Chapter 3
Du reste, les personnes auxquelles l'étude du passé est familière reconnaîtront, l'auteur n'en doute pas, l'accent réel et sincère de tout ce livre. Un de ces poèmes (_Première rencontre du Christ avec le tombeau_) est tiré, l'auteur pourrait dire traduit, de l'évangile. Deux autres (_Le Mariage de Roland_, _Aymerillot_) sont des feuillets détachés de la colossale épopée du moyen âge (_Charlemagne, emperor à la barbe florie_). Ces deux poèmes jaillissent directement des livres de geste de la chevalerie. C'est de l'histoire écoutée aux portes de la légende.
Quant au mode de formation de plusieurs des autres poèmes dans la pensée de l'auteur, on pourra s'en faire une idée en lisant les quelques lignes placées en note avant la pièce intitulée _Les Raisons du Momotombo_; lignes d'où cette pièce est sortie. L'auteur en convient, un rudiment imperceptible, perdu dans la chronique ou dans la tradition, à peine visible à l'oeil nu, lui a souvent suffi. Il n'est pas défendu au poète et au philosophe d'essayer sur les faits sociaux ce que le naturaliste essaie sur les faits zoologiques, la reconstruction du monstre d'après l'empreinte de l'ongle ou l'alvéole de la dent.
Ici lacune, là étude complaisante et approfondie d'un détail, tel est l'inconvénient de toute publication fractionnée. Ces défauts de proportion peuvent n'être qu'apparents. Le lecteur trouvera certainement juste d'attendre, pour les apprécier définitivement, que _La Légende des Siècles_ ait paru en entier. Les usurpations, par exemple, jouent un tel rôle dans la construction des royautés au moyen âge et mêlent tant de crimes à la complication des investitures, que l'auteur a cru devoir les présenter sous leurs trois principaux aspects dans les trois drames, _Le Petit Roi de Galice, Éviradnus, La Confiance du Marquis Fabrice. Ce qui peut sembler aujourd'hui un développement excessif s'ajustera plus tard à l'ensemble.
Les tableaux riants sont rares dans ce livre; cela tient à ce qu'ils ne sont pas fréquents dans l'histoire.
Comme on le verra, l'auteur, en racontant le genre humain, ne l'isole pas de son entourage terrestre. Il mêle quelquefois à l'homme, il heurte à l'âme humaine, afin de lui faire rendre son véritable son, ces êtres différents de l'homme que nous nommons bêtes, choses, nature morte, et qui remplissent on ne sait quelles fonctions fatales dans l'équilibre vertigineux de la création.
Tel est ce livre. L'auteur l'offre au public sans rien se dissimuler de sa profonde insuffisance. C'est une tentative vers l'idéal. Rien de plus.
Ce dernier mot a besoin peut-être d'être expliqué.
Plus tard, nous le croyons, lorsque plusieurs autres parties de ce livre auront été publiées, on apercevra le lien qui, dans la conception de l'auteur, rattache _La Légende des Siècles_ à deux autres poèmes, presque terminés à cette heure, et qui en sont, l'un le dénoûment, l'autre le commencement: _La Fin de Satan, Dieu_.
L'auteur, du reste, pour compléter ce qu'il a dit plus haut, ne voit aucune difficulté à faire entrevoir, dès à présent, qu'il a esquissé dans la solitude une sorte de poème d'une certaine étendue où se réverbère le problème unique, l'Être, sous sa triple face: l'Humanité, le Mal, l'Infini; le progressif, le relatif, l'absolu; en ce qu'on pourrait appeler trois chants, _La Légende des Siècles, La Fin de Satan, Dieu_.
Il publie aujourd'hui un premier carton de cette esquisse. Les autres suivront.
Nul ne peut répondre d'achever ce qu'il a commencé, pas une minute de continuation certaine n'est assurée à l'oeuvre ébauchée; la solution de continuité, hélas! c'est tout l'homme; mais il est permis, même au plus faible, d'avoir une bonne intention et de la dire.
Or l'intention de ce livre est bonne.
L'épanouissement du genre humain de siècle en siècle, l'homme montant des ténèbres à l'idéal, la transfiguration paradisiaque de l'enfer terrestre, l'éclosion lente et suprême de la liberté, droit pour cette vie, responsabilité pour l'autre; une espèce d'hymne religieux à mille strophes, ayant dans ses entrailles une foi profonde et sur son sommet une haute prière; le drame de la création éclairé par le visage du créateur, voilà ce que sera, terminé, ce poème dans son ensemble; si Dieu, maître des existences humaines, y consent.
