La Légende des Siècles

Chapter 6

Chapter 63,842 wordsPublic domain

Les linceuls ne sont pas plus noirs que ces armets; Les tombeaux, quoique sourds et voilés pour jamais, Ne sont pas plus glacés que ces brassards; les bières N'ont pas leurs ais hideux mieux joints que ces jambières; Le casque semble un crâne, et, de squames couverts, Les doigts des gantelets luisent comme des vers; Ces robes de combat ont des plis de suaires; Ces pieds pétrifiés siéraient aux ossuaires; Ces piques ont des bois lourds et vertigineux Où des têtes de mort s'ébauchent dans les noeuds. Ils sont tous arrogants sur la selle, et leurs bustes Achèvent les poitrails des destriers robustes; Les mailles sur leurs flancs croisent leurs durs tricots; Le mortier des marquis près des tortils ducaux Rayonne, et sur l'écu, le casque et la rondache, La perle triple alterne avec les feuilles d'ache; La chemise de guerre et le manteau de roi Sont si larges qu'ils vont du maître au palefroi; Les plus anciens harnais remontent jusqu'à Rome; L'armure du cheval sous l'armure de l'homme Vit d'une vie horrible, et guerrier et coursier Ne font qu'une seule hydre aux écailles d'acier.

L'histoire est là; ce sont toutes les panoplies Par qui furent jadis tant d'oeuvres accomplies; Chacune, avec son timbre en forme de delta, Semble la vision du chef qui la porta; Là sont des ducs sanglants et les marquis sauvages Qui portaient pour pennons au milieu des ravages Des saints dorés et peints sur des peaux de poissons. Voici Geth, qui criait aux Slaves: Avançons! Mundiaque, Ottocar, Platon, Ladislas Cunne, Welf, dont l'écu portait: 'Ma peur se nomme Aucune.' Zultan, Nazamystus, Othon le Chassieux; Depuis Spignus jusqu'à Spartibor aux trois yeux, Toute la dynastie effrayante d'Antée Semble là sur le bord des siècles arrêtée.

Que font-ils là, debout et droits? Qu'attendent-ils? L'aveuglement remplit l'armet aux durs sourcils. L'arbre est là sans la sève et le héros sans l'âme; Où l'on voit des yeux d'ombre on vit des yeux de flamme; La visière aux trous ronds sert de masque au néant; Le vide s'est fait spectre et rien s'est fait géant; Et chacun de ces hauts cavaliers est l'écorce De l'orgueil, du défi, du meurtre et de la force; Le sépulcre glacé les tient; la rouille mord Ces grands casques épris d'aventure et de mort, Que baisait leur maîtresse auguste, la bannière; Pas un brassard ne peut remuer sa charnière; Les voilà tous muets, eux qui rugissaient tous, Et, grondant et grinçant, rendaient les clairons fous; Le heaume affreux n'a plus de cri dans ses gencives; Ces armures, jadis fauves et convulsives, Ces hauberts, autrefois pleins d'un souffle irrité, Sont venus s'échouer dans l'immobilité, Regarder devant eux l'ombre qui se prolonge, Et prendre dans la nuit la figure du songe.

Ces deux files, qui vont depuis le morne seuil Jusqu'au fond où l'on voit la table et le fauteuil, Laissent entre leurs fronts une ruelle étroite; Les marquis sont à gauche et les ducs sont à droite; Jusqu'au jour où le toit que Spignus crénela, Chargé d'ans, croulera sur leur tête, ils sont là, Inégaux face à face, et pareils côte à côte. En dehors des deux rangs, en avant, tête haute, Comme pour commander le funèbre escadron Qu'éveillera le bruit du suprême clairon, Les vieux sculpteurs ont mis un cavalier de pierre, Charlemagne, ce roi qui de toute la terre Fit une table ronde à douze chevaliers.

