La Légende des Siècles

Chapter 8

Chapter 83,698 wordsPublic domain

--Mourad, neveu d'Achmet et fils de Bajazet, Tu semblais à jamais perdu; ton âme infime N'était plus qu'un ulcère et ton destin un crime; Tu sombrais parmi ceux que le mal submergea; Déjà Satan était visible en toi; déjà Sans t'en douter, promis aux tourbillons funèbres Des spectres sous la voûte infâme des ténèbres, Tu portais sur ton dos les ailes de la nuit; De ton pas sépulcral l'enfer guettait le bruit; Autour de toi montait, par ton crime attirée, L'obscurité du gouffre ainsi qu'une marée; Tu penchais sur l'abîme où l'homme est châtié; Mais tu viens d'avoir, monstre, un éclair de pitié; Une lueur suprême et désintéressée A, comme à ton insu, traversé ta pensée, Et je t'ai fait mourir dans ton bon mouvement; Il suffit, pour sauver même l'homme inclément, Même le plus sanglant des bourreaux et des maîtres, Du moindre des bienfaits sur le dernier des êtres; Un seul instant d'amour rouvre l'éden fermé; Un pourceau secouru pèse un monde opprimé; Viens! le ciel s'offre, avec ses étoiles sans nombre, En frémissant de joie, à l'évadé de l'ombre! Viens! tu fus bon un jour, sois à jamais heureux. Entre, transfiguré; tes crimes ténébreux, O roi, derrière toi s'effacent dans les gloires; Tourne la tête, et vois blanchir tes ailes noires.

LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE

I

ISORA DE FINAL.--FABRICE D'ALBENGA

Tout au bord de la mer de Gênes, sur un mont Qui jadis vit passer les Francs de Pharamond, Un enfant, un aïeul, seuls dans la citadelle De Final sur qui veille une garde fidèle, Vivent bien entourés de murs et de ravins; Et l'enfant a cinq ans et l'aïeul quatre-vingts.

L'enfant est Isora de Final, héritière Du fief dont Witikind a tracé la frontière; L'orpheline n'a plus près d'elle que l'aïeul. L'abandon sur Final a jeté son linceul; L'herbe, dont par endroits les dalles sont couvertes, Aux fentes des pavés fait des fenêtres vertes; Sur la route oubliée on n'entend plus un pas; Car le père et la mère, hélas! ne s'en vont pas Sans que la vie autour des enfants s'assombrisse.

L'aïeul est le marquis d'Albenga, ce Fabrice Qui fut bon; cher au pâtre, aimé du laboureur; Il fut, pour guerroyer le pape ou l'empereur, Commandeur de la mer et général des villes; Gênes le fit abbé du peuple, et, des mains viles Ayant livré l'état aux rois, il combattit. Tout homme auprès de lui jadis semblait petit; L'antique Sparte était sur son visage empreinte; La loyauté mettait sa cordiale étreinte Dans la main de cet homme à bien faire obstiné. Comme il était bâtard d'Othon, dit le Non-Né,

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Les rois faisaient dédain de ce fils belliqueux; Fabrice s'en vengeait en étant plus grand qu'eux. A vingt ans, il était blond et beau; ce jeune homme Avait l'air d'un tribun militaire de Rome; Comme pour exprimer les détours du destin Dont le héros triomphe, un graveur florentin Avait sur son écu sculpté le labyrinthe; Les femmes l'admiraient, se montrant avec crainte La tête de lion qu'il avait dans le dos. Il a vu les plus fiers, Requesens et Chandos, Et Robert, avoué d'Arras, sieur de Béthune, Fuir devant son épée et devant sa fortune; Les princes pâlissaient de l'entendre gronder; Un jour, il a forcé le pape à demander Une fuite rapide aux galères de Gênes; C'était un grand briseur de lances et de chaînes, Guerroyant volontiers, mais surtout délivrant; Il a par tous été proclamé le plus grand D'un siècle fort auquel succède un siècle traître; Il a toujours frémi quand des bouches de prêtre Dans les sombres clairons de la guerre ont soufflé; Et souvent de saint Pierre il a tordu la clé Dans la vieille serrure horrible de l'Église. Sa bannière cherchait la bourrasque et la bise; Plus d'un monstre a grincé des dents sous son talon, Son bras se roidissait chaque fois qu'un félon Déformait quelque état populaire en royaume. Allant, venant dans l'ombre ainsi qu'un grand fantôme, Fier, levant dans la nuit son cimier flamboyant, Homme auguste au dedans, ferme au dehors, ayant En lui toute la gloire et toute la patrie, Belle âme invulnérable et cependant meurtrie, Sauvant les lois, gardant les murs, vengeant les droits, Et sonnant dans la nuit sous tous les coups des rois, Cinquante ans, ce soldat, dont la tête enfin plie, Fut l'armure de fer de la vieille Italie, Et ce noir siècle, à qui tout rayon semble ôté, Garde quelque lueur encor de son côté.

