Contes et légendes. 1re Partie
Chapter 6
La femme répondit: "Mon mari, j'irai à la forêt, et j'irai m'asseoir sous le grand arbre au centre de la forêt."
"Eh bien, ma femme, allez si vous voulez, mais ne regardez pas dans le trou."
La femme dit: "J'irai dans la forêt, et je regarderai dans le trou!" La femme partit. Son mari la suivit. Elle arriva au centre de la forêt, elle s'approcha du trou. Le mari arriva aussi, et poussa sa femme, qui tomba dans le trou sans fond.
Alors le mari retourna à la maison. Il passa trois jours sans sa femme. Quand le quatrième jour arriva, il retourna à la forêt, s'approcha du trou, et il regarda dedans. Il avait apporté une longue corde. Il attacha un bout de cette corde à un arbre, et laissa tomber l'autre bout dans le trou. Après quelques minutes il retira la corde, et à sa grande surprise il trouva un démon attaché à la corde. Le pauvre homme avait peur. Il trembla, et il aurait rejeté le démon dans le trou si le pauvre démon n'avait pas dit:
"Mon cher homme, je suis bien aise (content) de sortir de mon trou. Une méchante femme est arrivée, et elle est si désagréable que je préfère rester sur terre. Venez avec moi, et vous aurez une grande fortune. J'irai dans toutes les villes et dans tous les villages, et je tourmenterai tant toutes les femmes qu'elles seront dangereusement malades. Alors vous arriverez avec une médecine qui les guérira."
Le démon alla le premier, et toutes les femmes et toutes les jeunes filles tombèrent malades. Alors le paysan arriva avec sa médecine, et il guérit toutes les malades. Naturellement tout le monde payait cher cette médecine, et le paysan fit une grande fortune en très peu de temps.
Le démon dit un jour au paysan: "Maintenant, paysan, je tourmenterai la fille du roi; elle sera malade, très malade, mais je vous défends de la guérir."
La fille du roi tomba malade. Le roi envoya chercher le médecin, et dit: "Guérissez ma fille, ou vous périrez." Le démon dit: "Ne guérissez pas la fille du roi, ou vous périrez." Le pauvre paysan se trouvait naturellement très embarrassé. Il pensa longtemps, puis il alla trouver tous les domestiques du roi, et dit: "Allez dans la rue, et criez aussi fort que possible: 'La méchante femme est arrivée! la méchante femme est arrivée!'"
Alors le paysan entra dans la maison du roi. Le démon, qui était dans la maison, dit: "Misérable, pourquoi arrivez-vous ici?"
Le paysan répondit: "Mon pauvre démon, la méchante femme est arrivée."
"Impossible!" dit le démon. Mais à cet instant-là tous les domestiques du roi commencèrent à crier: "La méchante femme est arrivée! la méchante femme est arrivée!"
Le démon dit au paysan: "Oh! mon ami, j'ai peur de la méchante femme. Dites-moi où me cacher." Le paysan dit: "Retournez dans votre trou. La méchante femme n'y retournera sûrement pas."
Le démon partit bien vite, et il se précipita dans le trou, où, hélas, il retrouva la méchante femme.
Le paysan guérit la fille du roi et reçut une grande récompense pour ses services.
BABA-IAGA.[19]
[Note 19: One of the folktales so popular among Russian peasants. All the witches are known as Baba-Iaga in Russia.]
Un homme avait perdu sa femme; il était donc veuf, et il était très triste. Il avait une fille. Un jour il dit à sa fille: "Mon enfant, je suis triste, je vais me remarier." En effet il prit une seconde femme, mais elle n'était pas bonne du tout. Elle était très cruelle, et elle battait toujours la pauvre fille quand le père était sorti. Un jour la méchante femme dit à la pauvre fille:
"Ma fille, allez vite chez votre tante, ma soeur, et dites-lui de vous prêter une aiguille et du fil, car je veux vous faire une robe."
La jeune fille partit, mais elle alla d'abord visiter sa vraie tante; car elle avait peur de la soeur de sa belle-mère, qui s'appelait Baba-Iaga, et qui était une sorcière renommée.
La vraie tante lui donna toutes les instructions nécessaires, et alors elle alla chez la sorcière Baba-Iaga. La sorcière était dans sa chaumière (petite maison); elle était très occupée à filer.