Les cimiers surprenants, tragiques, singuliers, Cauchemars entrevus dans le sommeil sans bornes, Sirènes aux seins nus, mélusines, licornes, Farouches bois de cerfs, aspics, alérions, Sur la rigidité des pâles morions, Semblent une forêt de monstres qui végète; L'un penche en avant, l'autre en arrière se jette; Tous ces êtres, dragons, cerbères orageux, Que le bronze et le rêve ont créés dans leurs jeux, Lions volants, serpents ailés, guivres palmées, Faits pour l'effarement des livides armées, Espèces de démons composés de terreur, Qui sur le heaume altier des barons en fureur Hurlaient, accompagnant la bannière géante, Sur les cimiers glacés songent, gueule béante, Comme s'ils s'ennuyaient, trouvant les siècles longs; Et, regrettant les morts saignant sous les talons, Les trompettes, la poudre immense, la bataille, Le carnage, on dirait que l'Épouvante bâille. Le métal fait reluire, en reflets durs et froids, Sa grande larme au mufle obscur des palefrois; De ces spectres pensifs l'odeur des temps s'exhale; Leur ombre est formidable au plafond de la salle; Aux lueurs du flambeau frissonnant, au-dessus Des blêmes cavaliers vaguement aperçus, Elle remue et croît dans les ténébreux faîtes; Et la double rangée horrible de ces têtes Fait, dans l'énormité des vieux combles fuyants, De grands nuages noirs aux profils effrayants.

Et tout est fixe, et pas un coursier ne se cabre Dans cette légion de la guerre macabre; Oh! ces hommes masqués sur ces chevaux voilés, Chose affreuse!

A la brume éternelle mêlés, Ayant chez les vivants fini leur tâche austère, Muets, ils sont tournés du côté du mystère; Ces sphinx ont l'air, au seuil du gouffre où rien ne luit, De regarder l'énigme en face dans la nuit, Comme si, prêts à faire, entre les bleus pilastres, Sous leurs sabots d'acier étinceler les astres, Voulant pour cirque l'ombre, ils provoquaient d'en bas, Peur on ne sait quels fiers et funèbres combats, Dans le champ sombre où n'ose aborder la pensée, La sinistre visière au fond des cieux baissée.

IX

BRUIT QUE FAIT LE PLANCHER

C'est là qu'Éviradnus entre; Gasclin le suit.

Le mur d'enceinte étant presque partout détruit, Cette porte, ancien seuil des marquis patriarches Qu'au-dessus de la cour exhaussent quelques marches, Domine l'horizon, et toute la forêt Autour de son perron comme un gouffre apparaît. L'épaisseur du vieux roc de Corbus est propice A cacher plus d'un sourd et sanglant précipice; Tout le burg, et la salle elle-même, dit-on, Sont bâtis sur des puits faits par le duc Platon; Le plancher sonne; on sent au-dessous des abîmes.

--Page, dit ce chercheur d'aventures sublimes, Viens. Tu vois mieux que moi, qui n'ai plus de bons yeux, Car la lumière est femme et se refuse aux vieux; Bah! voit toujours assez qui regarde en arrière. On découvre d'ici la route et la clairière; Garçon, vois-tu là-bas venir quelqu'un?--Gasclin Se penche hors du seuil; la lune est dans son plein, D'une blanche lueur la clairière est baignée. --Une femme à cheval. Elle est accompagnée. --De qui? Gasclin répond:--Seigneur, j'entends les voix De deux hommes parlant et riant, et je vois Trois ombres de chevaux qui passent sur la route. --Bien, dit Éviradnus. Ce sont eux. Page, écoute. Tu vas partir d'ici. Prends un autre chemin. Va-t'en sans être vu. Tu reviendras demain Avec nos deux chevaux, frais, en bon équipage, Au point du jour. C'est dit. Laisse-moi seul.--Le page, Regardant son bon maître avec des yeux de fils, Dit:--Si je demeurais? Ils sont deux.--Je suffis. Va.

X

ÉVIRADNUS IMMOBILE

Le héros est seul sous ces grands murs sévères. Il s'approche un moment de la table où les verres Et les hanaps, dorés et peints, petits et grands, Sont étagés, divers pour les vins différents; Il a soif; les flacons tentent sa lèvre avide; Mais la goutte qui reste au fond d'un verre vide Trahirait que quelqu'un dans la salle est vivant; Il va droit aux chevaux. Il s'arrête devant Celui qui le plus près de la table étincelle, Il prend le cavalier et l'arrache à la selle; La panoplie en vain lui jette un pâle éclair, Il saisit corps à corps le fantôme de fer, Et l'emporte au plus noir de la salle; et, pliée Dans la cendre et la nuit, l'armure humiliée Reste adossée au mur comme un héros vaincu; Éviradnus lui prend sa lance et son écu, Monte en selle à sa place, et le voilà statue.

Pareil aux autres, froid, la visière abattue, On n'entend pas un souffle à sa lèvre échapper, Et le tombeau pourrait lui-même s'y tromper.

