Chapter 10
Morne en son noir pourpoint, la toison d'or au cou, On dirait du destin la froide sentinelle; Son immobilité commande; sa prunelle Luit comme un soupirail de caverne; son doigt Semble, ébauchant un geste obscur que nul ne voit, Donner un ordre à l'ombre et vaguement l'écrire. Chose inouïe! il vient de grincer un sourire. Un sourire insondable, impénétrable, amer. C'est que la vision de son armée en mer Grandit de plus en plus dans sa sombre pensée; C'est qu'il la voit voguer par son dessein poussée, Comme s'il était là, planant sous le zénith; Tout est bien; l'océan docile s'aplanit, L'armada lui fait peur comme au déluge l'arche; La flotte se déploie en bon ordre de marche, Et, les vaisseaux gardant les espaces fixés, Échiquier de tillacs, de ponts, de mâts dressés, Ondule sur les eaux comme une immense claie. Ces vaisseaux sont sacrés, les flots leur font la haie; Les courants, pour aider les nefs à débarquer, Ont leur besogne à faire et n'y sauraient manquer; Autour d'elles la vague avec amour déferle, L'écueil se change en port, l'écume tombe en perle Voici chaque galère avec son gastadour; Voilà ceux de l'Escaut, voilà ceux de l'Adour; Les cent mestres de camp et les deux connétables; L'Allemagne a donné ses ourques redoutables, Naples ses brigantins, Cadix ses galions, Lisbonne ses marins, car il faut des lions. Et Philippe se penche, et, qu'importe l'espace? Non seulement il voit, mais il entend. On passe, On court, on va. Voici le cri des porte-voix, Le pas des matelots courant sur les pavois, Les mocos, l'amiral appuyé sur son page, Les tambours, les sifflets des maîtres d'équipage, Les signaux pour la mer, l'appel pour les combats, Le fracas sépulcral et noir du branle-bas. Sont-ce des cormorans? sont-ce des citadelles? Les voiles font un vaste et sourd battement d'ailes; L'eau gronde, et tout ce groupe énorme vogue, et fuit, Et s'enfle et roule avec un prodigieux bruit. Et le lugubre roi sourit de voir groupées Sur quatre cents navires quatre-vingt mille épées. O rictus du vampire assouvissant sa faim! Cette pâle Angleterre, il la tient donc enfin! Qui pourrait la sauver? Le feu va prendre aux poudres. Philippe dans sa droite a la gerbe des foudres; Qui pourrait délier ce faisceau dans son poing? N'est-il pas le seigneur qu'on ne contredit point? N'est-il pas l'héritier de César? le Philippe Dont l'ombre immense va du Gange au Pausilippe? Tout n'est-il pas fini quand il a dit: Je veux! N'est-ce pas lui qui tient la victoire aux cheveux? N'est-ce pas lui qui lance en avant cette flotte, Ces vaisseaux effrayants dont il est le pilote Et que la mer charrie ainsi qu'elle le doit? Ne fait-il pas mouvoir avec son petit doigt Toits ces dragons ailés et noirs, essaim sans nombre? N'est-il pas, lui, le roi? n'est-il pas l'homme sombre A qui ce tourbillon de monstres obéit? Quand Béit-Cifresil, fils d'Abdallah-Béit, Eut creusé le grand puits de la mosquée, au Caire, Il y grava: 'Le ciel est à Dieu; j'ai la terre.' Et, comme tout se tient, se mêle et se confond, Tous les tyrans n'étant qu'un seul despote au fond, Ce que dit ce sultan jadis, ce roi le pense.
