La Légende des Siècles

Chapter 7

Chapter 73,849 wordsPublic domain

--Hommes qui m'écoutez, il est un pacte sombre Dont tout l'univers parle et que vous connaissez; Le voici: 'Moi, Satan, dieu des cieux éclipsés, Roi des jours ténébreux, prince des vents contraires, Je contracte alliance avec mes deux bons frères, L'empereur Sigismond et le roi Ladislas; Sans jamais m'absenter ni dire: je suis las, Je les protégerai dans toute conjoncture; De plus, je cède, en libre et pleine investiture, Étant seigneur de l'onde et souverain du mont, La mer à Ladislas, la terre à Sigismond, A la condition que, si je le réclame, Le roi m'offre sa tête et l'empereur son âme.'

--Serait-ce lui? dit Joss. Spectre aux yeux fulgurants, Es-tu Satan?

--Je suis plus et moins. Je ne prends Que vos têtes, ô rois des crimes et des trames, Laissant sous l'ongle noir se débattre vos âmes.

Ils se regardent, fous, brisés, courbant le front, Et Zéno dit à Joss:--Hein! qu'est-ce que c'est donc?

Joss bégaie:--Oui, la nuit nous tient. Pas de refuge. De quelle part viens-tu? Qu'es-tu, spectre?

--Le juge.

--Grâce!

La voix reprend:

--Dieu conduit par la main Le vengeur en travers de votre affreux chemin; L'heure où vous existiez est une heure sonnée; Rien ne peut plus bouger dans votre destinée; L'idée inébranlable et calme est dans le joint. Oui, je vous regardais. Vous ne vous doutiez point Que vous aviez sur vous l'oeil fixe de la peine, Et que quelqu'un savait dans cette ombre malsaine Que Joss fût kaÿser et que Zéno fût roi. Vous venez de parler tout à l'heure, pourquoi? Tout est dit. Vos forfaits sont sur vous, incurables, N'espérez rien. Je suis l'abîme, ô misérables! Ah! Ladislas est roi, Sigismond est césar; Dieu n'est bon qu'à servir de roue à votre char; Toi, tu tiens la Pologne avec ses villes fortes; Toi, Milan t'a fait duc, Rome empereur, tu portes La couronne de fer et la couronne d'or; Toi, tu descends d'Hercule, et toi, de Spartibor; Vos deux tiares sont les deux lueurs du monde; Tous les monts de la terre et tous les flots de l'onde Ont, altiers ou tremblants, vos deux ombres sur eux; Vous êtes les jumeaux du grand vertige heureux; Vous avez la puissance et vous avez la gloire, Mais, sous ce ciel de pourpre et sous ce dais de moire, Sous cette inaccessible et haute dignité, Sous cet arc de triomphe au cintre illimité, Sous ce royal pouvoir, couvert de sacrés voiles, Sous ces couronnes, tas de perles et d'étoiles, Sous tous ces grands exploits, prompts, terribles, fougueux, Sigismond est un monstre et Ladislas un gueux! O dégradation du sceptre et de l'épée! Noire main de justice aux cloaques trempée! Devant l'hydre le seuil du temple ouvre ses gonds, Et le trône est un siège aux croupes des dragons! Siècle infâme! ô grand ciel étoilé, que de honte! Tout rampe; pas un front où le rouge ne monte, C'est égal, on se tait, et nul ne fait un pas. O peuple, million et million de bras, Toi, que tous ces rois-là mangent et déshonorent, Toi, que leurs majestés les vermines dévorent, Est-ce que tu n'as pas des ongles, vil troupeau, Pour ces démangeaisons d'empereurs sur ta peau! Du reste, en voilà deux de pris; deux âmes telles Que l'enfer même rêve étonné devant elles! Sigismond, Ladislas, vous étiez triomphants, Splendides, inouïs, prospères, étouffants; Le temps d'être punis arrive; à la bonne heure. Ah! le vautour larmoie et le caïman pleure. J'en ris. Je trouve bon qu'à-de certains instants Les princes, les heureux, les forts, les éclatants, Les vainqueurs, les puissants, tous les bandits suprêmes, A leurs fronts cerclés d'or, chargés de diadèmes, Sentent l'âpre sueur de Josaphat monter. Il est doux de voir ceux qui hurlaient sangloter. La peur après le crime; après l'affreux, l'immonde. C'est bien. Dieu tout puissant! quoi, des maîtres du monde, C'est ce que, dans la cendre et sous mes pieds, j'ai là! Quoi, ceci règne! Quoi, c'est un césar, cela! En vérité, j'ai honte, et mon vieux coeur se serre De les voir se courber plus qu'il n'est nécessaire. Finissons. Ce qui vient de se passer ici, Princes veut un linceul promptement épaissi. Ces mêmes dés hideux qui virent le calvaire Ont roulé, dans mon ombre indignée et sévère, Sur une femme, après avoir roulé sur Dieu. Vous avez joué là rois un lugubre jeu. Mars, soit. Je ne vais pas perdre à de la morale Ce moment que remplit la brume sépulcrale. Vous ne voyez plus clair dans vos propres chemins, Et vos doigts ne sont plus assez des doigts humains Pour qu'ils puissent tâter vos actions funèbres; A quoi bon présenter le miroir aux ténèbres? A quoi bon vous parler de ce que vous faisiez? Boire de l'ombre, étant de nuit rassasiés, C'est ce que vous avez l'habitude de faire, Rois, au point de ne plus sentir dans votre verre L'odeur des attentats et le goût des forfaits. Je vous dis seulement que ce vil portefaix, Votre siècle, commence à trouver vos altesses Lourdes d'iniquités et de scélératesses; Il est las, c'est pourquoi je vous jette au monceau D'ordures que des ans emporte le ruisseau! Ces jeunes gens penchés sur cette jeune fille, J'ai vu cela! Dieu bon, sont-ils de la famille Des vivants, respirant sous ton clair horizon? Sont-ce des hommes Non. Rien qu'à voir la façon Dont votre lèvre touche aux vierges endormies, Princes, on sent en vous des goules, des lamies, D'affreux êtres sortis des cercueils soulevés. Je vous rends à la nuit. Tout ce que vous avez De la face de l'homme est un mensonge infâme; Vous avez quelque bête effroyable au lieu d'âme; Sigismond l'assassin, Ladislas le forban, Vous êtes des damnés en rupture de ban; Donc lâchez les vivants et lâchez les empires! Hors du trône, tyrans! à la tombe, vampires! Chiens du tombeau, voici le sépulcre. Rentrez.