CONTENTS
INTRODUCTION BIOGRAPHICAL SKETCH PRÉFACE DE LA PREMIÈRE SÉRIE
LA LÉGENDE DES SIÈCLESLA CONSCIENCE PUISSANCE ÉGALE BONTÉ BOOZ ENDORMI AU LION D'ANDROCLÈS LE MARIAGE DE ROLAND AYMERILLOT BIVAR ÉVIRADNUS SULTAN MOURAD LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE LA ROSE DE L'INFANTE LES RAISONS DU MOMOTOMBO LA CHANSON DES AVENTURIERS DE LA MER APRÈS LA BATAILLE LE CRAPAUD LES PAUVRES GENS PLEINE MER PLEIN CIEL LA TROMPETTE DU JUGEMENT
NOTES BIBLIOGRAPHY
LA LÉGENDE DES SIECLES
LA CONSCIENCE
Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes, Échevelé, livide au milieu des tempêtes, Caïn se fut enfui de devant Jéhovah, Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva Au bas d'une montagne en une grande plaine; Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine Lui dirent:--Couchons-nous sur la terre, et dormons.-- Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres Il vit un oeil, tout grand ouvert dans les ténèbres, Et qui le regardait dans l'ombre fixement. --Je suis trop près, dit-il avec un tremblement. Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse, Et se remit à fuir sinistre dans l'espace. Il marcha trente jours, il marcha trente nuits. Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits, Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve, Sans repos, sans sommeil. Il atteignit la grève Des mers dans le pays qui fut depuis Assur. --Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr. Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes.-- Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes L'oeil à la même place au fond de l'horizon. Alors il tressaillit en proie au noir frisson. --Cachez-moi, cria-t-il; et, le doigt sur la bouche, Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche. Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont Sous des tentes de poil dans le désert profond: --Étends de ce côté la toile de la tente.-- Et l'on développa la muraille flottante; Et, quand on l'eut fixée avec des poids de plomb - Vous ne voyez plus rien? dit Tsilla, l'enfant blond, La fille de ses fils, douce comme l'aurore; Et Caïn répondit:--je vois cet oeil encore!-- Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs Soufflant dans des clairons et frappant des tambours, Cria:--je saurai bien construire une barrière.-- Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière. Et Caïn dit:--Cet oeil me regarde toujours! Hénoch dit:--Il faut faire une enceinte de tours Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle. Bâtissons une ville avec sa citadelle. Bâtissons une ville, et nous la fermerons.-- Alors Tubalcaïn, père des forgerons, Construisit une ville énorme et surhumaine. Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine, Chassaient les fils d'Énos et les enfants de Seth; Et l'on crevait les yeux à quiconque passait; Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles. Le granit remplaça la tente aux murs de toiles, On lia chaque bloc avec des noeuds de fer, Et la ville semblait une ville d'enfer; L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes; Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes; Sur la porte on grava: `Défense à Dieu d'entrer. Quand ils eurent fini de clore et de murer, On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre. Et lui restait lugubre et hagard.--O mon père! L'oeil a-t-il disparu? dit en tremblant Tsilla. Et Caïn répondit:--Non, il est toujours là. Alors il dit:--je veux habiter sous la terre, Comme dans son sépulcre un homme solitaire; Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien.-- On fit donc une fosse, et Caïn dit: C'est bien! Puis il descendit seul sous cette voûte sombre. Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre, Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain, L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn.