Tout est silencieux dans la salle terrible.

XI

UN PEU DE MUSIQUE

Écoutez!--Comme un nid qui murmure invisible, Un bruit confus s'approche, et des rires, des voix, Des pas, sortent du fond vertigineux des bois.

Et voici qu'à travers la grande forêt brune Qu'emplit la rêverie immense de la lune, On entend frissonner et vibrer mollement, Communiquant au bois son doux frémissement, La guitare des monts d'Inspruck, reconnaissable Au grelot de son manche où sonne un grain de sable; Il s'y mêle la voix d'un homme, et ce frisson Prend un sens et devient une vague chanson.

'Si tu veux, faisons un rêve. Montons sur deux palefrois; Tu m'emmènes, je t'enlève. L'oiseau chante dans les bois.

'Je suis ton maître et ta proie; Partons, c'est la fin du jour; Mon cheval sera la joie, Ton cheval sera l'amour.

'Nous ferons toucher leurs têtes; Les voyages sont aisés; Nous donnerons à ces bêtes Une avoine de baisers.

'Viens! nos doux chevaux mensonges Frappent du pied tous les deux, Le mien au fond de mes songes, Et le tien au fond des cieux.

'Un bagage est nécessaire; Nous emporterons nos voeux, Nos bonheurs, notre misère, Et la fleur de tes cheveux.

'Viens, le soir brunit les chênes, Le moineau rit; ce moqueur Entend le doux bruit des chaînes Que tu m'as mises au coeur.

'Ce ne sera point ma faute Si les forêts et les monts, En nous voyant côte à côte, Ne murmurent pas: Aimons!

'Viens, sois tendre, je suis ivre. O les verts taillis mouillés! Ton souffle te fera suivre Des papillons réveillés.

'L'envieux oiseau nocturne, Triste, ouvrira son oeil rond; Les nymphes, penchant leur urne, Dans les grottes souriront.

'Et diront: "Sommes-nous folles! C'est Léandre avec Héro; En écoutant leurs paroles Nous laissons tomber notre eau."

'Allons-nous-en par l'Autriche! Nous aurons l'aube à nos fronts; Je serai grand, et toi riche, Puisque nous nous aimerons.

'Allons-nous-en par la terre, Sur nos deux chevaux charmants, Dans l'azur, dans le mystère, Dans les éblouissements!

'Nous entrerons à l'auberge, Et nous payerons l'hôtelier De ton sourire de vierge, De mon bonjour d'écolier.

'Tu seras dame, et moi comte; Viens, mon coeur s'épanouit, Viens, nous conterons ce conte Aux étoiles de la nuit.'

La mélodie encor quelques instants se traîne Sous les arbres bleuis par la lune sereine, Puis tremble, puis expire, et la voix qui chantait S'éteint comme un oiseau se pose; tout se tait.

XII

LE GRAND JOSS ET LE PETIT ZÉNO

Soudain, au seuil lugubre apparaissent trois têtes Joyeuses, et d'où sort une lueur de fêtes; Deux hommes, une femme en robe de drap d'or. L'un des hommes paraît trente ans; l'autre est encor Plus jeune, et sur son dos il porte en bandoulière La guitare où s'enlace une branche de lierre; Il est grand et blond; l'autre est petit, pâle et brun; Ces hommes, qu'on dirait faits d'ombre et de parfum, Sont beaux, mais le démon dans leur beauté grimace; Avril a de ces fleurs où rampe une limace.

--Mon grand Joss, mon petit Zéno, venez ici. Voyez. C'est effrayant.

Celle qui parle ainsi C'est madame Mahaud; le clair de lune semble Caresser sa beauté qui rayonne et qui tremble, Comme si ce doux être était de ceux que l'air Crée, apporte et remporte en un céleste éclair.

--Passer ici la nuit! Certe, un trône s'achète! Si vous n'étiez venus m'escorter en cachette, Dit-elle, je serais vraiment morte de peur.

La lune éclaire auprès du seuil, dans la vapeur, Un des grands chevaliers adossés aux murailles.

--Comme je vous vendrais à l'encan ces ferrailles! Dit Zéno; je ferais, si j'étais le marquis, De ce tas de vieux clous sortir des vins exquis, Des galas, des tournois, des bouffons, et des femmes.

Et, frappant cet airain d'où sort le bruit des âmes, Cette armure où l'on voit frémir le gantelet, Calme et riant, il donne au sépulcre un soufflet.

--Laissez donc mes aïeux, dit Mahaud qui murmure. Vous êtes trop petit pour toucher cette armure.

Zéno pâlit. Mais Joss:--ça, des aïeux! J'en ris. Tous ces bonshommes noirs sont des nids de souris. Pardieu! pendant qu'ils ont l'air terrible, et qu'ils songent, Écoutez, on entend le bruit des dents qui rongent. Et dire qu'en effet autrefois tout cela S'appelait Ottocar, Othon, Platon, Bela! Hélas! la fin n'est pas plaisante, et déconcerte. Soyez donc ducs et rois! Je ne voudrais pas, certe, Avoir été colosse, avoir été héros, Madame, avoir empli de morts des tombereaux, Pour que, sous ma farouche et fière bourguignotte, Moi, prince et spectre, un rat paisible me grignote!

--C'est que ce n'est point là votre état, dit Mahaud. Chantez, soit; mais ici ne parlez pas trop haut.

--Bien dit, reprit Zéno. C'est un lieu de prodiges. Et, quant à moi, je vois des serpentes, des striges, Tout un fourmillement de monstres, s'ébaucher Dans la brume qui sort des fentes du plancher.

Mahaud frémit.

--Ce vin que l'abbé m'a fait boire Va bientôt m'endormir d'une façon très noire; Jurez-moi de rester près de moi.

--J'en réponds, Dit Joss; et Zéno dit:--Je le jure. Soupons.

XIII

ILS SOUPENT

Et, riant et chantant, ils s'en vont vers la table.

--Je fais Joss chambellan et Zéno connétable, Dit Mahaud. Et tous trois causent, joyeux et beaux, Elle sur le fauteuil, eux sur des escabeaux; Joss mange, Zéno boit, Mahaud rêve. La feuille N'a pas de bruit distinct qu'on note et qu'on recueille, Ainsi va le babil sans force et sans lien; Joss par moments fredonne un chant tyrolien, Et fait rire ou pleurer la guitare; les contes Se mêlent aux gaîtés fraîches, vives et promptes. Mahaud dit:--Savez-vous que vous êtes heureux? --Nous sommes bien portants, jeunes, fous, amoureux, C'est vrai.--De plus, tu sais le latin comme un prêtre, Et Joss chante fort bien.--Oui, nous avons un maître Qui nous donne cela par-dessus le marché. --Quel est son nom?--Pour nous Satan, pour vous Péché, Dit Zéno, caressant jusqu'en sa raillerie. --Ne riez pas ainsi, je ne veux pas qu'on rie. Paix, Zéno! Parle-moi, toi, Joss, mon chambellan. --Madame, Viridis, comtesse de Milan, Fut superbe; Diane éblouissait le pâtre; Aspasie, Isabeau de Saxe, Cléopâtre, Sont des noms devant qui la louange se tait; Rhodope fut divine; Érylésis était Si belle, que Vénus, jalouse de sa gorge, La traîna toute nue en la céleste forge Et la fit sur l'enclume écraser par Vulcain; Eh bien! autant l'étoile éclipse le sequin, Autant le temple éclipse un monceau de décombres, Autant vous effacez toutes ces belles ombres! Ces coquettes qui font des mines dans l'azur, Les elfes, les péris, ont le front jeune et pur Moins que vous, et pourtant le vent et ses bouffées Les ont galamment d'ombre et de rayons coiffées. --Flatteur, tu chantes bien, dit Mahaud. Joss reprend: --Si j'étais, sous le ciel splendide et transparent, Ange, fille ou démon, s'il fallait que j'apprisse La grâce, la gaîté, le rire et le caprice, Altesse, je viendrais à l'école chez vous. Vous êtes une fée aux yeux divins et doux, Ayant pour un vil sceptre échangé sa baguette-- Mahaud songe:--On dirait que ton regard me guette, Tais-toi. Voyons, de vous tout ce que je connais, C'est que Joss est Bohême et Zéno Polonais, Mais vous êtes charmants; et pauvres, oui, vous l'êtes; Moi, je suis riche; eh bien! demandez-moi, poètes, Tout ce que vous voudrez.--Tout! Je vous prends au mot, Répond Joss. Un baiser.--Un baiser! dit Mahaud Surprise en ce chanteur d'une telle pensée, Savez-vous qui je suis?--Et fière et courroucée, Elle rougit. Mais Joss n'est pas intimidé. --Si je ne la savais, aurais-je demandé Une faveur qu'il faut qu'on obtienne, ou qu'on prenne! Il n'est don que de roi ni baiser que de reine. --Reine! et Mahaud sourit.