II

LE DÉFAUT DE LA CUIRASSE

Maintenant il est vieux; son donjon, c'est son cloître; Il tombe, et, déclinant, sent dans son âme croître La confiance honnête et calme des grands coeurs; Le brave ne croit pas au lâche, les vainqueurs Sont forts, et le héros est ignorant du fourbe. Ce qu'osent les tyrans, ce qu'accepte la tourbe, Il ne le sait; il est hors de ce siècle vil; N'en étant vu qu'à peine, à peine le voit-il; N'ayant jamais de ruse, il n'eut jamais de crainte; Son défaut fut toujours la crédulité sainte, Et quand il fut vaincu, ce fut par loyauté; Plus de péril lui fait plus de sécurité. Comme dans un exil il vit seul dans sa gloire, Oublié; l'ancien peuple a gardé sa mémoire, Mais le nouveau le perd dans l'ombre, et ce vieillard, Qui fut astre, s'éteint dans un morne brouillard.

Dans sa brume, où les feux du couchant se dispersent, Il a cette mer vaste et ce grand ciel qui versent Sur le bonheur la joie et sur le deuil l'ennui.

Tout est derrière lui maintenant; tout a fui; L'ombre d'un siècle entier devant ses pas s'allonge; Il semble des yeux suivre on ne sait quel grand songe; Parfois, il marche et va sans entendre et sans voir. Vieillir, sombre déclin! l'homme est triste le soir; Il sent l'accablement de l'oeuvre finissante. On dirait par instants que son âme s'absente, Et va savoir là-haut s'il est temps de partir.

Il n'a pas un remords et pas un repentir; Après quatre vingts ans son âme est toute blanche; Parfois, à ce soldat qui s'accoude et se penche, Quelque vieux mur, croulant lui-même, offre un appui; Grave, il pense, et tous ceux qui sont auprès de lui L'aiment; il faut aimer pour jeter sa racine Dans un isolement et dans une ruine; Et la feuille de lierre a la forme d'un coeur.

III

AÏEUL MATERNEL

Ce vieillard, c'est un chêne adorant une fleur; A présent un enfant est toute sa famille. Il la regarde, il rêve; il dit: 'C'est une fille, Tant mieux!' Étant aïeul du côté maternel.

La vie en ce donjon a le pas solennel; L'heure passe et revient ramenant l'habitude.

Ignorant le soupçon, la peur, l'inquiétude, Tous les matins, il boucle à ses flancs refroidis Son épée, aujourd'hui rouillée, et qui jadis Avait la pesanteur de la chose publique; Quand parfois du fourreau, vénérable relique, Il arrache la lame illustre avec effort, Calme, il y croit toujours sentir peser le sort. Tout homme ici-bas porte en sa main une chose, Où, du bien et du mal, de l'effet, de la cause, Du genre humain, de Dieu, du gouffre, il sent le poids; Le juge au front morose a son livre des lois, Le roi son sceptre d'or, le fossoyeur sa pelle.

