Entretiens / Interviews / Entrevistas
Chapter 1
Produced by Al Haines
ENTRETIENS / INTERVIEWS / ENTREVISTAS
MARIE LEBERT
NEF, University of Toronto, 2001
Copyright © 2001 Marie Lebert
[EN] What do they do on the Web? What do they think of the Internet, copyright, multilingualism, the future of paper, the e-book, the information society, etc.? Interviews with writers, journalists, publishers, booksellers, librarians, professors, researchers, linguists, etc.
[FR] Quelle est leur activité sur l'internet? Quelle est leur opinion sur l'avenir du réseau, l'avenir de l'imprimé, le livre électronique, le droit d'auteur, le multilinguisme, le cyberespace, la société de l'information, etc.? Entretiens avec des bibliothécaires-documentalistes, chercheurs, écrivains, éditeurs, gestionnaires, journalistes, libraires, linguistes, professeurs, traducteurs, etc., francophones et non francophones.
[ES] ¿Cuál es su actividad sobre la Red? ¿Qué piensan del Internet, de los derechos de autor, del multilingüismo, de la sociedad de la información, etc.? Entrevistas con escritores, periodistas, editores, libreros, bibliotecarios, documentalistas, profesores, investigatores, lingüistas, etc.
[FR, EN, ES] NEF: http://www.etudes-francaises.net/entretiens/index.htm
TABLE
(*) Traduction partielle / Partly translated / Traducción parcial
[#A] [Nicolas Ancion FR / Alex Andrachmes FR / Guy Antoine EN FR ES* / Silvaine Arabo FR / Arlette Attali FR EN / Isabelle Aveline FR]
[#B] [Jean-Pierre Balpe FR / Emmanuel Barthe FR / Robert Beard EN FR / Michael Behrens EN FR / Michel Benoît FR / Guy Bertrand FR EN* / Olivier Bogros FR / Christian Boitet FR / Bernard Boudic FR / Bakayoko Bourahima FR / Marie-Aude Bourson FR / Lucie de Boutiny FR / Anne-Cécile Brandenbourger FR / Alain Bron FR EN ES]
[#C] [Patrice Cailleaud FR / Tyler Chambers EN FR / Pascal Chartier FR / Richard Chotin FR / Alain Clavet FR EN* / Jean-Pierre Cloutier FR EN* ES* / Jacques Coubard FR]
[#D] [Luc Dall'Armellina FR / Kushal Dave EN FR / Cynthia Delisle FR EN* / Emilie Devriendt FR / Bruno Didier FR EN ES DE / Catherine Domain FR EN* ES* / Helen Dry EN FR / Bill Dunlap EN FR]
[#F] [Pierre-Noël Favennec FR / Gérard Fourestier FR]
[#G] [Pierre François Gagnon FR / Olivier Gainon FR / Jacques Gauchey FR EN / Raymond Godefroy FR / Muriel Goiran FR / Marcel Grangier FR EN / Barbara Grimes EN FR]
[#H] [Michael Hart EN FR ES / Roberto Hernández Montoya ES* FR EN / Randy Hobler EN FR / Eduard Hovy EN FR]
[#J] [Christiane Jadelot FR EN / Gérard Jean-François FR / Jean-Paul FR EN* / Anne-Bénédicte Joly FR]
[#K] [Brian King EN FR / Geoffrey Kingscott EN FR / Steven Krauwer EN FR]
[#L] [Gaëlle Lacaze FR / Hélène Larroche FR / Pierre Le Loarer FR / Fabrice Lhomme FR / Naomi Lipson FR / Philippe Loubière FR]
[#M] [Tim McKenna EN FR / Pierre Magnenat FR / Xavier Malbreil FR / Alain Marchiset FR / Maria Victoria Marinetti ES FR / Michael Martin EN FR / Emmanuel Ménard FR / Yoshi Mikami EN FR / Jacky Minier FR / Jean-Philippe Mouton FR]
[#O] [John Mark Ockerbloom EN FR / Caoimhín P. Ó Donnaíle EN FR]
[#P] [Jacques Pataillot FR EN* ES* / Nicolas Pewny FR / Hervé Ponsot FR / Olivier Pujol FR]
[#R] [Anissa Rachef FR / Peter Raggett FR EN ES / Patrick Rebollar FR / Jean-Baptiste Rey FR / Philippe Rivière FR / Blaise Rosnay FR / Jean-Paul Rousset Saint Auguste FR]
[#S] [Bruno de Sa Moreira FR / Pierre Schweitzer FR / Henri Slettenhaar EN FR / Murray Suid EN FR]
[#T] [June Thompson EN FR / Jacques Trahand FR / Paul Treanor EN FR / Zina Tucsnak FR]
[#V] [François Vadrot FR EN* ES* / Christian Vandendorpe FR]
[#W] [Robert Ware FR EN / Russon Wooldridge FR]
[#Z] [Denis Zwirn FR]
[Index par langue / Index per language / Indice per lengua]
NICOLAS ANCION [FR]
[FR] Nicolas Ancion (Madrid)
#Ecrivain et responsable éditorial de Luc Pire électronique
Lancé en février 2001, Luc Pire électronique est le département d'édition numérique des éditions Luc Pire, créées à l'automne 1994 et basées à Bruxelles et à Liège. Le catalogue de Luc Pire électronique, en cours de constitution, comprendra les versions numériques des livres déjà publiés par les éditions Luc Pire (300 titres au catalogue papier en juin 2001) et de nouveaux titres, soit en version numérique seulement, soit en deux versions, numérique et imprimée.
*Entretien du 24 avril 2001
= Pouvez-vous vous présenter?
Je suis écrivain et, depuis 1997, je tente d'utiliser internet comme outil de communication et de création. Depuis l'année 2000, je collabore également au développement électronique des éditions Luc Pire, en tant que responsable éditorial.
= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?
Ma fonction est d'une double nature: d'une part, imaginer des contenus pour l'édition numérique de demain et, d'autre part, trouver des sources de financement pour les développer. En quoi consiste exactement votre activité liée à l'internet?
En tant qu'auteur, je publie des textes en ligne, soit de manière exclusive (j'ai publié un polar uniquement en ligne et je publie depuis février deux romans-feuilletons écrits spécialement pour ce support), soit de manière complémentaire (mes textes de poésie sont publiés sur papier et en ligne). Je dialogue avec les lecteurs et les enseignants à travers mon site web.
En tant que responsable éditorial au sein de Luc Pire électronique, je supervise le contenu du site de la maison d'édition et je conçois les prochaines générations de textes publiés numériquement (mais pas exclusivement sur internet).
= Comment voyez-vous l'avenir?
Je pense que l'édition numérique n'en est encore qu'à ses balbutiements. Nous sommes en pleine phase de recherche. Mais l'essentiel est déjà acquis: de nouveaux supports sont en train de voir le jour et cette apparition entraîne une redéfinition du métier d'éditeur. Auparavant, un éditeur pouvait se contenter d'imprimer des livres et de les distribuer. Même s'il s'en défendait parfois, il fabriquait avant tout des objets matériels (des livres). Désormais, le rôle de l'éditeur consiste à imaginer et mettre en forme des contenus, en collaboration avec des auteurs. Il ne fabrique plus des objets matériels, mais des contenus dématérialisés. Ces contenus sont ensuite "matérialisés" sous différentes formes: livres papier, livres numériques, sites web, bases de données, brochures, CD-Rom, bornes interactives. Le département de "production" d'un éditeur deviendrait plutôt un département d'"exploitation" des ressources. Le métier d'éditeur se révèle ainsi beaucoup plus riche et plus large. Il peut amener le livre et son contenu vers de nouveaux lieux, de nouveaux publics. C'est un véritable défi qui demande avant tout de l'imagination et de la souplesse.
= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?
Je suis un télétravailleur. J'habite Madrid et les éditions Luc Pire sont à Bruxelles et Liège, en Belgique. En huit mois, j'ai reçu deux plis postaux relatifs à mon travail et je suis resté plus de six mois sans imprimante. En dehors des contrats, tout se passe sur l'écran. Pour mon travail, c'est donc très clair, 99% de l'information passe par des fichiers informatiques sans gaspiller de papier.
En tant qu'auteur, je continue à rédiger majoritairement à la main, au stylo sur papier. Je ne tape le texte que dans une seconde étape sur mon ordinateur. En réalité, même si je publie sur le web depuis 1998, je continue à travailler comme au 19e siècle pour mon écriture. Tout à la main dans des petits cahiers d'écolier. Sauf pour mes deux romans-feuilletons, précisément. J'ai décidé de changer mon mode d'écriture pour ces deux textes et je les écris directement à l'écran, comme ils seront lus, semaine après semaine. C'est un défi, une contrainte que je me suis posée volontairement. Pour voir si ça change quelque chose et pour répondre en détail à cette question souvent posée aux auteurs: est-ce que vous écrivez à la main ou à la machine?
En tant que lecteur, bien que je lise presque exclusivement les journaux en ligne, de même que les critiques littéraires et cinématographiques, je ne peux pour autant me passer de la littérature imprimée. J'ai toujours de bon vieux romans jaunis sur ma table de nuit et dans mon sac, où que j'aille. Dans le train, le métro, je lis. De laids bouquins de poche, dont le papier ne sent pas bon et dont les couvertures sont écornées, mais qui sont légers, résistants et fourrables dans n'importe quel bagage.
= Les jours du papier sont-ils comptés?
Je crois qu'il est fort imbécile de penser que l'arrivée du numérique va tuer le papier. Comme si l'arrivée de la radio avait tué la presse écrite, ou la télévision le cinéma. C'est une opinion tellement stupide que beaucoup de gens la partagent. Pour ma part, je crois que l'arrivée du numérique grand public offre une panoplie de nouveaux supports pour les contenus. Qu'elle ouvre de nombreuses possibilités pour imaginer de nouveaux types de créations et de produits culturels.
J'aime beaucoup le papier, j'adore les livres: ils m'accompagnent depuis toujours, que ce soient des bandes dessinées, des romans, des dictionnaires. Je pense qu'ils continueront à être présents pendant très longtemps. Mais qu'à leurs côtés apparaîtront de nouveaux formats. Le roman, tel que nous le connaissons, correspond très précisément à des contraintes techniques d'impression et de reliure; si l'on change les supports, on provoque l'apparition de nouvelles formes. La plupart des musiciens ont dû réinventer la composition de leurs albums suite à l'arrivée du CD qui ajoute vingt minutes au format 33 tours. Je me réjouis de lire ce qu'il y aura à lire dans dix ans. Mais j'aurai toujours un Dumas ou un Michaux sur ma table de nuit.
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
Ces appareils ne me paraissent pas porteurs d'avenir dans le grand public tant qu'ils restent monotâches (ou presque). Un médecin ou un avocat pourront adopter ces plate-formes pour remplacer une bibliothèque entière, je suis prêt à le croire. Mais pour convaincre le grand public de lire sur un écran, il faut que cet écran soit celui du téléphone mobile, du PDA (personal digital assistant) ou de la télévision. D'autre part, je crois qu'en cherchant à limiter les fournisseurs de contenus pour leurs appareils (plusieurs types de e-books ne lisent que les fichiers fournis par la bibliothèque du fabricant), les constructeurs tuent leur machine. L'avenir de ces appareils, comme de tous les autres appareils technologiques, c'est leur ouverture et leur souplesse. S'ils n'ont qu'une fonction et qu'un seul fournisseur, ils n'intéresseront personne. Par contre, si à l'achat de son téléphone portable, on reçoit une bibliothèque de vingt bouquins gratuits à lire sur le téléphone et la possibilité d'en charger d'autres, alors on risque de convaincre beaucoup de monde. Et de couper l'herbe sous le pied des "serpent", "memory" et autres jeux qu'on joue sans plaisir pour tuer le temps dans les aéroports.
= Quel est votre avis sur les débats relatifs au respect du droit d'auteur sur le web?
Je ne vois pas de débat. Le droit d'auteur est un droit, il n'y a pas à revenir là-dessus. La question intéressante est de savoir comment appliquer ce droit inaliénable à la nouvelle réalité de diffusion des oeuvres.
Mon point de vue est très simple: l'auteur doit être rémunéré pour son travail. Mais il reste maître de son oeuvre et peut aussi décider lui-même de céder ses droits gratuitement (par exemple pour l'encodage en alphabet braille à destination des malvoyants) ou de diffuser certains de ses textes gratuitement (ce que je fais sur internet). Je tiens beaucoup au respect du droit de paternité de l'auteur, mais je ne pense pas que tout échange sur cette planète doive être monnayé. Je suis très heureux d'offrir des textes gratuitement. Mais je ne tolère ni le vol ni la piraterie. Si quelqu'un vole un texte et le diffuse sous un autre nom, il commet un délit grave, bien entendu.
= Comment définissez-vous la société de l'information?
Pour moi, la société de l'information est l'arrivée d'un nouveau clivage sur la planète: distinction entre ceux qui ont accès au savoir, le comprennent et l'utilisent, et ceux qui n'y ont pas accès pour de nombreuses raisons. Il ne s'agit cependant pas d'une nouvelle forme de société du tout car le pouvoir de l'information n'est lié à aucun pouvoir réel (financier, territorial, etc.). Connaître la vérité ne nourrit personne. Par contre, l'argent permet de très facilement propager des rumeurs ou des mensonges. La société de l'information est simplement une version avancée (plus rapide, plus dure, plus impitoyable) de la société industrielle. Il y a ceux qui possèdent et jouissent, ceux qui subissent et ceux dont on ne parle jamais: ceux qui comprennent et ne peuvent pas changer les choses. Au 19e siècle, certains artistes et certains intellectuels se retrouvaient dans cette position inconfortable. Grâce à la société de l'information, beaucoup de gens ont rejoint cette catégorie assise entre deux chaises. Qui possède des biens matériels et a peur de les perdre mais considère pourtant que les choses ne vont pas dans la bonne direction.
Mon opinion personnelle, par rapport à tout ça, c'est que ce n'est pas l'information qui sauve. C'est la volonté. Pour changer le monde, commençons par lever notre cul de notre chaise et retrousser nos manches.
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
Plusieurs fois, les réactions de lecteurs, notamment des adolescents qui réagissent très spontanément et s'expriment sans détour, m'ont fait pleurer devant mon écran. On passe sa vie à écrire des histoires pour donner des émotions aux lecteurs et voilà que ce sont eux qui nous en renvoient de plus fortes! Je n'ai jamais eu cet effet-là qu'avec des messages électroniques. En face à face ou par courrier postal, l'émotion est bridée par les formules de politesse et les circonlocutions en tous genres.
= Et votre pire souvenir?
A une époque où j'étais entre deux déménagements, que je n'avais plus ni adresse fixe ni téléphone, je me connectais dans les bibliothèques. J'avais participé à un concours sur internet pour être reporter radio pendant deux jours et gagner un téléphone portable, ce qui m'aurait été bien utile. J'avais laissé les coordonnées de mes parents. J'ai gagné, on a téléphoné pour me prévenir mais ma mère a mal compris le message et n'a pas jugé bon de me mettre au courant. Quand j'ai finalement appris ce qui était arrivé, il était trop tard. Internet va vite, les possibilités sont fantastiques, mais il faut aussi que le reste de la planète suive le mouvement, sinon on fabrique du vent. C'est une bonne morale.
ALEX ANDRACHMES [FR]
[FR] Alex Andrachmes (Europe)
#Producteur audiovisuel, écrivain et explorateur d'hypertexte
L'auteur a choisi de participer à ces entretiens sous le pseudonyme d'@ Andrachmes (Alex Andrachmes).
*Entretien du 16 décembre 2000
= Pouvez-vous vous présenter?
La bio classique, un peu promotionnelle, rien de tel: né en 1959, ma découverte du monde de la musique en 1980 passe par des productions audiovisuelles underground, cold wave, new wave, ou world music... Sans sombrer, ni traîner dans les pubs, c'est au cinéma que je consacre ensuite mon énergie, dans une officine de coproduction soutenant des projets alternatifs qui rencontrent pourtant un retentissement mondial, primés à Cannes, à Venise, aux Césars, nommés aux Oscars... C'est au sein d'une télévision périphérique francophone, diffusée en hertzien, par câble et satellite, que je renoue avec le monde de la musique, en créant des structures qui permettent encore aujourd'hui de capter des concerts live pour diverses chaînes, des plus connus des artistes, aux plus pointus. Je propose aussi la mise en place de magazines en tout genre, information en prime-time, sciences, modes de vie, nature sauvage, entretiens littéraires, ou cybers... Pratiquement tout ce qui ne se fait plus ailleurs parce que l'audience ne suivrait pas, je le défends. Et parfois ça marche, d'autres fois... Et on me consulte de toute l'Europe, conseil en scénario, en production, productions exécutives... Ce n'est pas pour autant que je néglige l'écriture: pièces de théâtre, créations collectives, co-scénarisation, romans et nouvelles, je me suis essayé à de nombreuses formes, depuis 1977.
= Avez-vous un site web?
De site personnel, point. Mais j'anime www.superfever.com, site d'un personnage de fiction, Sadie Nassau, producteur au sein d'une société de divertissements (STARTOP) produisant pour diverses chaînes francophones périphériques, pour le net, et pour la convergence entre les deux, domaine que je connais bien, comme vous vous en doutez... Nostalgie? En tant qu'auteur, @Andrachmes pourrait avoir un parcours parallèle à celui de son personnage. Pourrait, car il est plutôt à l'opposé. Voyez à cet égard la bio reprise sur le site superfever.com. Personnage de fiction, donc, que j'anime au sein d'une expérience toute neuve: www.thewebsoap.net. Lancé à titre expérimental le 22 septembre 2000, il est officiellement en ligne depuis le 17 novembre 2000.
= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?
Elle me semble assez bien décrite dans ma bio... Comme j'écris sous un pseudonyme d'auteur, ça dépersonnalise un peu. Curieuse sensation... Ceci dit, je pourrais vous parler des nombreux sites web des émissions dont je m'occupe, mais ce serait me dévoiler un peu trop.
= En quoi consiste exactement votre activité liée à l'internet?
L'écriture. L'écriture de mail, même, principalement des mails fictifs.... Puisque le websoap a comme particularité d'utiliser exclusivement les moyens du web pour raconter les récits, il se donne comme objectif de mettre en place. Le défi que lance à ses auteurs notre réalisateur/intégrateur Olivier Lefèvre est de taille. En effet, habituellement, l'écriture, qu'elle soit de roman, de scénario ou de théâtre, implique des descriptions, des indications de mise en scène (ou des didascalies pour le théâtre). Ici, rien de tout ça. Tout doit se dire sous forme d'adresse à un autre personnage. Il faut ensuite rebondir sur la ou les réponses, et s'arranger pour que le nécessaire soit dit. De plus, logiquement, une adresse à un tiers est le plus souvent succinte, pleine de référence et de sous-entendus, entre le ton parlé, un ton un peu littéraire, un ton un peu dépersonnalisé par rapport à la parole, mais proche quand même de son interlocuteur. On est plus proche du roman "épistolaire" du 19e (siècle, pas l'arrondissement qui n'a rien à voir), que d'une continuité dialoguée... Donc, exercice difficile pour tout "tchatcheur", être court, mais tout dire, tout en restant léger... Heureusement, de temps à autre nous sommes aidés par un concept qui nous vient droit du jeu de rôle (d'autres auteurs du websoap nous viennent de ce secteur): le PNJ, le personnage non joué. Des adresses à ce personnage, proche du second rôle d'une fiction classique, mais non joué par un des "joueurs-auteurs", permet de préparer LE mail décisif à un autre personnage principal, en mettant en place la situation. Attention tout de même: il faut rester dans la cohérence du récit et assurer stabilité et visibilité! En fait, un peu comme dans la dramaturgie cinématographique ou théâtrale, où l'importance du hors champ n'est plus à inventer, le sens saute d'un mail à l'autre. Plus clairement, un mail qui a un sens très positif en tant que tel, peut en prendre un tout autre, lorsqu'il est complété par une information distillée par un autre mail. Dans cette nouvelle forme d'écriture, tout s'invente en temps réel. Et c'est ce qui est passionnant...
= Les possibilités offertes par l'hypertexte ont-elles changé votre mode d'écriture?
On le voit, les possibilités de l'écriture spécifiques à l'internet sont multiples (si pas infinies, on est en tout cas loin d'en avoir fait le tour). L'hypertexte en est une, bien entendu. En effet, j'ai jusqu'ici beaucoup parlé du mail. Si des renvois référentiels sont souvent fait d'un mail à l'autre, ils ne sont renforcés d'un véritable lien que quand le sens du récit l'impose, ce n'est pas la principale utilisation ici de l'hypertexte. Je ne vous ai pas encore parlé de l'écriture spécifique du site web des personnages. Là aussi, une idée originale très intéressante de notre réalisateur/intégrateur, c'est de caractériser le personnage par son site web. Car qu'y a-t-il de commun, vous le verrez si vous explorez la galaxie des sites du websoap, entre le site de Mona (le soleil de la galaxie!), celui de Sadie Nassau (le trou noir, sans doute, de cette galaxie, qui entraîne dans sa chute tout les autres...) et, à l'autre extrême, celui d'Antonin, l'observateur patenté de cette galaxie. Pour ne parler que de celui de mon personnage, le site se veut clinquant, vendeur, imitant (jusqu'à la perfection?) ce qui se fait de pire dans le secteur du "webtertainment", terme nouveau que je viens d'inventer. Pour cela, pas besoin de chercher beaucoup, toutes les sociétés d'entertainment, des plus grosses chaînes TV commerciales au plus petite start-up (STARTOP?), cherchent de nos jours à décrocher le jackpot en attirant les "hits" de "prospects"... Je me suis inspiré (!) au passage de tout ce qui fait la trash TV de nos jours, la télé voyeuse où on enferme des quidams dans un lieu clos pour étudier leurs réactions, concepts européens qui cartonnent dans le monde entier. Pas si loin d'ailleurs de l'entomologie du site "Insectalia" animé par Mona Bliss, un des personnages principaux du websoap. Pour la petite histoire, dans le nord de l'Europe, les sites de ces émissions de trash TV changent complètement la donne en matière de web, en faisant exploser le nombre de connexions, sur les réseaux qui les accueillent (jusqu'à 700.000 pour le site big brother en Belgique...). Pour revenir à l'hypertexte, dans de nombreux mails, je (le personnage) renvoie à mon (son) site. Au fur et à mesure de la mise en ligne des éléments, Sadie Nassau annonce triomphalement ses succès par mail, avec un lien vers la page concernée du site... Mais lorsque la mécanique s'enraye, les renvois vers ce site (effectués automatiquement par le serveur de sa société STARTOP) prennent un tout autre sens. Et lorsque d'autres personnages découvrent la vérité cachée du personnage de Sadie Nassau, et le lui signalent, ou préviennent d'autres personnages de ne pas frayer avec lui, là aussi, les liens prennent encore un autre sens... Inutile de vous préciser que je joue le rôle du mauvais...
= Comment voyez-vous l'avenir?
Comme vous avez pu le lire, je m'y intéresse de très près, puisque toutes les activités que développe mon personnage ne parlent que de ça. L'ensemble du websoap s'apparente d'ailleurs à une mise en abîme des tendances qui traversent le net de nos jours. Le déchirent même. Alors l'avenir... Quand on observe, et même qu'on joue, des personnages qui représentent des tendances à la manière d'un soap, connaître le vainqueur à l'avance n'est pas simple. Selon le personnage que j'anime, la réponse est différente. Et il y a des pièges. Dont le principal me semble être celui-ci: si, à force de travail, c'est mon personnage principal qui plaît au public, et non ses opposants, la réponse à votre question pourrait être inquiétante... Je préférerais vous en donner une autre, celle que je développe dans une autre oeuvre, Neiges d'anges (incluse dans Les yeux du labyrinthe). J'y raconte le réseau projeté dans une vingtaine d'années, aux mains de personnages comme ce Sadie Nassau qui tiennent le haut du pavé. Et sous ces pavés, quelle plage? C'est toute la question.
= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?