Entretiens / Interviews / Entrevistas
Chapter 24
Le livre électronique, c'est quoi? Le livre électronique tel qu'il existe actuellement est une base de données documentaires qui permet si on le souhaite de télécharger le contenu et ensuite de l'éditer. Les écrans étant ce qu'ils sont et ce qu'ils resteront longtemps, on ne peut pas espérer lire n'importe où et n'importe quand un texte de quelque difficulté qu'il soit. Pour des documents ne comportant que des images, cela peut en être autrement.
= Quel est votre avis sur les débats relatifs au respect du droit d'auteur sur le web?
A mon avis, il n'y a pas de débat. Si on met quelque chose sur le web, c'est-à-dire ouvert à tout le monde, cela signifie qu'on l'offre gratuitement à tout le monde. Si on veut en faire du commerce, les moyens existent pour sécuriser les accès et les copies, il faut tout simplement les mettre en oeuvre. A l'heure actuelle (et c'est peut-être une bonne chose) on n'a que deux alternatives, ou bien on met ses créations dans un tiroir et on vend, ou bien on offre.
= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux aveugles et mal-voyants?
Les progrès techniques concernant les réseaux devraient permettre de mettre sur le web davantages de documents sonores. Une piste qui peut avoir de l'avenir: prendre les textes des pages web et les synthétiser sous forme sonore sur son propre PC.
= Comment définissez-vous le cyberespace?
Le cyberspace peut être considéré comme l'ensemble des informations qui sont accessibles sans aucune restriction sur le réseau internet.
= Et la société de l'information?
Il n'y a pas de société de l'information particulière. De tout temps, elle a toujours existé. Ce qu'il faut noter, c'est son évolution continue. Gutenberg l'a fait évoluer, de même internet.
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
La remarque faite par un internaute d'Outre-Atlantique qui, ayant examiné une photo, nous a averti qu'elle était à l'envers.
= Et votre pire souvenir?
Pas vraiment de mauvais souvenirs, simplement une amertume envers les mauvais usages qui en sont faits.
JEAN-PAUL [FR, EN]
[FR] Jean-Paul (Paris)
#Webmestre des cotres furtifs, un site hypermédia qui raconte des histoires en 3D
Webmestre des cotres furtifs, Jean-Paul - qui a choisi son prénom comme pseudonyme - s'est toujours intéressé à l'écriture, imprimée ou chantée, avant de centrer son intérêt sur les nouvelles formes qu'annoncent le numérique et la technique de l'hyperlien, l'architecture par liens, le système des correspondances dans un réseau où sinon les parfums du moins "les couleurs et les sons se répondent"... Depuis 1999, il anime des soirées publiques sur le thème de l'hypertexte à La Maroquinerie (Paris). En 2000, il fait partie de la grande aventure du Samarkande: www.thewebsoap.net, un feuilleton hypermédia collectif de onze auteurs diffusé en direct sur la toile.
Les cotres furtifs (un cotre est un bateau à voile) ont commencé à émettre le 20 octobre 1998. "L'image et le son font partie intégrante de chaque récit, avec un système d'échos de l'un à l'autre, mais le parti-pris est de laisser la priorité aux mots." Ils en sont à leur version 2, offrant "deux entrées sur deux histoires qui se croisent comme le ruban de Möbius". La version 3 est en vue, "consacrée à un avatar de Clément Ader".
[Entretien 05/08/1999 // Entretien 25/06/2000 // Entretien 03/12/2000 // Entretien 03/06/2001]
*Entretien du 5 août 1999
= Comment voyez-vous l'avenir?
L'internet va me permettre de me passer des intermédiaires: compagnies de disques, éditeurs, distributeurs... Il va surtout me permettre de formaliser ce que j'ai dans la tête (et ailleurs) et dont l'imprimé (la micro-édition, en fait) ne me permettait de donner qu'une approximation. Puis les intermédiaires prendront tout le pouvoir. Il faudra alors chercher ailleurs, là où l'herbe est plus verte...
Pour s'en tenir à la cyber-littérature, ou littérature numérique ou comme on voudra l'appeler, son avenir est tracé par sa technologie même : il est maintenant impossible à un(e) auteur(e) seul(e) de manier à la fois les mots, leur apparence mouvante et leur sonorité. Maîtriser aussi bien Director, Photoshop et Cubase, pour ne citer que les plus connus, c'était possible il y a dix ans, avec les versions 1. Ça ne l'est plus. Dès demain (matin), il faudra savoir déléguer les compétences, trouver des partenaires financiers aux reins autrement solides que Gallimard, voir du côté d'Hachette-Matra, Warner, Pentagone, Hollywood.
Au mieux, le statut du... écrivaste ? multimédiaste ? sera celui du vidéaste, du metteur en scène, du directeur de produit : c'est lui qui écope des palmes d'or à Cannes, mais il n'aurait jamais pu les décrocher seul. Soeur jumelle (et non pas clone) du cinématographe, la cyber-littérature (= la vidéo + le lien) sera une industrie, avec quelques artisans isolés dans la périphérie off-off (aux droits d'auteur négatifs, donc).
= Qu'est-ce exactement qu'un cotre?
Il est ainsi appelé parce qu'il semble couper l'eau : "Cotre, Cutter, s.m. Petit bâtiment de guerre à un mât, fin dans ses formes de l'arrière, fortement épaulé & portant bien la voile (...). Les navires de cette sorte, très bien gréés & voilés pour le plus près et pour louvoyer, peuvent, en outre, naviguer avec avantage vent arrière (...). Un côtre porte environ 6 à 8 bouches à feu." (Bonnefoux et Pâris, Dictionnaire de la marine à voile)
Les cotres (héritiers des bateaux rapides des côtes de la Manche et de la mer du Nord) remontent donc très bien au vent. Souvent survoilés, rapides et maniables, les cotres étaient un élément important des flottes de guerre. Pour les mêmes raisons, ils furent avec les lougres les bateaux préférés des pirates, contrebandiers et... postiers maritimes (facteurs, en somme...).
"Aujourd'hui que la terre est plate et les mers dessalées, il est temps que nos cotres se faufilent entre les 6 milliards d'étoiles que nous sommes (bientôt 6,5). Et que de cotre à cotre se tissent nos liens." (Le cotre courant)
= Vous préférez signer de votre prénom, plutôt que de l'habituel prénom et nom de famille. Pour quelle raison?
Ce qui me motive, c'est que tout est à faire, sur la toile. A part le CERN (Laboratoire européen pour la physique des particules) et le Pentagone (qui vont s'en faire une autre, de toile, limitée à leur désir), personne ne sait exactement ce qu'elle nous offre. On peut donc travailler librement en acceptant avec vraisemblance l'idée que tout est ouvert. Utiliser le plus largement, le plus vite possible cet espace d'autant plus illimité qu'il est intérieur, le temps que nous rattrape et nous double le vol rapace des bannières étoilées de 0 et de 1.
Mais si c'est pour répéter les mêmes gestes qu'avant, à quoi bon?
Or cette histoire du nom (directement liée au problème du droit d'auteur) renvoie au pilier fondamental, tabou, de notre globe: la propriété privée. Rien que ça: en quelques siècles, on nous a réduit à un nom, un seul, d'autant plus "propre" maintenant qu'il a été nettoyé de toute humanité et réduit à un code-barre SS (Sécu Soc) (sécurité sociale, ndlr). Ce n'est pas un phénomène naturel : c'est un choix de civilisation, voulu par les gestionnaires, car comment faire fonctionner une société moderne, comment obtenir que soit rendu à César ce qu'il s'approprie, si on laissait chaque individu modifier son apparence administrative plusieurs fois dans sa vie, passant de "Casse-cou des Patins (à roulettes)" à "Le 68tard qui fume sous la véranda" après avoir été "Mob dans les virages" (alors que vous savez comme moi qu'un programme simple suffirait pour "gérer" ça)? "La nature humaine est foncièrement mauvaise et tous les maffieux en abuseraient. Mais nous sommes là pour vous protéger, protéger votre identité." (Le Pentagone) Et le premier acte d'affirmation du plus démuni, celui dont les papiers ne sont jamais en règle, c'est d'abord de tagger son nom sur les affiches signées "© Grande Marque".
Aux cotres, nous essayons furtivement autre chose.
Nous existons, nous avons une adresse. Nous savons qu'il est difficile de se parler dans l'anonymat ou le collectivisme, alors nous gardons certains points de repère: il y a le facteur temps, il y a le facteur humain, et chez les cotres, il y a le cotre facteur, qui répond souvent au nom de Jean-Paul. Un prénom qui n'est pas un nom propre puisque justement le propre d'un nom est qu'il ne nous est pas propre: c'est celui d'une dynastie, d'une série de pères déposée chez notaires.
Pas question de renier nos ancêtres: ils ont fait le monde que nous appelons réalité. Mais nous levons la toile pour un autre rêve. Et nous lançons nos cotres dans toutes les directions, pour les contacts.
= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?
Nous ne nous sentons pas concernés.
a) - S'il s'agit de "respect", c'est une question de morale et d'élégance, qui n'est pas suceptible de débat: sur la toile comme ailleurs, on cite ses sources. Total respect. Pour la plupart d'entre nous.
b) - S'il s'agit de "droit d'auteur", on est dans le domaine juridique, instable par essence. Le "droit" d'auteur est une notion récente -- que les Français attribuent à Beaumarchais, homme d'ombres, d'affaires, trafiquant d'armes et grand auteur. L'apparition du numérique, et donc du clonage (qui pose un autre problème que celui de la copie, résolu depuis longtemps), oblige à reconsidérer cette notion.
c) - S'il s'agit de "droitS d'auteur" (au pluriel, donc), on est dans la sphère de l'économie, dont la logique est connue: concurrence et rétention: devenir le premier de la classe, empêcher les autres de le devenir. Et pas vu, pas pris.
Sony est éditeur de CD (audio et Rom) parce que ça rapporte. Et il fabrique des graveurs (qui permettent de cloner ses propres CD, comme ceux de la concurrence) parce que ça rapporte. Philips faisait de même, jusqu'au jour où il a vendu sa division Polygram (que les lois de l'économie lui permettront de racheter le cas échéant).
"Il ne suffit pas d'être grand pour être performant, mais, dans un monde financier totalement mondialisé, ça aide. Surtout si on a l'ambition de jouer les premiers rôles." (Hervé Babonneau, Ouest-France du 6 août 1999). "Drôle d'ambition" dit le cotre carré. Jurassic Games et tyrannosaures plus ou moins rex.
Bien que tangent à la sphère économique (il faut payer le nom de domaine, et l'abonnement au serveur), notre cotre-espace ne s'y réduit pas, notre esprit n'est pas celui de la concurrence. Notre site est en téléchargement libre, et nous téléchargeons les sites que nous trouvons créatifs.
C'est normal de cloner une oeuvre d'autrui pour en faire cadeau; c'est partager. Ce qui est dégueulasse, c'est de vendre ce clone.
La fonction des juristes est de donner raison aux puissances du jour: hier guillotine pour les faiseuses d'anges, aujourd'hui remboursement des avortements par la Sécu (sécurité sociale, ndlr) (en France, pas en Pologne).
Copyright ou droit d'auteur, vision européenne ou vision américaine, qui va l'emporter? Le principe de propriété privée. La propriété tabou de ceux qui ont les moyens de la faire garder. Par l'OMC (Organisation mondiale du commerce) par exemple, chargée de régler la question des "droits" partout dans le monde (même virtuel) et, espèrent-ils, pour toujours.
Ceux dont la maison est sur le tracé d'une future autoroute savent le prix réel d'un tabou.
Alors les droits des auteurs, créateurs, inventeurs...
Mais si Orson Welles s'est fait bouffer par les studios, Kubrick s'est méthodiquement rendu indépendant des mêmes. Peu importe la loi que se fera tailler sur mesure Onc' Picsou. Les petits mammifères ont bouffé les tyrannosaures, avec le temps. Et les anciens rois, qui tenaient pourtant leur pouvoir des dieux, nous leur avons coupé la tête. En moins de temps.
"Maxim's pour un temps / Le reste jambon-beurre et kir / Pour tenir Juliette" (Rimes féminines, CD MT 104, Le Rideau Bouge)
= Quelles solutions pratiques suggérez-vous?
"Donner un sens plus pur aux mots de la tribu", disait S. Mallarmé. Et quand les cartes bancaires auront gagné (dans trois ans, paraît-il), inventer d'autres cartes vers un autre cap de Bonne-Espérance pour aller voir monter "du fond de l'horizon des étoiles nouvelles", comme J.M. 2 Heredia.
= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?
Votre livre (vraiment bon. Et utile. Gagne à chaque relecture. Adresses précieuses) fait le tour de la question: "Tôt ou tard, la répartition des langues sur le web correspondra à leur répartition sur la planète". En fonction du dynamisme de ceux qui les parlent.
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
Le vertige qui nous a pris à la réception du premier message... venant du Canada. 10.000 (?) ans après les Inuits, des cotres venaient de découvrir l'Amérique!
= Et votre pire souvenir?
Tout ce sommeil en retard...
*Entretien du 25 juin 2000
= Les possibilités offertes par l'hyperlien ont-elles changé votre mode d'écriture?
La navigation par hyperliens se fait en rayon (j'ai un centre d'intérêt et je clique méthodiquement sur tous les liens qui s'y rapportent) ou en louvoiements (de clic en clic, à mesure qu'ils apparaissent, au risque de perdre de vue mon sujet). Bien sûr, les deux sont possibles avec l'imprimé. Mais la différence saute aux yeux: feuilleter n'est pas cliquer. L'internet n'a donc pas changé ma vie, mais mon rapport à l'écriture. On n'écrit pas de la même manière pour un site que pour un scénario, une pièce de théâtre, etc...
En fait, ce n'est pas sur la toile, c'est dans le premier Mac que j'ai découvert l'hypermédia à travers l'auto-apprentissage d'Hypercard. Je me souviens encore de la stupeur dans laquelle j'ai été plongé, durant le mois qu'a duré mon apprentissage des notions de boutons, liens, navigation par analogies, par images, par objets. L'idée qu'un simple clic sur une zone de l'écran permettait d'ouvrir un éventail de piles de cartes dont chacune pouvait offrir de nouveaux boutons dont chacun ouvrait un nouvel éventail dont... bref l'apprentissage de tout ce qui aujourd'hui sur la toile est d'une banalité de base, cela m'a fait l'effet d'un coup de foudre (il paraît que Steve Jobs et son équipe eurent le même choc lorsqu'ils découvrirent l'ancêtre du Mac dans les laboratoires de Rank Xerox).
Depuis, j'écris (compose, mets en page, en scène) directement à l'écran. L'état "imprimé" de mon travail n'est pas le stade final, le but ; mais une forme parmi d'autres, qui privilégie la linéarité et l'image, et qui exclut le son et les images animées.
J'ai cru un certain temps que le CD-Rom était le but à atteindre, la forme la plus achevée de ces nouveaux outils extraordinaires.
Mais le CD-Rom, c'est encore la galaxie Gutenberg. Il fixe, fige (et permet de vendre) l'état, le dispositif, la version d'un travail à l'instant T. Il est ainsi soumis aux mêmes contraintes. Tout comme l'arrivée de l'écriture avait appauvri la culture orale (l'aède-musicien-comédien-metteur-en-scène remplacé par l'écrivain immobile), la technologie de l'imprimerie a "plombé" l'écriture, induisant rapidement l'idée qu'il y a une version finale, ©, TM & intouchable. Masquant ainsi la nécessité technique ("On ne va pas refaire un tirage juste pour changer un §!..., à moins que les commerciaux l'exigent, bien sûr"), sous la théorie de la forme parfaite, celle de l'ultime brouillon, publiable. C'est Valéry parlant de la forme achevée des vers de Racine, c'est Flaubert dans son gueuloir. A l'opposé de maître Frenhofer qui modifia jusqu'à la mort son Chef-d'oeuvre inconnu (dans l'incompréhension générale); à l'opposé de je ne sais plus quel peintre qui allait au Louvre avec sa mallette pour retoucher ses tableaux.
C'est finalement dans la publication en ligne (l'entoilage?) que j'ai trouvé la mobilité, la fluidité que je cherchais. Le maître mot y est "chantier en cours", sans palissades. Accouchement permanent, à vue, comme le monde sous nos yeux. Provisoire, comme la vie qui tâtonne, se cherche, se déprend, se reprend.
Avec évidemment le risque souligné par les gutenbergs, les orphelins de la civilisation du livre: plus rien n'est sûr. Il n'y a plus de source fiable, elles sont trop nombreuses, et il devient difficile de distinguer un clerc d'un gourou. Mais c'est un problème qui concerne le contrôle de l'information. Pas la transmission des émotions.
Bref, pour répondre à votre question: oui, l'hypermédia a changé mon "écriture". Et c'est sur la toile mouvante que je trouve plaisir et sens à participer au site des cotres. A rouler mon hyper-caillou de facteur Sisyphe dans le grand fleuve de l'hyper.
= D'autres remarques à ajouter?
Le réseau dominant est celui de l'e-bizz : information, données, rationalité, ca$h. Illusionisme. C'est la marge, l'ourlet de la toile qui m'intéresse, l'enchantement, la magie : "Achète-moi, je ne vaux rien puisque l'amour n'a pas de prix" (Léo Ferré). Et il n'y a évidemment aucun avenir professionnel dans la gratuité.
Il faudrait aussi revenir en détail sur la question de la "lecture" sur un écran. Ce sera (peut-être) pour les prochains épisodes de notre grand hyper-feuilleton: Nasdaq & boutons.
*Entretien du 3 décembre 2000
= Comment se portent les cotres furtifs?
Les cotres roulent doucement sous la lune. Ils contemplent les constellations de la Toile, en attendant leur prochain décollage, dans la version 3.
= Quoi de neuf à titre personnel?
A titre personnel, je participe à un jeu de rôles hypermédia dont l'avenir me paraît prometteur, parce qu'il est en rapport étroit avec les lois de fonctionnement du "cyberespace": www.thewebsoap.net. Cette @dresse renvoie à une constellation de sites centrés chacun sur un individu. Ils communiquent et interagissent par leur boîte à lettres, ouverte au public. L'internaute a ainsi accès à plusieurs portes d'entrée dans l'histoire. La nouveauté du feuilleton est qu'il se déroule en "temps réel" (ce qui est impossible dans le monde de l'imprimé; quant aux séries télé, elles aussi sont cantonnées à la forme de l'épisode à horaire fixe).
Les personnages correspondent quotidiennement, en quasi-direct, ce qui instaure pour les auteurs un rapport presque journalistique à leur imaginaire et à leur écriture. L'internaute suit, à son propre rythme, libre de s'intéresser ou non à l'intégralité des différentes intrigues (amours, galères, showbiz, ombres maléfiques, mystères et rebondissements) ou à l'ensemble de tous les personnages. C'est avant tout cette fluidité générale (apparente! c'est en fait un sacré travail!) qui m'a fait y participer. Elle permet de garder le côté impro-jazz que j'aime dans la mise en net.
= Quoi de neuf pour la création en ligne?
Elle sera de plus en plus collective, donc chère. Or le public n'existe pas encore, ni donc les droits d'auteurs. La question centrale pour les "créateurs en ligne" sera alors celle du mécénat ou, plus généralement, des subventions. Jusqu'à ce qu'une masse critique de public se soit constituée, que ses goûts culturels se soient affirmés au point qu'il soit prêt à payer (sous la forme de péages ou de DVD). Alors les créateurs en ligne pourront affiner leurs propres recherches.
= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?
Je lis autant d'imprimés qu'avant. La lecture sur écran s'y est rajoutée. D'où des problèmes de temps: ces machines qui sont censées travailler à notre place contribuent en fait à nous bouffer le temps libre qu'elles nous ont dégagé.
= Le papier a-t-il encore de beaux jours devant lui?
Ses jours sont encore longs avant que la lecture sur écran présente la même souplesse que celle d'un livre ou d'un magazine que l'on peut lire n'importe où, dans la position que l'on veut, et ranger, rouler, plier, déchirer facilement (allez envelopper les pelures de pomme de terre dans un 15 pouces!).
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
Il a fallu inventer la hache de pierre avant de construire la Tour Eiffel. Le but des dinosaures industriels qui s'entretuent pour imposer leur format de livre électronique est de détourner vers eux la partie rentable du contenu des bibliothèques (rebaptisé "information"). Ils travaillent aussi pour nous, en contribuant à banaliser l'usage de l'hyperlien.
= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux aveugles et malvoyants?
L'ordinateur qui parle et obéit à la voix de son vis-à-vis?
= Comment définissez-vous le cyberespace?
Un lieu isotrope en expansion pour l'instant infinie. Un modèle de la vision que nous avons aujourd'hui de l'univers. Jusqu'à l'invention du clic, le savoir humain était senti comme un espace newtonien, avec deux repères absolus: le temps (linéaire: un début, une fin) et l'espace (les trois dimensions du temple, du rouleau, du volumen). Le cyberespace obéit aux lois de l'hypertexte. Deux temps simultanés: le temps taxé (par le fournisseur d'accès ou par les impératifs de productivité, égrené par l'antique chrono), et le temps aboli, qui fait passer d'un lien à l'autre, d'un lieu à l'autre à la vitesse de l'électron, dans l'illusion du déplacement instantané.
Quant aux repères, quiconque a lancé une recherche dans cet espace sait qu'il doit lui-même les définir pour l'occasion, et se les imposer (sous peine de se disperser, de se dissoudre), pour échapper au vertige de la vitesse. A cause de cette "vitesse de la pensée", nous trouvons dans cet espace un "modèle" de notre cerveau. "Ça tourne dans ma tête", à travers 10, 20, etc... synapses à la fois, comme un fureteur archivant la toile. Bref les lois du cyberespace sont celles du rêve et de l'imagination.
*Entretien du 3 juin 2001
= Comment définissez-vous la société de l'information?
Plus, plus vite. Mais les données ne sont pas l'information. Il faut les liens, c'est-à-dire le temps. Plus d'évènements, plus d'écrans pour les couvrir. Plus vite: l'évènement du jour est liquide. Effacé, recouvert par la vaguelette du lendemain, la vague du jour d'après, la houle de la semaine, le tsunami du mois. Cycles aussi "naturels" que les marées estivales du Loch Ness. Pas "effacé", d'ailleurs, l'évènement d'hier (qui n'est pas "tous les évènements d'hier"): déjà archivé, dans des bases de données (INA (Institut national de l'audiovisuel), Gallica, INSEE...), qui donnent l'illusion d'être exhaustives, facilement accessibles et momentanément gratuites.
Mais les données ne donnent rien par elles-même. S'informer, c'est lier entre elles des données, éliminer celles qui ne sont pas pertinentes (quitte à revenir sur ces choix plus tard), se trouver ainsi obligé de chercher d'autres données qui corroborent ou infirment les précédentes... L'information naît du temps passé à tisser les liens. Or le temps nous est mesuré, au quartz près. Productique ou temps libre, nous passons de plus en plus de temps à raccrocher au nez de spammeurs qui nous interrompent pour nous revendre nos désirs (dont nous informons les bases de données qui les leur vendent). Ce qui est intéressant dans ce bonneteau est que les infos que nous fournissons sur nous-mêmes, nous les truquons suffisamment pour que les commerciaux n'arrivent pas à en tirer les lois du succès: Survivor II est un bide, après le succès de la version I. De cette incertitude viennent les trous dans le filet qui laissent parvenir jusqu'à nous certaines infos.
Bref la "société de l'information", c'est le jeu des regards dans le tableau de de La Tour: "La diseuse de bonne aventure". Le jeune homme qui se fait dépouiller en est conscient, et complice. Il a visiblement les moyens de s'offrir les flatteries des trois jolies filles tout en exigeant de la vieille diseuse qu'elle lui rende l'une de ces piécettes dont il a pris la précaution de gonfler ostensiblement la bourse qu'on lui coupe.
[EN] Jean-Paul (Paris)
#Webmaster of cotres furtifs (Furtive Cutter Ships), a website that tells stories in 3D