PUISSANCE ÉGALE BONTÉ
Au commencement, Dieu vit un jour dans l'espace Iblis venir à lui; Dieu dit:--Veux-tu ta grâce? --Non, dit le Mal.--Alors que me demandes-tu? --Dieu, répondit Iblis de ténèbres vêtu, Joutons à qui créera la chose la plus belle. L'Être dit: J'y consens.--Voici, dit le Rebelle; Moi, je prendrai ton oeuvre et la transformerai. Toi, tu féconderas ce que je t'offrirai; Et chacun de nous deux soufflera son génie Sur la chose par l'autre apportée et fournie. --Soit. Que te faut-il? Prends, dit l'Être avec dédain. --La tête du cheval et les cornes du daim. --Prends.--Le monstre hésitant que la brume enveloppe Reprit:--J'aimerais mieux celle de l'antilope. --Va, prends.--Iblis entra dans son antre et forgea. Puis il dressa le front.--Est-ce fini déjà? --Non.--Te faut-il encor quelque chose? dit l'Être. --Les yeux de l'éléphant, le cou du taureau, maître. --Prends.--Je demande en outre, ajouta le Rampant, Le ventre du cancer, les anneaux du serpent, Les cuisses du chameau, les pattes de l'autruche. --Prends.--Ainsi qu'on entend l'abeille dans la ruche, On entendait aller et venir dans l'enfer Le démon remuant des enclumes de fer. Nul regard ne pouvait voir à travers la nue Ce qu'il faisait au fond de la cave inconnue. Tout à coup, se tournant vers l'Être, Iblis hurla --Donne-moi la couleur de l'or. Dieu dit:--Prends-la. Et, grondant et râlant comme un boeuf qu'on égorge, Le démon se remit à battre dans sa forge; Il frappait du ciseau, du pilon, du maillet, Et toute la caverne horrible tressaillait; Les éclairs des marteaux faisaient une tempête; Ses yeux ardents semblaient deux braises dans sa tête; Il rugissait; le feu lui sortait des naseaux, Avec un bruit pareil au bruit des grandes eaux Dans la saison livide où la cigogne émigre. Dieu dit:--Que te faut-il encor?--Le bond du tigre. --Prends.--C'est bien, dit Iblis debout dans son volcan, Viens m'aider à souffler, dit-il à l'ouragan. L'âtre flambait; Iblis, suant à grosses gouttes, Se courbait, se tordait, et, sous les sombres voûtes, On ne distinguait rien qu'une sombre rougeur Empourprant le profil du monstrueux forgeur. Et l'ouragan l'aidait, étant démon lui-même. L'Être, parlant du haut du firmament suprême, Dit:--Que veux-tu de plus?--Et le grand paria, Levant sa tête énorme et triste, lui cria: --Le poitrail du lion et les ailes de l'aigle. Et Dieu jeta, du fond des éléments qu'il règle, A l'ouvrier d'orgueil et de rébellion L'aile de l'aigle avec le poitrail du lion. Et le démon reprit son oeuvre sous les voiles. --Quelle hydre fait-il donc? demandaient les étoiles. Et le monde attendait, grave, inquiet, béant, Le colosse qu'allait enfanter ce géant. Soudain, on entendit dans la nuit sépulcrale Comme un dernier effort jetant un dernier râle; L'Etna, fauve atelier du forgeron maudit, Flamboya; le plafond de l'enfer se fendit, Et, dans une clarté blême et surnaturelle, On vit des mains d'Iblis jaillir la sauterelle.
Et l'infirme effrayant, l'être ailé, mais boiteux, Vit sa création et n'en fut pas honteux, L'avortement étant l'habitude de l'ombre. Il sortit à mi-corps de l'éternel décombre, Et, croisant ses deux bras, arrogant, ricanant, Cria dans l'infini:--Maître, à toi maintenant! Et ce fourbe, qui tend à Dieu même une embûche, Reprit:--Tu m'as donné l'éléphant et l'autruche, Et l'or pour dorer tout; et ce qu'ont de plus beau Le chameau, le cheval, le lion, le taureau, Le tigre et l'antilope, et l'aigle et la couleuvre; C'est mon tour de fournir la matière à ton oeuvre; Voici tout ce que j'ai. Je te le donne. Prends.-- Dieu, pour qui les méchants mêmes sont transparents, Tendit sa grande main de lumière baignée Vers l'ombre, et le démon lui donna l'araignée.
Et Dieu prit l'araignée et la mit au milieu Du gouffre qui n'était pas encor le ciel bleu; Et l'esprit regarda la bête; sa prunelle, Formidable, versait la lueur éternelle; Le monstre, si petit qu'il semblait un point noir, Grossit alors, et fut soudain énorme à voir; Et Dieu le regardait de son regard tranquille; Une aube étrange erra sur cette forme vile; L'affreux ventre devint un globe lumineux; Et les pattes, changeant en sphères d'or leurs noeuds, S'allongèrent dans l'ombre en grands rayons de flamme. Iblis leva les yeux; et tout à coup l'infâme, Ébloui, se courba sous l'abîme vermeil; Car Dieu, de l'araignée, avait fait le soleil.
BOOZ ENDORMI
Booz s'était couché de fatigue accablé; Il avait tout le jour travaillé dans son aire, Puis avait fait son lit à sa place ordinaire; Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.
Ce vieillard possédait des champs de blés et d'orge; Il était, quoique riche, à la justice enclin; Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin, Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge.
Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril. Sa gerbe n'était point avare ni haineuse; Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse: --Laissez tomber exprès des épis, disait-il.
Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques, Vêtu de probité candide et de lin blanc; Et, toujours du côté des pauvres ruisselant, Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.
Booz était bon maître et fidèle parent; Il était généreux, quoiqu'il fût économe; Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme. Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.
