French Lyrics

Chapter 13

Chapter 133,940 wordsPublic domain

Que le soleil est beau quand tout frais il se lève, Comme une explosion nous lançant son bonjour! --Bienheureux celui-là qui peut avec amour Saluer son coucher plus glorieux qu'un rêve!

Je me souviens! ... J'ai vu tout, fleur, source, sillon Se pâmer sous son oeil comme un coeur qui palpite.... Courons vers l'horizon, il est tard, courons vite, Pour attraper au moins un oblique rayon!

Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire; L'irrésistible Nuit établit son empire, Noire, humide, funeste et pleine de frissons;

Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage, Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage, Des crapauds imprévus et de froids limaçons.

HYMNE

A la très-chère, à la très-belle Qui remplit mon coeur de clarté, A l'ange, à l'idole immortelle, Salut en immortalité!

Elle se répand dans ma vie Comme un air imprégné de sel, Et dans mon âme inassouvie Verse le goût de l'éternel.

Sachet toujours frais qui parfume L'atmosphère d'un cher réduit, Encensoir oublié qui fume En secret à travers la nuit,

Comment, amour incorruptible, T'exprimer avec vérité? Grain de musc qui gis, invisible, Au fond de mon éternité!

A la très-bonne, à la très-belle Qui fait ma joie et ma santé, A l'ange, à l'idole immortelle, Salut en immortalité!

LA MORT DES PAUVRES

C'est la Mort qui console, hélas! et qui fait vivre; C'est le but de la vie, et c'est le seul espoir Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre, Et nous donne le coeur de marcher jusqu'au soir;

A travers la tempête, et la neige, et le givre, C'est la clarté vibrante à notre horizon noir; C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre, Où l'on pourra manger, et dormir, et s'asseoir;

C'est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques Le sommeil et le don des rêves extatiques, Et qui refait le lit des gens pauvres et nus;

C'est la gloire des Dieux, c'est le grenier mystique, C'est la bourse du pauvre et sa patrie antique, C'est le portique ouvert sur les d'eux inconnus!

L'HOMME ET LA MER

Homme libre, toujours tu chériras la mer. La mer est ton miroir; tu contemples ton âme Dans le déroulement infini de sa lame, Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image; Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton coeur Se distrait quelquefois de sa propre rumeur Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets: Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes, O mer, nul ne connaît tes richesses intimes, Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets!

Et cependant voilà des siècles innombrables Que vous vous combattez sans pitié ni remord, Tellement vous aimez le carnage et la mort, O lutteurs éternels, ô frères implacables!

PIERRE DUPONT

LA VÉRONIQUE

Quand les chênes, à chaque branche, Poussent leurs feuilles par milliers, La véronique bleue et blanche Sème les tapis à leurs pieds; Sans haleine, à peine irisée, Ce n'est qu'un reflet de couleur, Pleur d'azur, goutte de rosée, Que l'aurore a changée en fleur.

Douces à voir, ô véroniques! Vous ne durez qu'une heure ou deux, Fugitives et sympathiques Comme des regards amoureux.

Les violettes sont moins claires, Les bluets moins légers que vous, Les pervenches moins éphémères Et les myosotis moins doux. Le dahlia, non plus la rose, N'imiteront point votre azur; Votre couleur bleue est éclose Simplement comme un amour pur.

Douces à voir, ô véroniques! Vous ne durez qu'une heure ou deux, Fugitives et sympathiques Comme des regards amoureux.

Le papillon bleu vous courtise, L'insecte vous perce le coeur, D'un coup de bec l'oiseau vous brise, Que guette à son tour l'oiseleur. Rêveurs, amants, race distraite, Vous effeuilleront au hasard, Sans voir votre grâce muette. Ni votre dernier bleu regard.

Douces à voir, ô véroniques! Vous ne durez qu'une heure ou deux, Fugitives et sympathiques Comme des regards amoureux.

O fleur insaisissable et pure, Saphir dont nul ne sait le prix, Mêlez-vous à la chevelure De celle dont je suis épris; Pointillez dans la mousseline De son blanc peignoir entr'ouvert, Et dans la porcelaine fine Où sa lèvre boit le thé vert.

Douces à voir, ô véroniques! Vous ne durez qu'une heure ou deux, Fugitives et sympathiques Comme des regards amoureux.

Fleurs touchantes du sacrifice, Mortes, vous savez nous guérir; Je vois dans votre humble calice Le ciel entier s'épanouir. O véroniques! sous les chênes Fleurissez pour les simples coeurs Qui, dans les traverses humaines, Vont cherchant les petites fleurs.

Douces à voir, ô véroniques! Vous ne durez qu'une heure ou deux, Fugitives et sympathiques Comme des regards amoureux.

LES BOEUFS

J'ai deux grands boeufs dans mon étable, Deux grands boeufs blancs, marqués de roux; La charrue est en bois d'érable, L'aiguillon en branche de houx; C'est par leur soin qu'on voit la plaine Verte l'hiver, jaune l'été; Ils gagnent dans une semaine Plus d'argent qu'ils n'en ont coûté.

S'il me fallait les vendre, J'aimerais mieux me pendre; J'aime Jeanne ma femme, eh bien! j'aimerais mieux La voir mourir, que voir mourir mes boeufs.

Les voyez-vous, les belles bêtes, Creuser profond et tracer droit, Bravant la pluie et les tempêtes, Qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid? Lorsque je fais halte pour boire, Un brouillard sort de leurs naseaux, Et je vois sur leur corne noire Se poser les petits oiseaux. S'il me fallait les vendre, etc.

Ils sont forts comme un pressoir d'huile, Ils sont doux comme des moutons. Tous les ans on vient de la ville Les marchander dans nos cantons, Pour les mener aux Tuileries, Au mardi gras devant le roi, Et puis les vendre aux boucheries, Je ne veux pas, ils sont à moi. S'il me fallait les vendre, etc.

Quand notre fille sera grande, Si le fils de notre régent En mariage la demande, Je lui promets tout mon argent; Mais si pour dot il veut qu'on donne Les grands boeufs blancs, marqués de roux, Ma fille, laissons la couronne, Et ramenons les boeufs chez nous. S'il me fallait les vendre, etc.

LE CHANT DES OUVRIERS

Nous, dont la lampe, le matin, Au clairon du coq se rallume; Nous tous, qu'un salaire incertain Ramène avant l'aube à l'enclume; Nous, qui des bras, des pieds, des mains. De tout le corps, luttons sans cesse, Sans abriter nos lendemains Contre le froid de la vieillesse,

Aimons-nous, et quand nous pouvons Nous unir pour boire à la ronde, Que le canon se taise ou gronde, Buvons A l'indépendance du monde!

Nos bras, sans relâche tendus, Aux flots jaloux, au sol avare, Ravissent leurs trésors perdus, Ce qui nourrit et ce qui pare: Perles, diamants et métaux, Fruit du coteau, grain de la plaine. Pauvres moutons, quels bons manteaux Il se tisse avec notre laine! Aimons-nous, etc.

Quel fruit tirons-nous des labeurs Qui courbent nos maigres échines? Où vont les flots de nos sueurs? Nous ne sommes que des machines. Nos Babels montent jusqu'au ciel, La terre nous doit ses merveilles! Dés qu'elles ont fini le miel Le maître chasse les abeilles. Aimons-nous, etc.

Mal vêtus, logés dans des trous, Sous les combles, dans les décombres, Nous vivons avec les hiboux Et les larrons, amis des ombres: Cependant notre sang vermeil Coule impétueux dans nos veines; Nous nous plairions au grand soleil, Et sous les rameaux verts des chênes! Aimons-nous, etc.

A chaque fois que par torrents Notre sang coule sur le monde, C'est toujours pour quelques tyrans Que cette rosée est féconde; Ménageons-le dorénavant, L'amour est plus fort que la guerre; En attendant qu'un meilleur vent Souffle du ciel ou de la terre, Aimons-nous, etc.

LE REPOS DU SOIR

Quand le soleil se couche horizontal, De longs rayons noyant la plaine immense, Comme un blé mûr, le ciel occidental De pourpre vive et d'or pur se nuance; L'ombre est plus grande et la clarté s'éteint

Sur le versant des pentes opposées; Enfin, le ciel, par degrés, se déteint, Le jour s'efface en des brumes rosées. Reposons-nous! Le repos est si doux: Que la peine sommeille Jusqu'à l'aube vermeille!

Dans le sillon, la charrue, au repos, Attend l'aurore et la terre mouillée; Bergers, comptez et parquez les troupeaux, L'oiseau s'endort dans l'épaisse feuillée. Gaules en main, bergères, aux doux yeux,

A l'eau des gués mènent leurs bêtes boire; Les laboureurs vont délier les boeufs, Et les chevaux soufflent dans la mangeoire. Reposons-nous! etc.

Tous les fuseaux s'arrêtent dans les doigts, La lampe brille, une blanche fumée Dans l'air du soir monte de tous les toits; C'est du repas l'annonce accoutumée. Les ouvriers, si las, quand vient la nuit, Peuvent partir; enfin, la cloche sonne, Ils vont gagner leur modeste réduit, Où, sur le feu, la marmite bouillonne. Reposons-nous! etc.

La ménagère et les enfants sont là, Du chef de l'âtre attendant la présence: Dès qu'il paraît, un grand cri: "Le voilà!" S'élève au ciel, comme en réjouissance; De bons baisers, la soupe, un doigt de vin, Rendent la joie à sa figure blême; Il peut dormir, ses enfants ont du pain, Et n'a-t-il pas une femme qui l'aime? Reposons-nous! etc.

Tous les foyers s'éteignent lentement; Dans le lointain, une usine, qui fume, Pousse de terre un sourd mugissement; Les lourds marteaux expirent sur l'enclume. Ah! détournons nos âmes du vain bruit, Et nos regards du faux éclat des villes: Endormons-nous sous l'aile de la nuit Qui mène en rond ses étoiles tranquilles! Reposons-nous! etc.

ANDRÉ LEMOYNE

CHANSON MARINE

Nous revenions d'un long voyage, Las de la mer et las du ciel. Le banc d'azur du cap Fréhel Fut salué par l'équipage.

Bientôt nous vîmes s'élargir Les blanches courbes de nos grèves; Puis, au cher pays de nos rêves, L'aiguille des clochers surgir.

Le son d'or des cloches normandes Jusqu'à nous s'égrenait dans l'air; Nous arrivions par un temps clair, Marchant à voiles toutes grandes.

De loin nous fûmes reconnus Par un vol de mouettes blanches, Oiseaux de Granville et d'Avranches, Pour nous revoir exprès venus.

Ils nous disaient: "L'Orne et la Vire Savent déjà votre retour, Et c'est avant la fin du jour Que doit mouiller votre navire.

"Vous n'avez pas compté les pleurs Des vieux pères qui vous attendent. Les hirondelles vous demandent, Et tous vos pommiers sont en fleurs.

"Nous connaissons de belles filles, Aux coiffes en moulin à vent, Qui de vous ont parlé souvent, Au feu du soir dans vos familles.

"Et nous en avons pris congé Pour vous rejoindre à tire-d'ailes, Vous avez trop vécu loin d'elles, Mais pas un seul coeur n'a changé."

UN FLEUVE A LA MER

Quand un grand fleuve a fait trois ou quatre cents lieues Et longtemps promené ses eaux vertes ou bleues Sous le ciel refroidi de l'ancien continent, C'est un voyageur las, qui va d'un flot traînant.

Il n'a pas vu la mer, mais il l'a pressentie. Par de lointains reflux sa marche est ralentie.

Le désert, le silence accompagnent ses bords. Adieu les arbres verts.--Les tristes fleurs des landes, Bouquets de romarins et touffes de lavandes, Lui versent les parfums qu'on répand sur les morts.

Le seul oiseau qui plane au fond du paysage, C'est le goëland gris, c'est l'éternel présage Apparaissant le soir qu'un fleuve doit mourir, Quand le grand inconnu devant lui va s'ouvrir.

DE BANVILLE

LA CHANSON DE MA MIE

L'eau dans les grands lacs bleus Endormie, Est le miroir des cieux: Mais j'aime mieux les yeux De ma mie.

Pour que l'ombre parfois Nous sourie, Un oiseau chante au bois, Mais j'aime mieux la voix De ma mie.

La rosée, à la fleur Défleurie Rend sa vive couleur; Mais j'aime mieux un pleur De ma mie.

Le temps vient tout briser. On l'oublie: Moi, pour le mépriser, Je ne veux qu'un baiser De ma mie.

La rosé sur le lin Meurt flétrie; J'aime mieux pour coussin Les lèvres et le sein De ma mie.

On change tour à tour De folie Moi, jusqu'au dernier jour, Je m'en tiens à l'amour De ma mie.

A ADOLPHE GAÎFFE

Jeune homme sans mélancolie, Blond comme un soleil d'Italie, Garde bien ta belle folie.

C'est la sagesse! Aimer le vin, La beauté, le printemps divin, Cela suffit. Le reste est vain.

Souris, même au destin sévère! Et quand revient la primevère, Jettes-en les fleurs dans ton verre.

Au corps sous la tombe enfermé Que reste-t-il? D'avoir aimé Pendant deux ou trois mois de mai.

"Cherchez les effets et les causes," Nous disent les rêveurs moroses. Des mots! des mots! cueillons les roses.

BALLADE DES PENDUS

Sur ses larges bras étendus, La forêt où s'éveille Flore, A des chapelets de pendus Que le matin caresse et dore. Ce bois sombre, où le chêne arbore Des grappes de fruits inouïs Même chez le Turc et le More, C'est le verger du roi Louis.

Tous ces pauvres gens morfondus, Roulant des pensers qu'on ignore, Dans les tourbillons éperdus Voltigent, palpitants encore. Le soleil levant les dévore. Regardez-les, cieux éblouis, Danser dans les feux de l'aurore. C'est le verger du roi Louis.

Ces pendus, du diable entendus, Appellent des pendus encore. Tandis qu'aux cieux, d'azur tendus, Où semble luire un météore, La rosée en l'air s'évapore, Un essaim d'oiseaux réjouis Par dessus leur tête picore. C'est le verger du roi Louis.

ENVOI

"Prince, il est un bois que décore Un tas de pendus enfouis Dans le doux feuillage sonore. C'est le verger du roi Louis."

HENRI DE BORNIER

RÉSIGNONS-NOUS

C'est la saison des avalanches; Le bois est noir, le ciel est gris, Les corbeaux dans les plaines blanches, Par milliers, volent à grands cris; --Mais, bientôt, de tièdes haleines Descendront du ciel moins jaloux, Avril consolera les plaines.... Résignons-nous.

C'est l'orage! Les eaux flamboient En se heurtant comme des blocs, Les dogues de l'abîme aboient Et hurlent en mordant les rocs; --Mais demain tous ces flots rebelles Se changeront, unis et doux, En miroirs pour les hirondelles.... Résignons-nous.

C'est l'âge où l'homme nie et doute: Soleils couchés et rêves morts! A chaque tournant de la route, Ou des regrets ou des remords! --Mais, bientôt, viendra la vieillesse Élevant sur nos fronts à tous La lampe d'or de la sagesse.... Résignons-nous.

Ceux qu'on aima sont dans les tombes, Les yeux adorés sont éteints, Dieu rappelle à lui nos colombes Pour réjouir des cieux lointains.... --Mais, bientôt, d'une âme ravie, Seigneur! pour les rejoindre en vous, Nous nous enfuirons de la vie.... Résignons-nous.

ANDRÉ THEURIET

BRUNETTE

Voici qu'avril est de retour, Mais le soleil n'est plus le même, Ni le printemps, depuis le jour Où j'ai perdu celle que j'aime.

Je m'en suis allé par les bois. La forêt verte était si pleine, Si pleine des fleurs d'autrefois, Que j'ai senti grandir ma peine.

J'ai dit aux beaux muguets tremblants: "N'avez-vous pas vu ma mignonne?" J'ai dit aux ramiers roucoulants: "N'avez-vous rencontré personne?"

Mais les ramiers sont restés sourds, Et sourde aussi la fleur nouvelle, Et depuis je cherche toujours Le chemin qu'a pris l'infidèle.

L'amour, l'amour qu'on aime tant, Est comme une montagne haute: On la monte tout en chantant, On pleure en descendant la côte.

LES PAYSANS

Le village s'éveille à la corne du pâtre; Les bêtes et les gens sortent de leur logis; On les voit cheminer sous le brouillard bleuâtre, Dans le frisson mouillé des alisiers rougis.

Par les sentiers pierreux et les branches froissées, Coupeurs de bois, faucheurs de foin, semeurs de blé, Ruminant lourdement de confuses pensées, Marchent, le front courbé sur leur poitrail hâlé.

La besogne des champs est rude et solitaire: De la blancheur de l'aube à l'obscure lueur Du soir tombant, il faut se battre avec la terre Et laisser sur chaque herbe un peu de sa sueur.

Paysans, race antique à la glèbe asservie, Le soleil cuit vos reins, le froid tord vos genoux; Pourtant si l'on pouvait recommencer sa vie, Frères, je voudrais naître et grandir parmi vous!

Pétri de votre sang, nourri dans un village, Respirant des odeurs d'étable et de fenil, Et courant en plein air comme un poulain sauvage Qui se vautre et bondit dans les pousses d'avril,

J'aurais en moi peut-être alors assez de sève, Assez de flamme au coeur et d'énergie au corps, Pour chanter dignement le monde qui s'élève Et dont vous serez, vous, les maîtres durs et forts.

Car votre règne arrive, ô paysans de France; Le penseur voit monter vos flots lointains encor, Comme on voit s'éveiller dans une plaine immense L'ondulation calme et lente des blés d'or.

L'avenir est à vous, car vous vivez sans cesse Accouplés à la terre, et sur son large sein Vous buvez à longs traits la force et la jeunesse Dans un embrassement laborieux et sain.

Le vieux monde se meurt. Dans les plus nobles veines Le sang bleu des aïeux, appauvri, s'est figé, Et le prestige ancien des races souveraines Comme un soleil mourant dans l'ombre s'est plongé.

L'avenir est à vous!... Nos écoles sont pleines De fils de vignerons et de fils de fermiers; Trempés dans l'air des bois et les eaux des fontaines, Ils sont partout en nombre et partout les premiers.

Salut! Vous arrivez, nous partons. Vos fenêtres S'ouvrent sur le plein jour, les nôtres sur la nuit.... Ne nous imitez pas, quand vous serez nos maîtres, Demeurez dans vos champs où le grand soleil luit....

Ne reniez jamais vos humbles origines, Soyez comme le chêne au tronc noueux et dur; Dans la terre enfoncez vaillamment vos racines, Tandis que vos rameaux verdissent dans l'azur.

Car la terre qui fait mûrir les moissons blondes Et dans les pampres verts monter l'âme du vin, La terre est la nourrice aux mamelles fécondes; Celui-là seul est fort qui boit son lait divin.

Pour avoir dédaigné ses rudes embrassades, Nous n'avons plus aux mains qu'un lambeau de pouvoir, Et, pareils désormais à des enfants malades, Ayant peur d'obéir et n'osant plus vouloir,

Nous attendons, tremblants et la mine effarée, L'heure où vous tous, bouviers, laboureurs, vignerons, Vous épandrez partout comme un ras de marée Vos flots victorieux où nous disparaîtrons.

GEORGES LAFENESTRE

L'ÉBAUCHE

_Sur une statue inachevée de Michel-Ange._

Comme un agonisant caché, les lèvres blanches, Sous des draps en sueur dont ses bras et ses hanches Soulèvent par endroits les grands plis distendus, Au fond du bloc taillé brusquement comme un arbre, On devine, râlant sous le manteau de marbre, Le géant qu'il écrase et ses membres tordus.

Impuissance ou dégoût, le ciseau du vieux maître N'a pas à son captif donné le temps de naître, A l'âme impatiente il a nié son corps; Et, depuis trois cents ans, l'informe créature, Nuits et jours, pour briser son enveloppe obscure, Du coude et du genou fait d'horribles efforts.

Sous le grand ciel brûlant, près des noirs térébinthes, Dans les fraîches villas et les coupoles peintes, L'appellent vainement ses aînés glorieux: Comme un jardin fermé dont la senteur l'enivre, Le maudit voit la vie, il s'élance, il veut vivre... Arrière! Où sont tes pieds pour t'en aller vers eux ?

Va, je plains, je comprends, je connais ta torture. Nul ouvrier n'est rude autant que la Nature; Nul sculpteur ne la vaut, dans ses jours souverains, Pour encombrer le sol d'inutiles ébauches Qu'on voit se démener, lourdes, plates et gauches, En des destins manqués qui leur brisent les reins.

Elle aussi, dès l'aurore, elle chante et se lève, Pour pétrir au soleil les formes de son rêve, Avec ses bras vaillants, dans l'argile des morts, Puis, tout d'un coup, lâchant sa besogne, en colère, Pèle mêle, en un coin, les jette à la poussière, Avec des moitiés d'âme et des moitiés de corps.

Nul ne les comptera, ces victimes étranges, Risibles avortons trébuchant dans leurs langes, Qui tâtent le vent chaud de leurs yeux endormis, Monstres mal copiés sur de trop beaux modèles Qui, de leur coeur fragile et de leurs membres grêles, S'efforcent au bonheur qu'on leur avait promis.

Vastes foules d'humains flagellés par les fièvres! Ceux-là, tous les fruits mûrs leur échappent des lèvres. La marâtre brutale en finit-elle un seul? Non. Chez tous le désir est plus grand que la force; Comme l'arbre, au printemps, déchire son écorce, Chacun, pour en jaillir, s'agite en son linceul.

Qu'en dis-tu, lamentable et sublime statue? Ta force, à ce combat, doit-elle être abattue? As-tu soif, à la fin, de ce muet néant Où nous dormions si bien dans les roches inertes, Avant qu'on nous montrât les portes entr'ouvertes D'un ironique Éden qu'un glaive nous défend?

Ah! nous sommes bien pris dans la matière infâme: Je n'allongerai pas les chaînes de mon âme, Tu ne sortiras pas de ton cachot épais. Quand l'artiste, homme ou dieu, lassé de sa pensée, Abandonne au hasard une oeuvre commencée, Son bras indifférent n'y retourne jamais.

Pour nous le mieux serait d'attendre et de nous taire Dans le moule borné qu'il lui plut de nous faire, Sans force et sans beauté, sans parole et sans yeux. Mais non! le résigné ressemble trop au lâche, Et tous deux vers le ciel nous crîrons sans relâche, Maudissant Michel-Ange, et réclamant des dieux!

LE PLONGEUR

Comme un marin hardi que la cloche aux flancs lourds Sous,l'amas des grands flots refoulés avec peine Dépose, en frémissant, dans la terreur sereine Des vieux gouffres muets, immobiles et sourds,

Quand le poète pâle, en descendant toujours, Tout à coup a heurté le fond de l'âme humaine, L'abîme étonné montre à sa vue incertaine D'étranges habitants dans d'étranges séjours:

Sous les enlacements des goëmons livides Blanchissent de vieux mâts et des squelettes vides: Des reptiles glacés circulent alentour;

Mais lui, poussant du pied l'ignoble pourriture, Sans se tromper poursuit sa sublime aventure, Prend la perle qui brille, et la rapporte au jour!

FÉLIX FRANK

C'ÉTAIT UN VIEUX LOGIS

C'était un vieux logis dans une étroite rue, Tout petit et perché bien haut sur l'escalier; Mais un flot de soleil y réchauffait la vue En frappant, le matin, au carreau familier.

C'était un vieux logis où circulait une âme, Où les meubles anciens, aux détails ingénus, Dans les angles amis jetaient comme une flamme Et riaient doucement sous les regards connus.

C'était un vieux logis où la famille entière Avait groupé longtemps ses arides travaux, Ses efforts qu'animait une volonté fière, Et ces rêves du coeur, toujours chers et nouveaux!

Jours passés, jours sacrés jusqu'en vos amertumes, Dans ce pauvre logis vous étiez enfermés; Ah! qu'il est triste et doux, l'endroit où nous vécûmes Souffrant, aimant, heureux de nous sentir aimés!

Entre les quatre murs d'une chambre modeste, Qui dira ce que l'homme entasse de trésors? Trésors faits de sa vie, et dont il ne lui reste Qu'un pâle souvenir et qu'un songe au dehors!....

Quand il fallut partir de la vieille demeure; Quand il fallut partir,--l'ayant bien décidé,-- Là, tel qu'un faible enfant, j'ai perdu plus d'une heure A penser, à pleurer, seul, dans l'ombre accoudé.

--"C'était un vieux logis!" murmurait la Sagesse, "Un logis plein d'amour!" disait le coeur tremblant; "C'était un vieux logis plein d'intime richesse: Prendras-tu ta jeunesse aux murs, en t'en allant?

"C'est là qu'elle vibrait! Là qu'elle s'est levée, Radieuse et chantant les clairs matins d'avril! C'est là que d'espérance elle fut abreuvée,-- Comme on vole au bonheur, s'élançant au péril!

"C'est là qu'elle versa ses premiers pleurs d'ivresse, Qu'elle eut ses premiers cris et ses premiers sanglots! Tout ici lui gardait une chaude caresse; Qu'elle s'achève ailleurs, loin de ces vieux échos!

"Jadis il existait des foyers toujours stables: Qui les avait quittés, y pouvait revenir; C'est de là que sortaient ces âmes indomptables Dont le passé puissant ombrageait l'avenir.

"Aujourd'hui la maison est une hôtellerie: On arrive, on se couche, on s'éveille, et l'on part; Et d'aucuns aujourd'hui veulent que la Patrie Soit une auberge aussi, dédiée au hasard!

"Et pourtant le Progrès et la libre Justice N'exigent pas que l'homme erre jusqu'à la mort; Et pourtant il est bon que chacun se bâtisse Un nid, pour y garder tout ce qu'il tient du sort!