Cependant, sur le bord du bassin, en silence, L'infante tient toujours sa rose gravement, Et, doux ange aux yeux bleus, la baise par moment. Soudain un souffle d'air, une de ces haleines Que le soir frémissant jette à travers les plaines, Tumultueux zéphyr effleurant l'horizon, Trouble l'eau, fait frémir les joncs, met un frisson Dans les lointains massifs de myrte et d'asphodèle, Vient jusqu'au bel enfant tranquille, et, d'un coup d'aile, Rapide, et secouant même l'arbre voisin, Effeuille brusquement la fleur dans le bassin, Et l'infante n'a plus dans la main qu'une épine. Elle se penche, et voit sur l'eau cette ruine; Elle ne comprend pas; qu'est-ce donc? Elle a peur; Et la voilà qui cherche au ciel avec stupeur Cette brise qui n'a pas craint de lui déplaire. Que faire? le bassin semble plein de colère; Lui, si clair tout à l'heure, il est noir maintenant; Il a des vagues; c'est une mer bouillonnant; Toute la pauvre rose est éparse sur l'onde; Ses cent feuilles que noie et roule l'eau profonde, Tournoyant, naufrageant, s'en vont de tous côtés Sur mille petits flots par la brise irrités; On croit voir dans un gouffre une flotte qui sombre. --'Madame,' dit la duègne avec sa face d'ombre A la petite fille étonnée et rêvant, 'Tout sur terre appartient aux princes, hors le vent.'
LES RAISONS DU MOMOTOMBO
Trouvant les tremblements de terre trop fréquents, Les rois d'Espagne ont fait baptiser les volcans Du royaume qu'ils ont en dessous de la sphère; Les volcans n'ont rien dit et se sont laissé faire, Et le Momotombo lui seul n'a pas voulu. Plus d'un prêtre en surplis, par le Saint-Père élu, Portant le sacrement que l'Église administre, L'oeil au ciel, a monté la montagne sinistre; Beaucoup y sont allés, pas un n'est revenu.
O vieux Momotombo, colosse chauve et nu, Qui songes près des mers, et fais de ton cratère Une tiare d'ombre et de flamme à la terre, Pourquoi, lorsqu'à ton seuil terrible nous frappons, Ne veux-tu pas du Dieu qu'on t'apporte? Réponds.
La montagne interrompt son crachement de lave, Et le Momotombo répond d'une voix grave:
--Je n'aimais pas beaucoup le dieu qu'on a chassé. Cet avare cachait de l'or dans un fossé; Il mangeait de la chair humaine; ses mâchoires Étaient de pourriture et de sang toutes noires; Son antre était un porche au farouche carreau, Temple-sépulcre orné d'un pontife-bourreau; Des squelettes riaient sous ses pieds; les écuelles Où cet être buvait le meurtre étaient cruelles; Sourd, difforme, il avait des serpents au poignet; Toujours entre ses dents un cadavre saignait; Ce spectre noircissait le firmament sublime. J'en grondais quelquefois au fond de mon abîme. Aussi, quand sont venus, fiers sur les flots tremblants, Et du côté d'où vient le jour, des hommes blancs, Je les ai bien reçus, trouvant que c'était sage. L'âme a certainement la couleur du visage, Disais-je, l'homme blanc, c'est comme le ciel bleu, Et le dieu de ceux-ci doit être un très bon dieu. On ne le verra point de meurtres se repaître.-- J'étais content; j'avais horreur de l'ancien prêtre. Mais quand j'ai vu comment travaille le nouveau, Quand j'ai vu flamboyer, ciel juste! à mon niveau, Cette torche lugubre, âpre, jamais éteinte, Sombre, que vous nommez l'Inquisition sainte; Quand j'ai pu voir comment Torquemada s'y prend Pour dissiper la nuit du sauvage ignorant, Comment il civilise, et de quelle manière Le saint office enseigne et fait de la lumière; Quand j'ai vu dans Lima d'affreux géants d'osier, Pleins d'enfants, pétiller sur un large brasier, Et le feu dévorer la vie, et les fumées Se tordre sur les seins des femmes allumées; Quand je me suis senti parfois presque étouffé Par l'âcre odeur qui sort de votre auto-da-fé, Moi qui ne brûlais rien que l'ombre en ma fournaise, J'ai pensé que j'avais eu tort d'être bien aise; J'ai regardé de près le dieu de l'étranger, Et j'ai dit:--Ce n'est pas la peine de changer.
LA CHANSON DES AVENTURIERS DE LA MER
En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.
Tom Robin, matelot de Douvre, Au Phare nous abandonna Pour aller voir si l'on découvre Satan, que l'archange enchaîna, Quand un bâillement noir entr'ouvre La gueule rouge de l'Etna.
En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.
En Calabre, une Tarentaise Rendit fou Spitafangama; A Gaëte, Ascagne fut aise De rencontrer Michellema; L'amour ouvrit la parenthèse, Le mariage la ferma.
En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.
A Naple, Ëbid, de Macédoine, Fut pendu; c'était un faquin. A Capri, l'on nous prit Antoine Aux galères pour un sequin! A Malte, Ofani se fit moine Et Gobbo se fit arlequin.
En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.
Autre perte. André, de Pavie, Pris par les Turcs à Lipari, Entra, sans en avoir envie, Au sérail, et, sous cet abri, Devint vertueux pour la vie.
En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.
Puis, trois de nous, que rien ne gêne, Ni loi, ni dieu, ni souverain, Allèrent, pour le prince Eugène Aussi bien que pour Mazarin, Aider Fuentes à prendre Gêne Et d'Harcourt à prendre Turin.
En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.
Vers Livourne nous rencontrâmes Les vingt voiles de Spinola. Quel beau combat! Quatorze prames Et six galères étaient là; Mais, bah! rien qu'au bruit de nos rames Toute la flotte s'envola.
En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.
A Notre-Dame de la Garde, Nous eûmes un charmant tableau; Lucca Diavolo par mégarde Prit sa femme à Pier'Angelo; Sur ce, l'ange se mit en garde, Et jeta le diable dans l'eau.
En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.
A Palma, pour suivre Pescaire, Huit nous quittèrent tour à tour; Mais cela ne nous troubla guère; On ne s'arrêta pas un jour. Devant Alger on fit la guerre, A Gibraltar on fit l'amour.
En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.
A nous dix, nous prîmes la ville; --Et le roi lui même!--Après quoi, Maîtres du port, maître de l'île, Ne sachant qu'en faire, ma foi, D'une manière très civile, Nous rendîmes la ville au roi.
En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.
On fit ducs et grands de Castille Mes neuf compagnons de bonheur, Qui s'en allèrent à Séville Epouser des dames d'honneur. Le roi me dit: '--Veux-tu ma fille?' Et je lui dis: '--Merci, seigneur!'
En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.
'J'ai, là-bas, où des flots sans nombre Mugissent dans les nuits d'hiver, Ma belle farouche à l'oeil sombre, Au sourire charmant et fier, Qui, tous les soirs, chantant dans l'ombre, Vient m'attendre au bord de la mer.
En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.
'J'ai ma Faënzette à Fiesone. C'est là que mon coeur est resté. Le vent fraîchit, la mer frissonne, Je m'en retourne en vérité! O roi! ta fille a la couronne, Mais Faënzette a la beauté!'
En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.
APRÈS LA BATAILLE
Mon père, ce héros au sourire si doux, Suivi d'un seul housard qu'il aimait entre tous Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille, Parcourait à cheval, le soir d'une bataille, Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit. Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit. C'était un Espagnol de l'armée en déroute Qui se traînait sanglant sur le bord de la route, Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié, Et qui disait:--A boire, à boire par pitié!-- Mon père, ému, tendit à son housard fidèle Une gourde de rhum qui pendait à sa selle, Et dit:--Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé.-- Tout à coup, au moment où le housard baissé Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de Maure, Saisit un pistolet qu'il étreignait encore, Et vise au front mon père en criant: Caramba! Le coup passa si près que le chapeau tomba Et que le cheval fit un écart en arrière. --Donne-lui tout de même à boire, dit mon père.
LE CRAPAUD
Que savons-nous? qui donc connaît le fond des choses? Le couchant rayonnait dans les nuages roses; C'était la fin d'un jour d'orage, et l'occident Changeait l'ondée en flamme en son brasier ardent; Près d'une ornière, au bord d'une flaque de pluie, Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie; Grave, il songeait; l'horreur contemplait la splendeur. (Oh! pourquoi la souffrance et pourquoi la laideur? Hélas! le bas-empire est couvert d'Augustules, Les Césars de forfaits, les crapauds de pustules, Comme le pré de fleurs et le ciel de soleils!) Les feuilles s'empourpraient dans les arbres vermeils; L'eau miroitait, mêlée à l'herbe, dans l'ornière; Le soir se déployait ainsi qu'une bannière; L'oiseau baissait la voix dans le jour affaibli; Tout s'apaisait, dans l'air, sur l'onde; et, plein d'oubli, Le crapaud, sans effroi, sans honte, sans colère, Doux, regardait la grande auréole solaire. Peut-être le maudit se sentait-il béni; Pas de bête qui n'ait un reflet d'infini; Pas de prunelle abjecte et vile que ne touche L'éclair d'en haut, parfois tendre et parfois farouche; Pas de monstre chétif, louche, impur, chassieux, Qui n'ait l'immensité des astres dans les yeux. Un homme qui passait vit la hideuse bête, Et, frémissant, lui mit son talon sur la tête; C'etait un prêtre ayant un livre qu'il lisait; Puis une femme, avec une fleur au corset, Vint et lui creva l'oeil du bout de son ombrelle; Et le prêtre était vieux, et la femme était belle. Vinrent quatre écoliers, sereins comme le ciel. --J'étais enfant, j'étais petit, j'étais cruel;-- Tout homme sur la terre, où l'âme erre asservie, Peut commencer ainsi le récit de sa vie. On a le jeu, l'ivresse et l'aube dans les yeux, On a sa mère, on est des écoliers joyeux, De petits hommes gais, respirant l'atmosphère A pleins poumons, aimés, libres, contents; que faire, Sinon de torturer quelque être malheureux? Le crapaud se traînait au fond du chemin creux. C'était l'heure où des champs les profondeurs s'azurent. Fauve, il cherchait la nuit; les enfants l'aperçurent Et crièrent:--Tuons ce vilain animal, Et, puisqu'il est si laid, faisons-lui bien du mal!-- Et chacun d'eux, riant,--l'enfant rit quand il tue,-- Se mit à le piquer d'une branche pointue, Élargissant le trou de l'oeil crevé, blessant Les blessures, ravis, applaudis du passant; Car les passants riaient; et l'ombre sépulcrale Couvrait ce noir martyr qui n'a pas même un râle, Et le sang, sang affreux, de toutes parts coulait Sur ce pauvre être ayant pour crime d'être laid; Il fuyait; il avait une patte arrachée; Un enfant le frappait d'une pelle ébréchée; Et chaque coup faisait écumer ce proscrit Qui, même quand le jour sur sa tête sourit, Même sous le grand ciel, rampe au fond d'une cave; Et les enfants disaient: Est-il méchant! il bave! Son front saignait; son oeil pendait; dans le genêt Et la ronce, effroyable à voir, il cheminait; On eût dit qu'il sortait de quelque affreuse serre. Oh! la sombre action, empirer la misère! Ajouter de l'horreur à la difformité! Disloqué, de cailloux en cailloux cahoté, Il respirait toujours; sans abri, sans asile, Il rampait; on eût dit que la mort, difficile, Le trouvait si hideux qu'elle le refusait; Les enfants le voulaient saisir dans un lacet, Mais il leur échappa, glissant le long des haies; L'ornière était béante, il y traîna ses plaies Et s'y plongea sanglant, brisé, le crâne ouvert, Sentant quelque fraîcheur dans ce cloaque vert, Lavant la cruauté de l'homme en cette boue; Et les enfants, avec le printemps sur la joue, Blonds, charmants, ne s'étaient jamais tant divertis. Tous parlaient à la fois, et les grands aux petits Criaient: Viens voir! dis donc, Adolphe, dis donc, Pierre, Allons pour l'achever prendre une grosse pierre! Tous ensemble, sur l'être au hasard exécré, Ils fixaient leurs regards, et le désespéré Regardait s'incliner sur lui ces fronts horribles. --Hélas! ayons des buts, mais n'ayons pas de cibles; Quand nous visons un point de l'horizon humain, Ayons la vie, et non la mort, dans notre main.-- Tous les yeux poursuivaient le crapaud dans la vase; C'était de la fureur et c'était de l'extase; Un des enfants revint, apportant un pavé Pesant, mais pour le mal aisément soulevé, Et dit:--Nous allons voir comment cela va faire.-- Or, en ce même instant, juste à ce point de terre, Le hasard amenait un chariot très lourd Traîné par un vieux âne écloppé, maigre et sourd; Cet âne harassé, boiteux et lamentable, Après un jour de marche approchait de l'étable; Il roulait la charrette et portait un panier; Chaque pas qu'il faisait semblait l'avant-dernier; Cette bête marchait, battue, exténuée; Les coups l'enveloppaient ainsi qu'une nuée; Il avait dans ses yeux voilés d'une vapeur Cette stupidité qui peut-être est stupeur; Et l'ornière était creuse, et si pleine de boue Et d'un versant si dur, que chaque tour de roue Était comme un lugubre et rauque arrachement; Et l'âne allait geignant et l'ânier blasphémant; La route descendait et poussait la bourrique; L'âne songeait, passif, sous le fouet, sous la trique, Dans une profondeur où l'homme ne va pas.
Les enfants, entendant cette roue et ce pas, Se tournèrent bruyants et virent la charrette: --Ne mets pas le pavé sur le crapaud. Arrête! Crièrent-ils. Vois-tu, la voiture descend Et va passer dessus, c'est bien plus amusant.
Tous regardaient.
Soudain, avançant dans l'ornière
Où le monstre attendait sa torture dernière, L'âne vit le crapaud, et, triste,--hélas! penché Sur un plus triste,--lourd, rompu, morne, écorché, Il sembla le flairer avec sa tête basse; Ce forçat, ce damné, ce patient, fit grâce; Il rassembla sa force éteinte, et, roidissant Sa chaîne et son licou sur ses muscles en sang, Résistant à l'ânier qui lui criait: Avance! Maîtrisant du fardeau l'affreuse connivence, Avec sa lassitude acceptant le combat, Tirant le chariot et soulevant le bât, Hagard il détourna la roue inexorable, Laissant derrière lui vivre ce misérable; Puis, sous un coup de fouet, il reprit son chemin.
Alors, lâchant la pierre échappée à sa main, Un des enfants--celui qui conte cette histoire-- Sous la voûte infinie à la fois bleue et noire, Entendit une voix qui lui disait: Sois bon!
Bonté de l'idiot! diamant du charbon! Sainte énigme! lumière auguste des ténèbres! Les célestes n'ont rien de plus que les funèbres, Si les funèbres, groupe aveugle et châtié, Songent, et, n'ayant pas la joie, ont la pitié. O spectacle sacré! l'ombre secourant l'ombre, L'âme obscure venant en aide à l'âme sombre, Le stupide, attendri, sur l'affreux se penchant, Le damné bon faisant rêver l'élu méchant! L'animal avançant lorsque l'homme recule! Dans la sérénité du pâle crépuscule, La brute par moments pense et sent qu'elle est soeur De la mystérieuse et profonde douceur; Il suffit qu'un éclair de grâce brille en elle Pour qu'elle soit égale à l'étoile éternelle: Le baudet qui, rentrant le soir, surchargé, las, Mourant, sentant saigner ses pauvres sabots plats, Fait quelques pas de plus, s'écarte et se dérange Pour ne pas écraser un crapaud dans la fange, Cet âne abject, souillé, meurtri sous le bâton, Est plus saint que Socrate et plus grand que Platon. Tu cherches, philosophe? O penseur, tu médites? Veux-tu trouver le vrai sous nos brumes maudites? Crois, pleure, abîme-toi dans l'insondable amour! Quiconque est bon voit clair dans l'obscur carrefour; Quiconque est bon habite un coin du ciel. O sage, La bonté, qui du monde éclaire le visage, La bonté, ce regard du matin ingénu, La bonté, pur rayon qui chauffe l'inconnu, Instinct qui dans la nuit et dans la souffrance aime, Est le trait d'union ineffable et suprême Qui joint, dans l'ombre, hélas! si lugubre souvent, Le grand ignorant, l'âne, à Dieu, le grand savant.
LES PAUVRES GENS
I
Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close. Le logis est plein d'ombre, et l'on sent quelque chose Qui rayonne à travers ce crépuscule obscur. Des filets de pêcheur sont accrochés au mur. Au fond, dans l'encoignure où quelque humble vaisselle Aux planches d'un bahut vaguement étincelle, On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants. Tout près, un matelas s'étend sur de vieux bancs, Et cinq petits enfants, nid d'âmes, y sommeillent. La haute cheminée où quelques flammes veillent Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit, Une femme à genoux prie, et songe et pâlit. C'est la mère. Elle est seule. Et dehors, blanc d'écume, Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume, Le sinistre océan jette son noir sanglot.
II
L'homme est en mer. Depuis l'enfance matelot, Il livre au hasard sombre une rude bataille. Pluie ou bourrasque, il faut qu'il sorte, il faut qu'il aille, Car les petits enfants ont faim. Il part le soir, Quand l'eau profonde monte aux marches du musoir. Il gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles. La femme est au logis, cousant les vieilles toiles, Remmaillant les filets, préparant l'hameçon, Surveillant l'âtre où bout la soupe de poisson, Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment. Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment, Il s'en va dans l'abîme et s'en va dans la nuit. Dur labeur! tout est noir, tout est froid; rien ne luit. Dans les brisants, parmi les lames en démence; L'endroit bon à la pêche, et, sur la mer immense, Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant, Où se plaît le poisson aux nageoires d'argent, Ce n'est qu'un point; c'est grand deux fois comme la chambre. Or, la nuit, dans l'ondée et la brume, en décembre, Pour rencontrer ce point sur le désert mouvant, Comme il faut calculer la marée et le vent! Comme il faut combiner sûrement les manoeuvres! Les flots le long du bord glissent, vertes couleuvres; Le gouffre roule et tord ses plis démesurés Et fait râler d'horreur les agrès effarés. Lui songe à sa Jeannie, au sein des mers glacées, Et Jeannie en pleurant l'appelle; et leurs pensées Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du coeur.
III
Elle prie, et la mauve au cri rauque et moqueur L'importune, et, parmi les écueils en décombres, L'océan l'épouvante, et toutes sortes d'ombres Passent dans son esprit, la mer, les matelots Emportés à travers la colère des flots. Et dans sa gaîne, ainsi que le sang dans l'artère, La froide horloge bat, jetant dans le mystère, Goutte à goutte, le temps, saisons, printemps, hivers; Et chaque battement, dans l'énorme univers, Ouvre aux âmes, essaims d'autours et de colombes, D'un côté les berceaux et de l'autre les tombes. Elle songe, elle rêve,--et tant de pauvreté! Ses petits vont pieds nus l'hiver comme l'été. Pas de pain de froment. On marge du pain d'orge. --O Dieu! le vent rugit comme un soufflet de forge, La côte fait le brut d'une enclume, on croit voir Les constellations fuir dans l'ouragan noir Comme les tourbillons d'étincelles de l'âtre. C'est l'heure où, gai danseur, minuit rit et folâtre Sous le loup de satin qu'illuminent ses yeux, Et c'est l'heure où minuit, brigand mystérieux, Voilé d'ombre et de pluie et le front dans la bise, Prend un pauvre marin frissonnant et le brise Aux rochers monstrueux apparus brusquement.-- Horreur! l'homme dont l'onde éteint le hurlement Sent fondre et s'enfoncer le bâtiment qui plonge; Il sent s'ouvrir sous lui l'ombre et l'abîme, et songe Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil!
Ces mornes visions troublent son coeur, pareil A la nuit. Elle tremble et pleure.
IV