XIV

APRÈS SOUPER

Cependant, par degrés, Le narcotique éteint ses yeux d'ombre enivrés; Zéno l'observe, un doigt sur la bouche; elle penche La tête, et, souriant, s'endort, sereine et blanche.

Zéno lui prend la main qui retombe.

--Elle dort! Dit Zéno; maintenant, vite, tirons au sort. D'abord, à qui l'état? Ensuite, à qui la fille?

Dans ces deux profils d'homme un oeil de tigre brille.

--Frère, dit Joss, parlons politique à présent. La Mahaud dort et fait quelque rêve innocent; Nos griffes sont dessus. Nous avons cette folle. L'ami de dessous terre est sûr et tient parole; Le hasard, grâce à lui, ne nous a rien ôté De ce que nous avons construit et comploté; Tout nous a réussi. Pas de puissance humaine Qui nous puisse arracher la femme et le domaine. Concluons. Guerroyer, se chamailler pour rien, Pour un oui, pour un non, pour un dogme arien Dont le pape sournois rira dans la coulisse, Pour quelque fille ayant une peau fraîche et lisse, Des yeux bleus et des mains blanches comme le lait, C'était bon dans le temps où l'on se querellait Pour la croix byzantine ou pour la croix latine, Et quand Pépin tenait une synode à Leptine, Et quand Rodolphe et Jean, comme deux hommes soùls, Glaive au poing, s'arrachaient leurs Agnès de deux sous; Aujourd'hui, tout est mieux et les moeurs sont plus douces, Frère, on ne se met plus ainsi la guerre aux trousses, Et l'on sait en amis régler un différend; As-tu des dés?

--J'en ai.

--Celui qui gagne prend Le marquisat; celui qui perd a la marquise.

--Bien

--J'entends du bruit

--Non, dit Zéno, c'est la bise Qui souffle bêtement et qu'on prend pour quelqu'un. As-tu peur?

--Je n'ai peur de rien, que d'être à jeun, Répond Joss, et sur moi que les gouffres s'écroulent!

--Finissons. Que le sort décide.

Les dés roulent.

--Quatre.

Joss prend les dés.

--Six. Je gagne tout net, J'ai trouvé la Lusace au fond de ce cornet. Dês demain, j'entre en danse avec tout mon orchestre. Taxes partout. Payez. La corde ou le séquestre, Des trompettes d'airain seront mes galoubets. Les impôts, cela pousse en plantant des gibets.

Zéno dit: J'ai la fille. Eh bien! je le préfère.

--Elle est belle, dit Joss.

--Pardieu!

--Qu'en vas-tu faire?

--Un cadavre.

Et Zéno reprend:

--En vérité, La créature m'a tout à l'heure insulté. Petit! voilà le mot qu'a dit cette femelle. Si l'enfer m'eût crié, béant sous ma semelle, Dans la sombre minute où je tenais les dés: 'Fils, les hasards ne sont pas encor décidés; Je t'offre le gros lot, la Lusace aux sept villes; Je t'offre dix pays de blés, de vins et d'huiles, A ton choix, ayant tous leur peuple diligent; Je t'offre la Bohême et ses mines d'argent, Ce pays le plus haut du monde, ce grand antre D'où plus d'un fleuve sort, où pas un ruisseau n'entre; Je t'offre le Tyrol aux monts d'azur remplis, Et je t'offre la France avec les fleurs de lis; Qu'est-ce que tu choisis?' J'aurais dit: 'La vengeance.' Et j'aurais dit: 'Enfer, plutôt que cette France, Et que cette Bohême, et ce Tyrol si beau, Mets à mes ordres l'ombre et les vers du tombeau!' Mon frère, cette femme, absurdement marquise D'une marche terrible où tout le nord se brise, Et qui, dans tous les cas, est pour nous un danger, Ayant été stupide au point de m'outrager, Il convient qu'elle meure; et puis, s'il faut tout dire, Je l'aime; et la lueur que de mon coeur je tire, Je la tire du tien; tu l'aimes aussi, toi. Frère, en faisant ici, chacun dans notre emploi, Les Bohèmes pour mettre à fin cette équipée, Nous sommes devenus, près de cette poupée, Niais, toi comme un page, et moi comme un barbon, Et, de galants pour rire, amoureux pour de bon; Oui, nous sommes tous deux épris de cette femme; Or, frère, elle serait entre nous une flamme; Tôt ou tard, et malgré le bien que je te veux, Elle nous mènerait à nous prendre aux cheveux; Vois-tu, nous finirions par rompre notre pacte, Nous l'aimons. Tuons-la.