"Bonjour, ma tante," dit la jeune fille. "Ma belle-mère m'a envoyée pour vous prier de lui prêter une aiguille et du fil pour me faire une robe."
"Très-bien," dit Baba-Iaga, "asseyez-vous là, et filez un instant."
La jeune fille s'assit à la place de Baba-Iaga, et commença à filer. La sorcière alla dans la cuisine, et dit à sa servante: "Allez vite chauffer un bain, et lavez bien cette jeune fille, car j'ai l'intention de la manger à dîner."
La jeune fille entendit cet ordre cruel. Elle courut à la servante, et lui dit: "Ma bonne amie, voici un joli mouchoir pour vous, si vous allumez le feu et si vous versez l'eau dessus (sur le feu)."
Quelques minutes plus tard la sorcière arriva à la fenêtre, et cria: "Ma chère enfant, filez-vous?"
"Mais oui, ma tante, je file," dit la jeune fille.
La sorcière partit. La jeune fille donna un morceau de lard au chat, et dit: "Voulez-vous me dire comment on peut sortir d'ici?"
"Oui," dit le chat. "Voilà un peigne et une serviette; prenez-les, et sauvez-vous vite. La sorcière vous poursuivra, et quand elle sera près de vous, jetez la serviette; elle deviendra un large fleuve (rivière). Si la sorcière passe et s'approche de vous, jetez le peigne; il deviendra un bois si vaste et si épais qu'elle ne pourra pas le traverser."
La jeune fille prit le peigne et la serviette, et partit. Les chiens de la sorcière voulurent l'arrêter. Elle leur jeta un morceau de pain, et ils la laissèrent aller. Les portes voulurent aussi arrêter la jeune fille; elle les graissa avec un peu de beurre qu'elle avait apporté, et les portes s'ouvrirent et la laissèrent passer. Le chat prit sa place, et quand la sorcière cria: "Ma chère enfant, filez-vous?" le chat répondit: "Mais oui, ma chère tante, je file."
Mais bientôt la sorcière arriva. Elle vit que le chat filait, et que la jeune fille s'était sauvée. La sorcière battit le chat, et dit: "Pourquoi n'avez-vous pas crevé les yeux de la jeune fille?"
"Oh," dit le chat, "je suis à votre service depuis longtemps, et vous ne m'avez jamais rien donné. La jeune fille m'a donné du lard!"
La sorcière dit à la servante: "Pourquoi avez-vous versé de l'eau sur le feu? Pourquoi avez-vous permis à la jeune fille de se sauver?"
"Oh," dit la servante, "la jeune fille est bonne; elle m'a donné un mouchoir; vous ne m'avez jamais rien donné."
La sorcière dit aux portes: "Pourquoi avez-vous permis à la jeune fille de se sauver?"
Les portes répondirent: "La jeune fille est bonne; elle nous a graissées avec du beurre. Nous avons crié depuis des années, et vous ne nous avez jamais rien donné."
La sorcière dit aux chiens: "Pourquoi avez-vous permis à la jeune fille de se sauver?"
Les chiens répondirent: "La jeune fille est bonne; elle nous a donné du pain. Vous ne nous avez jamais rien donné."
Alors Baba-Iaga, la sorcière, partit en toute hâte pour chercher la jeune fille; mais la jeune fille mit l'oreille à terre et entendit venir la sorcière. Elle jeta la serviette derrière elle, et à l'instant une large rivière commença à couler.
Quand la sorcière arriva à la rivière, elle était furieuse. Elle retourna à la maison, conduisit ses boeufs à la rivière, et dit: "Mes boeufs, buvez l'eau, toute l'eau de la rivière afin que je puisse traverser."
Quand les boeufs eurent bu toute l'eau de la rivière, la sorcière continua la poursuite. Mais quand la jeune fille l'entendit venir, elle jeta le peigne derrière elle, et à l'instant une forêt épaisse se trouva entre elle et la sorcière. La sorcière arriva. Elle vit la forêt. Elle était furieuse, mais elle ne pouvait pas la traverser.
La jeune fille arriva à la maison, et son père lui demanda:
"Où avez-vous été, ma fille?"
"Mon père, ma belle-mère m'a envoyée chez la sorcière Baba-Iaga chercher une aiguille et du fil pour me faire une robe, et Baba-Iaga voulait me manger!"
"Ma pauvre fille," dit l'homme, "comment avez-vous fait pour vous sauver?"
La jeune fille raconta toute l'histoire à l'homme, qui entra dans une grande colère et renvoya sa femme. Quand la méchante femme fut partie, il fut très heureux avec sa fille, qui devint une excellente ménagère.
La jeune fille n'oublia cependant jamais ce que sa vraie tante lui avait dit, et quand elle fut mère elle répéta bien souvent à ses enfants, en leur racontant l'histoire de ses aventures chez Baba-Iaga:
"Mes chers enfants, soyez toujours bons envers tous, et tout le monde sera bon envers vous. Si la sorcière avait bien traité sa servante, son chat, ses portes et ses chiens, je ne serais certainement pas ici, car elle m'aurait mangée pour son dîner."
LES NEZ.[20]
[Note 20: This is one of the Hungarian-Slavonian stories. Different versions have been given by Slavonic writers. Wratislaw gives a translation of it in his "Sixty Folk Tales," and Laboulaye has given his version of it in his "Fairy Book."]
Il y avait autrefois, près de Prague, un vieux fermier, très original, qui avait une fille extrêmement belle. Les nombreux étudiants de l'université de Prague faisaient souvent de longues promenades à la campagne, et ils passaient souvent devant la maison, espérant voir la jeune fille, qui s'appelait Marie, et faire un peu de conversation avec elle.
Le fermier étant fort riche, plus d'un de ces étudiants aurait bien aimé être son gendre. Afin de trouver moyen de faire la cour à la jolie Marie, les étudiants se déguisèrent en domestiques, et vinrent offrir leurs services comme garçons de ferme.
Le vieux propriétaire, qui était très rusé, s'aperçut bientôt de cette manoeuvre, et il déclara qu'il n'accepterait aucun domestique pour moins d'une année, et jura que le garçon serait forcé de rester à son service jusqu'au moment où le coucou chanterait au printemps.
Il ajouta qu'il se réservait aussi le droit de couper le nez des mécontents, en disant qu'on pourrait lui couper le sien, s'il lui arrivait de se mettre en colère. Malgré ces conditions bizarres, plusieurs jeunes gens entrèrent au service du fermier, mais ils perdirent tous le nez, vu que le fermier s'amusait à les faire enrager, et dès qu'ils se montraient mécontents, il les renvoyait après leur avoir amputé le bout du nez.
Un jeune étudiant, nommé Coranda, arriva enfin à la ferme bien résolu d'épouser la fille du fermier. Celui-ci lui dit qu'il serait obligé de travailler jusqu'au moment où le coucou chanterait, mais que s'il lui arrivait une seule fois de se fâcher il perdrait le nez.
Coranda consentit à cet arrangement, et commença son service. Le fermier s'amusa à le tourmenter de toutes les façons possibles. A table il ne le servit ni au dîner ni au souper. Cependant il ne manqua pas de lui demander plusieurs fois s'il était parfaitement content.
Coranda répondit chaque fois avec une bonne humeur que rien ne pouvait ébranler, et après souper voyant qu'il mourrait de faim s'il ne se servait pas lui-même, il prit le plus beau jambon qui se trouvait dans le garde-manger et une grosse miche de pain et se régala bien.
La fermière s'étant aperçue du vol, alla se plaindre à son mari. Il pâlit de colère, et demanda à Coranda comment il avait osé se servir lui-même.
Coranda répondit naïvement que n'ayant rien mangé de toute la journée il avait grand'faim, et ajouta: "Mais si vous n'êtes pas content, mon maître, vous n'avez qu'à le dire, et je partirai dès que je vous aurai amputé le bout du nez."
Le fermier, qui n'avait aucune envie de subir cette petite opération, déclara avec emphase, qu'il était parfaitement content, mais après cela il n'oublia plus jamais de servir le garçon de ferme à table.
Quand vint le dimanche, le fermier annonça à Coranda qu'il comptait aller à l'église avec sa femme et sa fille, et lui recommanda de faire la soupe pendant leur absence. "Voilà la viande, les carottes, les oignons, et la marmite, et vous trouverez du persil dans le jardin."
Coranda promit de faire la soupe, et de ne pas oublier le persil, et le maître partit tout joyeux. Le garçon de ferme commença ses préparatifs culinaires, mit la viande et les légumes dans la marmite, puis il alla au jardin pour cueillir du persil. Là, il trouva un petit chien, le favori du fermier, et comme cette petite bête s'appelait Persil, il la tua et la jeta dans le pot-au-feu.
Au retour de la ville, le fermier se mit à table, et goûta la soupe. Elle avait bien mauvais goût, et il fit la grimace. Il n'osa cependant pas se plaindre, de peur de perdre le nez, et appela le petit chien pour la lui faire manger.
Bien entendu le chien n'arriva pas, et quand le maître alla à sa recherche, il trouva la peau toute ensanglantée de son pauvre favori. "Misérable," dit-il à Coranda, "qu'avez-vous donc fait?"
"Moi," dit Coranda, "je vous ai tout bonnement obéi. Vous m'avez dit de mettre du Persil dans la soupe et je l'ai fait; mais si vous n'êtes pas content, vous n'avez qu'à le dire, je vous couperai le bout du nez, et je partirai tout de suite."
"Mais non, mais non," dit le fermier, "je ne suis pas mécontent," et il s'en alla en soupirant.
Le lendemain le fermier alla au marché avec sa femme et sa fille, et avant de partir il dit à Coranda:
"Restez ici, et faites seulement ce que vous verrez faire aux autres."
Coranda, resté seul, regarda autour de lui et vit que les autres ouvriers avaient placé une échelle contre une vieille grange afin de grimper sur le toit pour le démolir. Il courut donc chercher une échelle qu'il appuya contre la maison, et il se mit à démolir le toit neuf avec tant d'ardeur, que le fermier trouva sa maison exposée à tous les vents à son retour.
Ce spectacle le mit en colère, mais quand Coranda lui dit qu'il lui couperait le nez s'il n'était pas content, il sourit avec contrainte et déclara qu'il se trouvait parfaitement satisfait.
Le fermier, pressé de se débarrasser d'un serviteur si incommode, consulta sa fille pour savoir comment il pourrait le renvoyer sans perdre le nez.
"Allez vous promener avec lui dans le grand pré derrière la maison," dit la jeune fille. "Je me cacherai dans les branches du pommier, et je ferai 'coucou, coucou.' Vous lui direz alors que vous l'avez engagé seulement jusqu'au printemps, et qu'il peut s'en aller puisque le coucou a chanté."
Le fermier, charmé de cette bonne idée, alla se promener avec Coranda, et dès qu'il entendit chanter le coucou il lui donna son congé.
"Très-bien, mon maître," répondit Coranda, "mais comme je n'ai jamais vu de coucou il faut que je voie celui-là." En disant ces mots il courut au pommier et le secoua si vigoureusement que la jeune fille tomba à terre comme une pomme mûre.
Le fermier arriva en courant, car il croyait que la chute avait tué sa fille, et s'écria:
"Misérable, partez de suite, si vous ne voulez pas que je vous tue!"
"Partir," reprit Coranda, naïvement, "pourquoi partir? N'êtes-vous pas content?"
"Non," hurla le fermier en colère. "Je ne suis pas content et..."
"Alors permettez-moi de vous couper le bout du nez..."
"Non, non," dit le fermier, en détresse, "je veux garder mon nez, coûte que coûte. Laissez-le-moi, et je vous donnerai dix moutons!"
"Ce n'est pas assez!" dit Coranda.
"Dix vaches alors."
"Non! je préfère vous couper le nez!" La jeune fille lui demanda alors à quel prix il consentirait à pardonner à son père, et quand il dit qu'il le ferait seulement à condition de l'obtenir pour femme, elle lui donna la main en rougissant. Coranda invita tous les étudiants à ses noces, qui furent magnifiques, et il se montra si bon gendre et si bon mari que le fermier ne regretta jamais de l'avoir reçu dans la famille plutôt que de perdre son nez.
Quant à la fille du fermier, elle aima beaucoup son mari, fut une bonne femme et éleva ses enfants bien sagement. Quand ils n'étaient pas contents, elle leur proposait en riant, de leur couper le bout du nez, une proposition qu'ils n'acceptèrent jamais, je vous assure.
L'HOSPITALITÉ DU PACHA.[21]
[Note 21: An Arabian legend. The Mahometans are the followers of Mahomet. In Arabia and Turkey God is called Allah. A pacha is the same as a bashaw. The Koran is the Mahometan Bible.]
Il y avait dans une ville d'Asie un riche marchand, un pacha. Cet homme était aussi bon que riche, et il observait tous les commandements du Koran avec l'exactitude la plus scrupuleuse. Sa conduite était si exemplaire que tout le monde l'admirait beaucoup, et on disait toujours en parlant de lui: "Il mérite toute la prospérité qu'Allah lui envoie."
Un jour le pacha était assis dans son jardin. Il fumait sa longue pipe, et il souriait tout doucement en regardant ses nombreux enfants, qui jouaient autour de lui, et en admirant la grande beauté de ses femmes, car il en avait bon nombre comme tous les Mahométans riches.
Vers le soir les femmes et les enfants retournèrent à leurs appartements, et le bon pacha, resté seul, rendit grâces à Allah (c'est ainsi que les Mahométans appellent le bon Dieu) de lui avoir accordé tant de bénédictions. Tout à coup un serpent arriva en toute hâte, en criant:
"Protection! Protection, au nom d'Allah!"
"Au nom d'Allah et du Prophète je vous donne ma protection," dit le brave pacha. "Mais qui êtes-vous? D'où venez-vous et pourquoi demandez-vous ma protection?"
"Je suis le roi des serpents, j'ai beaucoup d'ennemis, ils me poursuivent, et s'ils me trouvent ils me tueront! Cachez-moi, bon pacha, cachez-moi, au nom d'Allah!"
"Très-bien," dit le pacha, "j'ai promis de vous protéger; allez vous cacher sous mon divan!"
"Non! non!" dit le serpent. "Je suis sûr que mes ennemis me trouveraient. Ils m'ont vu entrer dans votre maison, et ils seront bientôt ici. Le seul moyen de bien me cacher, et de tenir votre parole de me protéger au nom d'Allah et du Prophète, est celui-ci. Ouvrez la bouche toute grande, pacha, et permettez-moi de me cacher dans votre poitrine. Vite, vite; car j'entends mes ennemis qui arrivent en toute hâte."
Le bon pacha pensa: "Le serpent est mon hôte, et le Koran commande l'hospitalité. Or on ne doit jamais refuser à un hôte aucune requête, donc, bien que ce soit fort désagréable de recevoir ce vilain serpent dans ma bouche, c'est mon devoir de le protéger."
Le pacha ouvrit donc la bouche toute grande, et le serpent se glissa rapidement dans sa poitrine, juste au moment où ses ennemis entraient dans le jardin, en criant:
"Où est notre ennemi? où est le traître? à mort, à mort, à mort!"
Le pacha leur demanda pourquoi ils criaient si fort. Ils répondirent qu'ils avaient vu le serpent entrer dans la maison du pacha, et demandèrent la permission de le chercher. Le pacha leur dit que sa maison et son jardin étaient à leur service, et ils commencèrent à chercher le serpent.
Ils cherchèrent partout, ils allèrent partout, ils regardèrent dans tout, mais ils ne trouvèrent pas le serpent, et ils partirent enfin en déclarant que le malin s'était sans doute échappé. Quand ils furent partis, le pacha dit au serpent:
"Sortez sans crainte, vos ennemis sont tous partis; sortez vite, car vous gênez les battements de mon coeur."
"Non; je ne sortirai pas sans avoir une bouchée de votre coeur ou de votre poumon. Choisissez!" dit le serpent cruel.
Le pacha lui reprocha son ingratitude, mais le serpent dit: "Que voulez-vous, mon cher pacha? C'est ma nature, et je suis vraiment bien bon de vous donner le choix. Mais, faites vite, car je suis bien pressé."
Le pacha dit alors: "Eh bien, puis qu'il n'y a aucune autre alternative, vous aurez le meilleur morceau de ma chair. Mais, permettez-moi de dire adieu à mes enfants, et d'arranger les choses de façon à donner à ma mort l'apparence d'un accident. Car, si on savait que je suis mort parce que j'ai obéi au Koran, les hommes penseraient qu'il ne faut plus montrer d'hospitalité à personne et ils cesseraient de pratiquer les vertus que le Prophète recommande."
Le serpent consentit à attendre encore un peu. Le pacha embrassa ses enfants, il arrangea ses affaires, il fit ses ablutions, puis il alla seul dans le jardin, et après avoir récité une dernière prière, il dit au serpent: "Maintenant faites votre volonté."
Au même moment parut un jeune homme d'une beauté resplendissante, qui dit: "Pacha, confirmez votre foi. Prononcez trois fois le nom d'Allah, détachez une feuille de cet arbre, posez-la sur votre bouche, et vous serez sauvé."
"Qui êtes-vous donc?" demanda le pacha, tout surpris.
"Je suis l'ange de l'hospitalité, et le Prophète m'a envoyé pour vous sauver!"
En disant ces mots le messager céleste disparut aussi promptement qu'il avait paru.
Le pacha ne douta cependant pas. Il cueillit une feuille de l'arbre, la posa sur sa bouche, prononça trois fois le nom d'Allah, et le serpent sortit de sa poitrine, noirci et calciné par la justice divine, qui ne permet jamais que la vertu soit punie.
Le bon pacha qui avait été sauvé ainsi par un miracle, remercia tous les jours Allah de l'avoir sauvé de ce terrible danger. Il continua à vivre heureux, au milieu de sa famille, et recommanda tous les jours à ses enfants de ne pas oublier que le Koran commande l'hospitalité. Cette recommandation fut répétée par ses enfants à ses petits-enfants, et tous les descendants du pacha sont renommés pour leur hospitalité.
LES DEUX FRÈRES.[22]
[Note 22: A Slavonic legend.]
Il y avait une fois un homme, bien pauvre, qui avait deux fils Jozka et Janko. L'aîné (=le plus âgé) de ces deux fils était très intelligent, et un jour son père lui dit:
"Jozka, il est temps d'aller faire ton tour d'apprentissage."
Le jeune homme, qui était très content de voyager, reçut la bénédiction de son père, quelques gâteaux de sa mère, et partit gaiement. Il marcha longtemps, il traversa une montagne sombre, et il arriva enfin dans une prairie.
Comme il avait faim, il prit un des gâteaux que sa bonne mère lui avait donnés, et commença à le manger de bon appétit. Les fourmis arrivèrent aussitôt, et crièrent au jeune homme:
"Donne-nous un bien petit morceau de ton bon gâteau!"
Mais Jozka était gourmand et égoïste, et il refusa de leur en donner même les miettes. Les fourmis, très désappointées, dirent alors:
"Tu n'es certainement pas généreux, Jozka, et nous ne viendrons jamais à ton secours quand tu seras dans la misère."
Jozka ne fit aucune attention à cette menace, il finit tranquillement son repas et continua son voyage. Il arriva bientôt au bord d'une rivière, et vit un pauvre petit poisson qui avait sauté hors de l'eau, sur le rivage, et qui s'efforçait vainement de rentrer dans son élément liquide. Il demanda du secours à Jozka, qui lui donna un coup de pied au lieu de l'aider.
"Méchant," dit le poisson, "nous ne t'aiderons jamais."
Jozka ne fit pas attention au poisson, et continua son chemin. Enfin il arriva à un carrefour. Là des diables se disputaient et se battaient. Le jeune homme les regarda tranquillement et ne fit rien pour les séparer.
Les diables lui crièrent:
"Tu es un égoïste, Jozka, et rien ne te réussira dans ce monde."
Cette prédiction se vérifia bientôt, et Jozka, fatigué de voyager sans profit, retourna chez son père où son frère cadet (= plus jeune) lui fit des reproches, parce qu'il n'apportait rien à la maison.
Le père décida alors qu'il était temps d'envoyer Janko dans le monde, et il lui donna une petite bouteille, qui contenait une eau magique qui guérissait toutes les maladies. La mère lui donna une miche de pain, et il partit gaiement.
Il marcha droit devant lui, traversa la même montagne sombre que son frère avait traversée, et arriva dans la même prairie.
Comme il avait bien faim, il s'assit sous un arbre, prit un morceau de pain et commença à manger de grand appétit.
Les fourmis arrivèrent aussitôt, en criant: "Nous avons faim aussi, donne-nous un peu de ton pain."
"Avec le plus grand plaisir," dit Janko, qui était bon et généreux, et il coupa un morceau de pain qu'il émietta pour les fourmis.
Elles étaient si reconnaissantes qu'elles le remercièrent bien des fois et dirent aussi:
"Bon Janko, nous viendrons à ton secours."