Tous les soirs il conduit l'enfant à la chapelle; L'enfant prie, et regarde avec ses yeux si bèaux, Gaie, et questionnant l'aïeul sur les tombeaux; Et Fabrice a dans l'oeil une humide étincelle. La main qui tremble aidant la marche qui chancelle, Ils vont sous les portails et le long des piliers Peuplés de séraphins mêlés aux chevaliers; Chaque statue, émue à leur pas doux et sombre, Vibre, et toutes ont l'air de saluer dans l'ombre, Les héros le vieillard, et les anges l'enfant.

Parfois Isoretta, que sa grâce défend, S'échappe dès l'aurore et s'en va jouer seule Dans quelque grande tour qui lui semble une aïeule Et qui mêle, croulante au milieu des buissons, La légende romane aux souvenirs saxons. Pauvre être qui contient toute une fière race, Elle trouble, en passant, le bouc, vieillard vorace, Dans les fentes des murs broutant le câprier; Pendant que derrière elle on voit l'aïeul prier, --Car il ne tarde pas à venir la rejoindre, Et cherche son enfant dès qu'il voit l'aube poindre,-- Elle court, va, revient, met sa robe en haillons, Erre de tombe en tombe et suit des papillons, Ou s'assied, l'air pensif, sur quelque âpre architrave; Et la tour semble heureuse et l'enfant paraît grave; La ruine et l'enfance ont de secrets accords, Car le temps sombre y met ce qui reste des morts.

IV UN SEUL HOMME SAIT OÙ EST CACHÉ LE TRÉSOR

Dans ce siècle où tout peuple a son chef qui le broie, Parmi les rois vautours et les princes de proie, Certe, on n'en trouverait pas un qui méprisât Final, donjon splendide et riche marquisat; Tous les ans, les alleux, les rentes, les censives, Surchargent vingt mulets de sacoches massives; La grande tour surveille, au milieu du ciel bleu, Le sud, le nord, l'ouest et l'est, et saint Mathieu, Saint Marc, saint Luc, saint Jean, les quatre évangélistes, Sont sculptés et dorés sur les quatre balistes; La montagne a pour garde, en outre, deux châteaux, Soldats de pierre ayant du fer sous leurs manteaux. Le trésor, quand du coffre on détache les boucles, Semble à qui l'entrevoit un rêve d'escarboucles; Ce trésor est muré dans un caveau discret Dont le marquis régnant garde seul le secret, Et qui fut autrefois le puits d'une sachette; Fabrice maintenant connaît seul la cachette; Le fils de Witikind vieilli dans les combats, Othon, scella jadis dans les chambres d'en bas Vingt caissons dont le fer verrouille les façades, Et qu'Anselme plus tard fit remplir de cruzades, Pour que dans l'avenir jamais on n'en manquât; Le casque du marquis est en or de ducat; On a sculpté deux rois persans, Narse et Tigrane, Dans la visière aux trous grillés de filigrane, Et sur le haut cimier, taillé d'un seul onyx, Un brasier de rubis brûle l'oiseau Phénix; Et le seul diamant du sceptre pèse une once.

V

LE CORBEAU

Un matin, les portiers sonnent du cor. Un nonce Se présente; il apporte, assisté d'un coureur, Une lettre du roi qu'on nomme l'empereur; Ratbert écrit qu'avant de partir pour Tarente Il viendra visiter Isora, sa parente, Pour lui baiser le front et pour lui faire honneur.

Le nonce, s'inclinant, dit au marquis:--Seigneur, Sa majesté ne fait de visites qu'aux reines.

Au message émané de ses mains très sereines L'empereur joint un don splendide et triomphant; C'est un grand chariot plein de jouets d'enfant; Isora bat des mains avec des cris de joie.

Le nonce, retournant vers celui qui l'envoie, Prend congé de l'enfant, et, comme procureur Du très victorieux et très noble empereur, Fait le salut qu'on fait aux têtes souveraines.

--Qu'il soit le bienvenu! Bas le pont! bas les chaînes! Dit le marquis; sonnez la trompe et l'olifant!-- Et, fier de voir qu'on traite en reine son enfant, La joie a rayonné sur sa face loyale.

