Chapter 2
Déplorable Sion, qu'as-tu fait de ta gloire? Tout l'univers admirait ta splendeur: Tu n'es plus que poussière; et de cette grandeur Il ne nous reste plus que la triste mémoire. 135 Sion, jusques au ciel élévee autrefois, Jusqu'aux enfers maintenant abaissée, Puissé-je demeurer sans voix, Si dans mes chants ta douleur retracée Jusqu'au dernier soupir n'occupe ma pensée! 140
TOUT LE CHOEUR.
O rives du Jourdain! ô champs aimés des Cieux! Sacrés monts, fertiles vallées, Par cent miracles signalées! Du doux pays de nos aïeux Serons-nous toujours exilées? 145
UNE ISRAÉLITE seule.
Quand verrai-je, ô Sion! relever tes remparts, Et de tes tours les magnifiques faîtes? Quand verrai-je de toutes parts Tes peuples en chantant accourir à tes fêtes?
TOUT LE CHOEUR.
O rives du Jourdain! ô champs aimés des Cieux! 145 Sacrés monts, fertiles vallées, Par cent miracles signalees! Du doux pays de nos aïeux Serons-nous toujours exilées?
SCÈNE III.
ESTHER, MARDOCHÉE, ÉLISE, LE CHOEUR.
ESTHER.
Quel profane en ce lieu s'ose avancer vers nous? 155 Que vois-je? Mardochée? O mon père, est-ce vous? Un ange du Seigneur, sous son aile sacrée, A donc conduit vos pas et caché votre entrée? Mais d'où vient cet air sombre, et ce cilice affreux, Et cette cendre enfin qui couvre vos cheveux? 160 Que nous annoncez-vous?
MARDOCHEE.
O Reine infortunee! O d'un peuple innocent barbare destinee! Lisez, lisez l'arret detestable, cruel. Nous sommes tons perdus, et c'est fait d'Israel.
ESTHER.
Juste Ciel! tout mon sang dans mes veines se glace. 165
MARDOCHEE.
On doit de tous les Juifs exterminer la race. Au sanguinaire Aman nous sommes tous livres. Les glaives, les couteaux sont de'ja prepares. Toute la nation a la fois est proscrite. Aman, l'impie Aman, race d'Amalecite, 170 A pour ce coup funeste arme tout son credit; Et le Roi, trop cre'dule, a signe cet edit. Prevenu centre nous par cette bouche impure, Il nous croit en horreur a toute la nature. Ses ordres sont donnes; et dans tous ses Etats, 175 Le jour fatal est pris pour tant d'assassinats. Cieux, eclairerez-vous cet horrible carnage? Le fer ne connaitra ni le sexe ni l'age; Tout doit servir de proie aux tigres, aux vautours; Et ce jour effroyable arrive dans dix jours. 180
ESTHER.
O Dieu, qui vois former des desseins si funestes, As-tu donc de Jacob abandonne les restes?
UNE DES PLUS JEUNES ISRAELITES.
Ciel, qui nous defendra, si tu ne nous defends?
MARDOCHEE.
Laissez les pleurs, Esther, a ces jeunes enfants. En vous est tout I'espoir de vos malheureux freres. 185 II faut ies secourir. Mais les heures sont cheres: Le temps vole, et bientot amenera le jour Ou le nom des Hebreux doit perir sans retour. Toute pleine du feu de tant de saints prophetes, Allez, osez au Roi declarer qui vous etes. 190
ESTHER.
Helas! ignorez-vous quelles severes lois Aux timides mortels cachent ici les rois? Au fond de leur palais leur majeste terrible Affecte a leurs sujets de se rendre invisible; Et la mort est le prix de tout audacieux 195 Qui, sans etre appele, se presente a teurs yeux, Si le Roi dans l'instant, pour sauver le coupable, Ne lui donne a baiser son sceptre redoutable. Rien ne met a l'abri de cet ordre fatal, Ni le rang, ni le sexe, et le crime est e'gal. 200 Moi-meme, sur son trone, a ses cotes assise, Je suis a cette loi comme une autre soumise; Et sans le prevenir, il faut, pour lui parler, Qu'il me cherche, ou du moins qu'il me fasse appeler.
MARDOCHEE.
Quoi? lorsque vous voyez perir votre patrie, 205 Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie! Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux! Que dis-je? votre vie, Esther, est-elle a vous? N'est-elle pas au sang dont vous etes issue? N'est-elle pas a Dieu dont vous l'avez recue? 210 Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas, Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas?
Songez-y bien: ce Dieu ne vous a pas choisie Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie, Ni pour charmer les yeux des profanes humains. 215 Pour un plus noble usage il réserve ses saints. S'immoler pour son nom et pour son héritage, D'un enfant d'Israël voilà le vrai partage: Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours! Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours? 220 Que peuvent contre lui tous les rois de la terre? En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre: Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer; Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer. Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble; 225 Il voit comme un néant tout l'univers ensemble; Et les faibles mortels, vains jouets du trépas, Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient pas.
S'il a permis d'Aman l'audace criminelle, Sans doute qu'il voulait éprouver votre zèle. 230 C'est lui qui, m'excitant à vous oser chercher, Devant moi, chère Esther, a bien voulu marcher; Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles, Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles. Il peut confondre Aman, il peut briser nos fers 235 Par la plus faible main qui soit dans l'univers. Et vous, qui n'aurez point accepté cette grâce, Vous périrez peut-être, et toute votre race.
ESTHER.
Allez. Que tous les Juifs dans Suse répandus, A prier avec vous jour et nuit assidus, 240 Me prêtent de leurs voeux le secours salutaire, Et pendant ces trois jours gardent un jeûne austère. Déjà la sombre nuit a commencé son tour: Demain, quand le soleil rallumera le jour, Contente de périr, s'il faut que je périsse, 245 J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice. Qu'on s'éloigne un moment.
(_Le Choeur se retire vers le fond du théâtre_.)
SCÈNE IV.
ESTHER, ÉLISE, LE CHOEUR.
ESTHER.
O mon souverain Roi! Me voici donc tremblante et seule devant toi. Mon père mille fois m'a dit dans mon enfance Qu'avec nous tu juras une sainte alliance, 250 Quand, pour te faire un peuple agréable à tes yeux, Il plut à ton amour de choisir nos aïeux. Même tu leur promis de ta bouche sacrée Une postérité d'éternelle durée. Hélas! ce peuple ingrat a méprisé ta loi; 255 La nation chérie a violé sa foi; Elle a répudiée son époux et son père, Pour rendre à d'autres dieux un honneur adultère. Maintenant elle sert sous un maître étranger. Mais c'est peu d'être esclave, on la veut égorger. 260 Nos superbes vainqueurs, insultant à nos larmes, Imputent à leurs dieux le bonheur de leurs armes, Et veulent aujourd'hui qu'un même coup mortel Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel. Ainsi donc un perfide, après tant de miracles, 265 Pourrait anéantir la foi de tes oracles, Ravirait aux mortels le plus cher de tes dons, Le saint que tu promets et que nous attendons? Non, non, ne souffre pas que ces peuples farouches, Ivres de notre sang, ferment les seules bouches 270 Qui dans tout l'univers célèbrent tes bienfaits; Et confonds tous ces dieux qui ne furent jamais.
Pour moi, que tu retiens parmi ces infidèles, Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles, Et que je mets au rang des profanations 275 Leur table, leurs festins, et leurs libations; Que même cette pompe où je suis condamnée, Ce bandeau, dont il faut que je paraisse ornée Dans ces jours solennels à l'orgueil dédiés, Seule et dans le secret je le foule à mes pieds; 280 Qu'à ces vains ornements je préfère la cendre, Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre, J'attendais le moment marqué dans ton arrêt, Pour oser de ton peuple embrasser l'intérêt. Ce moment est venu: ma prompte obéissance 285 Va d'un roi redoutable affronter la présence, C'est pour toi que je marche. Accompagne mes pas Devant ce fier lion qui ne te connaît pas, Commande en me voyant que son courroux s'apaise, Et prête à mes discours un charme qui lui plaise. 290 Les orages, les vents, les cieux te sont soumis: Tourne enfin sa fureur centre nos ennemis.
SCÈNE V.
(_Toute cette scène est chantée_.)
LE CHOEUR.
UNE ISRAÉLITE _seule_.
Pleurons et gémissons, mes fidèles compagnes; A nos sanglots donnons un libre cours. Levons les yeux vers les saintes montagnes 295 D'où l'innocence attend tout son secours. O mortelles alarmes! Tout Israël périt. Pleurez, mes tristes yeux: Il ne fut jamais sous les cieux Un si juste sujet de larmes. 300
TOUT LE CHOEUR.
O mortelles alarmes!
UNE AUTRE ISRAÉLITE.
N'était-ce pas assez qu'un vainqueur odieux De l'auguste Sion eût détruit tous les charmes, Et traîné ses enfants captifs en mille lieux?
TOUT LE CHOEUR.
O mortelles alarmes! 305
LA MÊME ISRAÉLITE.
Faibles agneaux livrés à des loups furieux, Nos soupirs sont nos seules armes. TOUT LE CHOEUR.
O mortelles alarmes!
UNE DES ISRAÉLITES.
Arrachons, déchirons tous ces vains ornements Qui parent notre tête. 310
UNE AUTRE.
Revêtons-nous d'habillements Conformes à l'horrible fête Que l'impie Aman nous apprête.
TOUT LE CHOEUR.
Arrachons, déchirons tous ces vains ornements Qui parent notre tête. 315
UNE ISRAÉLITE _seule_.
Quel carnage de toutes parts! On égorge à la fois les enfants, les vieillards, Et la soeur et le frère, Et la fille et la mère, Le fils dans les bras de son père. 320 Que de corps entassés! que de membres épars Privés de sépulture! Grand Dieu! tes saints sont la pâture Des tigres et des léopards.
UNE DES PLUS JEUNES ISRAÉLITES.
Hélas! si jeune encore, 325 Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur? Ma vie à peine a commencé d'éclore. Je tomberai comme une fleur Qui n'a vu qu'une aurore. Hélas! si jeune encore, 330 Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur?
UNE AUTRE.
Des offenses d'autrui malheureuses victimes, Que nous servent, hélas! ces regrets superflus? Nos pères ont péché, nos pères ne sont plus, Et nous portons la peine de leurs crimes. 335
TOUT LE CHOEUR.
Le Dieu que nous servons est le Dieu des combats. Non, non, il ne souffrira pas Qu'on égorge ainsi l'innocence.
UNE ISRAÉLITE _seule_.
Hé quoi? dirait l'impiété, Où donc est-il ce Dieu si redouté 340 Dont Israël nous vantait la puissance?
UNE AUTRE.
Ce Dieu jaloux, ce Dieu victorieux, Frémissez, peuples de la terre, Ce Dieu jaloux, ce Dieu victorieux Est le seui qui commande aux cieux. 345 Ni les éclairs ni le tonnerre N'obéissent point à vos dieux.
UNE AUTRE.
Il renverse l'audacieux.
UNE AUTRE.
Il prend l'humble sous sa défense.
TOUT LE CHOEUR.
Le Dieu que nous servons est le Dieu des combats. 350 Non, non, il ne souffrira pas Qu'on égorge ainsi l'innocence.
DEUX ISRAÉLITES.
O Dieu, que la gloire couronne, Dieu, que la lumière environne, Qui voles sur l'aile des vents, 355 Et dont le trône est porté par les anges!
DEUX AUTRES DES PLUS JEUNES.
Dieu, qui veux bien que de simples enfants Avec eux chantent tes louanges!
TOUT LE CHOEUR.
Tu vois nos pressants dangers: Donne à ton nom la victoire: 360 Ne souffre point que ta gloire Passe à des dieux étrangers.
UNE ISRAÉLITE _seule_.
Arme-toi, viens nous défendre. Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre. Que les méchants apprennent aujourd'hui 365 A craindre ta colère. Qu'ils soient comme la poudre et la paille legere Que le vent chasse devant lui.
TOUT LE CHOEUR.
Tu vois nos pressants dangers: Donne à ton nom la victoire; 370 Ne souffre point que ta gloire Passe à des dieux étrangers.
ACTE SECOND.
(_Le théàtre représente la chambre où est le trône Assuérus_.)
SCÈNE I.
AMAN, HYDASPE.
AMAN.
Hé quoi? lorsque le jour ne commence qu'à luire, Dans ce lieu redoutable oses-tu m'introduire?
HYDASPE.
Vous savez qu'on s'en peut reposer sur ma foi, 375 Que ces portes, Seigneur, n'obéissent qu'à moi. Venez. Partout ailleurs on pourrait nous entendre.
AMAN.
Quel est donc le secret que tu me veux apprendre?
HYDASPE.
Seigneur, de vos bienfaits mille fois honoré, Je me souviens toujours que je vous ai juré 380 D'exposer à vos yeux par des avis sincères Tout ce que ce palais renferme de mystères. Le Roi d'un noir chagrin paraît enveloppé. Quelque songe effrayant cette nuit l'a frappé. Pendant que tout gardait un silence paisible, 385 Sa voix s'est fait entendre avec un cri terrible. J'ai couru. Le désordre était dans ses discours. Il s'est plaint d'un péril qui menaçait ses jours: Il parlait d'ennemi, de ravisseur farouche; Même le nom d'Esther est sorti de sa bouche. 390 Il a dans ces horreurs passé toute la nuit. Enfin, las d'appeler un sommeil qui le fuit, Pour écarter de lui ces images funèbres, Il s'est fait apporter ces annales célèbres Où les faits de son règne, avec soin amassés, 395 Par de fideles mains chaque jour sont tracés. On y conserve écrits le service et l'offense, Monuments éternels d'amour et de vengeance. Le Roi, que j'ai laissé plus caime dans son lit, D'une oreille attentive ecouté ce récit. 400
AMAN.
De quel temps de sa vie a-t-il choisi l'histoire?
HYDASPE.
Il revoit tous ces temps si remplis de sa gloire, Depuis le fameux jour qu'au trône de Cyrus Le choix du sort plaça l'heureux Assuérus.
AMAN.
Ce songe, Hydaspe, est donc sorti de son idée? 405
HYDASPE.
Entre tous les devins fameux dans la Chaldée, Il a fait assembler ceux qui savent le mieux Lire en un songe obscur les volontés des cieux. Mais quel trouble vous-même aujourd'hui vous agite? Votre âme, en m'écoutant, paraît toute interdite. 410 L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis?
AMAN.
Peux-tu le demander dans la place où je suis, Haï, craint, envié, souvent plus misérable Que tous les malheureux que mon pouvoir accable?
HYDASPE.
Hé! qui jamais du Ciel eut des regards plus doux? 415 Vous voyez l'univers prosterné devant vous.
AMAN.
L'univers? Tous les jours un homme. . . un vil esclave, D'un front audacieux me dédaigne et me brave.
HYDASPE.
Quel est cet ennemi de l'État et du Roi?
AMAN.
Le nom de Mardochée est-il connu de toi? 420
HYDASPE.
Qui? ce chef d'une race abominable, impie?
AMAN.
Oui, lui-même.
HYDASPE.
Hé, Seigneur! d'une si belle vie Un si faible ennemi peut-il troubler la paix?
AMAN.
L'insolent devant moi ne se courba jamais. En vain de la faveur du plus grand des monarques 425 Tout révère à genoux les glorieuses marques; Lorsque d'un saint respect tous les Persans touchés N'osent lever leurs fronts à la terre attachés, Lui, fierement assis, et la tête immobile, Traite tous ces honneurs d'impiété servile, 430 Présente à mes regards un front séditieux, Et ne daignerait pas au moins baisser les yeux. Du palais cepeudant il assiège la porte: A quelque heure que j'entre, Hydaspe, ou que je sorte, Son visage odieux m'afflige et me poursuit; 435 Et mon esprit troublé le voit encor la nuit. Ce matin j'ai voulu devancer la lumière: Je l'ai trouvé couvert d'une affreuse poussière, Revêtu de lambeaux, tout pâle; mais son oeil Conservait sous la cendre encor le même orgueil. 440 D'où lui vient, cher ami, cette impudente audace? Toi, qui dans ce palais vois tout ce qui se passe, Crois-tu que quelque voix ose parler pour lui? Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui?
HYDASPE.
Seigneur, vous le savez, son avis salutaire 445 Découvrit de Tharès le complot sanguinaire. Le Roi promit alors de le récompenser. Le Roi, depuis ce temps, paraît n'y plus penser.
AMAN.
Non, il faut à tes yeux dépouiller l'artifice. J'ai su de mon destin corriger l'injustice, 450
Dans les mains des Persans jeune enfant apporté, Je gouverne l'empire où je fus acheté. Mes richesses des rois égalent l'opulence. Environné d'enfants, soutiens de ma puissance, Il ne manque à mon front que le bandeau royal. 455 Cependant (des mortels aveuglement fatal!) De cet amas d'honneurs la douceur passagère Fait sur mon coeur à peine une atteinte légère; Mais Mardochée, assis aux portes du palais, Dans ce coeur malheureux enfonce mille traits; 460 Et toute ma grandeur me devient insipide, Tandis que le soleil éclaire ce perfide.
HYDASPE.
Vous serez de sa vue affranchi dans dix jours: La nation entière est promise aux vautours.
AMAN.
Ah! que ce temps est long à mon impatience! 465 C'est lui, je te veux bien cofier ma vengeance, C'est lui qui, devant moi refusant de ployer, Les a livrés au bras qui les va foudroyer. C'était trop peu pour moi d'une telle victime: La vengeance trop faible attire un second crime. 470 Un homme tel qu'Aman, lorsqu'on l'ose irriter, Dans sa juste fureur ne peut trop éclater. Il faut des châtiments dont l'univers frémisse; Qu'on tremble en comparant l'offense et le supplice; Que les peuples entiers dans le sang soient noyés. 475 Je veux qu'on dise un jour aux siècles effrayés: «Il fut des Juifs, il fut une insolente race; Répandus sur la terre, ils en couvraient la face, Un seul osa d'Aman attirer le courroux, Aussitôt de la terre ils disparurent tous.» 480
HYDASPE.
Ce n'est donc pas, Seigneur, le sang amalécite Dont la voix à les perdre en secret vous excite?
AMAN.
Je sais que, descendu de ce sang malheureux, Une éternelle haine a dû m'armer centre eux; Qu'ils firent d'Amalec un indigne carnage; 485 Que jusqu'aux vils troupeaux tout éprouva leur rage, Qu'un déplorable reste à peine fut sauvé. Mais, crois-moi, dans le rang où je suis éléve, Mon âme, à ma grandeur tout entière attachée, Des intérêts du sang est faiblement touchée. 490 Mardochee est coupable; et que faut-il de plus? Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus: J'inventai des couleurs; j'armai la calomnie; J'intéressai sa gloire; il trembla pour sa vie. Je les peignis puissants, riches, séditieux, 495 Leur dieu même ennemi de tous les autres dieux. «Jusqu'à quand souffre-t-on que ce peuple respire, Et d'un culte profane infecte votre empire? Étrangers dans la Perse, à nos lois opposés, Du reste des humains ils semblent divisés, 500 N'aspirent qu'à troubler le repos où nous sommes, Et détestés partout, détestent tous les hommes, Prevenez, punissez leurs insolents efforts; De leur depouille enfin grossissez vos trésors.» Je dis, et l'on me crut. Le Roi, dèes l'heure même, 505 Mit dans ma main le sceau de son pouvoir suprême; «Assure, me dit-il, le repos de ton roi; Va, perds ces malheureux: leur dépouille est à toi.» Toute la nation fut ainsi condamnée. Du carnage avec lui je réglai la journée. 510 Mais de ce traître enfin le trépas differé Fait trop souffrir mon coeur de son sang altéré. Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie. Pourquoi dix jours encor faut-il que je le voie?
HYDASPE.
Et ne pouvez-vous pas d'un mot l'exterminer? 515 Dites au Roi, Seigneur, de vous l'abandonner.
AMAN.
Je viens pour epier le moment favorable. Tu connais comme moi ce prince inexorable. Tu sais combien terrible en ses soudains transports, De nos desseins souvent il rompt tous les ressorts. 520 Mais à me tourmenter ma crainte est trop subtile: Mardochée à ses yeux est une âme trop vile.
HYDASPE.
Que tardez-vous? Allez, et faites promptement Élever de sa mort le honteux instrument.
AMAN.
J'entends du bruit; je sors. Toi, si le Roi m'appelle. . . . 525
HYDASPE.
Il suffit.
SCÈNE II.
ASSUÉRUS, HYDASPE, ASAPH, SUITE D'ASSUÉRUS.
ASSUÉRUS.
Ainsi donc, sans cet avis fidèle, Deux traîtres dans son lit assassinaient leur roi? Qu'on me laisse, et qu'Asaph seui demeure avec moi.
SCÈNE III.
ASSUÉRUS, ASAPH.
ASSUÉRUS, _assis sur son trône_.
Je veux bien l'avouer: de ce couple perfide J'avais presque oublié l'attentat parricide; 530 Et j'ai pâli deux fois au terrible récit Qui vient d'en retracer l'image à mon esprit. Je vois de quel succès leur fureur fut suivie, Et que dans les tourments ils laissèrent la vie. Mais ce sujet zélé qui, d'un oeil si subtil, 535 Sut de leur noir complot développer le fil, Qui me montra sur moi leur main déjà levée, Enfin par qui la Perse avec moi fut sauvée, Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reçu?
ASAPH.
On lui promit beaucoup: c'est tout ce que j'ai su. 540 ASSUÉRUS.
O d'un si grand service oubli trop condamnable! Des embarras du trône effet inévitable! De soins tumultueux un prince environné Vers de nouveaux objets est sans cesse entraîné; L'avenir l'inquiète, et le présent le frappe, 545 Mais plus prompt que l'éclair, le passe nous échappe; Et de tant de mortels, à toute heure empressés A nous faire valoir leurs soins intéressés, Il ne s'en trouve point qui, touchés d'un vrai zèle, Prennent à notre gloire un intérêt fidèle, 550 Du mérite oublié nous fassent souvenir; Trop prompts à nous parler de ce qu'il faut punir. Ah! que plutôt l'injure échappe à ma vengeance, Qu'un si rare bienfait à ma reconnaissance! Et qui voudrait jamais s'exposer pour son roi? 555 Ce mortel qui montra tant de zèle pour moi, Vit-il encore?
ASAPH.
Il voit l'astre qui vous éclaire.
ASSUÉRUS.
Et que n'a-t-il plus tôt demandé son salaire? Quel pays reculé le cachè a mes bienfaits?
ASAPH.
Assis le plus souvent aux portes du palais, 560 Sans se plaindre de vous, ni de sa destinée, Il y traïne, Seigneur, sa vie infortunée.
ASSUÉRUS.
Et je dois d'autant moins oublier la vertu, Qu'elle-même s'oublie. Il se nomme, dis-tu?
ASAPH.
Mardochée est le nom que je viens de vous lire. 565
ASSUÉRUS.
Et son pays?
ASAPH.
Seigneur, puisqu'il faut vous le dire, C'est un de ces captifs à périr destinés, Des rives du Jourdain sur l'Euphrate amenés.
ASSUÉRUS.
Il est donc Juif? O ciel! Sur le point que la vie Par mes propres sujets m'allait être ravie, 570 Un Juif rend par ses soins leurs efforts impuissants? Un Juif m'a préservé du glaive des Persans? Mais puisqu'il m'a sauvé, quel qu'il soil, il n'importe. Holà! quelqu'un.
SCÈNE IV.
ASSUÉRUS, HYDASPE, ASAPH.
HYDASPE.
Seigneur.
ASSUÉRUS.
Regarde à cette porte. Vois s'il s'offre à tes yeux quelque grand de ma cour. 575
HYDASPE.
Aman à votre porte a devancé le jour.
ASSUÉRUS.
Qu'il entre. Ses avis m'éclaireront peut-être.
SCÈNE V.
ASSUÉRUS, AMAN, HYDASPE, ASAPH.
ASSUÉRUS.