Chapter 12
Le char haletant plonge et s'enfonce dans l'air, Dans l'éblouissement impénétrable et clair, Dans l'éther sans tache et sans ride; Il se perd sous le bleu des cieux démesurés; Les esprits de l'azur contemplent effarés Cet engloutissement splendide.
Il passe, il n'est plus là; qu'est-il donc devenu? Il est dans l'invisible, il est dans l'inconnu; Il baigne l'homme dans le songe, Dans le fait, dans le vrai profond, dans la clarté, Dans l'océan d'en haut plein d'une vérité Dont le prêtre a fait un mensonge.
Le jour se lève, il va; le jour s'évanouit, Il va; fait pour le jour, il accepte la nuit. Voici l'heure des feux sans nombre; L'heure où, vu du nadir, ce globe semble, ayant Son large cône obscur sous lui se déployant, Une énorme comète d'ombre.
La brume redoutable emplit au loin les airs. Ainsi qu'au crépuscule on voit, le long des mers, Le pêcheur, vague comme un rêve, Traînant, dernier effort d'un long jour de sueurs, Sa nasse où les poissons font de pâles lueurs, Aller et venir sur la grève.
La Nuit tire du fond des gouffres inconnus Son filet où luit Mars, où rayonne Vénus, Et, pendant que les heures sonnent, Ce filet grandit, monte, emplit le ciel des soirs, Et dans ses mailles d'ombre et dans ses réseaux noirs Les constellations frissonnent.
L'aéroscaphe suit son chemin; il n'a peur Ni des pièges du soir, ni de l'âcre vapeur, Ni du ciel morne où rien ne bouge, Où les éclairs, luttant au fond de l'ombre entre eux, Ouvrent subitement dans le nuage affreux Des cavernes de cuivre rouge.
Il invente une route obscure dans les nuits; Le silence hideux de ces lieux inouïs N'arrête point ce globe en marche; Il passe, portant l'homme et l'univers en lui; Paix! gloire! et, comme l'eau jadis, l'air aujourd'hui Au-dessus de ses flots voit l'arche.
Le saint navire court par le vent emporté Avec la certitude et la rapidité Du javelot cherchant la cible; Rien n'en tombe, et pourtant il chemine en semant; Sa rondeur, qu'on distingue en haut confusément, Semble un ventre d'oiseau terrible.
Il vogue; les brouillards sous lui flottent dissous; Ses pilotes penchés regardent, au-dessous Des nuages où l'ancre traîne, Si, dans l'ombre, où la terre avec l'air se confond, Le sommet du mont Blanc ou quelque autre bas-fond Ne vient pas heurter sa carène.
La vie est sur le pont du navire éclatant. Le rayon l'envoya, la lumière l'attend. L'homme y fourmille, l'homme invincible y flamboie. Point d'armes; un fier bruit de puissance et de joie; Le cri vertigineux de l'exploration! Il court, ombre, clarté, chimère, vision! Regardez-le pendant qu'il passe, il va si vite! Comme autour d'un soleil un système gravite, Une sphère de cuivre énorme fait marcher Quatre globes où pend un immense plancher; Elle respire et fuit dans les vents qui la bercent; Un large et blanc hunier horizontal, que percent Des trappes, se fermant, s'ouvrant au gré du frein, Fait un grand diaphragme à ce poumon d'airain; Il s'impose à la nue ainsi qu'à l'onde un liège; La toile d'araignée humaine, un vaste piège De cordes et de noeuds, un enchevêtrement De soupapes que meut un câble où court l'aimant, Une embûche de treuils, de cabestans, de moufles, Prend au passage et fait travailler tous les souffles; L'esquif plane, encombré d'hommes et de ballots, Parmi les arcs-en-ciel, les azurs, les halos, Et sa course, écheveau qui sans fin se dévide, A pour point d'appui l'air et pour moteur le vide; Sous le plancher s'étage un chaos régulier De ponts flottants que lie un tremblant escalier; Ce navire est un Louvre errant avec son faste; Un fil le porte; il fuit, léger, fier, et si vaste, Si colossal, au vent du grand abîme clair, Que le Léviathan, rampant dans l'âpre mer, A l'air de sa chaloupe aux ténèbres tombée, Et semble, sous le vol d'un aigle, un scarabée Se tordant dans le flot qui l'emporte, tandis Que l'immense oiseau plane au fond d'un paradis.