--Ta logique est exacte, Dit Joss rêveur; mais quoi! du sang ici?

Zéno Pousse un coin de tapis, tâte et prend un anneau, Le tire, et le plancher se soulève; un abîme S'ouvre; il en sort de l'ombre ayant l'odeur du crime; Joss marche vers la trappe, et, les yeux dans les yeux, Zéno muet la montre à Joss silencieux; Joss se penche, approuvant de la tête le gouffre.

XV

LES OUBLIETTES

S'il sortait de ce puits une lueur de soufre, On dirait une bouche obscure de l'enfer. La trappe est large assez pour qu'en un brusque éclair L'homme étonné qu'on pousse y tombe à la renverse; On distingue les dents sinistres d'une herse, Et, plus bas, le regard flotte dans de la nuit; Le sang sur les parois fait un rougeâtre enduit; L'Épouvante est au fond de ce puits toute nue; On sent qu'il pourrit là de l'histoire inconnue, Et que ce vieux sépulcre, oublié maintenant, Cuve du meurtre, est plein de larves se traînant, D'ombres tâtant le mur et de spectres reptiles. --Nos aïeux ont parfois fait des choses utiles, Dit Joss. Et Zéno dit:--Je connais le château; Ce que le mont Corbus cache sous son manteau, Nous le savons, l'orfraie et moi; cette bâtisse Est vieille; on y rendait autrefois la justice.

--Es-tu sûr que Mahaud ne se réveille point?

--Son oeil est clos ainsi que je ferme mon poing; Elle dort d'une sorte âpre et surnaturelle, L'obscure volonté du philtre étant sur elle.

--Elle s'éveillera demain au point du jour.

--Dans l'ombre.

--Et que va dire ici toute la cour, Quand au lieu d'une femme ils trouveront deux hommes?

--Tous se prosterneront en sachant qui nous sommes!

--Où va cette oubliette?

--Aux torrents, aux corbeaux, Au néant; finissons.

Ces hommes, jeunes, beaux, Charmants, sont à présent difformes, tant s'efface Sous la noirceur du coeur le rayon de la face, Tant l'homme est transparent â l'enfer qui l'emplit. Ils s'approchent; Mahaud dort comme dans un lit.

--Allons!

Joss la saisit sous les bras, et dépose Un baiser monstrueux sur cette bouche rose; Zéno, penché devant le grand fauteuil massif, Prend ses pieds endormis et charmants; et, lascif, Lève la robe d'or jusqu'à la jarretière.

Le puits, comme une fosse au fond d'un cimetière, Est là béant.

XVI

CE QU'ILS FONT DEVIENT PLUS DIFFICILE Á FAIRE

Portant Mahaud, qui dort toujours, Ils marchent lents, courbés, en silence, à pas lourds, Zéno tourné vers l'ombre et Joss vers la lumière; La salle aux yeux de Joss apparaît tout entière; Tout à coup il s'arrête, et Zéno dit:--Eh bien? Mais Joss est effrayant; pâle, il ne répond rien, Et fait signe à Zéno, qui regarde en arrière... Tous deux semblent changés en deux spectres de pierre Car tous deux peuvent voir, là, sous un cintre obscur, Un des grands chevaliers rangés le long du mur Qui se lève et descend de cheval; ce fantôme, Tranquille sous le masque horrible de son heaume, Vient vers eux, et son pas fait trembler le plancher; On croit entendre un dieu de l'abîme marcher; Entre eux et l'oubliette il vient barrer l'espace, Et dit, le glaive haut et la visière basse, D'une voix sépulcrale et lente comme un glas: --Arrête, Sigismond! Arrête, Ladislas! Tous deux laissent tomber la marquise, de sorte Qu'elle gît à leurs pieds et paraît une morte.

La voix de fer parlant sous le grillage noir Reprend, pendant que Joss blêmit, lugubre à voir, Et que Zério chancelle ainsi qu'un mât qui sombre: