Esther

Chapter 3

Chapter 33,489 wordsPublic domain

Approche, heureux appui du trône de ton maître, Âme de mes conseils, et qui seul tant de fois 580 Du sceptre dans ma main as soulagé le poids. Un reproche secret embarrasse mon âme. Je sais combien est pur le zeèe qui t'enflamme: Le mensonge jamais n'entra dans tes discours, Et mon intérêt seul est le but où tu cours. Dis-moi donc: que doit faire un prince magnanime 585 Qui veut combler d'honneurs un sujet qu'il estime? Par quel gage éclatant et digne d'un grand roi Puis-je récompenser le mérite et la foi? Ne donne point de borne à ma reconnaissance. Mesure tes conseils sur ma vaste puissance. 590

AMAN, _tout bas_.

C'est pour toi-même, Aman, que tu vas prononcer; Et quel autre que toi peut-on récompenser?

ASSUÉRUS.

Que penses-tu?

AMAN.

Seigneur, je cherche, j'envisage, Des monarques persans la conduite et l'usage. Mais à mes yeux en vain je les rappelle tous: 595 Pour vous régler sur eux que sont-ils près de vous? Votre règne aux neveux doit servir de modèle. Vous voulez d'un sujet reconnaître le zèle. L'honneur seul peut flatter un esprit généreux; Je voudrais donc, Seigneur, que ce mortel heureux, 600 De la pourpre aujourd'hui paré comme vous-même, Et portant sur le front le sacré diadème, Sur un de vos coursiers pompeusement orné, Aux yeux de vos sujets dans Suse fût mené; Que, pour comble de gloire et de magnificence, 605 Un seigneur éminent en richesse, en puissance, Enfin de votre empire après vous le premier, Par la bride guidât son superbe coursier; Et lui-même, marchant en habits magnifiques, Criât à haute voix dans les places publiques: 610 «Mortels, prosternez-vous: c'est ainsi que le Roi Honore le mérite et couronne la foi.»

ASSUÉRUS.

Je vois que la sagesse elle-même t'inspire. Avec mes volontés ton sentiment conspire. Va, ne perds point de temps. Ce que tu m'as dicté, 615 Je veux de point en point qu'il soit exécuté. La vertu dans l'oubli ne sera plus cachée. Aux portes du palais prends le Juif Mardochee: C'est lui que je prétends honorer aujourd'hui. Ordonne son triomphe, et marche devant lui. 620 Que Suse par ta voix de son nom retentisse, Et fais à son aspect que tout genou flechisse. Sortez tous.

AMAN.

Dieux!

SCÈNE VI.

ASSUÉRUS, _seul_.

Le prix est sans doute inouï: Jamais d'un tel honneur un sujet n'a joui. Mais plus la récompense est grande et glorieuse, 625 Plus même de ce Juif la race est odieuse, Plus j'assure ma vie, et montre avec éclat Combien Assuérus redoute d'être ingrat. On verra l'innocent discerné du coupable. Je n'en perdrai pas moins ce peuple abominable. 630 Leurs crimes. . . .

SCÈNE VII.

ASSUÉRUS, ESTHER, ELISE, THAMAR, PARTIE DU CHOEUR.

(_Esther entre, s'appuyant sur Élise; quatre Israélites soutiennent sa robe_?)

ASSUÉRUS.

Sans mon ordre on porte ici ses pas? Quel mortel insolent vient chercher le trépas? Gardes. . . . C'est vous, Esther? Quoi? sans être attendue?

ESTHER.

Mes filles, soutenez votre reine éperdue. Je me meurs. (_Elle tombe évanouie_.)

ASSUÉRUS.

Dieux puissants! quelle étrange pâleur 635 De son teint tout à coup efface la couleur? Esther, que craignez-vous? Suis-je pas votre frère? Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère? Vivez, le sceptre d'or, que vous tend cette main, Pour vous de ma clémence est un gage certain. 640

ESTHER.

Quelle voix salutaire ordonne que je vive, Et rappelle en mon sein mon âme fugitive?

ASSUÉRUS.

Ne connaissez-vous pas la voix de votre époux? Encore un coup, vivez, et revenez à vous.

ESTHER.

Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte 645 L'auguste majesté sur votre front empreinte: Jugez combien ce front irrité contre moi Dans mon âme troublée a dû jeter d'effroi. Sur ce trône sacré, qu'environne la foudre, J'ai cru vous voir tout prêt à me reduire en poudre. 650 Hélas! sans frissonner, quel coeur audacieux Soutiendrait les éclairs qui partaient de vos yeux? Ainsi du Dieu vivant la colère étincelle. . . .

ASSUÉRUS.

O soleil! ô flambeaux de lumière immortelle! Je me trouble moi-même, et sans fremissement 655 Je ne puis voir sa peine et son saisissement. Calmez, Reine, calmez la frayeur qui vous presse Du coeur d'Assuérus souveraine maîtresse, Éprouvez seulement son ardente amitié: Faut-il de mes États vous donner la moitié? 660

ESTHER.

Hé! se peut-il qu'un roi craint de la terre entière; Devant qui tout fléchit et baise la poussière, Jette sur son esclave un regard si serein, Et m'offre sur son coeur un pouvoir souverain?

ASSUÉRUS.

Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire, 665 Et ces profonds respects que la terreur inspire, A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur, Et fatiguent souvent leur triste possesseur. Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce Qui me charme toujours et jamais ne me lasse. 670 De l'aimable vertu doux et puissants attraits! Tout respire en Esther l'innocence et la paix. Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres, Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres Que dis-je? sur ce trône assis auprès de vous, 675 Des astres ennemis j'en crains moins le courroux, Et crois que votre front prête à mon diadème Un éclat qui le rend respectable aux dieux même. Osez donc me répondre, et ne me cachez pas Quel sujet important conduit ici vos pas. 680 Quel intérêt, quels soins vous agitent, vous pressent? Je vois qu'en m'écoutant vos yeux au Ciel s'adressent. Parlez: de vos désirs le succès est certain, Si ce succès dépend d'une mortelle main.

ESTHER.

O bonté qui m'assure autant qu'elle m'honore! Un intérêt pressant veut que je vous implore. J'attends ou mon malheur ou ma félicité; Et tout dépend, Seigneur, de votre volonté. Un mot de votre bouche, en terminant mes peines, Peut rendre Esther heureuse entre toutes les reines. 690

ASSUÉRUS.

Ah! que vous enflammez mon désir curieux!

ESTHER.

Seigneur, si j'ai trouvé grâce devant vos yeux, Si jamais à mes voeux vous fûtes favorable, Permettez, avant tout, qu'Esther puisse à sa table Recevoir aujourd'hui son souverain Seigneur, 695 Et qu'Aman soit admis à cet excès d'honneur. J'oserai devant lui rompre ce grand silence, Et j'ai, pour m'expliquer, besoin de sa présence.

ASSUÉRUS.

Dans quelle inquiétude, Esther, vous me jetez! Toutefois, qu'il soit fait comme vous souhaitez. 700 (_A ceux de sa suite._) Vous, que l'on cherche Aman; et qu'on lui fasse entendre Qu'invité chez la Reine, il ait soin de s'y rendre.

HYDASPE.

Les savants Chaldéens, par votre ordre appelés, Dans cet appartement, Seigneur, sont assemblés.

ASSUÉRUS.

Princesse, un songe étrange occupe ma pensée. 705 Vous-même en leur réponse etes intéressée. Venez, derrière un voile écoutant leurs discours, De vos propres clartés me prêter le secours. Je crains pour vous, pour moi, quelque ennemi perfide.

ESTHER.

Suis-moi, Thamar. Et vous, troupe jeune et timide, 710 Sans craindre ici les yeux d'une profane cour, A l'abri de ce trône attendez mon retour.

SCÈNE VIII.

(_Cette scène est partie déclamée sans chant, et partie chantée.)

ÉLISE, PARTIE DU CHOEUR.

ÉLISE.

Que vous semble, mes soeurs, de l'état oû nous sommes? D'Esther, d'Aman, qui le doit emporter? Est-ce Dieu, sont-ce les hommes 715 Dont les oeuvres vont éclater? Vous avez vu quelle ardente colère, Allumait de ce roi le visage sévère.

UNE DES ISRAÉLITES.

Des éclairs de ses yeux l'oeil était ébloui.