Or, comme il relisait la lettre impériale, Un corbeau qui passait fit de l'ombre dessus. --Les oiseaux noirs guidaient Judas cherchant Jésus; Sire, vois ce corbeau, dit une sentinelle. Et, regardant l'oiseau planer sur la tournelle: --Bah! dit l'aïeul, j'étais pas plus haut que cela, Compagnon, déjà ce corbeau que voilà, Dans la plus fière tour de toute la contrée Avait bâti son nid, dont on voyait l'entrée; Je le connais; le soir, volant dans la vapeur, Il criait; tous tremblaient; mais, loin d'en avoir peur, Moi petit, je l'aimais; ce corbeau centenaire Étant un vieux voisin de l'astre et du tonnerre.

VI

LE PÉRE ET LA MÈRE

Les marquis de Final ont leur royal tombeau Dans une cave où luit, jour et nuit, un flambeau; Le soir, l'homme qui met de l'huile dans les lampes A son heure ordinaire en descendit les rampes; Là, mangé par les vers dans l'ombre de la mort, Chaque marquis auprès de sa marquise dort, Sans voir cette clarté qu'un vieil esclave apporte. A l'endroit même où pend la lampe, sous la porte, Était le monument des deux derniers défunts; Pour raviver la flamme et brûler des parfums, Le serf s'en approcha; sur la funèbre table, Sculpté très ressemblant, le couple lamentable Dont Isora, sa dame, était l'unique enfant, Apparaissait; tous deux, dans cet air étouffant, Silencieux, couchés côte à côte, statues Aux mains jointes, d'habits seigneuriaux vêtues, L'homme avec son lion, la femme avec son chien. Il vit que le flambeau nocturne brûlait bien; Puis, courbé, regarda, des pleurs dans la paupière, Ce père de granit, cette mère de pierre; Alors il recula, pâle; car il crut voir Que ces deux fronts, tournés vers la voûte au fond noir, S'étaient subitement assombris sur leur couche, Elle ayant l'air plus triste et lui l'air plus farouche.

VII

JOIE AU CHÂTEAU

Une file de longs et pesants chariots Qui précède ou qui suit les camps impériaux Marche là-bas avec des éclats de trompette Et des cris que l'écho des montagnes répète. Un gros de lances brille à l'horizon lointain.

La cloche de Final tinte, et c'est ce matin Que du noble empereur on attend la visite.

On arrache des tours la ronce parasite; On blanchit à la chaux en hâte les grands murs; On range dans la cour des plateaux de fruits mûrs; Des grenades venant des vieux monts Alpujarres, Le vin dans les barils et l'huile dans les jarres; L'herbe et la sauge en fleur jonchent tout l'escalier; Dans la cuisine un feu rôtit un sanglier; On voit fumer les peaux des bêtes qu'on écorche; Et tout rit; et l'on a tendu sous le grand porche Une tapisserie où Blanche d'Est jadis A brodé trois héros, Macchabée, Amadis, Achille, et le fanal de Rhode, et le quadrige D'Aétius, vainqueur du peuple latobrige, Et, dans trois médaillons marqués d'un chiffre en or, Trois poëtes, Platon, Plaute et Scaeva Memor. Ce tapis autrefois ornait la grande chambre; Au dire des vieillards, l'effrayant roi sicambre, Witikind, l'avait fait clouer en cet endroit, De peur que dans leur lit ses enfants n'eussent froid.

VIII

LA TOILETTE D'ISORA

Cris, chansons; et voilà ces vieilles tours vivantes. La chambre d'Isora se remplit de servantes; Pour faire un digne accueil au roi d'Arle, on revêt L'enfant de ses habits de fête; à son chevet, L'aïeul, dans un fauteuil d'orme incrusté d'érable, S'assied, songeant aux jours passés, et, vénérable, Il contemple Isora, front joyeux, cheveux d'or, Comme les chérubins peints dans le corridor, Regard d'enfant Jésus que porte la madone, Joue ignorante où dort le seul baiser qui donne Aux lèvres la fraîcheur, tous les autres étant Des flammes, même, hélas! quand le coeur est content. Isora est sur le lit assise, jambes nues; Son oeil bleu rêve avec des lueurs ingénues; L'aïeul rit, doux reflet de l'aube sur le soir! Et le sein de l'enfant, demi-nu, laisse voir Ce bouton rose, germe auguste des mamelles; Et ses beaux petits bras ont des mouvements d'ailes. Le vétéran lui prend les mains, les réchauffant; Et, dans tout ce qu'il dit aux femmes, à l'enfant, Sans ordre, en en laissant deviner davantage, Espèce de murmure enfantin du grand âge, Il semble qu'on entend parler toutes les voix De la vie, heur, malheur, à présent, autrefois, Deuil, espoir, souvenir, rire et pleurs, joie et peine; Ainsi, tous les oiseaux chantent dans le grand chêne.