Si l'on pouvait rouvrir les yeux que le ver ronge, Oh! ce vaisseau, construit par le chiffre et le songe, Éblouirait Shakspeare et ravirait Euler! Il voyage, Délos gigantesque de l'air, Et rien ne le repousse et rien ne le refuse; Et l'on entend parler sa grande voix confuse.
Par moments la tempête accourt, le ciel pâlit, L'autan, bouleversant les flots de l'air, emplit L'espace d'une écume affreuse de nuages; Mais qu'importe à l'esquif de la mer sans rivages? Seulement, sur son aile il se dresse en marchant; Il devient formidable à l'abîme méchant, Et dompte en frémissant la trombe qui se creuse. On le dirait conduit dans l'horreur ténébreuse Par l'âme des Leibniz, des Fultons, des Képlers; Et l'on croit voir, parmi le chaos plein d'éclairs, De détonations, d'ombre et de jets de soufre, Le sombre emportement d'un monde dans un gouffre.
Qu'importe le moment? qu'importe la saison? La brume peut cacher dans le blême horizon Les Saturnes et les Mercures; La bise, conduisant la pluie aux crins épars, Dans les nuages lourds grondant de toutes parts Peut tordre des hydres obscures;
Qu'importe? il va. Tout souffle est bon; simoun, mistral! La terre a disparu dans le puits sidéral, Il entre au mystère nocturne, Au-dessus de la grêle et de l'ouragan fou, Laissant le globe en bas dans l'ombre, on ne sait où, Sous le renversement de l'urne.
Intrépide, il bondit sur les ondes du vent; Il se rue, aile ouverte et a proue en avant, Il monte, il monte, il monte encore, Au delà de la zone où tout s'évanouit, Comme s'il s'en allait dans la profonde nuit A la poursuite de l'aurore!
Calme, il monte où jamais nuage n'est monté; Il plane à la hauteur de la sérénité, Devant la vision des sphères; Elles sont là, faisant le mystère éclatant, Chacune feu d'un gouffre, et toutes constatant Les énigmes par les lumières.
Andromède étincelle, Orion resplendit; L'essaim prodigieux des Pléiades grandit; Sirius ouvre son cratère; Arcturus, oiseau d'or, scintille dans son nid; Le Scorpion hideux fait cabrer au zénith Le poitrail bleu du Sagittaire.
L'aéroscaphe voit, comme en face de lui, Là-haut, Aldebaran par Céphée ébloui, Persée, escarboucle des cimes, Le chariot polaire aux flamboyants essieux, Et, plus loin, la lueur lactée, ô sombres cieux, La fourmilière des abîmes!
Vers l'apparition terrible des soleils, Il monte; dans l'horreur des espaces vermeils, Il s'oriente, ouvrant ses voiles; On croirait, dans l'éther où de loin on entend, Que ce vaisseau puissant et superbe, en chantant, Part pour une de ces étoiles;
Tant cette nef, rompant tous les terrestres noeuds, Volante, et franchissant le ciel vertigineux, Rêve des blêmes Zoroastres, Comme effrénée au souffle insensé de la nuit, Se jette, plonge, enfonce et tombe et roule et fuit Dans le précipice des astres!
Où donc s'arrêtera l'homme séditieux? L'espace voit, d'un oeil par moment soucieux, L'empreinte du talon de l'homme dans les nues; Il tient l'extrémité des choses inconnues; Il épouse l'abîme à son argile uni; Le voilà maintenant marcheur de l'infini. Où s'arrêtera-t-il, le puissant réfractaire? Jusqu'à quelle distance ira-t-il de la terre? Jusqu'à quelle distance ira-t-il du destin? L'âpre Fatalité se perd dans le lointain; Toute l'antique histoire affreuse et déformée Sur l'horizon nouveau fuit comme une fumée. Les temps sont venus. L'homme a pris possession De l'air, comme du flot le grèbe et l'alcyon. Devant nos rêves fiers, devant nos utopies Ayant des yeux croyants et des ailes impies, Devant tous nos efforts pensifs et haletants, L'obscurité sans fond fermait ses deux battants; Le vrai champ enfin s'offre aux puissantes algèbres; L'homme vainqueur, tirant le verrou des ténèbres, Dédaigne l'océan, le vieil infini mort. La porte noire cède et s'entre-bâille. Il sort!