Et son doigt est tourné vers le gouffre.

Atterrés, Ils s'agenouillent.

--Oh! dit Sigismond, fantôme, Ne nous emmène pas dans ton morne royaume! Nous t'obéirons. Dis, qu'exiges-tu de nous? Grâce!

Et le roi dit: --Vois, nous sommes à genoux, Spectre!

Une vieille femme a la voix moins débile.

La figure qui tient l'épée est immobile, Et se tait, comme si cet être souverain Tenait conseil en lui sous son linceul d'airain; Tout à coup, élevant sa voix grave et hautaine:

--Princes, votre façon d'être lâches me gêne. je suis homme et non spectre. Allons, debout! mon bras Est le bras d'un vivant; il ne me convient pas De faire une autre peur que celle où j'ai coutume. Je suis Éviradnus.

XVII

LA MASSUE

Comme sort de la brume Un sévère sapin, vieilli dans l'Appenzell, A l'heure où le matin au souffle universel Passe, des bois profonds balayant la lisière, Le preux ouvre son casque, et hors de la visière Sa longue barbe blanche et tranquille apparaît.

Sigismond s'est dressé comme un dogue en arrêt; Ladislas bondit, hurle, ébauche une huée, Grince des dents et rit, et, comme la nuée Résume en un éclair le gouffre pluvieux, Toute sa rage éclate en ce cri:--C'est un vieux!

Le grand chevalier dit, regardant l'un et l'autre: --Rois, un vieux de mon temps vaut deux jeunes du vôtre. Je vous défie à mort, laissant à votre choix D'attaquer l'un sans l'autre ou tous deux à la fois; Prenez au tas quelque arme ici qui vous convienne; Vous êtes sans cuirasse et je quitte la mienne; Car le châtiment doit lui-même être correct.

Éviradnus n'a plus que sa veste d'Utrecht. Pendant que, grave et froid, il déboucle sa chape, Ladislas, furtif, prend un couteau sur la nappe, Se déchausse, et, rapide et bras levé, pieds nus, Il se glisse en rampant derrière Éviradnus; Mais Éviradnus sent qu'on l'attaque en arrière, Se tourne, empoigne et tord la lame meurtrière, Et sa main colossale étreint comme un étau Le cou de Ladislas, qui lâche le couteau; Dans l'oeil du nain royal on voit la mort paraître.