Le vieillard, qui revient vers la source première, Entre aux jours éternels et sort des jours changeants; Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens, Mais dans l'oeil du vieillard on voit de la lumière.
Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens; Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres, Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres; Et ceci se passait dans des temps très anciens.
Les tribus d'Israël avaient pour chef un juge; La terre, où l'homme errait sous la tente, inquiet Des empreintes de pieds de géant qu'il voyait, Était encor mouillée et molle du déluge.
Comme dormait Jacob, comme dormait Judith, Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée; Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.
Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu; Une race y montait comme une longue chaîne; Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.
Et Booz murmurait avec la voix de l'âme 'Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt? Le chiffre de mes ans a passé quatre vingt, Et je n'ai pas de fils, et je n'ai plus de femme.
'Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi, O Seigneur! a quitté ma couche pour la vôtre; Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre, Elle à demi vivante et moi mort à demi.
'Une race naîtrait de moi! Comment le croire? Comment se pourrait-il que j'eusse des enfants? Quand on est jeune, on a des matins triomphants, Le jour sort de la nuit comme d'une victoire;
'Mais, vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau. Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe, Et je courbe, ô mon Dieu! mon âme vers la tombe, Comme un boeuf ayant soif penche son front vers l'eau.'
Ainsi parlait Booz dans le rêve et l'extase, Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés; Le cèdre ne sent pas une rose à sa base, Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.
Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une moabite, S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu, Espérant on ne sait quel rayon inconnu, Quand viendrait du réveil la lumière subite.
Booz ne savait point qu'une femme était là, Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle, Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle; Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.
L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle; Les anges y volaient sans doute obscurément, Car on voyait passer dans la nuit, par moment, Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.
La respiration de Booz qui dormait, Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse. On était dans le mois où la nature est douce, Les collines ayant des lis sur leur sommet.
Ruth songeait et Booz dormait; l'herbe était noire; Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement; Une immense bonté tombait du firmament; C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.
Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth; Les astres émaillaient le ciel profond et sombre; Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,
Immobile, ouvrant l'oeil à moitié sous ses voiles, Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été Avait, en s'en allant, négligemment jeté Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.
AU LION D'ANDROCLÈS
La ville ressemblait à l'univers. C'était Cette heure où l'on dirait que toute âme se tait, Que tout astre s'éclipse et que le monde change. Rome avait étendu sa pourpre sur la fange. Où l'aigle avait plané, rampait le scorpion. Trimalcion foulait les os de Scipion. Rome buvait, gaie, ivre et la face rougie; Et l'odeur du tombeau sortait de cette orgie. L'amour et le bonheur, tout était effrayant. Lesbie en se faisant coiffer, heureuse, ayant Son Tibulle à ses pieds qui chantait leurs tendresses, Si l'esclave persane arrangeait mal ses tresses, Lui piquait les seins nus de son épingle d'or. Le mal à travers l'homme avait pris son essor; Toutes les passions sortaient de leurs orbites. Les fils aux vieux parents faisaient des morts subites. Les rhéteurs disputaient les tyrans aux bouffons. La boue et l'or régnaient. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Rome horrible chantait. Parfois, devant ses portes, Quelque Crassus, vainqueur d'esclaves et de rois, Plantait le grand chemin de vaincus mis en croix; Et, quand Catulle, amant que notre extase écoute, Errait avec Délie, aux deux bords de la route, Six mille arbres humains saignaient sur leurs amours. La gloire avait hanté Rome dans les grands jours, Toute honte à présent était la bienvenue. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Épaphrodite avait un homme pour hochet Et brisait en jouant les membres d'Épictète. Femme grosse, vieillard débile, enfant qui tette, Captifs, gladiateurs, chrétiens, étaient jetés Aux bêtes, et, tremblants, blêmes, ensanglantés, Fuyaient, et l'agonie effarée et vivante Se tordait dans le cirque, abîme d'épouvante. Pendant que l'ours grondait, et que les éléphants, Effroyables, marchaient sur les petits enfants, La vestale songeait dans sa chaise de marbre. Par moments, le trépas, comme le fruit d'un arbre, Tombait du front pensif de la pâle beauté; Le même éclair de meurtre et de férocité Passait de l'oeil du tigre au regard de la vierge. Le monde était le bois, l'empire était l'auberge. De noirs passants trouvaient le trône en leur chemin, Entraient, donnaient un coup de dent au genre humain, Puis s'en allaient. Néron venait après Tibère. César foulait aux pieds le Hun, le Goth, l'Ibère; Et l'empereur, pareil aux fleurs qui durent peu, Le soir était charogne à moins qu'il ne fût dieu. Le porc Vitellius roulait aux gémonies. Escalier des grandeurs et des ignominies, Bagne effrayant des morts, pilori des néants, Saignant, fumant, infect, ce charnier de géants Semblait fait pour pourrir le squelette du monde. Des torturés râlaient sur cette rampe immonde, Juifs sans langue, poltrons sans poings, larrons sans yeux; Ainsi que dans le cirque atroce et furieux L'agonie était là, hurlant sur chaque marche. Le noir gouffre cloaque au fond ouvrait son arche Où croulait Rome entière; et, dans l'immense égout, Quand le ciel juste avait foudroyé coup sur coup, Parfois deux empereurs, chiffres du fatal nombre, Se rencontraient, vivants encore, et, dans cette ombre, Où les chiens sur leurs os venaient mâcher leur chair, Le césar d'aujourd'hui heurtait celui d'hier. Le crime sombre était l'amant du vice infâme. Au lieu de cette race en qui Dieu mit sa flamme, Au lieu d'Ève et d'Adam, si beaux, si purs tous deux, Une hydre se traînait dans l'univers hideux; L'homme était une tête et la femme était l'autre. Rome était la truie énorme qui se vautre. La créature humaine, importune au ciel bleu, Faisait une ombre affreuse à la cloison de Dieu; Elle n'avait plus rien de sa forme première; Son oeil semblait vouloir foudroyer la lumière; Et l'on voyait, c'était la veille d'Attila, Tout ce qu'on avait eu de sacré jusque-là Palpiter sous son ongle; et pendre à ses mâchoires, D'un côté les vertus et de l'autre les gloires. Les hommes rugissaient quand ils croyaient parler. L'âme du genre humain songeait à s'en aller; Mais, avant de quitter à jamais notre monde, Tremblante, elle hésitait sous la voûte profonde, Et cherchait une bête où se réfugier. On entendait la tombe appeler et crier. Au fond, la pâle Mort riait sinistre et chauve. Ce fut alors que toi, né dans le désert fauve Où le soleil est seul avec Dieu, toi, songeur De l'antre que le soir emplit de sa rougeur, Tu vins dans la cité toute pleine de crimes; Tu frissonnas devant tant d'ombre et tant d'abîmes; Ton oeil fit, sur ce monde horrible et châtié, Flamboyer tout à coup l'amour et la pitié; Pensif tu secouas ta crinière sur Rome; Et, l'homme étant le monstre, ô lion, tu fus l'homme.
II
LE MARIAGE DE ROLAND
Ils se battent--combat terrible!--corps à corps. Voilà déjà longtemps que leurs chevaux sont morts; Ils sont là seuls tous deux dans une île du Rhône. Le fleuve à grand bruit roule un flot rapide et jaune, Le vent trempe en sifflant les brins d'herbe dans l'eau. L'archange saint Michel attaquant Apollo Ne ferait pas un choc plus étrange et plus sombre. Déjà, bien avant l'aube, ils combattaient dans l'ombre. Qui, cette nuit, eût vu s'habiller ces barons, Avant que la visière eût dérobé leurs fronts, Eût vu deux pages blonds, roses comme des filles. Hier, c'étaient deux enfants riant à leurs familles, Beaux, charmants;--aujourd'hui, sur ce fatal terrain, C'est le duel effrayant de deux spectres d'airain, Deux fantômes auxquels le démon prête une âme, Deux masques dont les trous laissent voir de la flamme. Ils luttent, noirs, muets, furieux, acharnés. Les bateliers pensifs qui les ont amenés Ont raison d'avoir peur et de fuir dans la plaine, Et d'oser, de bien loin, les épier à peine: Car de ces deux enfants, qu'on regarde en tremblant, L'un s'appelle Olivier et l'autre a nom Roland.
Et, depuis qu'ils sont là, sombres, ardents, farouches Un mot n'est pas encor sorti de ces deux bouches.
Olivier, sieur de Vienne et comte souverain, A pour père Gérard et pour aïeul Garin. Il fut pour ce combat habillé par son père. Sur sa targe est sculpté Bacchus faisant la guerre Aux Normands, Rollon ivre, et Rouen consterné, Et le dieu souriant par des tigres traîné, Chassant, buveur de vin, tous ces buveurs de cidre. Son casque est enfoui sous les ailes d'une hydre; Il porte le haubert que portait Salomon; Son estoc resplendit comme l'oeil d'un démon; Il y grava son nom afin qu'on s'en souvienne; Au moment du départ, l'archevêque de Vienne A béni son cimier de prince féodal. Roland a son habit de fer, et Durandal.