O profondeurs! faut-il encor l'appeler l'homme?
L'homme est d'abord monté sur la bête de somme; Puis sur le chariot que portent des essieux; Puis sur la frêle barque au mât ambitieux; Puis quand il a fallu vaincre l'écueil, la lame, L'onde et l'ouragan, l'homme est monté sur la flamme; A présent l'immortel aspire à l'éternel; Il montait sur la mer, il monte sur le ciel.
L'homme force le sphinx à lui tenir la lampe. Jeune, il jette le sac du vieil Adam, qui rampe, Et part, et risque aux cieux, qu'éclaire son flambeau, Un pas semblable à ceux qu'on fait dans le tombeau; Et peut-être voici qu'enfin la traversée Effrayante, d'un astre à l'autre, est commencée!
Stupeur! se pourrait-il que l'homme s'élançât? O nuit! se pourrait-il que l'homme, ancien forçat, Que l'esprit humain, vieux reptile, Devînt ange et, brisant le carcan qui le mord, Fût soudain de plain-pied avec les cieux? La mort Va donc devenir inutile!
Oh! franchir l'éther! songe épouvantable et beau! Doubler le promontoire énorme du tombeau! Qui sait?--toute aile est magnanime, L'homme est ailé,--peut-être, ô merveilleux retour! Un Christophe Colomb de l'ombre, quelque jour, Un Gama du cap de l'abîme,
Un Jason de l'azur, depuis longtemps parti, De la terre oublié, par le ciel englouti, Tout à coup sur l'humaine rive Reparaîtra, monté sur cet alérion, Et, montrant Sirius, Allioth, Orion, Tout pâle, dira: J'en arrive!
Ciel! ainsi, comme on voit aux voûtes des celliers Les noirceurs qu'en rôdant tracent les chandeliers, On pourrait, sous les bleus pilastres, Deviner qu'un enfant de la terre a passé, A ce que le flambeau de l'homme aurait laissé De fumée au plafond des astres!
Pas si loin! pas si haut! redescendons. Restons L'homme, restons Adam; mais non l'homme à tâtons, Mais non l'Adam tombé! Tout autre rêve altère L'espèce d'idéal qui convient à la terre. Contentons-nous du mot: meilleur! écrit partout.
Oui, l'aube s'est levée.
Oh! ce fut tout à coup Comme une éruption de folie et de joie, Quand, après six mille ans dans la fatale voie, Défaite brusquement par l'invisible main, La pesanteur, liée au pied du genre humain, Se brisa; cette chaîne était toutes les chaînes! Tout s'envola dans l'homme, et les fureurs, les haines, Les chimères, la force évanouie enfin, L'ignorance et l'erreur, la misère et la faim, Le droit divin des rois, les faux dieux juifs ou guèbres, Le mensonge, le dol, les brumes, les ténèbres, Tombèrent dans la poudre avec l'antique sort, Comme le vêtement du bagne dont on sort.
Et c'est ainsi que l'ère annoncée est venue, Cette ère qu'à travers les temps, épaisse nue, Thalès apercevait au loin devant ses yeux; Et Platon, lorsque, ému, des sphères dans les cieux Il écoutait les chants et contemplait les danses.