--Je devrais te couper les quatre membres, traître, Et te laisser ramper sur tes moignons sanglants. Tiens, dit Éviradnus, meurs vite!

Et sur ses flancs Le roi s'affaisse, et, blême et l'oeil hors de l'orbite, Sans un cri, tant la mort formidable est subite, Il expire.

L'un meurt, mais l'autre s'est dressé. Le preux, en délaçant sa cuirasse, a posé Sur un banc son épée, et Sigismond l'a prise. Le jeune homme effrayant rit de la barbe grise; L'épée au poing, joyeux, assassin rayonnant, Croisant les bras, il crie: A mon tour maintenant!-- Et les noirs chevaliers, juges de cette lice, Peuvent voir, à deux pas du fatal précipice, Près de Mahaud, qui semble un corps inanimé, Éviradnus sans arme et Sigismond armé. Le gouffre attend. Il faut que l'un des deux y tombe.

--Voyons un peu sur qui va se fermer la tombe, Dit Sigismond. C'est toi le mort, c'est toi le chien!

Le moment est funèbre; Éviradnus sent bien Qu'avant qu'il ait choisi dans quelque armure un glaive Il aura dans les reins la pointe qui se lève; Que faire? Tout à coup sur Ladislas gisant Son oeil tombe; il sourit, terrible, et, se baissant De l'air d'un lion pris qui trouve son issue --Hé! dit-il, je n'ai pas besoin d'autre massue!-- Et, prenant aux talons le cadavre du roi, Il marche à l'empereur qui chancelle d'effroi; Il brandit le roi mort comme une arme, il en joue, Il tient dans ses deux poings les deux pieds, et secoue Au-dessus de sa tête, en murmurant: Tout beau! Cette espèce de fronde horrible du tombeau, Dont le corps est la corde et la tête la pierre. Le cadavre éperdu se renverse en arrière, Et les bras disloqués font des gestes hideux.

Lui, crie:--Arrangez-vous, princes, entre vous deux. Si l'enfer s'éteignait, dans l'ombre universelle, On le rallumerait, certe, avec l'étincelle Qu'on peut tirer d'un roi heurtant un empereur.

Sigismond, sous ce mort qui plane, ivre d'horreur, Recule, sans la voir, vers la lugubre trappe; Soudain le mort s'abat et le cadavre frappe... Éviradnus est seul. Et l'on entend le bruit De deux spectres tombant ensemble dans la nuit. Le preux se courbe au seuil du puits, son oeil y plonge, Et, calme, il dit tout bas, comme parlant en songe: --C'est bien! disparaissez, le tigre et le chacal!

XVIII LE JOUR REPARAÎT

Il reporte Mahaud sur le fauteuil ducal. Et, de peur qu'au réveil elle ne s'inquiète, Il referme sans bruit l'infernale oubliette, Puis remet tout en ordre autour de lui, disant:

--La chose n'a pas fait une goutte de sang; C'est mieux. Mais, tout à coup, la cloche au loin éclate; Les monts gris sont bordés d'un long fil écarlate; Et voici que, partant des branches de genêt, Le peuple vient chercher sa dame; l'aube naît. Les hameaux sont en branle, on accourt; et, vermeille, Mahaud, en même temps que l'aurore, s'éveille; Elle pense rêver et croit que le brouillard A pris ces jeunes gens pour en faire un vieillard, Et les cherche des yeux, les regrettant peut-être; Éviradnus salue, et le vieux vaillant maître, S'approchant d'elle avec un doux sourire ami: --Madame, lui dit-il, avez-vous bien dormi?