--Fais-toi belle; un seigneur va venir; il est bon; C'est l'empereur; un roi, ce n'est pas un barbon Comme nous; il est jeune; il est roi d'Arle, en France; Vois-tu, tu lui feras ta belle révérence, Et tu n'oublieras pas de dire: monseigneur. Vois tous les beaux cadeaux qu'il nous fait! Quel bonheur! Tous nos bons paysans viendront, parce qu'on t'aime Et tu leur jetteras des sequins d'or, toi-même, De façon que cela tombe dans leur bonnet.

Et le marquis, parlant aux femmes, leur prenait Les vêtements des mains.

--Laissez, que je l'habille! Oh! quand sa mère était toute petite fille, Et que j'étais déjà barbe grise, elle avait Coutume de venir dès l'aube à mon chevet; Parfois, elle voulait m'attacher mon épée, Et, de la dureté d'une boucle occupée, Ou se piquant les doigts aux clous du ceinturon, Elle riait. C'était le temps où mon clairon Sonnait superbement à travers l'Italie. Ma fille est maintenant sous terre, et nous oublie. D'où vient qu'elle a quitté sa tâche, ô dure loi! Et qu'elle dort déjà quand je veille encor, moi? La fille qui grandit sans la mère, chancelle. Oh! c'est triste, et je hais la mort. Pourquoi prend-elle Cette jeune épousée et non mes pas tremblants? Pourquoi ces cheveux noirs et non mes cheveux blancs?

Et, pleurant, il offrait à l'enfant des dragées.

--Les choses ne sont pas ainsi bien arrangées; Celui qui fait le choix se trompe; il serait mieux Que l'enfant eût la mère et la tombe le vieux. Mais de la mère au moins il sied qu'on se souvienne; Et, puisqu'elle a ma place, hélas! je prends la sienne.

--Vois donc le beau soleil et les fleurs dans les prés! C'est par un jour pareil, les Grecs étant rentrés Dans Smyrne, le plus grand de leurs ports maritimes, Que, le bailli de Rhode et moi, nous les battîmes. Mais regarde-moi donc tous ces beaux jouets-là! Vois ce reître, on dirait un archer d'Attila. Mais c'est qu'il est vêtu de soie et non de serge! Et le chapeau d'argent de cette sainte Vierge! Et ce bonhomme en or! Ce n'est pas très hideux. Mais comme nous allons jouer demain tous deux! Si ta mère était là, qu'elle serait contente! Ah! quand on est enfant, ce qui plaît, ce qui tente, C'est un hochet qui sonne un moment dans la main, Peu de chose le soir et rien le lendemain; Plus tard, on a le goût des soldats véritables, Des palefrois battant du pied dans les étables, Des drapeaux, des buccins jetant de longs éclats, Des camps, et c'est toujours la même chose, hélas! Sinon qu'alors on a du sang à ses chimères. Tout est vain. C'est égal, je plains les pauvres mères Qui laissent leurs enfants derrière elles ainsi-- Ainsi parlait l'aïeul, l'oeil de pleurs obscurci, Souriant cependant, car telle est l'ombre humaine. Tout à l'ajustement de son ange de reine, Il habillait l'enfant, et, tandis qu'à genoux Les servantes chaussaient ces pieds charmants et doux Et, les parfumant d'ambre, en lavaient la poussière, Il nouait gauchement la petite brassière, Ayant plus d'habitude aux chemises d'acier.

IX

JOIE HORS DU CHÂTEAU

Le soir vient, le soleil descend dans son brasier; Et voilà qu'au penchant des mers, sur les collines, Partout, les milans roux, les chouettes félines, L'autour glouton, l'orfraie horrible dont l'oeil luit Avec du sang le jour, qui devient feu la nuit, Tous les tristes oiseaux mangeurs de chair humaine, Fils de ces vieux vautours nés de l'aigle romaine Que la louve d'airain aux cirques appela, Qui suivaient Marius et connaissaient Sylla, S'assemblent; et les uns, laissant un crâne chauve, Les autres, aux gibets essuyant leur bec fauve, D'autres, d'un mât rompu quittant les noirs agrès, D'autres, prenant leur vol du mur des lazarets, Tous, joyeux et criant, en tumulte et sans nombre, Ils se montrent Final, la grande cime sombre Qu'Othon, fils d'Aleram le Saxon, crénela, Et se disent entre eux: Un empereur est là!

X

SUITE DE LA JOIE

Cloche; acclamations; gémissements; fanfares; Feux de joie; et les tours semblent toutes des phares, Tant on a, pour fêter ce jour grand à jamais, De brasiers frissonnants encombré leurs sommets. La table colossale en plein air est dressée. Ce qu'on a sous les yeux répugne à la pensée Et fait peur; c'est la joie effrayante du mal; C'est plus que le démon, c'est moins que l'animal; C'est la cour du donjon tout entière rougie D'une prodigieuse et ténébreuse orgie; C'est Final, mais Final vaincu, tombé, flétri; C'est un chant dans lequel semble se tordre un cri; Un gouffre où les lueurs de l'enfer sont voisines Du rayonnement calme et joyeux des cuisines; Le triomphe de l'ombre, obscène, effronté, cru; Le souper de Satan dans un rêve apparu.

A l'angle de la cour, ainsi qu'un témoin sombre, Un squelette de tour, formidable décombre, Sur son faîte vermeil d'où s'enfuit le corbeau, Dresse et secoue aux vents, brûlant comme un flambeau, Tout le branchage et tout le feuillage d'un orme; Valet géant portant un chandelier énorme.

Le drapeau de l'empire, arboré sur ce bruit, Gonfle son aigle immense au souffle de la nuit.

Tout un cortège étrange est là; femmes et prêtres; Prélats parmi les ducs, moines parmi les reîtres; Les crosses et les croix d'évêques, au milieu Des piques et des dards, mêlent aux meurtres Dieu, Les mitres figurant de plus gros fers de lance. Un tourbillon d'horreur, de nuit, de violence, Semble emplir tous ces coeurs; que disent-ils entre eux, Ces hommes? En voyant ces convives affreux, On doute si l'aspect humain est véritable; Un sein charmant se dresse au-dessus de la table, On redoute au-dessous quelque corps tortueux; C'est un de ces banquets du monde monstrueux Qui règne et vit depuis les Héliogabales; Le luth lascif s'accouple aux féroces cymbales; Le cynique baiser cherche à se prodiguer; Il semble qu'on pourrait à peine distinguer De ces hommes les loups, les chiennes de ces femmes; A travers l'ombre, on voit toutes les soifs infâmes, Le désir, l'instinct vil, l'ivresse aux cris hagards, Flamboyer dans l'étoile horrible des regards.

Quelque chose de rouge entre les dalles fume; Mais, si tiède que soit cette douteuse écume, Assez de barils sont éventrés et crevés Pour que ce soit du vin qui court sur les pavés.

Est-ce une vaste noce? est-ce un deuil morne et triste? On ne sait pas à quel dénoûment on assiste, Si c'est quelque affreux monde à la terre étranger, Si l'on voit des vivants ou des larves manger, Et si ce qui dans l'ombre indistincte surnage Est la fin d'un festin ou la fin d'un carnage.

Par moments, le tambour, le cistre, le clairon, Font ces rages de bruit qui rendaient fou Néron. Ce tumulte rugit, chante, boit, mange, râle, Sur un trône est assis Ratbert, content et pâle.

C'est, parmi le butin, les chants, les arcs de fleurs, Dans un antre de rois un Louvre de voleurs.

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