Les êtres inconnus et bons, les providences Présentes dans l'azur où l'oeil ne les voit pas, Les anges qui de l'homme observent tous les pas, Leur tâche sainte étant de diriger les âmes Et d'attiser, avec toutes les belles flammes, La conscience au fond des cerveaux ténébreux, Ces amis des vivants, toujours penchés sur eux, Ont cessé de frémir et d'être, en la tourmente Et dans les sombres nuits, la voix qui se lamente. Voici qu'on voit bleuir l'idéale Sion. Ils n'ont plus d'oeil fixé sur l'apparition Du vainqueur, du soldat, du fauve chasseur d'hommes. Les vagues flamboiements épars sur les Sodomes, Précurseurs du grand feu dévorant, les lueurs Que jette le sourcil tragique des tueurs, Les guerres, s'arrachant avec leur griffe immonde Les frontières, haillon difforme du vieux monde, Les battements de coeur des mères aux abois, L'embuscade ou le vol guettant au fond des bois, Le cri de la chouette et de la sentinelle, Les fléaux, ne sont plus leur alarme éternelle. Le deuil n'est plus mêlé dans tout ce qu'on entend; Leur oreille n'est plus tendue à chaque instant Vers le gémissement indigné de la tombe; La moisson rit aux champs où râlait l'hécatombe; L'azur ne les voit plus pleurer les nouveau-nés, Dans tous les innocents pressentir des damnés, Et la pitié n'est plus leur unique attitude; Ils re regardent plus la morne servitude Tresser sa maille obscure à l'osier des berceaux. L'homme aux fers, pénétré du frisson des roseaux, Est remplacé par l'homme attendri, fort et calme; La fonction du sceptre est faite par la palme; Voici qu'enfin, ô gloire! exaucés dans leur voeu, Ces êtres, dieux pour nous, créatures pour Dieu, Sont heureux, l'homme est bon, et sont fiers, l'homme est juste. Les esprits purs, essaim de l'empyrée auguste, Devant ce globe obscur qui devient lumineux, Ne sentent plus saigner l'amour qu'ils ont en eux; Une clarté paraît dans leur beau regard sombre; Et l'archange commence à sourire dans l'ombre.
Où va-t-il, ce navire? Il va, de jour vêtu, A l'avenir divin et pur, à la vertu, A la science qu'on voit luire, A la mort des fléaux, à l'oubli généreux, A l'abondance, au calme, au rire, à l'homme heureux; Il va, ce glorieux navire,
Au droit, à la raison, à la fraternité, A la religieuse et sainte vérité Sans impostures et sans voiles, A l'amour, sur les coeurs serrant son doux lien, Au juste, au grand, au bon, au beau...--Vous voyez bien Qu'en effet il monte aux étoiles!
Il porte l'homme à l'homme, et l'esprit à l'esprit. Il civilise, ô gloire! Il ruine, il flétrit Tout l'affreux passé qui s'effare; Il abolit la loi de fer, la loi de sang, Les glaives, les carcans, l'esclavage, en passant Dans les cieux comme une fanfare.
Il ramène au vrai ceux que le faux repoussa; Il fait briller la foi dans l'oeil de Spinosa Et l'espoir sur le front de Hobbe; Il plane, rassurant, réchauffant, épanchant Sur ce qui fut lugubre et ce qui fut méchant Toute la clémence de l'aube.
Les vieux champs de bataille étaient là dans la nuit; Il passe, et maintenant voilà le jour qui luit Sur ces grands charniers de l'histoire Où les siècles, penchant leur oeil triste et profond, Venaient regarder l'ombre effroyable que font Les deux ailes de la victoire.
Derrière lui, César redevient homme; Éden S'élargit sur l'Érèbe, épanoui soudain; Les ronces de lys sont couvertes; Tout revient, tout renaît; ce que la mort courbait Refleurit dans la vie, et le bois du gibet Jette, effrayé, des branches vertes.
Le nuage, l'aurore aux candides fraîcheurs, L'aile de la colombe, et toutes les blancheurs, Composent là-haut sa magie; Derrière lui, pendant qu'il fuit vers la clarté, Dans l'antique noirceur de la fatalité Des lueurs de l'enfer rougie,
Dans ce brumeux chaos qui fut le monde ancien, Où l'allah turc s'accoude au sphinx égyptien, Dans la séculaire géhenne, Dans la Gomorrhe infâme où flambe un lac fumant, Dans la forêt du mal qu'éclairent vaguement Les deux yeux fixes de la Haine,
Tombent, sèchent, ainsi que des feuillages morts, Et s'en vont la douleur, le péché, le remords, La perversité lamentable, Tout l'ancien joug, de rêve et de crime forgé, Nemrod, Aron, la guerre avec le préjugé, La boucherie avec l'étable!
Tous les spoliateurs et tous les corrupteurs S'en vont; et les faux jours sur les fausses hauteurs; Et le taureau d'airain qui beugle, La hache, le billot, le bûcher dévorant, Et le docteur versant l'erreur à l'ignorant, Vil bâton qui trompait l'aveugle!