UNE AUTRE.

Et sa voix m'a paru comme un tonnerre horrible. 720

ÉLISE.

Comment ce courroux si terrible En un moment s'est-il évanoui?

UNE DES ISRAÉLITES _chante_.

Un moment a changé ce courage inflexible. Le lion rugissant est un agneau paisible. Dieu, notre Dieu sans doute a versé dans son coeur 725 Cet esprit de douceur.

LE CHOEUR _chante_.

Dieu, notre Dieu sans doute a versé dans son coeur Cet esprit de douceur.

LA MEME ISRAÉLITE _chante_.

Tel qu'un ruisseau docile Obéit à la main qui détourne son cours, 730 Et, laissant de ses eaux partager le secours, Va rendre tout un champ fertile, Dieu, de nos volontés arbitre souverain, Le coeur des rois est ainsi dans ta main.

ÉLISE.

Ah! que je crains, mes soeurs, les funestes nuages 735 Qui de ce prince obscurcissent les yeux! Comme il est aveuglé du culte de ses dieux!

UNE DES ISRAÉLITES.

Il n'atteste jamais que leurs noms odieux.

UNE AUTRE.

Aux feux inanimés dont se parent les cieux Il rend de profanes hommages. 740

UNE AUTRE.

Tout son palais est plein de leurs images.

LE CHOEUR _chante_.

Malheureux! vous quittez le maître des humains Pour adorer l'ouvrage de vos mains.

UNE ISRAÉLITE _chante_.

Dieu d'Israël, dissipe enfin cette ombre: Des larmes de tes saints quand seras-tu touché? 745 Quand sera le voile arraché Qui sur tout l'univers jette une nuit si sombre? Dieu d'Israël, dissipe enfin cette ombre: Jusqu'a quand seras-tu caché?

UNE DES PLUS JEUNES ISRAÉLITES.

Parlons plus bas, mes soeurs. Ciel! si quelque infidèle, 750 Écoutant nos discours, nous allait déceler!

ÉLISE.

Quoi? fille d'Abraham, une crainte mortelle Semble déjà vous faire chanceler? Hé! si l'impie Aman, dans sa main homicide Faisant luire à vos yeux un glaive menaçant, 755 A blasphémer le nom du Tout-Puissant Voulait forcer votre bouche timide?

UNE AUTRE ISRAÉLITE.

Peut-être Assuérus, frémissant de courroux, Si nous ne courbons les genoux Devant une muette idole, 760 Commandera qu'on nous immole. Chère soeur, que choisirez-vous?

LA JEUNE ISRAÉLITE.

Moi! je pourrais trahir le Dieu que j'aime? J'adorerais un dieu sans force et sans vertu, Reste d'un tronc par les vents abattu, 765 Qui ne peut se sauver lui-même?

LE CHOEUR _chante_.

Dieux impuissants, dieux sourds, tous ceux qui vous implorent Ne seront jamais entendus. Que les démons, et ceux qui les adorent, Soient à jamais détruits et confondus. 770

UNE ISRAÉLITE _chante_.

Que ma bouche et mon coeur, et tout ce que je suis, Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie! Dans les craintes, dans les ennuis, En ses bontés mon âme se confie. Veut-il par mon trépas que je le glorifie? 775 Que ma bouche et mon coeur, et tout ce que je'suis, Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie.

ÉLISE.

Je n'admirai jamais la gloire de l'impie.

UNE AUTRE ISRAÉLITE.

Au bonheur du méchant qu'une autre porte envie.

ÉLISE.

Tous ses jours paraissent charmants; 780 L'or éclate en ses vêtements; Son orgueil est sans borne ainsi que sa richesse; Jamais l'air n'est troublé de ses gémissements; Il s'endort, il s'éveille au son des instruments; Son coeur nage dans la mollesse. 785

UNE AUTRE ISRAÉLITE.

Pour comble de prospérité, Il espère revivre en sa postérité; Et d'enfants à sa table une riante troupe Semble boire avec lui la joie à pleine coupe. (_Tout le reste est chanté_.)

LE CHOEUR.

Heureux, dit-on, le peuple florissant 790 Sur qui ces biens coulent en abondance! Plus heureux le peuple innocent Qui dans le Dieu du Ciel a mis sa confiance!

UNE ISRAÉLITE _seule_.

Pour contenter ses frivoles désirs, L'homme insensé vainement se consume; 795 Il trouve l'amertume Au milieu des plaisirs.

UNE AUTRE, _seule_.

Le bonheur de l'impie est toujours agité; Il erre à la merci de sa propre inconstance. Ne cherchons la félicité 800 Que dans la paix de l'innocence.

LA MÊME _avec une autre_.

O douce paix! O lumière éternelle! Beauté toujours nouvelle! Heureux le coeur épris de tes attraits! 805 O douce paix! O lumière éternelle! Heureux le coeur qui ne te perd jamais!

LE CHOEUR.

O douce paix! O lumière éternelle! Beauté toujours nouvelle! 810 O douce paix! Heureux le coeur qui ne te perd jamais!

LA MÊME _seule_.

Nulle paix pour l'impie. Il la cherche, elle fuit, Et le calme en son coeur ne trouve point de place. 815 Le glaive au dehors le poursuit; Le remords au dedans le glace.

UNE AUTRE.

La gloire des méchants en un moment s'éteint. L'affreux tombeau pour jamais les dévore. Il n'en est pas ainsi de celui qui te craint: 820 Il renaîtra, mon Dieu, plus brillant que l'aurore.

LE CHOEUR.

O douce paix! Heureux le coeur qui ne te perd jamais!

ÉLISE, _sans chanter_.

Mes soeurs, j'entends du bruit dans la chambre prochaine. On nous appelle: allons rejoindre notre reine. 825

ACTE TROISIEME.

Le théâtre représente les jardins d'Esther, et un des côtés du salon où se fait le festin.

SCÈNE I.

AMAN, ZARÈS.

ZARÈS.

C'est donc ici d'Esther le superbe jardin; Et ce salon pompeux est le lieu du festin. Mais tandis que la porte en est encor fermée, Écoutez les conseils d'une épouse alarmée. Au nom du sacré noeud qui me lie avec vous, 830 Dissimulez, Seigneur, cet aveugle courroux; Éclaircissez ce front où la tristesse est peinte; Les rois craignent surtout le reproche et la plainte. Seul entre tous les grands par la Reine invité, Ressentez donc aussi cette félicité. 835 Si le mal vous aigrit, que le bienfait vous touche. Je l'ai cent fois appris de votre propre bouche: Quiconque ne sait pas dévorer un affront, Ni de fausses couleurs se déguiser le front, Loin de l'aspect des rois qu'il s'écarte, qu'il fuie. 840 Il est des contre-temps qu'il faut qu'un sage essuie. Souvent avec prudence un outrage enduré Aux honneurs les plus hauts a servi de dégre.

AMAN.

O douleur! ô supplice affreux à la pensée! O honte, qui jamais ne peut être effacée! 845 Un exécrable Juif, l'opprobre des humains, S'est donc vu de la pourpre habillé par mes mains! C'est peu qu'il ait sur moi remporté la victoire; Malheureux, j'ai servi de héraut à sa gloire. Le traître! Il insultait à ma confusion; 850 Et tout le peuple même avec dérision, Observant la rougeur qui couvrait mon visage, De ma chute certaine en tirait le présage. Roi cruel! ce sont là les jeux où tu te plais. Tu ne m'as prodigué tes perfides bienfaits 855 Que pour me faire mieux sentir ta tyrannie, Et m'accabler enfin de plus d'ignominie.

ZARÈS.

Pourquoi juger si mal de son intention? Il croit récompenser une bonne action. Ne faut-il pas, Seigneur, s'étonner au contraire 860 Qu'il en ait si longtemps différé le salaire? Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil. Vous-même avez dicté tout ce triste appareil. Vous êtes après lui le premier de l'Empire. Sait-il toute l'horreur que ce Juif vous inspire? 865

AMAN.

Il sait qu'il me doit tout, et que pour sa grandeur J'ai foulé sous les pieds remords, crainte, pudeur; Qu'avec un coeur d'airain exerçant sa puissance, J'ai fait taire les lois et gémir l'innocence, Que pour lui, des Persans bravant l'aversion, 870 J'ai chéri, j'ai cherché la malédiction; Et pour prix de ma vie à leur haine exposée, Le barbare aujourd'hui m'expose à leur risée!

ZARÈS.

Seigneur, nous sommes seuls. Que sert de se flatter? Ce zèle que pour lui vous fïtes éclater, 875 Ce soin d'immoler tout à son pouvoir suprême, Entre nous, avaient-ils d'autre objet que vous-même? Et sans chercher plus loin, tous ces Juifs désolés, N'est-ce pas à vous seul que vous les immolez? Et ne craignez-vous point que quelque avis funeste. . . . 880 Enfin la cour nous hait, le peuple nous déteste. Ce Juif même, il le faut confesser malgré moi, Ce Juif, comblé d'honneurs, me cause quelque effroi. Les malheurs sont souvent enchaînés l'un à l'autre, Et sa race toujours fut fatale à la vôtre, 885 De ce léger affront songez à profiter. Peut-être la fortune est prête à vous quitter; Aux plus affreux excès son inconstance passe. Prevénez son caprice avant qu'elle se lasse. Où tendez-vous plus haut? Je frémis quand je voi 890 Les abîmes profonds qui s'offrent devant moi: La chute désormais ne peut être qu'horrible. Osez chercher ailleurs un destin plus paisible. Regagnez l'Hellespont, et ces bords écartés Où vos aïeux errants jadis furent jetés, 895 Lorsque des Juifs contre eux la vengeance allumée Chassa tout Amalec de la triste Idumée. Aux malices du sort enfin dérobez-vous. Nos plus riches trésors marcheront devant nous. Vous pouvez du départ me laisser la conduite; 900 Surtout de vos enfants j'assurerai la fuite. N'ayez soin cependant que de dissimuler. Contente, sur vos pas vous me verrez voler: La mer la plus terrible et la plus orageuse Est plus sûre pour nous que cette cour trompeuse. 905 Mais à grands pas vers vous je vois quelqu'un marcher. C'est Hydaspe.

SCÈNE II.

AMAN, ZARÈS, HYDASPE.

HYDASPE.

Seigneur, je courais vous chercher. Votre absence en ces lieux suspend toute la joie; Et pour vous y conduire Assuérus m'envoie.

AMAN.

Et Mardochée est-il aussi de ce festin? 910

HYDASPE.

A la table d'Esther portez-vous ce chagrin? Quoi? toujours de ce Juif l'image vous désole? Laissez-le s'applaudir d'un triomphe frivole, Croit-il d'Assuérus éviter la rigueur? Ne possédez-vous pas son oreille et son coeur? 915 On a payé le zèle, on punira le crime; Et l'on vous a, Seigneur, orné votre victime. Je me trompe, ou vos voeux, par Esther secondés Obtiendront plus encor que vous ne demandez.

AMAN.

Croirai-je le bonheur que ta bouche m'annonce? 920

HYDASPE.

J'ai des savants devins entendu la réponse: Ils disent que la main d'un perfide étranger Dans le sang de la Reine est prête à se plonger; Et le Roi, qui ne sait où trouver le coupable, N'impute qu'aux seuls Juifs ce projet détestable. 925

AMAN.

Oui, ce sont, cher ami, des monstres furieux; Il faut craindre surtout leur chef audacieux. La terre avec horreur dès longtemps les endure; Et l'on n'en peut trop tôt délivrer la nature. Ah! je respire enfin. Chère Zarès, adieu. 930

HYDASPE.

Les compagnes d'Esther s'avancent vers ce lieu. Sans doute leur concert va commencer la fête. Entrez, et recevez l'honneur qu'on vous apprête.

SCÈNE III.

ÉLISE, LE CHOEUR.

(_Ceci se récite sans chant_.)

UNE LES ISRAÉLITES.

C'est Aman.

UNE AUTRE.

C'est lui-même, et j'en frémis, ma soeur.

LA PRÈMIERE.

Mon coeur de crainte et d'horreur se resserre. 935

L'AUTRE.

C'est d'Israël le superbe oppresseur.

LA PRÈMIERE.

C'est celui qui trouble la terre.

ÉLISE.

Peut-on, en le voyant, ne le connaître pas? L'orgueil et le dédain sont peints sur son visage.

UNE ISRAÉLITE.

On lit dans ses regards sa fureur et sa rage. 940

UNE AUTRE.

Je croyais voir marcher la Mort devant ses pas.

UNE DES PLUS JEUNES.

Je ne sais si ce tigre a reconnu sa proie; Mais en nous regardant, mes soeurs, il m'a semblé Qu'il avait dans les yeux une barbare joie, Dont tout mon sang est encore troublé. 945

ÉLISE.

Que ce nouvel honneur va croître son audace! Je le vois, mes soeurs, je le voi: A la table d'Esther l'insolent près du Roi A déjà pris sa place.

UNE DES ISRAÉLITES.

Ministres du festin, de grâce dites-nous, 950 Quels mets à ce cruel, quel vin préparez-vous?

UNE AUTRE.

Le sang de l'orphelin,

UNE TROISIEME.

Les pleurs des misérables,

LA SECONDE.

Sont ses mets les plus agréables.

LA TROISIEME.

C'est son breuvage le plus doux.

ÉLISE.

Chères soeurs, suspendez la douleur qui vous presse. 955 Chantons, on nous t'ordonne; et que puissent nos chants Du coeur d'Assuérus adoucir la rudesse, Comme autrefois David par ses accords touchants Calmait d'un roi jaloux la sauvage tristesse!

(_Tout le reste de cette scene est chante_.)

UNE ISRAÉLITE.

Que le peuple est heureux, 960 Lorsqu'un roi genéreux, Craint dans tout l'univers, veut encore qu'on l'aime! Heureux le peuple! heureux le roi lui-même!

TOUT LE CHOEUR.

O repos! ô tranquillité! O d'un parfait bonheur assurance éternelle, 965 Quand la suprême autorité Dans ses conseils a toujours auprès d'elle La justice et la vérité!

(_Ces quatre stances sont chantées alternativement par une voix seule et par tout le choeur_.)

UNE ISRAÉLITE.

Rois, chassez la calomnie. Ses criminels attentats 970 Des plus paisibles États Troublent l'heureuse harmonie,

Sa fureur, de sang avide, Poursuit partout l'innocent. Rois, prenez soin de l'absent 975 Contre sa langue homicide.

De ce monstre si farouche Craignez la feinte douceur. La vengeance est dans son coeur, Et la pitié dans sa bouche. 980

La fraude adroite et subtile Sème de fleurs son chemin; Mais sur ses pas vient enfin Le repentir inutile.

UNE ISRAÉLITE _seule_.

D'un souffle l'aquilon écarte les nuages, 985 Et chasse au loin la foudre et les orages. Un roi sage, ennemi du langage menteur, Écarte d'un regard le perfide imposteur.

UNE AUTRE.

J'admire un roi victorieux, Que sa valeur conduit triomphant en tous lieux, 990 Mais un roi sage et qui hait l'injustice, Qui sous la loi du riche impérieux Ne souffre point que le pauvre gémisse, Est le plus beau présent des cieux.

UNE AUTRE.

La veuve en sa défense espère. 995

UNE AUTRE.

De l'orphelin il est le père;

TOUTES ENSEMBLE.

Et les larmes du juste implorant son appui Sont précieuses devant lui.

UNE ISRAÉLITE _seule_.

Détourne, Roi puissant, détourne tes oreilles De tout conseil barbare et mensonger. 1000 Il est temps que tu t'éveilles: Dans le sang innocent ta main va se plonger, Pendant que tu sommeilles. Détourne, Roi puissant, détourne tes oreilles De tout conseil barbare et mensonger. 1005

UNE AUTRE.

Ainsi puisse sous toi trembler la terre entière: Ainsi puisse à jamais contre tes ennemis Le bruit de ta valeur te servir de barrière! S'ils t'attaquent, qu'ils soient en un moment soumis.

Que de ton bras la force les renverse; 1010 Que de ton nom la terreur les disperse; Que tout leur camp nombreux soit devant tes soldats Comme d'enfants une troupe inutile; Et si par un chemin il entre en tes États, Qu'il en sorte par plus de mille. 1015

SCÈNE IV.

ASSUÉRUS, ESTHER, AMAN, ÉLISE, LE CHOEUR.

ASSUÉRUS, _à Esther_.