmurants qu'on entend sans les voir, Aux champs, à la nature éternelle et sereine, Avec la gravité d'une petite reine; Elle n'a jamais vu l'homme que se courbant; Un jour, elle sera duchesse de Brabant; Elle gouvernera la Flandre ou la Sardaigne. Elle est l'infante, elle a cinq ans, elle dédaigne. Car les enfants des rois sont ainsi; leurs fronts blancs Portent un cercle d'ombre, et leurs pas chancelants Sont des commencements de règne. Elle respire Sa fleur en attendant qu'on lui cueille un empire; Et son regard, déjà royal, dit: C'est à moi. Il sort d'elle un amour mêlé d'un vague effroi. Si quelqu'un, la voyant si tremblante et si frêle, Fût-ce pour la sauver mettait la main sur elle, Avant qu'il eût pu faire un pas ou dire un mot, Il aurait sur le front l'ombre de l'échafaud.
La douce enfant sourit, ne faisant autre chose Que de vivre et d'avoir dans la main une rose, Et d'être là devant le ciel, parmi les fleurs.
Le jour s'éteint; les nids chuchotent, querelleurs; Les pourpres du couchant sont dans les branches d'arbre; La rougeur monte au front des déesses de marbre Qui semblent palpiter sentant venir la nuit; Et tout ce qui planait redescend; plus de bruit, Plus de flamme; le soir mystérieux recueille Le soleil sous la vague et l'oiseau sous la feuille.
Pendant que l'enfant rit, cette fleur à la main, Dans le vaste palais catholique romain Dont chaque ogive semble au soleil une mitre, Quelqu'un de formidable est derrière la vitre; On voit d'en bas une ombre, au fond d'une vapeur, De fenêtre en fenêtre errer, et l'on a peur; Cette ombre au même endroit, comme en un cimetière, Parfois est immobile une journée entière; C'est un être effrayant qui semble ne rien voir; Il rôde d'une chambre à l'autre, pâle et noir; Il colle aux vitraux blancs son front lugubre, et songe. Spectre blême! Son ombre aux feux du soir s'allonge; Son pas funèbre est lent, comme un glas de beffroi; Et c'est la Mort, à moins que ce ne soit le Roi.
C'est lui; l'homme en qui vit et tremble le royaume. Si quelqu'un pouvait voir dans l'oeil de ce fantôme, Debout en ce moment l'épaule contre un mur, Ce qu'on apercevrait dans cet abîme obscur, Ce n'est pas l'humble enfant, le jardin, l'eau moirée Reflétant le ciel d'or d'une claire soirée, Les bosquets, les oiseaux se becquetant entre eux. Non; au fond de cet oeil, comme l'onde vitreux, Sous ce fatal sourcil qui dérobe à la sonde Cette prunelle autant que l'océan profonde, Ce qu'on distinguerait, c'est, mirage mouvant, Tout un vol de vaisseaux en fuite dans le vent, Et, dans l'écume, au pli des vagues, sous l'étoile, L'immense tremblement d'une flotte à la voile, Et, là-bas, sous la brume, une île, un blanc rocher, Écoutant sur les flots ces tonnerres marcher.
Telle est la vision qui, dans l'heure où nous sommes, Emplit le froid cerveau de ce maître des hommes, Et qui fait qu'il ne peut rien voir autour de lui. L'armada, formidable et flottant point d'appui Du levier dont il va soulever tout un monde, Traverse en ce moment l'obscurité de l'onde; Le roi, dans son esprit, la suit des yeux, vainqueur, Et son tragique ennui n'a plus d'autre lueur.
Philippe deux était une chose terrible. Iblis dans le Coran et Caïn dans la Bible Sont à peine aussi noirs qu'en son Escurial Ce royal spectre, fils du spectre impérial. Philippe deux était le Mal tenant le glaive. Il occupait le haut du monde comme un rêve. Il vivait; nul n'osait le regarder; l'effroi Faisait une lumière étrange autour du roi; On tremblait rien qu'à voir passer ses majordomes; Tant il se confondait, aux yeux troublés des hommes, Avec l'abîme, avec les astres du ciel bleu! Tant semblait grande à tous son approche de Dieu! Sa volonté fatale, enfoncée, obstinée, Était comme un crampon mis sur la destinée; Il tenait l'Amérique et l'Inde, il s'appuyait Sur l'Afrique, il régnait sur l'Europe, inquiet Seulement du côté de la sombre Angleterre; Sa bouche était silence et son âme mystère; Son trône était de piège et de fraude construit; Il avait pour soutien la force de la nuit; L'ombre était le cheval de sa statue équestre. Toujours vêtu de noir, ce tout-puissant terrestre Avait l'air d'être en deuil de ce qu'il existait; Il ressemblait au sphinx qui digère et se tait, Immuable; étant tout, il n'avait rien à dire. Nul n'avait vu ce roi sourire; le sourire N'étant pas plus possible à ces lèvres de fer Que l'aurore à la grille obscure de l'enfer. S'il secouait parfois sa torpeur de couleuvre, C'était pour assister le bourreau dans son oeuvre, Et sa prunelle avait pour clarté le reflet Des bûchers sur lesquels par moments il soufflait. Il était redoutable à la pensée, à l'homme, A la vie, au progrès, au droit, dévot à Rome; C'était Satan régnant au nom de Jésus-Christ; Les choses qui sortaient de son nocturne esprit Semblaient un glissement sinistre de vipères. L'Escurial, Burgos, Aranjuez, ses repaires, Jamais n'illuminaient leurs livides plafonds; Pas de festins, jamais de cour, pas de bouffons; Les trahisons pour jeu, l'auto-da-fé pour fête. Les rois troublés avaient au-dessus de leur tête Ses projets dans la nuit obscurément ouverts; Sa rêverie était un poids sur l'univers; Il pouvait et voulait tout vaincre et tout dissoudre; Sa prière faisait le bruit sourd d'une foudre; De grands éclairs sortaient de ses songes profonds. Ceux auxquels il pensait disaient: Nous étouffons. Et les peuples, d'un bout à l'autre de l'empire, Tremblaient, sentant sur eux ces deux yeux fixes luire.
Charles fut le vautour, Philippe est le hibou.