Et tous ceux qui faisaient, au lieu de repentirs, Un rire au prince avec les larmes des martyrs, Et tous ces flatteurs des épées Qui louaient le sultan, le maître universel, Et, pour assaisonner l'hymne, prenaient du sel Dans le sac aux têtes coupées!
Les pestes, les forfaits, les cimiers fulgurants, S'effacent, et la route où marchaient les tyrans, Bélial roi, Dagon ministre, Et l'épine, et la haie horrible du chemin Où l'homme du vieux monde et du vieux vice humain Entend bêler le bouc sinistre.
On voit luire partout les esprits sidéraux; On voit la fin du monstre et la fin du héros, Et de l'athée et de l'augure, La fin du conquérant, la fin du paria; Et l'on voit lentement sortir Beccaria De Dracon qui se transfigure.
On voit l'agneau sortir du dragon fabuleux, La vierge de l'opprobre, et Marie aux yeux bleus De la Vénus prostituée; Le blasphème devient le psaume ardent et pur, L'hymne prend, pour s'en faire autant d'ailes d'azur, Tous les haillons de la huée.
Tout est sauvé! La fleur, le printemps aromal, L'éclosion du bien, l'écroulement du mal, Fêtent dans sa course enchantée Ce beau globe éclaireur, ce grand char curieux, Qu'Empédocle, du fond des gouffres, suit des yeux, Et, du haut des monts, Prométhée!
Le jour s'est fait dans l'antre où l'horreur s'accroupit. En expirant, l'antique univers décrépit, Larve à la prunelle ternie, Gisant, et regardant le ciel noir s'étoiler, A laissé cette sphère heureuse s'envoler Des lèvres de son agonie.
Oh! ce navire fait le voyage sacré! C'est l'ascension bleue à son premier degré, Hors de l'antique et vil décombre, Hors de la pesanteur, c'est l'avenir fondé; C'est le destin de l'homme à la fin évadé, Qui lève l'ancre et sort de l'ombre!
Ce navire là-haut conclut le grand hymen, Il mêle presque à Dieu l'âme du genre humain. Il voit l'insondable, il y touche; Il est le vaste élan du progrès vers le ciel; Il est l'entrée altière et sainte du réel Dans l'antique idéal farouche.
Oh! chacun de ses pas conquiert l'illimité! Il est la joie; il est la paix; l'humanité A trouvé son organe immense; Il vogue, usurpateur sacré, vainqueur béni, Reculant chaque jour plus loin dans l'infini Le point sombre où l'homme commence.
Il laboure l'abîme; il ouvre ces sillons Où croissaient l'ouragan, l'hiver, les tourbillons, Les sifflements et les huées; Grâce à lui, la concorde est la gerbe des cieux; Il va, fécondateur du ciel mystérieux, Charrue auguste des nuées.
Il fait germer la vie humaine dans ces champs Où Dieu n'avait encor semé que des couchants Et moissonné que des aurores; Il entend, sous son vol qui fend les airs sereins, Croître et frémir partout les peuples souverains, Ces immenses épis sonores!
Nef magique et suprême! elle a, rien qu'en marchant, Changé le cri terrestre en pur et joyeux chant, Rajeuni les races flétries, Établi l'ordre vrai, montré le chemin sûr, Dieu juste! et fait entrer dans l'homme tant d'azur Qu'elle a supprimé les patries!
Faisant à l'homme avec le ciel une cité, Une pensée avec toute l'immensité, Elle abolit les vieilles règles; Elle abaisse les monts, elle annule les tours, Splendide, elle introduit les peuples, marcheurs lourds, Dans la communion des aigles.
Elle a cette divine et chaste fonction De composer là-haut l'unique nation, A la fois dernière et première, De promener l'essor dans le rayonnement, Et de faire planer, ivre de firmament, La liberté dans la lumière.
LA TROMPETTE DU JUGEMENT
Je vis dans la nuée un clairon monstrueux.
Et ce clairon semblait, au seuil profond des cieux, Calme, attendre le souffle immense de l'archange.
Ce qui jamais ne meurt, ce qui jamais ne change, L'entourait. A travers un frisson, on sentait Que ce buccin fatal, qui rêve et qui se tait, Quelque part, dans l'endroit où l'on crée, où l'on sème, Avait été forgé par quelqu'un de suprême Avec de l'équité condensée en airain. Il était là, lugubre, effroyable, serein. Il gisait sur la brume insondable qui tremble, Hors du monde, au delà de tout ce qui ressemble A la forme de quoi que ce soit.
Il vivait.
Il semblait un réveil songeant près d'un chevet.
Oh! quelle nuit! là, rien n'a de contour ni d'âge; Et le nuage est spectre, et le spectre est nuage. Et c'était le clairon de l'abîme.
Une voix Un jour en sortira qu'on entendra sept fois. En attendant, glacé, mais écoutant, il pense; Couvant le châtiment, couvant la récompense; Et toute l'épouvante éparse au ciel est soeur De cet impénétrable et morne avertisseur.
Je le considérais dans les vapeurs funèbres Comme on verrait se taire un coq dans les ténèbres. Pas un murmure autour du clairon souverain. Et la terre sentait le froid de son airain, Quoique, là, d'aucun monde on ne vît les frontières.
Et l'immobilité de tous les cimetières, Et le sommeil de tous les tombeaux, et la paix De tous les morts couchés dans la fosse, étaient faits Du silence inouï qu'il avait dans la bouche; Ce lourd silence était pour l'affreux mort farouche L'impossibilité de faire faire un pli Au suaire cousu sur son front par l'oubli. Ce silence tenait en suspens l'anathème. On comprenait que tant que ce clairon suprême Se tairait, le sépulcre, obscur, roidi, béant, Garderait l'attitude horrible du néant, Que la momie aurait toujours sa bandelette, Que l'homme irait tombant du cadavre au squelette, Et que ce fier banquet radieux, ce festin Que les vivants gloutons appellent le destin, Toute la joie errante en tourbillons de fêtes, Toutes les passions de la chair satisfaites, Gloire, orgueil, les héros ivres, les tyrans soûls, Continueraient d'avoir pour but, et pour dessous, La pourriture, orgie offerte aux vers convives; Mais qu'à l'heure où soudain, dans l'espace sans rives, Cette trompette vaste et sombre sonnerait, On verrait, comme un tas d'oiseaux d'une forêt, Toutes les âmes, cygne, aigle, éperviers, colombes, Frémissantes, sortir du tremblement des tombes, Et tous les spectres faire un bruit de grandes eaux, Et se dresser, et prendre à la hâte leurs os, Tandis qu'au fond, au fond du gouffre, au fond du rêve Blanchissant l'absolu, comme un jour qui se lève, Le front mystérieux du juge apparaîtrait.
Ce clairon avait l'air de savoir le secret.
On sentait que le râle énorme de ce cuivre Serait tel qu'il ferait bondir, vibrer, revivre L'ombre, le plomb, le marbre, et qu'à ce fatal glas Toutes les surdités voleraient en éclats; Que l'oubli sombre avec sa perte de mémoire Se lèverait au son de la trompette noire; Que dans cette clameur étrange, en même temps Qu'on entendrait frémir tous les cieux palpitants, On entendrait crier toutes les consciences; Que le sceptique au fond de ses insouciances, Que le voluptueux, l'athée et le douteur, Et le maître tombé de toute sa hauteur, Sentiraient ce fracas traverser leurs vertèbres; Que ce déchirement céleste des ténèbres Ferait dresser quiconque est soumis à l'arrêt; Que qui n'entendit pas le remords, l'entendrait; Et qu'il réveillerait, comme un choc à la porte, L'oreille la plus dure et l'âme la plus morte, Même ceux qui, livrés au rire, aux vains, combats, Aux vils plaisirs, n'ont point tenu compte ici-bas Des avertissements de l'ombre et du mystère, Même ceux que n'a point réveillés sur la terre Le tonnerre, ce coup de cloche de la nuit!
Oh! dans l'esprit de l'homme où tout vacille et fuit, Où le verbe n'a pas un mot qui ne bégaie, Où l'aurore apparaît, hélas! comme une plaie, Dans cet esprit, tremblant dès qu'il ose augurer, Oh! comment concevoir, comment se figurer Cette vibration communiquée aux tombes, Cette sommation aux blêmes catacombes Du ciel ouvrant sa porte et du gouffre ayant faim, Le prodigieux bruit de Dieu disant: Enfin!