SULTAN MOURAD

I

Mourad, fils du sultan Bajazet, fut un homme Glorieux, plus qu'aucun des Tibères de Rome; Dans son sérail veillaient les lions accroupis, Et Mourad en couvrit de meurtres les tapis; On y voyait blanchir des os entre les dalles; Un long fleuve de sang de dessous ses sandales Sortait, et s'épandait sur la terre, inondant L'orient, et fumant dans l'ombre à l'occident; Il fit un tel carnage avec son cimeterre Que son cheval semblait au monde une panthère; Sous lui Smyrne et Tunis, qui regretta ses beys, Furent comme des corps qui pendent aux gibets; Il fut sublime; il prit, mêlant la force aux ruses, Le Caucase aux Kirghis et le Liban aux Druses; Il fit, après l'assaut, pendre les magistrats D'Éphèse, et rouer vifs les prêtres de Patras; Grâce à Mourad, suivi des victoires rampantes, Le vautour essuyait son bec fauve aux charpentes Du temple de Thésée encor pleines de clous; Grâce à lui, l'on voyait dans Athènes des loups, Et la ronce couvrait de sa verte tunique Tous ces vieux pans de murs écroulés, Salonique, Corinthe, Argos, Varna, Tyr, Didymothicos, Où l'on n'entendait plus parler que les échos; Mourad fut saint; il fit étrangler ses huit frères; Comme les deux derniers, petits, cherchaient leurs mères Et s'enfuyaient, avant de les faire mourir Tout autour de la chambre il les laissa courir; Mourad, parmi la foule invitée à ses fêtes, Passait, le cangiar à la main, et les têtes S'envolaient de son sabre ainsi que des oiseaux; Mourad, qui ruina Delphe, Ancyre et Naxos, Comme on cueille un fruit mûr tuait une province; Il anéantissait le peuple avec le prince, Les temples et les dieux, les rois et les donjons; L'eau n'a pas plus d'essaims d'insectes dans ses joncs Qu'il n'avait de rois et de spectres épiques Volant autour de lui dans les forêts de piques; Mourad, fils étoilé de sultans triomphants, Ouvrit, l'un après l'autre et vivants, douze enfants Pour trouver dans leur ventre une pomme volée; Mourad fut magnanime; il détruisit Élée, Mégare et Famagouste avec l'aide d'Allah; Il effaça de terre Agrigente; il brûla Fiume et Rhode, voulant avoir des femmes blanches; Il fit scier son oncle Achmet entre deux planches De cèdre, afin de faire honneur à ce vieillard; Mourad fut sage et fort; son père mourut tard, Mourad l'aida; ce père avait laissé vingt femmes, Filles d'Europe ayant dans leurs regards des âmes, Ou filles de Tiflis au sein blanc, au teint clair; Sultan Mourad jeta ces femmes à la mer Dans des sacs convulsifs que la houle profonde Emporta, se tordant confusément dans l'onde; Mourad les fit noyer toutes; ce fut sa loi.

* * * * *

D'Aden et d'Erzeroum il fit de larges fosses, Un charnier de Modon vaincue, et trois amas De cadavres d'Alep, de Brousse et de Damas; Un jour, tirant de l'arc, il prit son fils pour cible, Et le tua; Mourad sultan fut invincible; Vlad, boyard de Tarvis, appelé Belzébuth, Refuse de payer au sultan son tribut, Prend l'ambassade turque et la fait périr toute Sur trente pals, plantés aux deux bords d'une route; Mourad accourt, brûlant moissons, granges, greniers, Bat le boyard, lui fait vingt mille prisonniers, Puis, autour de l'immense et noir champ de bataille, Bâtit un large mur tout en pierre de taille, Et fait dans les créneaux, pleins d'affreux cris plaintifs, Maçonner et murer les vingt mille captifs, Laissant des trous par où l'on voit leurs yeux dans l'ombre, Et part, après avoir écrit sur leur mur sombre: 'Mourad, tailleur de pierre, à Vlad, planteur de pieux.' Mourad était croyant, Mourad était pieux; Il brûla cent couvents de chrétiens en Eubée, Où par hasard sa foudre était un jour tombée; Mourad fut quarante ans l'éclatant meurtrier Sabrant le monde, ayant Dieu sous son étrier; Il eut le Rhamséion et le Généralife; Il fut le padischah, l'empereur, le calife, Et les prêtres disaient; 'Allah! Mourad est grand.'

II

Législateur horrible et pire conquérant, N'ayant autour de lui que des troupeaux infâmes, De la foule, de l'homme en poussière, des âmes D'où des langues sortaient pour lui lécher les pieds, Loué pour ses forfaits toujours inexpiés, Flatté par ses vaincus et baisé par ses proies, Il vivait dans l'encens, dans l'orgueil, dans les joies Avec l'immense ennui du méchant adoré.

Il était le faucheur, la terre était le pré.

III

Un jour, comme il passait à pied dans une rue A Bagdad, tête auguste au vil peuple apparue, A l'heure où les maisons, les arbres et les blés Jettent sur les chemins de soleil accablés Leur frange d'ombre au bord d'un tapis de lumière, Il vit, à quelques pas du seuil d'une chaumière, Gisant à terre, un porc fétide qu'un boucher Venait de saigner vif avant de l'écorcher; Cette bête râlait devant cette masure; Son cou s'ouvrait, béant d'une affreuse blessure; Le soleil de midi brûlait l'agonisant; Dans la plaie implacable et sombre, dont le sang Faisait un lac fumant à la porte du bouge, Chacun de ses rayons entrait comme un fer rouge; Comme s'ils accouraient à l'appel du soleil, Cent moustiques suçaient la plaie au bord vermeil; Comme autour de leur lit voltigent les colombes, Ils allaient et venaient, parasites des tombes, Les pattes dans le sang, l'aile dans le rayon; Car la mort, l'agonie et la corruption Sont ici-bas le seul mystérieux désastre Où la mouche travaille en même temps que l'astre; Le porc ne pouvait faire un mouvement, livré Au féroce soleil, des mouches dévoré; On voyait tressaillir l'effroyable coupure; Tous les passants fuyaient loin de la bête impure; Qui donc eût eu pitié de ce malheur hideux? Le porc et le sultan étaient seuls tous les deux; L'un torturé, mourant, maudit, infect, immonde; L'autre, empereur, puissant, vainqueur; maître du monde, Triomphant aussi haut que l'homme peut monter, Comme si le destin eût voulu confronter Les deux extrémités sinistres des ténèbres. Le porc, dont un frisson agitait les vertèbres, Râlait, triste, épuisé, morne; et le padischah De cet être difforme et sanglant s'approcha, Comme on s'arrête au bord d'un gouffre qui se creuse; Mourad pencha son front sur la bête lépreuse, Puis la poussa du pied dans l'ombre du chemin, Et, de ce même geste énorme et surhumain Dont il chassait les rois, Mourad chassa les mouches. Le porc mourant rouvrit ses paupières farouches, Regarda d'un regard ineffable, un moment, L'homme qui l'assistait dans son accablement; Puis son oeil se perdit dans l'immense mystère; Il expira.

IV

Le jour où ceci sur la terre S'accomplissait, voici ce que voyait le ciel:

C'était dans l'endroit calme, apaisé, solennel, Où luit l'astre idéal sous l'idéal nuage, Au delà de la vie, et de l'heure, et de l'âge, Hors de ce qu'on appelle espace, et des contours Des songes qu'ici-bas nous nommons nuits et jours; Lieu d'évidence où l'âme enfin peut voir les causes, Où, voyant le revers inattendu des choses, On comprend, et l'on dit: C'est bien!--l'autre côté De la chimère sombre étant la vérité; Lieu blanc, chaste, où le mal s'évanouit et sombre. L'étoile en cet azur semble une goutte d'ombre.

Ce qui rayonne là, ce n'est pas un vain jour Qui naît et meurt, riant et pleurant tour à tour, Jaillissant, puis rentrant dans la noirceur première, Et, comme notre aurore, un sanglot de lumière; C'est un grand jour divin, regardé dans les cieux Par les soleils, comme est le nôtre par les yeux; Jour pur, expliquant tout, quoiqu'il soit le problème; Jour qui terrifierait s'il n'était l'espoir même; De toute l'étendue éclairant l'épaisseur, Foudre par l'épouvante, aube par la douceur. Là, toutes les beautés tonnent épanouies; Là, frissonnent en paix les lueurs inouïes; Là, les ressuscités ouvrent leur oeil béni Au resplendissement de l'éclair infini; Là, les vastes rayons passent comme des ondes.

C'était sur le sommet du Sinaï des mondes; C'était là.

Le nuage auguste, par moments, Se fendait, et jetait des éblouissements. Toute la profondeur entourait cette cime.

On distinguait, avec un tremblement sublime, Quelqu'un d'inexprimable au fond de la clarté.

Et tout frémissait, tout, l'aube et l'obscurité, Les anges, les soleils, et les êtres suprêmes, Devant un vague front couvert de diadèmes. Dieu méditait.

Celui qui crée et qui sourit, Celui qu'en bégayant nous appelons Esprit, Bonté, Force, Équité, Perfection, Sagesse, Regarde devant lui, toujours, sans fin, sans cesse, Fuir les siècles ainsi que des mouches d'été. Car il est éternel avec tranquillité.

Et dans l'ombre hurlait tout un gouffre, la terre.

En bas, sous une brume épaisse, cette sphère Rampait, monde lugubre où les pâles humains Passaient et s'écroulaient et se tordaient les mains. On apercevait l'Inde et le Nil, des mêlées D'exterminations et de villes brûlées, Et des champs ravagés et des clairons soufflant, Et l'Europe livide ayant un glaive au flanc; Des vapeurs de tombeau, des lueurs de repaire; Cinq frères tout sanglants; l'oncle, le fils, le père; Des hommes dans des murs, vivants, quoique pourris; Des têtes voletant, mornes chauves-souris, Autour d'un sabre nu, fécond en funérailles; Des enfants éventrés soutenant leurs entrailles; Et de larges bûchers fumaient, et des tronçons D'êtres sciés en deux rampaient dans les tisons; Et le vaste étouffeur des plaintes et des râles, L'Océan, échouait dans les nuages pâles D'affreux sacs noirs faisant des gestes effrayants; Et ce chaos de fronts hagards, de pas fuyants, D'yeux en pleurs, d'ossements, de larves, de décombres, Ce brumeux tourbillon de spectres, et ces ombres Secouant des linceuls, et tous ces morts, saignant Au loin, d'un continent à l'autre continent, Pendant aux pals, cloués aux croix, nus sur les claies, Criaient, montrant leurs fers, leur sang, leurs maux, leurs plaies:

--C'est Mourad! c'est Mourad! justice, ô Dieu vivant!

A ce cri, qu'apportait de toutes parts le vent, Les tonnerres jetaient des grondements étranges, Des flamboiements passaient sur les faces des anges, Les grilles de l'enfer s'empourpraient, le courroux En faisait remuer d'eux-mêmes les verrous, Et l'on voyait sortir de l'abîme insondable Une sinistre main qui s'ouvrait formidable; 'Justice!' répétait l'ombre, et le châtiment Au fond de l'infini se dressait lentement.

Soudain du plus profond des nuits, sur la nuée, Une bête difforme, affreuse, exténuée, Un être abject et sombre, un pourceau, s'éleva; Ouvrant un oeil sanglant qui cherchait Jéhovah; La nuée apporta le porc dans la lumière, A l'endroit même où luit l'unique sanctuaire, Le saint des saints, jamais décru, jamais accru; Et le porc murmura:--Grâce! il m'a secouru. Le pourceau misérable et Dieu se regardèrent.

Alors, selon des lois que hâtent ou modèrent Les volontés de l'Être effrayant qui construit Dans les ténèbres l'aube et dans le jour nuit, On vit, dans le brouillard où rien n'a plus de forme, Vaguement apparaître une balance énorme; Cette balance vint d'elle-même, à travers Tous les enfers béants, tous les cieux entr'ouverts, Se placer sous la foule immense des victimes; Au-dessus du silence horrible des abîmes, Sous l'oeil du seul vivant, du seul vrai, du seul grand, Terrible, elle oscillait, et portait, s'éclairant D'un jour mystérieux plus profond que le nôtre, Dans un plateau le monde et le pourceau dans l'autre.

Du côté du pourceau la balance pencha.

V

Mourad, le haut calife et l'altier padischah, En sortant de la rue où les gens de la ville L'avaient pu voir toucher à cette bête vile, Fut le soir même pris d'une fièvre, et mourut.

Le tombeau des soudans, bâti de jaspe brut, Couvert d'orfèvrerie, auguste, et dont l'entrée Semble l'intérieur d'une bête éventrée Qui serait tout en or et tout en diamants, Ce monument, superbe entre les monuments, Qui hérisse, au-dessus d'un mur de briques sèches, Son faîte plein de tours comme un carquois de flèches, Ce turbé que Bagdad montre encore aujourd'hui, Reçut le sultan mort et se ferma sur lui.

Quand il fut là, gisant et couché sous la pierre, Mourad ouvrit les yeux et vit une lumière; Sans qu'on pût distinguer l'astre ni le flambeau, Un éblouissement remplissait son tombeau; Une aube s'y levait, prodigieuse et douce; Et sa prunelle éteinte eut l'étrange secousse D'une porte de jour qui s'ouvre dans la nuit. Il aperçut l'échelle immense qui conduit Les actions de l'homme à l'oeil qui voit les âmes; Et les clartés étaient des roses et des flammes; Et Mourad entendit une voix qui disait: