La Légende des Siècles

Chapter 11

Chapter 113,845 wordsPublic domain

O pauvres femmes De pêcheurs! c'est affreux de se dire: Mes âmes, Père, amant, frères, fils, tout ce que j'ai de cher, C'est là, dans ce chaos! mon coeur, mon sang, ma chair!-- Ciel! être en proie aux flots, c'est être en proie aux bêtes. Oh! songer que l'eau joue avec toutes ces têtes, Depuis le mousse enfant jusqu'au mari patron, Et que le vent hagard, soufflant dans son clairon, Dénoue au-dessus d'eux sa longue et folle tresse Et que peut-être ils sont à cette heure en détresse, Et qu'on ne sait jamais au juste ce qu'ils font, Et que pour tenir tête à cette mer sans fond, A tous ces gouffres d'ombre où ne luit nulle étoile, Ils n'ont qu'un bout de planche avec un bout de toile! Souci lugubre! on court à travers les galets. Le flot monte, on lui parle, on crie: Oh! rends-nous-les! Mais, hélas! que veut-on que dise à la pensée Toujours sombre la mer toujours bouleversée?

Jeannie est bien plus triste encor. Son homme est seul! Seul dans cette âpre nuit! seul sous ce noir linceul! Pas d'aide. Ses enfants sont trop petits.--O mère! Tu dis: S'ils étaient grands! leur père est seul!--Chimère! Plus tard, quand ils seront près du père et partis, Tu diras en pleurant: Oh! s'ils étaient petits!

V

Elle prend sa lanterne et sa cape.--C'est l'heure D'aller voir s'il revient, si la mer est meilleure, S'il fait jour, si la flamme est au mât du signal. Allons!--Et la voilà qui part. L'air matinal Ne souffle pas encor. Rien. Pas de ligne blanche Dans l'espace où le flot des ténèbres s'épanche. Il pleut. Rien n'est plus noir que la pluie au matin; On dirait que le jour tremble et doute, incertain, Et qu'ainsi que l'enfant l'aube pleure de naître. Elle va. L'on ne voit luire aucune fenêtre.

Tout à coup à ses yeux qui cherchent le chemin, Avec je ne sais quoi de lugubre et d'humain, Une sombre masure apparaît décrépite; Ni lumière, ni feu; la porte au vent palpite; Sur les murs vermoulus branle un toit hasardeux, La bise sur ce toit tord des chaumes hideux, jaunes, sales, pareils aux grosses eaux d'un fleuve.

--Tiens! je ne pensais plus à cette pauvre veuve, Dit-elle; mon mari, l'autre jour, la trouva Malade et seule; il faut voir comment elle va.

Elle frappe à la porte, elle écoute; personne Ne répond. Et Jeannie au vent de mer frissonne. --Malade! Et ses enfants! comme c'est mal nourri! Elle n'en a que deux, mais elle est sans mari.-- Puis, elle frappe encore. Hé! voisine! Elle appelle, Et la maison se tait toujours.--Ah! Dieu! dit-elle, Comme elle dort, qu'il faut l'appeler si longtemps!-- La porte, cette fois, comme si, par instants, Les objets étaient pris d'une pitié suprême, Morne, tourna dans l'ombre et s'ouvrit d'elle-même.

VI

Elle entra. Sa lanterne éclaira le dedans Du noir logis muet au bord des flots grondants. L'eau tombait du plafond comme des trous d'un crible.

Au fond était couchée une forme terrible; Une femme immobile et renversée, ayant Les pieds nus, le regard obscur, l'air effrayant; Un cadavre;--autrefois, mère joyeuse et forte;-- Le spectre échevelé de la misère morte; Ce qui reste du pauvre après un long combat. Elle laissait, parmi la paille du grabat, Son bras livide et froid et sa main déjà verte Pendre, et l'horreur sortait de cette bouche ouverte D'où l'âme en s'enfuyant, sinistre, avait jeté Ce grand cri de la mort qu'entend l'éternité!

Près du lit où gisait la mère de famille, Deux tout petits enfants, le garçon et la fille, Dans le même berceau souriaient endormis.

La mère, se sentant mourir, leur avait mis Sa mante sur les pieds et sur le corps sa robe, Afin que, dans cette ombre où la mort nous dérobe, Ils ne sentissent plus la tiédeur qui décroît, Et pour qu'ils eussent chaud pendant qu'elle aurait froid.

VII

Comme ils dorment tous deux dans le berceau qui tremble! Leur haleine est paisible et leur front calme. Il semble Que rien n'éveillerait ces orphelins dormant, Pas même le clairon du dernier jugement; Car, étant innocents, ils n'ont pas peur du juge.

Et la pluie au dehors gronde comme un déluge. Du vieux toit crevassé, d'où la rafale sort, Une goutte parfois tombe sur ce front mort, Glisse sur cette joue et devient une larme. La vague sonne ainsi qu'une cloche d'alarme. La morte écoute l'ombre avec stupidité. Car le corps, quand l'esprit radieux l'a quitté, A l'air de chercher l'âme et de rappeler l'ange; Il semble qu'on entend ce dialogue étrange Entre la bouche pâle et l'oeil triste et hagard: --Qu'as-tu fait de ton souffle?--Et toi, de ton regard?

Hélas! aimez, vivez, cueillez les primevères, Dansez, riez, brûlez vos coeurs, videz vos verres. Comme au sombre océan arrive tout ruisseau, Le sort donne pour but au festin, au berceau, Aux mères adorant l'enfance épanouie, Aux baisers de la chair dont l'âme est éblouie, Aux chansons, au sourire, à l'amour frais et beau. Le refroidissement lugubre du tombeau!

VIII

Qu'est-ce donc que Jeannie a fait chez cette morte? Sous sa cape aux longs plis qu'est-ce donc qu'elle emporte? Qu'est-ce donc que Jeannie emporte en s'en allant? Pourquoi son coeur bat-il? Pourquoi son pas tremblant Se hâte-t-il ainsi? D'où vient qu'en la ruelle Elle court, sans oser regarder derrière elle? Qu'est-ce donc qu'elle cache avec un air troublé Dans l'ombre, sur son lit? Qu'a-t-elle donc volé?

IX

Quand elle fut rentrée au logis, la falaise Blanchissait; près du lit elle prit une chaise Et s'assit toute pâle; on eût dit qu'elle avait Un remords, et son front tomba sur le chevet, Et, par instants, à mots entrecoupés, sa bouche Parlait pendant qu'au loin grondait la mer farouche.

--Mon pauvre homme! ah! mon Dieu! que va-t-il dire? Il a Déjà tant de souci! Qu'est-ce que j'ai fait là? Cinq enfants sur les bras! ce père qui travaille! Il n'avait pas assez de peine; il faut que j'aille Lui donner celle-là de plus.--C'est lui?--Non. Rien. --J'ai mal fait.--S'il me bat, je dirai: Tu fais bien. --Est-ce lui?--Non.--Tant mieux.--La porte bouge comme Si l'on entrait.--Mais non.--Voilà-t-il pas, pauvre homme, Que j'ai peur de le voir rentrer, moi, maintenant!-- Puis elle demeura pensive et frissonnant, S'enfonçant par degrés dans son angoisse intime, Perdue en son souci comme dans un abîme, N'entendant même plus les bruits extérieurs, Les cormorans qui vont comme de noirs crieurs, Et l'onde et la marée et le vent en colère.

La porte tout à coup s'ouvrit, bruyante et claire, Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc; Et le pêcheur, traînant son filet ruisselant, Joyeux, parut au seuil, et dit: C'est la marine!

X

--C'est toi! cria Jeannie, et contre sa poitrine Elle prit son mari comme on prend un amant, Et lui baisa sa veste avec emportement, Tandis que lé marin disait:--Me voici, femme! Et montrait sur son front qu'éclairait l'âtre en flamme Son coeur bon et content que Jeannie éclairait. --Je suis volé, dit-il; la mer, c'est la forêt. --Quel temps a-t-il fait?--Dur.--Et la pêche?--Mauvaise, Mais, vois-tu, je t'embrasse et me voilà bien aise. Je n'ai rien pris du tout. J'ai troué mon filet. Le diable était caché dans le vent qui soufflait. Quelle nuit! Un moment, dans tout ce tintamarre, J'ai cru que le bateau se couchait, et l'amarre A cassé. Qu'as-tu fait, toi, pendant ce temps-là?-- Jeannie eut un frisson dans l'ombre et se troubla. --Moi? dit-elle. Ah! mon Dieu! rien, comme à l'ordinaire, J'ai cousu. J'écoutais la mer comme un tonnerre, J'avais peur.--Oui, l'hiver est dur, mais c'est égal.-- Alors, tremblante ainsi que ceux qui font le mal, Elle dit:--A propos, notre voisine est morte. C'est hier qu'elle a dû mourir, enfin, n'importe, Dans la soirée, après que vous fûtes partis. Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits. L'un s'appelle Guillaume et l'autre Madeleine; L'un qui ne marche pas, l'autre qui parle à peine. La pauvre bonne femme était dans le besoin.

L'homme prit un air grave, et, jetant dans un coin Son bonnet de forçat mouillé par la tempête: --Diable! diable! dit-il en se grattant la tête, Nous avions cinq enfants, cela va faire sept. Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait De souper quelquefois. Comment allons-nous faire? Bah! tant pis! ce n'est pas ma faute. C'est l'affaire Du bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds. Pourquoi donc a-t-il pris leur mère à ces chiffons? C'est gros comme le poing. Ces choses-là sont rudes. Il faut pour les comprendre avoir fait ses études. Si petits! on ne peut leur dire: Travaillez. Femme, va les chercher. S'ils se sont réveillés, Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte. C'est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte; Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous, Cela nous grimpera le soir sur les genoux. Ils vivront, ils seront frère et soeur des cinq autres. Quand il verra qu'il faut nourrir avec les nôtres Cette petite fille et ce petit garçon, Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson. Moi, je boirai de l'eau, je ferai double tâche, C'est dit. Va les chercher. Mais qu'as-tu? Ça te fâche? D'ordinaire, tu cours plus vite que cela.

--Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà!

I

PLEINE MER

L'abîme; on ne sait quoi de terrible qui gronde; Le vent; l'obscurité vaste comme le monde; Partout les flots; partout où l'oeil peut s'enfoncer, La rafale qu'on voit aller, venir, passer; L'onde, linceul; le ciel, ouverture de tombe; Les ténèbres sans l'arche et l'eau sans la colombe, Les nuages ayant l'aspect d'une forêt. Un esprit qui viendrait planer là ne pourrait Dire, entre l'eau sans fond et l'espace sans borne, Lequel est le plus sombre, et si cette horreur morne, Faite de cécité, de stupeur et de bruit, Vient de l'immense mer ou de l'immense nuit.

L'oeil distingue, au milieu du gouffre où l'air sanglote, Quelque chose d'informe et de hideux qui flotte, Un grand cachalot mort à carcasse de fer, On ne sait quel cadavre à vau-l'eau dans la mer, Oeuf de titan dont l'homme aurait fait un navire. Cela vogue, cela nage, cela chavire; Cela fut un vaisseau; l'écume aux blancs amas Cache et montre à grand bruit les tronçons de sept mâts. Le colosse, échoué sur le ventre, fuit, plonge, S'engloutit, reparaît, se meut comme le songe, Chaos d'agrès rompus, de poutres, de haubans; Le grand mât vaincu semble un spectre aux bras tombants. L'onde passe à travers ce débris; l'eau s'engage Et déferle en hurlant le long du bastingage, Et tourmente des bouts de corde à des crampons Dans le ruissellement formidable des ponts; La houle éperdument furieuse saccage Aux deux flancs du vaisseau les cintres d'une cage Où jadis une roue effrayante a tourné. Personne; le néant, froid, muet, étonné; D'affreux canons rouillés tendant leurs cous funestes; L'entre-pont a des trous où se dressent les restes De cinq tubes pareils à des clairons géants, Pleins jadis d'une foudre, et qui, tordus, béants, Ployés, éteints, n'ont plus, sur l'eau qui les balance, Qu'un noir vomissement de nuit et de silence; Le flux et le reflux, comme avec un rabot, Dénude à chaque coup l'étrave et l'étambot, Et dans la lame on voit se débattre l'échine D'une mystérieuse et difforme machine. Cette masse sous l'eau rôde, fantôme obscur. Des putréfactions fermentent, à coup sûr, Dans ce vaisseau perdu sous les vagues sans nombre. Dessus, des tourbillons d'oiseaux de mer; dans l'ombre, Dessous, des millions de poissons carnassiers. Tout à l'entour, les flots, ces liquides aciers, Mêlent leurs tournoiements monstrueux et livides. Des espaces déserts sous des espaces vides. O triste mer! sépulcre où tout semble vivant! Ces deux athlètes faits de furie et de vent, Le tangage qui brave et le roulis qui fume, Sans trêve, à chaque instant arrachent quelque éclat De la quille ou du port dans leur noir pugilat. Par moments, au zénith un nuage se troue, Un peu de jour lugubre en tombe, et, sur la proue, Une lueur, qui tremble au souffle de l'autan, Blême, éclaire à demi ce mot: LÉVIATHAN. Puis l'apparition se perd dans l'eau profonde; Tout fuit.

Léviathan; c'est là tout le vieux monde, Apre et démesuré dans sa fauve laideur; Léviathan, c'est là tout le passé: grandeur, Horreur.

Le dernier siècle a vu sur la Tamise Croître un monstre à qui l'eau sans bornes fut promise, Et qui longtemps, Babel des mers, eut Londre entier Levant les yeux dans l'ombre au pied de son chantier. Effroyable, à sept mâts mêlant cinq cheminées Qui hennissaient au choc des vagues effrénées, Emportant, dans le bruit des aquilons sifflants, Dix mille hommes, fourmis éparses dans ses flancs, Ce titan se rua, joyeux, dans la tempête; Du dôme de Saint-Paul son mât passait le faîte; Le sombre esprit humain, debout sur son tillac, Stupéfiait la mer qui n'était plus qu'un lac; Le vieillard Océan, qu'effarouche la sonde, Inquiet, à travers le verre de son onde, Regardait le vaisseau de l'homme grossissant; Ce vaisseau fut sur l'onde un terrible passant; Les vagues frémissaient de l'avoir sur leurs croupes; Ses sabords mugissaient; en guise de chaloupes, Deux navires pendaient à ses portemanteaux; Son armure était faite avec tous les métaux; Un prodigieux câble ourlait sa grande voile; Quand il marchait, fumant, grondant, couvert de toile, Il jetait un tel râle à l'air épouvanté Que toute l'eau tremblait, et que l'immensité Comptait parmi ses bruits ce grand frisson sonore. La nuit, il passait rouge ainsi qu'un météore; Sa voilure, où l'oreille entendait le débat Des souffles, subissant ce gréement comme un bât, Ses hunes, ses grelins, ses palans, ses amures, Étaient une prison de vents et de murmures; Son ancre avait le poids d'une tour; ses parois Voulaient les flots, trouvant tous les ports trop étroits; Son ombre humiliait au loin toutes les proues; Un télégraphe était son porte-voix; ses roues Forgeaient la sombre mer comme deux grands marteaux; Les flots se le passaient comme des piédestaux Où, calme, ondulerait un triomphal colosse: L'abîme s'abrégeait sous sa lourdeur véloce; Pas de lointain pays qui pour lui ne fût près; Madère apercevait ses mâts, trois jours après L'Hékla l'entrevoyait dans la lueur polaire. La bataille montait sur lui dans sa colère. La guerre était sacrée et sainte en ce temps-là; Rien n'égalait Nemrod si ce n'est Attila; Et les hommes, depuis les premiers jours du monde, Sentant peser sur eux la misère inféconde, Les pestes, les fléaux lugubres et railleurs, Cherchant quelque moyen d'amoindrir leurs douleurs, Pour établir entre eux de justes équilibres, Pour être plus heureux, meilleurs, plus grands, plus libres, Plus dignes du ciel pur qui les daigne éclairer, Avaient imaginé de s'entre-dévorer. Ce sinistre vaisseau les aidait dans leur oeuvre. Lourd comme le dragon, prompt comme la couleuvre, Il couvrait l'océan de ses ailes de feu; La terre s'effrayait quand sur l'horizon bleu Rampait l'allongement hideux de sa fumée, Car c'était une ville et c'était une armée; Ses pavois fourmillaient de mortiers et d'affûts, Et d'un hérissement de bataillons confus; Ses grappins menaçaient; et, pour les abordages, On voyait sur ses ponts des rouleaux de cordages Monstrueux, qui semblaient des boas endormis; Invincible, en ces temps de frères ennemis, Seul, de toute une flotte il affrontait l'émeute, Ainsi qu'un éléphant au milieu d'une meute; La bordée à ses pieds fumait comme un encens, Ses flancs engloutissaient les boulets impuissants, Il allait broyant tout dans l'obscure mêlée, Et, quand, épouvantable, il lâchait sa volée, On voyait flamboyer son colossal beaupré, Par deux mille canons brusquement empourpré. Il méprisait l'autan, le flux, l'éclair, la brume. A son avant tournait, dans un chaos d'écume, Une espèce de vrille à trouer l'infini. Le Maelström s'apaisait sous sa quille aplani. Sa vie intérieure était un incendie, Flamme au gré du pilote apaisée ou grandie; Dans l'antre d'où sortait son vaste mouvement, Au fond d'une fournaise on voyait vaguement Des êtres ténébreux marcher dans des nuées D'étincelles, parmi les braises remuées; Et pour âme il avait dans sa cale un enfer. Il voguait, roi du gouffre, et ses vergues de fer Ressemblaient, sous le ciel redoutable et sublime, A des spectres posés en travers de l'abîme; Ainsi qu'on voit l'Etna l'on voyait le steamer; Il était la montagne errante de la mer. Mais les heures, les jours, les mois, les ans, ces ondes, Ont passé; l'océan, vaste entre les deux mondes, A rugi, de brouillard et d'orage obscurci; La mer a ses écueils cachés, le temps aussi; Et maintenant, parmi les profondeurs farouches, Sous les vautours, qui sont de l'abîme les mouches, Sous le nuage, au gré des souffles, dans l'oubli De l'infini, dont l'ombre affreuse est le repli, Sans que jamais le vent autour d'elle s'endorme, Au milieu des flots noirs roule l'épave énorme!

L'ancien monde, l'ensemble étrange et surprenant De faits sociaux, morts et pourris maintenant, D'où sortit ce navire aujourd'hui sous l'écume, L'ancien monde aussi, lui, plongé dans l'amertume, Avait tous les fléaux pour vents et pour typhons. Construction d'airain aux étages profonds, Sur qui le mal, flot vil, crachait sa bave infâme, Plein de fumée, et mû par une hydre de flamme, La Haine, il ressemblait à ce sombre vaisseau.

Le mal l'avait marqué de son funèbre sceau.

Ce monde, enveloppé d'une brume éternelle, Était fatal: l'Espoir avait plié son aile; Pas d'unité, divorce et joug; diversité De langue, de raison, de code, de cité; Nul lien; nul faisceau; le progrès solitaire, Comme un serpent coupé, se tordait sur la terre, Sans pouvoir réunir les tronçons de l'effort; L'esclavage, parquant les peuples pour la mort, Les enfermait au fond d'un cirque de frontières Où les gardaient la Guerre et la Nuit, bestiaires; L'Adam slave luttait contre l'Adam germain; Un genre humain en France; un autre genre humain En Amérique, un autre à Londre, un autre à Rome; L'homme au delà d'un pont ne connaissait plus l'homme; Les vivants, d'ignorance et de vices chargés, Se traînaient; en travers de tout, les préjugés, Les superstitions étaient d'âpres enceintes Terribles d'autant plus qu'elles étaient plus saintes; Quel créneau soupçonneux et noir qu'un alcoran! Un texte avait le glaive au poing comme un tyran; La loi d'un peuple était chez l'autre peuple un crime; Lire était un fossé, croire était un abîme; Les rois étaient des tours; les dieux étaient des murs; Nul moyen de franchir tant d'obstacles obscurs; Sitôt qu'on voulait croître, on rencontrait la barre D'une mode sauvage ou d'un dogme barbare; Et, quant à l'avenir, défense d'aller là.

Le vent de l'infini sur ce monde souffla. Il a sombré. Du fond des cieux inaccessibles, Les vivants de l'éther, les êtres invisibles Confusément épars sous l'obscur firmament A cette heure, pensifs, regardent fixement Sa disparition dans la nuit redoutable. Qu'est-ce que le simoun a fait du grain de sable? Cela fut. C'est passé. Cela n'est plus ici.

Ce monde est mort. Mais quoi! l'homme est-il mort aussi? Cette forme de lui disparaissant, l'a-t-elle Lui-même remporté dans l'énigme éternelle? L'océan est désert. Pas une voile au loin. Ce n'est plus que du flot que le flot est témoin. Pas un esquif vivant sur l'onde où la mouette Voit du Léviathan rôder la silhouette. Est-ce que l'homme, ainsi qu'un feuillage jauni, S'en est allé dans l'ombre? Est-ce que c'est fini? Seul, le flux et reflux va, vient, passe et repasse. Et l'oeil, pour retrouver l'homme absent de l'espace, Regarde en vain là-bas. Rien.

Regardez là-haut.

II

PLEIN CIEL

Loin dans les profondeurs, hors des nuits, hors du flot, Dans un écartement de nuages, qui laisse Voir au-dessus des mers la céleste allégresse, Un point vague et confus apparaît; dans le vent, Dans l'espace, ce point se meut; il est vivant, Il va, descend, remonte; il fait ce qu'il veut faire; Il approche, il prend forme, il vient; c'est une sphère, C'est un inexprimable et surprenant vaisseau, Globe comme le monde, et comme l'aigle oiseau; C'est un navire en marche. Où? Dans l'éther sublime!

Rêve! on croit voir planer un morceau d'une cime; Le haut d'une montagne a, sous l'orbe étoilé, Pris des ailes et s'est tout à coup envolé? Quelque heure immense étant dans les destins sonnée, La nuit errante s'est en vaisseau façonnée? La Fable apparaît-elle à nos yeux décevants? L'antique Éole a-t-il jeté son outre aux vents? De sorte qu'en ce gouffre où les orages naissent, Les vents, subitement domptés, la reconnaissent? Est-ce l'aimant qui s'est fait aider par l'éclair Pour bâtir un esquif céleste avec de l'air? Du haut des clairs azurs vient-il une visite? Est-ce un transfiguré qui part et ressuscite, Qui monte, délivré de la terre, emporté Sur un char volant fait d'extase et de clarté, Et se rapproche un peu par instants pour qu'on voie, Du fond du monde noir, la fuite de sa joie?

Ce n'est pas un morceau d'une cime; ce n'est Ni l'outre où tout le vent de la Fable tenait, Ni le jeu de l'éclair; ce n'est pas un fantôme Venu des profondeurs aurorales du dôme; Ni le rayonnement d'un ange qui s'en va, Hors de quelque tombeau béant, vers Jéhovah; Ni rien de ce qu'en songe ou dans la fièvre on nomme. Qu'est-ce que ce navire impossible? C'est l'homme.

C'est la grande révolte obéissante à Dieu! La sainte fausse clef du fatal gouffre bleu! C'est Isis qui déchire éperdument son voile! C'est du métal, du bois, du chanvre et de la toile, C'est de la pesanteur délivrée, et volant; C'est la force alliée à l'homme étincelant, Fière, arrachant l'argile à sa chaîne éternelle; C'est la matière, heureuse, altière, ayant en elle De l'ouragan humain, et planant à travers L'immense étonnement des cieux enfin ouverts!

Audace humaine! effort du captif! sainte rage! Effraction enfin plus forte que la cage! Que faut-il à cet être, atome au large front, Pour vaincre ce qui n'a ni fin, ni bord, ni fond, Pour dompter le vent, trombe, et l'écume, avalanche? Dans le ciel une toile et sur mer une planche.

Jadis des quatre vents la fureur triomphait; De ces quatre chevaux échappés l'homme a fait L'attelage de son quadrige; Génie, il les tient tous dans sa main, fier cocher Du char aérien que l'éther voit marcher; Miracle, il gouverne un prodige.

Char merveilleux! son nom est Délivrance. Il court Près de lui le ramier est lent, le flocon lourd; Le daim, l'épervier, la panthère Sont encor là, qu'au loin son ombre a déjà fui; Et la locomotive est reptile, et, sous lui, L'hydre de flamme est ver de terre.

Une musique, un chant, sort de son tourbillon. Ses cordages vibrants et remplis d'aquilon Semblent, dans le vide où tout sombre, Une lyre à travers laquelle par moment Passe quelque âme en fuite au fond du firmament Et mêlée aux souffles de l'ombre.

Car l'air, c'est l'hymne épars; l'air, parmi les récifs Des nuages roulant en groupes convulsifs, Jette mille voix étouffées; Les fluides, l'azur, l'effluve, l'élément, Sont toute une harmonie où flottent vaguement On ne sait quels sombres Orphées.

Superbe, il plane avec un hymne en ses agrès; Et l'on croit voir passer la strophe du progrès. Il est la nef, il est le phare! L'homme enfin prend son sceptre et jette son bâton. Et l'on voit s'envoler le calcul de Newton Monté sur l'ode de Pindare.